‹ François Ier et sa courChapitre 12 sur 28 · Journal d*un bourgeois de Paris ^ p · texte numérisé non relu

Journal d*un bourgeois de Paris ^ p

maître de Chaumont. 11 montra sa magnificence dans un voyage qu'il fît en Angleterre auprès d'Henri VIII. On le vit arriver à Fhôtel préparé pour le recevoir, avec une escorte de vingt-cinq mulets chargés de coffres : c'était sa garde-robe. Les couvertures des mulets étaient de velours cramoisi, et toutes elles portaient les armes de l'amiral, brodées en or et en argent. Il voulut avoir aussi son Fontainebleau. Le logis de son père était une vieille ruine : il prétendit élever à la même place un monument, un palais. Ce fut, dit-on, une des causes de l'implacable haine que lui porta le connétable de Bourbon. Le château de Bonnivet dépendait de l'ancienne vicomte de Châtellerault, récemment érigée en duché-pairie pour François de Bourbon, et le connétable, héritier de ce domaine, ne supportait pas qu'un parvenu de la veille, dont les ancêtres avaient servi comme écuyers dans sa maison , vînt bâtir sur ses terres un somptueux édifice, auprès duquel le manoir ducal ne paraîtrait plus qu'une masure.

Brantôme, qui raconte cette histoire, ajoute à son récit celte exclamation frondeuse : « Quelle dépense est impossible à un favori de roi ! » Ce qui veut dire que François prodiguait à son favori les trésors de l'État. Les bourgeois, les marchands, les laboureurs, voyant que toutes leurs épargnes allaient se dissiper entre les mains des coiu'tisans

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et des courtisanes, ne se contentaient pas de gémir à voix basse; ils trouvaient, pour déclarer leurs griefs, des poêles qui s'exprimaient ainsi :

Princes puissants , qui trésors affinez , Et ne finez de forger grands discords , Qui dominez , qui le peuple minez, Qui ruminez , qui gens persécutez , Et tourmentez les âmes et les corps..., Du firmament le grand cours cessera , Le ciel sera bossu sans être rond , Jamais en mer fleuve n'arrivera....

Bœufs parleront , les femmes se tairont , Et si seront monts et vaux tout unis , Si vos péchés demeurent impunis!

Mais c'étaient de vaines prophéties. Bonnivet et ses compagnons le savaient bien. Aussi n'épargnaientils pas les prophètes, lorsqu'ils leur étaient livrés par une indiscrétion.

François leur donnait lui-même l'exemple de l'intolérance, car personne ne riait moins des satires faites sur ses mœurs et sur celles de sa cour : « Eu décembre 1516, nous dit le Bourgeois de Paris y furent menés prisonniers devers le roi, à Amboise, trois prisonniers de Paris, joueurs de farces ; c'est à savoir : Jacques le Bazochin , Jean Seroc et maître Jean du Pontalez , lesquels étoient liés et enferrés ; et furent ainsi menés à Amboise. Et ce fut à cause qu'ils avoient joué des farces, à Paris, de seigneurs; entre autres choses, que Mère

Sotte gouvernoit en cour, et qu'elle tailloit, pilloit et déroboit tout. Dont le roi et Madame la régente avertis furent fort courroucés. » Nous le croyons^, sans peine. François avait le défaut des glorieux : il ne supportait pas la contradiction, encore moins la satire. Louis XJI s'était montré plus indulgent et plus libéral : « Il permit, dit Guillaume du Bouchet dans sa treizième Serée, il permit les théâtres libres, et voulut que sur iceux on jouât librement les abus qui se commettoient tant en sa cour comme en tout son royaume; pensant par là apprendre et savoir beaucoup de choses, lesquelles autrement il lui étoit impossible d'entendre, » Aussi Tappelait-on le bon roi; mais François ne chercha pas ce renom»

I^es femmes étaient une des plus grandes passions de l'amiral. De corps et d'esprit il était ce qu'il faut être pour réussir auprès d'elles. Aussi porta-t-il ses vues aux plus hauts lieux. Il était l'amant de la comtesse de Châteaubriant, maîtresse du roi. Il voulut l'être de la soeur du roi, la princesse Marguerite. C'était une entreprise bien plus difficile : il la tenta de la façon la plus téméraire. Ayant invité le roi et toute la cour dans son château de Bonnivet, il osa, durant la nuit, s'introduire par une trappe dans l'appartement occupé par Marguerite, lui déclarer sa passion et même essayer de M faire violence. C'est elle-même qui

nous raconte cette aventure dans son Heptamérony sous des noms supposés. Aussi dit- elle que la l^danie fit bonne contenance, et que le galant porta longtemps sur son visage des marques sanglantes de la résistance qu'il avait rencontrée. Brantôme ne paraît pas croire que telle ait été l'issue de cette galante équipée ; mais il est convenu que Brantôme a calomnié la vertu de la reine de Navarre.

On dit même que Bonnivet fit passer les plus grands intérêts, ceux de la France, après les intérêts de ses amours. .Le connétable de Bourbon, ayant échoué dans son entreprise sur Marseille, se retira dans le Milanais. Devait-on le poursuivre? L'avis de tout le monde fut que les circonstances étaient mauvaises, et qu'il valait mieux s'en tenir au succès obtenu. Mais Bonnivet combattit énergiquement cet avis. Il fallait, disait- il, profiter du succès, poursuivre les Impériaux, les chasser de Milan, et sur tous les points reprendre l'offensive. Il avait eu, dit-on, quelques années auparavant, un charmant commerce. avec une signora Clerice, grande dame de Milan, et il était bien curieux de la revoir. Il la revit, en effet, mais au grand dommage de la France et au sien. Il poursuivit le connétable avec une telle ardeur, qu'il le joignit presque dans les murs de Milan : tandis qu'il entrait par une porte, le connétable sortait

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par l'autre. Mais à la prise de Milan succéda le siège de Pavie : malheureux siège, qui eut une fin plus malheureuse encore. La Trémoille, Cïhabannes , de Foix , Louis d' Ars , Trivulce , et le gra)|||^ maître de l'artillerie, de Galiot Genouillac, ne voulaient pas engager cette bataille de Pavie, qui devait amener de si grands désastres. Mais Bonnivet se montra plein de confiance, et tint au roi de si beaux discours qu'il l'entraîna. On combattit, et les mauvaises chances furent pour l'armée française. Il est vrai que, d'une part, l'imprudence du roi, et, d'autre part, l'insigne maladresse du duc d'Alençon, contribuèrent beaucoup à ce désastre. Cependant Bonnivet, s'accusant de tous les malheurs de la journée, n'y voulut pas survivre. Levant la visière de sa salade et se jetant seul dans la mêlée, il tomba bientôt, percé de mille coups. La cour perdit son plus brillant cavalier.

Il avait pour digne compagnon le maréchal de Brissac, Charles de Cossé, fils du premier panetièr du roi. C'était, en effet, un brave. Après avoir servi dans les guerres, de Naples et du Piémont, il se trouvait, en 1541, au siège de Perpignan. Les ennemis s'étaient emparés de notre artillerie. Brissac , accompagné de six cents hommes de pied, se précipite sur les Impériaux, les culbute, et toutes les pièces qu'ils allaient enlever restent en notre pouvoir. Témoin de ce beau fait d'armes , le prince Henri ,

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fils du roi , s'écria : « Si je n'étais le dauphin de France , je voudrais être le colonel Brissac. » En 1543, Charles-Quint ayant attaqué Landrecies , ^KHssac vint au secours de cette place, fut trois fois enveloppé par l'ennemi et trois fois se dégagea de ses mains. Quand il poussait en avant un escadiHwi de cavalerie, son effort était irrésistible. Après l'exploit de Landrecies, il courut, sans s'arrêter , joindre l'armée du roi près de Vitry. Frani^is , dans un élan de reconnaissance , se jeta dans ses hras et lui servit à boire dans son propre verre. C'était un homme de petite taille , faible de corps et d'un visage efféminé ; mais il n'était pas si mou qu'au premier abord il paraissait l'être. Loin de là , car si nous avons dit qu'il était plein de feu dans les combats , nous devons ajouter qu'il avait l'humeur fière et qu'il tenait les gens à distance par la froideur de sa tenue et la brièveté de ses discours. On le désignait comme le plus taciturne des hommes. Quand il était à jouer aux échecs avec Bonnivet , ils restaient autour d'une table depuis le dîner jusqu'au souper, sgtns échanger plus de vingt mots. Mais il avait pris ces manières dans les camps. La cour les adoucit bien. Cette métamorphose fut l'ouvrage des femmes. Il devint même beaucoup trop leur ami, car "il néghgca fort Mme la maréchale , et se rendit fameux par ses galanteries. Les dames l'appelaient le beau Brissac.

S'il n'eut que quatre enfants légitimes, Famour le fit père trois ou quatre fois encore.

Son frère, Arthur de Cessé, seigneui* de Gonnort, était, comme lui, de petite taille , et, comme lui , vaillant soldat. Rechercbait-il aussi les femmes d'autrui ? on ne le sait ; mais on lui reprochait d'aimer trop la bouteille et de se ruiner à faire bonne chère. Ayant été nommé plus lard surinten- ^ dant des finances , il rétablit sa fortune en pillant le trésor public : ce qui le fît mettre hors de son emploi.

Le maréchal d'Annebaut était d'un caractère bien différent. Il ne mérita pas seulement le renom de bon capitaine, mais encore celui d'homme de bien, a Un homm^ de bien, disait le roi, c'est niarchandise fort rare parmi les gens de cour; « Annebaut,qui s'était marié richement, vécut fort pauvre , après avoir employé toute sa fortune au service de l'Etat , et jamais il ne chercha de compensation à ses sacrifices dans l'épargne de ses paysans, ou même dans les caisses de l'ennemi. On le vit rarement à la cour. Il était bien mieux à l'armée.

La cour ne (tonnut pas beaucoup plus le vaillant Lautrec, frère de la comtesse de Chàteaubriant. « J'ai vu son portrait , dit Brantôme, qui montroil bien une mine arrogante et formidable. » Il était, en effet , d'une arrogance peu commune , n'écoutant les conseils de personne , et faisant à sa tête le

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bien comme le mal. On dit même qu'il s'obstinait à continuer une entreprise qu'il voyait aller à mauvaise fin, et cela pour ne jamais céder. Quant à son air formidable, il le devait à de larges blessures qu'il avait reçues à la bataille de Ravenne , où il avait été laissé pour mort. Quand on le releva du champ de bataille , on compta sur son corps vingt-deux cicatrices. Il eut de grands succès, il eut de grands revers. Presque toute sa vie se passa dans les camps, et il n'y fut jamais oisif. On connaît la malheureuse affaire qui le chassa du Milanais. Disons avec lui que, s'il fut vaincu , ce ne fut pas sa faute. Il n'avait sous son commandement que des mercenaires, et, comme il les payait fort mal, il se trouvait chaque jour en présence d'une difficulté nouvelle. S'il voulait aller offrir le combat aux ennemis , son armée refusait de franchir les portes de Milan ; s'il préférait temporiser et attendre des occurenccs meilleures , son armée murmurait et se débandait. Il était impossible de maintenir ainsi la domination française. Les Milanais eux-mêmes, qui d'abord avaient montré des dispositions favorables, se soulevaient de toutes parts contre un gouvernement qui les accablait de taxes et ne les protégeait pas. En ces périlleuses circonstances, Lautrec partit un jour de Milan el parut à la cour. Il vit la reine mère, le roi, Semblançay, Robertet, ses correspondants ordinaires, et leur déclara de

vive voix ce qu'il leur avait souvent écrit, qu'il, ne pouvait plus occuper ni les campagnes ni même les villes avec une armée sans paye, sans vivres et sans artillerie. Il priait donc le roi de lui donner un successeur. Mais cette démission ne fut pas acceptée. Sa sœur , la comtesse de Chàteaubriant, ses amis, le roi, la reine mère, tout lé monde l'engagea vivement à repasser les monts. Il ne demandait, pour rétablir ses atîaires, que de l'argent et quelques renforts. Les renforts étaient accordés sans délai, et, comme l'argent ne pouvait être employé mieux, on en convenait, qu'à l'entretien de l'armée d'Italie , on lui promettait trois cent mille ducats. Lautrec repartit sur cette promesse, et elle fut remplie comme toutes les autres. Les trois cent mille ducats devaient être rendus à Milan en même temps que lui. Il en reçut une faible partie qui fut bientôt dépensée, et, pour obtenir le complément, il renouvela ses plaintes. Elles furent vaines» Il écrivait au roi , le 19 août 1521 : « Le payement des Suisses est échu cinq jours jà ; et n^feut point faillir, sire , à les payer, parce que, si l'on y fault, ils ne seront seulement pour nous laisseï!' , mais pour nous faire un mauvais tour. TcMÉfois, sire, puisque je mets ma vie en hasard pctt^vôtre service, je n'y veux pas aussi épargner les biens ; car, pour obvier au grand dommage que je voyoîs advenir en vos affake.^^ ^^

tant fait de mon côté, et Monsieur le général^ de Milan du sien, lequel a mis tout ce qu'il avoit, et de ses amis et parents , bourse par bourse , de sorte que nous avons le payement desdits Suisses ; et m'a fallu user de cette sorte , prévoyant le danger en quoi votre État ton^boit. Par quoi , sire , je vous supplie qu'il vous plaise y pourvoir pour l'avenir.... Pareillement, sire, je n'ai aucunes nouvelles du payement de la gendarmerie, ne sais à qui m'en adresser, et si sont à la campagne où il leur faut payer leurs vivres.... » Quand les fidèles serviteurs du roi avaient ainsi vidé leur épargne et celle de leurs parents, de leurs amis, pour payer les dettes de l'État, les remboursait-on? A force de sollicitations ils obtenaient quelquefois un office qu'ils vendaient, un prieuré, une abbaye, et, lorsqu'on leur devait beaucoup , un évêché ; mais rien n'était moiris certain que cette restitution. Aussi les emprunts étaient-ils de plus en plus difficiles. L'ennemi tenait la campagne , détachant chaque jour de l'armée française quelque bande lasse d'attendre le prix de sa montre; et, quand il apprenait qu'on né pouvait plus lui résister , il se présentait. Alors on capitulait, ou, comme Lautrec à la Bicoque , on combattait sans aucun espoir de vaincre , pour l'honneur du nom français.

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