Le receveur général des finances
ET SA COUR. iC7
Lautrec avait deux frères, le sieur de Lesparre et le sieur de Lescun, tous deux braves soldats, qui ne savaient pas se ménager sur les champs de bataille. Cependant ils n'avaient pas toujours autant de prudence que de courage,et souvent ils avaient besoin de se faire excuser. Leur meilleure excuse , c'est qu'ils étaient nés aux derniers confins de la Gascogne,
Le sieur de Lesparre, qu'on appelle aussi d'Asparrot, eut en Espagne une fin digne de ses commencements. Il avait été chargé d'aller appuyer les prétentions du jeune Henri de Navarre, qui réclamait son royaume envahi par le roi d'Aragon. C'était au printemps de l'année 1521 ; les routes étaient faciles, et le sieur de Lesparre prenait plaisir à faire du chemin. En moins de quinze jours, il eut reconquis la Navarre. L'idée lui vint alors d'envahir toute l'Espagne. C'était, pensait-il, la moindre affaire : il prenait des places sans coup férir. Avec lui marchaient trois cents hommes d'armes et cinq ou six mille Gascons mercenaires. Puisque l'entreprise était si facile, pourquoi mener tant d'hommes avec soi ? Lesparre congédia les Gascons qui, payés à l'avance, consentirent à lui rendre la moitié de leur solde, et .De laissa pas de pousser en avîinl. Mais b, celte noùyellej ks Espagnols concentrèrent leurs efforts pour se précipiter sur les restes de l'armée française. Ils les eurent bientôt mis en déroute, et firent prisonnier le téméraire auteur do
cette folle équipée. Lesparre fut en outre atteint, dans le combat, d'une blessure qui le rendit aveugle ; et la Navarre reconquise fut encore une fois perdue.
Le frère du sieur de Lesparre, le sieur de Lescun, autrefois évêque et protonotairc, avait jeté le bonnet rond pour prendre le casque, et ses heureux coups de main, la protection de sa sœur, l'amitié du roi, l'avaient élevé promptement au grade de maréchal : on l'appelait le maréchal de Foix. C'était un homme dur et hautain, dont les ennemis redoutaient moins l'expérience militaire que les féroces rancunes. Dans les premiers mois de l'année 1521, Lautrec se rendait en France, venant solliciter des secours d'hommes et d'argent, et il confiait à son frère la défense du Milanais. Les proscrits de Milan crurent qu'en de telles circonstances ils pouvaient s'emparer de la province par un heureux coup de main, et, sous la conduite de Manfredo Pallavicino, ils se portèrent d'abord sur la ville de Côme, la sommant de reconnaître son souverain légitime, François Sforce, duc de Bari. Mais iks furent repoussés et leur chef fait prisonnier. Lescun fut assez cruel pour livrer au bourreau cette noble tête : Manfredo Pallavicino fut écartelé . tout vif. 11 expia par cet affreux supplice son audacieuse entreprise *. Quand Lautrec revint à Milan, Lescun
j. Journal d'un bourgeois de Paris, p. 131.
occupa la ville de Parme avec quelques Français et des bandes de Suisses. Il n'était pas mieux pourvu de vivres et d'argent. Aussi disait-il qu'au premier assaut il serait forcé de céder la place. Lautrec envoyait chaque jour de ses nouvelles à la reine mère, au roi, aux secrétaires du roi, réclamant un peu d'aide. Après bien des requêtes, Lescun obtint quelques écus. Mais il eut bientôt dépensé cette faible somme, et ses gens se mutinèrent. Cependant Parme était investie : deux corps d'armée, l'un espagnol, l'autre italien, l'assiégeaient à la fois. Lautrec voulut sortir de Milan et marcher à son secours. Mais les Suisses, commis, disaient-ils, à la garde du Milanais, refusèrent de passer le Pô. Lautrec écrivait à Robertet, le 2 septembre 1521 : « Je m'en vais présentement monter à. cheval pour aller à Crémone voir si je poiu^rai faire passer le Pô aux Suisses, à quoi jusqu'ici ils ont répugné, encore que hier soir ils m'eussent dit le vouloir passer. »» Eh bien ! ils se ravisèrent; et ne passèrent pas le fleuve ; et Parme était prise, si le duc de Ferrare, ennemi du pape, n'eût pas fait subitement une attaque sur Modène. Ainsi Parme fut sauvée. Voilà toute l'histoire . d'une campagne dans ces tristes guerres d'Italie. Les armées passaient d'un camp dans l'autre : un maréchal de France qui, le matin, commandait cinq ou six mille fantassins, n'avait, le soir, d'autre escorte que ses gentilshommes, et,
ilO FRANÇOIS I"
quelques jours après, il se retrouvait à la tète d'autres légions, formées par les soins d'un receveur général des finances. 11 reprenait alors l'offensive, et l'ennemi fuyait. Que de villes perdues ou gagnées sans combat! Une bonne fortune, comme celte retraite des Espagnols quittant Parme pour courir à Modène, cela s'appelait une victoire ! Lautrec l'annonçait en ces termes : « Le camp du pape s'est parti de devant Parme, et, si les Suisses qui sont ici m'eussent voulu suivre, j'eusse rompu sans nul doute nos ennemis, et, pour le moins, m'eussent laissé leur artillerie pour gage, et vous assure, monsieur le trésorier (cette letti'e est à l'adresse de Robertet), que l'honneur du sauvcment de cet État (l'État de Parme) doit être attribué à M. de Lescun, qui a si vertueusement défendu ledit Parme, que impossible seroit de plus, » etc., etc. Tel était déjà le style des bulletins, et, sur un semblable rapport, un simple capitaine était fait général. L'évêque de Tarbcs, qui gardait Milan en l'absence de Lautrec, célébrait cette victoii'e par des feux de joie et des salves d'artillerie, et, pour remercier dignement le Dieu des batailles, il offrait un banquet aux dames ^
Il liaut nonmier encore un autre compagnon de Lautrec, le maréchal de Montejean, assez habile
t. Lettre de l'évêque de Tarbes du 12 septembre 1521.
homme, mais très-présomptueux, et qu'on prenait par sa vanité. C'était, à la cour, un défaut assez commun. Sa femme se modela sur lui. Ayant, après sa mort, épousé le prince de La Roche-sur- Yon, elle prenait à la cour des airs de reine, et s'adressait familièrement aux plus hauts seigneurs en les appelant : « Mon gentilhomme. » Un jour qu'elle parlait sur ce ton à La Châtaigneraie, le priant d'aller faire une commission pour elle dans l'antichambre voisine, celui-ci lui répondit : « Mort- Dieu! quel mon gentilhomme appelez-vous? allez-le chercher ailleurs, car je ne suis pas votre gentilhomme et ne le veux être, princesse crottée que vous êtes ! Allez faire votre message vous-même ! » On dit que le roi ne trouva pas le mot trop vif. Il était ombrageux en matière d'étiquette, et n'entendait pas que les rangs fussent confondus.
Il avait, d'ailleurs, beaucoup d'amitié pour La Châtaigneraie, qui était im des plus fiers cavaliers de la cour, un des plus féconds en vives reparties, et dont les plus braves ne redoutaient pas moins l'épée que la langue. Brantôme, son neveu, nous raconte plusieurs anecdotes qui le concernent. Mais il finit mal : c'est lui qui fut tué dans un duel, à Saint- Gennain, par Guy Chabot de Jamac.
Un de ses rivaux en vaillantise, c'était de Lorges, capitaine de mille hommes de pied. A la guerre, on lui donnait toujours les commissions les plus diffi-
ciles, et souvent il recherchait les périls que personne ne rengageait à courir. Comme il venait de pénétrer, en 1621, dans la ville deMézières, que les Impériaux tenaient assiégée, le comte d'Egmont envoya défier à la lance, pour passer le temps, quelque cavalier de l'armée française, et le jeune Montmorency se présenta pour être son champion. « Mais quoi! se dit alors le brave de Lorges, ces Allemands provoquent nos hommes d'armes et laissent de côté nos hommes de pied, comme indignes de se mesurer avec eux? » Ne pouvant donc supporter cette injure, il fit, à son tour, défier à la pique un fantassin allemand. Le combat eut lieu. Montmorency rompit la lance du comte d'Egmont : de Lorges ayant trouvé dans le sieur de Vaudray un adversaire digne de lui, ni l'un ni l'autre n'obtint l'avantage, A la cour, de Lorges avait une réputation de bravoure contré laquelle personne n'eût osé s'inscrire. Sa maîtresse prétendit un jour le soumettre à une rude épreuve. François avait des lions, qu'il aimait à lancer les uns sur les autres dans une des cours de Fontainebleau. C'était un de ses passe-temps préférés. Un jour que de Lorges et sa maîtresse assistaient au combat des lions, celleci laissa tomber son gant, comme par mégarde, dans le parc des bêtes, au moment de leur grande furie. De Lorges n'hésite pas un seul instant. 11 roule sa cape autour de sa main gauche, et, de la
droite, brandissant son épée, descend dans l'arène, fait si bonne contenance que les lions n'osent l'attaquer, relève le gant et le porte à sa maîtresse. Toute la cour applaudit. De Lorges fut très-fier de ces applaudissements, mais il ne pardonna pas à la dame qui l'avait exposé, pour un caprice, à un si grand péril. Ayant pris congé d'elle, il lui déclara qu'il ne voulait plus être compté parmi ses galants.
Parmi les familiers de François, il ne faut pas oublier Claude Gouffier, sieur de Boisy, fils aîné du grand maître. François, plus âgé que lui de quelques années, le protégeait comme un jeune ami, n'ayant pas oublié les bons soins qu'il avait reçus d'Arlhus Gouffier, son père. En 1534, il le nomma premier gentilhomme de sa chambre. C'était une grande faveur. Assurément Claude en était bien digne; mais, en cette année même, un aflreux complot faillit l'envoyer à l'autre rive. Le sieur de Boisy avait pris pour femme Jacqueline de La Trémoillc, dame de Ch&teau-Renard, fille unique de Georges, seigneur de Jonvelle, et de Madeleine, dame d'Azay. Cette Madeleine d'Azay, veuve après secondes noces de M. de Jamets, rêvait encore la mort de son gendre. Ayant trouvé dans son confesseur un docile complice, elle le chargea d'acheter le poison qui devait, mis adroitement dans un potage, les débarrasser de l'importun. De Boisy fut
averti de leur entreprise , et, quand on lui servit le potage assaisonné par ses aimables commensaux , il le détourna de ses lèvres et l'offrit à un chien de la maison. Le chien mourut. Madeleine d'Azay et son complice furent arrêtés, jugés et condamnés. Après avoir passé par le pilori, elle fut envoyée chez les religieuses de TAve-Maria, pour y subir la peine de la prison perpétuelle. Le confesseur fut brûlé vif ^
François avait en outre à sa cour quelques seigneurs étrangers. U faut nommer d'abord Robert de La Marck, maréchal de Fleurange, qui avait pris le surnom de V Aventureux y et le comte Guillaume de Furstemberg. Ce comte de Fursteraberg , qui n'était qu'un fourbe , avait reçu de l'argent pour attenter à la vie du roi. Le roi, l'ayant appris, l'invite à venir un jour à la chasse. Quand ils se trouvent seuls dans la forêt , François tire son épée , et prie son compagnon d'en admirer la belle forme, d'en apprécier la bonne trempe. Puis il ajoute : « Comte, si un homme qui aurait entrepris de m'ôter la vie connaissait ce que peuvent mon bras, mon cœur et cette épée, ne croyezvous pas qu'il y penserait à deux fois ? Cependant je le tiendrais pour un lâche , si , ayant formé ce
\. Chronique du roi François l*"". Manuscrits de Gaignières, n« 288, p. 129.
projet et se trouvant seul avec moi, il n'osait Texécuter. — Le projet, dit aussitôt le comte, serait exécrable et l'exécution le serait encore plus. >» Le lendemain le comte s'éloignait de la cour. « On me conseillait, dit le roi, de chasser Furslemberg, et le voilà qui se chasse lui-même. »• Et il raconta ce qui s'était passé dans la forêt. On tient cette anecdote de la reine de Navarre *.
Au nombre de ces étrangers était encore Léon Strozzi, prieur de Capoue, que François avait nommé général de ses galères. Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le gouvernement de la marine française attribué, dans ce temps, à un seigneur étranger. Quand François disait mes galères , il employait un terme inexact, car il ne possédait pas une voile. Les trente galères qui portaient alors le pavillon français appartenaient à de'^s particuliers.
1. Gaillard croit que c'est une fable. C'est, dit-on^ La Trémoille qui fit connaître le projet du comte de Purstemberg , et Gaillard rapproche des dates incompatibles, pour prouver que La Trémoille n'a pu donner à cet égard aucun renseignement. Une lettre précieuse, encore inédite,, réduit au néant toutes les objections de Gaillard. Elle est de La Trémoille et datée de Dijon, Il septembre 1521. En voici les premiers mots : « Sire, plaise vous savoir que le capitaine Godefroid m'a à cette heure envoyé un gentilhomme des siens, qui m'a apporté un billet que je vous envoyé, et m'a dit comment le comte de Furstemberg étoit au roi catholique , et qu'il avoit promis de faire quelque entreprise sur votre personne, et me l'a écrit ledit Godefroid que je vous en avertisse incontinent. Ce que je fàis....>« Bibliothèque impériale. Manuscrits, coUect. Clérambault, Mélanges, t XXXII.
il6 FRANÇOIS 1"
Ceux-ci fournissaient et entretenaient chaque bât ment en bon état, au prix de quatre cents éci par mois : le roi ne donnait que l'équipage, 1 forçats *. Quant au prieur de Capoue , c'était i homme d'une rare expérience et d'un grand coi rage. Lorsque Barberousse entra dans le goKe < Provence et vint assiéger par mer la ville de Nie Léon Strozzi s'empressa d'accourir à son aidi avec quelques légions de volontaires florentin et, pour lui marquer toute sa reconnaissance François l'appela près de lui. Il plut au roi, ms gré la roideur de son maintien et la sobriété ( son langage. Dans une cour où les Gascons étaie en grande majorité, les hommes froids et tacitui nés avaient le succès des contrastes.
Il faut encore parler de Jacques Trivulce , exce lent capitaine dont tous les historiens du tem] célèbrent les grandes et heureuses prouesses, s'était déjà signalé «sous les règnes de Charles VI et de Louis XII, et il devenait vietix quand Frai çois I" monta sur le trône. Ses services avaie: assurément mérité quelque récompense; mais fut degservi par de puissants ennemis , qui bient le rehdirertt odieux au roi. Après avoir été l'i des plus brillants seigneurs de la cour, il fut coi
1. Relations des ambassadeurs vénitiens, recueillies par Tommaseo, 1. 1 , p. 95.
traint. de la quitter. Son désespoir fut grand. Â toutes ses qualités François joignait un bien vilain défaut, l'ingratitude. C'est le jugement que poric sur lui Philippe Camérarius*, et ce jugement est trop bien fondé. Jacques Trivulce, voulant se justifier, se fit transporter sur une chaise dans une salle où le roi devait passer pour se rendre dans ses appartements, en sortant de la chapelle. Quand il- vit François , il s'écria : « Sire ! sire ! » n'en pouvant dire davantage. Celui-ci ne détourna pas ses regards et poursuivit son chemin. Ce fut pour le vieillard le coup de la mort. Ramené dans une litière à son logis, il tomba sérieusement malade. Quand le roi l'apprit, il «e laissa toucher par une aussi grande infortune , et envoya vers Trivulce quelques-uns de ses courtisans. Hais il était trop tard!
Les hommes d'Ëglise.
Ce fut encore une des nouveautés du régnée de François 1" que Tintroducûon des homines'4SÈglîse à la cour. Autrefois les évoques résidaient dans leurs évèchés, comme les abbés dans jeurs abbayes, les administrant, bien ou mal, sous la main
1. Operx hor arum subcesiv arum, tertia centuria, p. 204. 44 \
du pape, et n'accordant guère à l'autorité du roï qu'une respectueuse déférence. Cet état de choses fut bien changé par le concordat.
L'ancienne discipline voulait que les abbés fussent élus par les moines , les évoques par le peuple et par le clergé. Le pape confirmait ou infirmait l'élection , et le pouvoir civil n'avait pas à s'en mêler. Mais, comme il n'y a rien que le temps ne corrompe, cette admirable discipline était devenue, suivant le cours naturel des choses humaines , une ]^;:- source d'énormes abus : d'une part, l'intrigue et l'esprit de faction prévalurent dans les assemblées électorales, et, d'autre part, la cour de Rome ne contrôla plus les choix, accordant toutes les vertus , tous les titres , à quiconque sollicitait l'ordination avec une bourse suffisamment garnie.
Le concordat de 1516 attribua l'élection au roi de France , et laissa les annates , c'est-à-dire les écus, à la cour de Rome. « Ainsi, dit Mézeray , le pouvoir spirituel se réserva les avantages temporels, tandis que le pouvoir temporel , disposant des prélatures, des prieurés, des abbayes, en devint le recteur spirituel. » D'autres abus , plus gros encore que les anciens, résultèrent de cet étrange marché; mais on n'y prit garde. Le roi de France avait obtenu ce qu'il voulait , un accroissement de puis- .'' sance , et la cour de Rome allait enfin percevoir
sans contestation le prix souvent marchandé, quelquefois refusé , des provisions épiscopales. Tout le monde était donc satisfait.
Investi du droit de nommer à tant de bénéfices, François fit les choix les plus bizarres. Les évôchés furent le partage des cadets de bonne maison dont les aînés portaient Tépée; les abbayes, les prieurés furent des biens , des domaines offerts , avec dispense de la fonction spirituelle , à des gens . de toute condition, laïques ou clercs, hommes de courte ou de longue robe , historiographes , érudits, petites, peintres, architectes, artisans, financiers, hommes d'épée, qui avaient mérité les bonnes grâces du roi. Le titre ne pouvait donc plus obliger à la résidence; cela fut expressément stipulé. On vit alors tous les prélats aimés du prince dépenser à la cour le produit de leurs charges et mener trèsjoyeuse vie. Les austères tuteurs des bonnes traditions en murmurèrent. On répondit à leurs muimures, avec Brantôme : « Je n'ai point ouï dire ni lu qu'auparavant ils fussent plus gens de bien et mieux vivant; car, en leurs é^êchés et abbayes, ils étoient autant débauchés que gens d armes. A la cour, s'ils faisoient l'amour, c'étoit discrètement et sans scandale. » Ainsi tout était pour le mieux. Qui, d'ailleurs, osait blâmer ce qu'avait fait la volonté du roi , conjointement avec la volonté du pape? C'étaient les suppôts de la Sorbonne, affreux
cuistres , possédés par une noire envie. Jamais ces gens-là n'avaient été contents de rien. S'ils vomissaient tant d'injures contre le concordat , c'est que l'ancienne pragmatique faisait mieux les affaires de leur vanité. Ces messieurs du parlement de Paris étaient aussi comptés parmi les frondeurs. C'étaient, le roi l'avait dit, des rebelles, qui, pour faire montré d'indépendance, censuraient tout. Mais on se passait bien de leur assentiment.
' ^ Le plus parfait modèle des prélats gentilshommes, celui qui donnait le ton à tous les autres, à la cour, à la ville et en d'autres lieux, c'était Jean du Bellay. Son frère aîné, Guillaume, ayant ceint l'épée, l'usage lui défendait de prétendre au même honneur : on s'efforça de le convaincre qu'il avait une grande vocation pour l'ÉgUse. D'abord il n'en crut rien, et passa gaiement les heures de sa jeunesse , moins soucieux de se mortifier que de se récréer, lecteur moins assidu des Sentences que des œuvres de Bembo , de Sadolet et des poëtes libres. Cependant, dès qu'il parut à la cour, le roi le fit évèque de Bayonne. Il n'eût pas accepté le titre , s'il eût fallu remplir la charge : mais il fut uiôme dispensé d'aller prendre possession; cela se fit par procureur. Pouvait-il se résigner à quitter ia cour pour aller exercer le ministère pastoral, un emploi si grave et si triste , à l'autre bout de la
France, sur les confins des terres espagnoles, quand il était déjà le favori des princesses et de toutes les dames qui marchaient à leur suite? Il ne le pouvait pas, et le roi lui-même n'entendait pas qu'il lui fît un aussi grand sacrifice.
Il ne s' Soigna de la cour de France que pour aller en Angleterre donner des leçons de politesse et de savoir-vivre au brutal amant d'Anne de Boleyn. L'écolier ne fut pas docile; il avait trop de passion pour la débauche, ce qui le rendait insensible aux délicatesses de la galanterie. Pour ne pas perdre son temps à la cour de Londres, Jean du Bellay rechercha les bonnes grâces d'Anne de Boleyn, et fut bientôt le compagnon le plus assidu de tous ses plaisirs. Henri, bravant le pape, l'Église et le peuple d'Angleterre, donnait chaque jour une fête nouvelle à sa maîtresse, et s'enîVrait chaque soir en son honneur. Le principal ornement de toutes ces fôtes, c'était, après la comtesse de Pembroke, l'étêque de Bayonne. Il ne la quittait pas, même lorsqu'elle allait aux champs. Orne d'une robe de chasse , d'un chapeau, d'une trompe, présents de celte illustre courtisane, il poursfiivait les daims à ses côtés dans les bols dtf Windsor ; et, comme c'était un chasseur habile, il enseignait à tous les compagnons du roi d'Angleterre les bonnes traditions de la vénerie française. Ainsi faisait-il son métier de diplomate. C'était là sa ma-
nière , et toute autre eût été moins bonne. D'austères personnages, au grave maintien, eussent mal conduit près d'Henri VIII les difficiles n^ociatîons que Jean du Bellay termina presque sans embarras. Ce fut lui qui prépara l'entrevue de Calais.
Après Tévêché de Rayonne , il obtint , comme récompense de ses bons services, l'évêché de Paris, les jardins de Saint-Qoud et l'abbaye de Saiut- Maur» célèbre par sa garenn^. Cette abbaye, jusqu'alors indépendante , fut réunie au domaine de l'évêque de Paris par le commandement du roi et sous, la réserve de l'autorisation du pape. Mais celte autorisation pouvait-elle être refusée? Quelques années après, en 1535, Jean du Bellay recevait de Paul III le cbapeau de cardinal.
François I", partant pour la Provence, lui confiait, en 1536, la défense de Paris, et le nonxmait en outre son lieutenant généi-al dans les provinces de Champagne et de Picardie. S'étonne- t-on de voir un cardinal investi de ce commandement? Il faut s'étonner plutôt qu'un tel homme ait porté les insignes du cardinalat. Savait-il bien à quoi ces insignes obligent? nous eu doutons. Brantôme nous raconte qu'au dire de la cour il se maria secrèlement, étant cardinal, avec la jeune et belle dame de Châtillon. C'est un méchant propos de Brantôme. Comme l'a fort bien démontré l'abbé Leclerc, dans une de ses doctes lettres au prési-
dent Bouhier*, la jeune et belle dame avait au moins cinquante ans révolus quand Févêque de Rayonne reçut le chapeau. Toute cette histoire est mal fabriquée. Cependant il est avéré que les mœurs de Jean du Bellay n'étaient pas très-sévères. Mais, d'autre part, dans ce temps si fécond en grands capitaines , lequel se montra plus vaillant et plus expérimenté que lui? Les Impériaux entrèrent en France et arrivèrent jusque sous les murs de Péronùe. Jean du Bellay défendit Péronne, fortifia Paris et sauva la France. Et de si graves affaires, qu'il conduisit avec tant de succès, ne l'empêchèrent pas un seul jour de vaquer à ses plaisirs, c'est-à-dire de composer de petits poèmes , d'aller chasser dans la garenne de Saint- Maur, et de présider à l'entretien , à la plantation des beaux jardins de l'abbaye.
Il mangeait tout son bien , tant à servir l'État qu'à traiter noblement les beaux esprits, et ses amis, les gentilshommes, les princes du sang. Il eut même l'honneur de recevoir l'empereur en son palais épiscopal, quand, au 1" janvier 1540, Charles-Quint passa par la ville de Paris , allant combattre les Gantois révoltés. Pour subvenir à ces grands frais, François I" le dota largement. Aux
1. Mss. de la Bibl. impér., Correspondance du président Bouhier.
revenus des évêchés de Bayonne et de Paris , da lîef de Saint-Cloud et des abbayes de Saint-Maur et de la Fonlaine-rDaniel , il ajouta ceux de Tévêché de Limoges, de l'archevêché de Bordeaux, de l'évôché du Mans et de l'abbaye d'Aniane. C'était le mieux rente des prélats de la cour.
Il ne quitta cette cour qu'après les funérailles de François !•% et se rendit alors, suivi de maître François Rabelais, dans la capitale du monde chrétien. On voulut, à la mort de Marcel II, lui ^oniler la tiare ; mais il la refusa. Il était de la religion du curé de Meudon, c'esl-à-dire grand sceptique, et quand, dans un âge où l'on est soudeux d'avoir des croyances , il s'était occupé des questions controversées entre les cathoUques et les protestants, il avait été sur le point d'adopter la secte de son ami Mélanchthon.
. Tel était Jean du Bellay , cardinal prêtre au titre de Sainte-Cécile. Son secrétaire , son confident , son ami, l'a, dit-on, peint au vif sous les traits de frère Jean des Entommeures.
Sur ses traces marchait Odet de Colîgny , archevêque de Toulouse, qu'on appelait le cardinal de Çhàtillon. Né le 10 juillet 1515, il fut nomme cardinal en 1533, par Clément VII, à l'entrevue de Marseille. Il avait alors dix-sept ans. Quoi ! la soutane , le rochet , le mantelet , la mosette et * ïa*
chape papale sur de si jeunes épaules ! L'ancienne
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Église eût considéré cette promotion comme vrai* ment extraordinaire : la nouxelle , grâce aux choix de François I", ne pouvait plus s'étonner de rien. Presque dans le» même temps , Odet de Goligtiy fut nommé conseiller du roi. C'était aussi contre l'ancien usage ; autrefois il n'y avait que des laïques dans le conseil du roi. MaisjpFrançois V^" estimait que des évêques de sa façon ., devaient être propres aux affaires civiles. Ils les entendaient, à vrai dire, beaucoup mieux que les cas épîscop ' paux. Plusieurs d'entre eux se signalèrent d^ns lés ambassades ; quelques-uns même se montrèrent bons capitaines, comme ce cardinal de Châtillou qui « combattit très-vaillanmient , »> au témoignage de Brantôme, à la bataille de Saint-Denis, frappant d'estoc et dei taille, manches retroussées, et n'ayant pas plus horreur du sang qu'un reître ou qu'un Suisse. Mais on hésite à croire qu'il fût bon casuiste. Dans toupies cas, s'il était sé\ère pour les autres, il était indulgent pour lui-même; car il avait des relations presque publiques avec une demoiselle élevée chez la reine mère , Mlle de Hauteville, belle ef honnête personne, qu'il épousa dans la suite , lorsqu'il changea de religion, 11 avait , du reste , beaucoup d'esprit , un rare savoir , et sa table était ouverte à. tous les poètes, à tous les érudits, à tous les artistes de la cour : il en avait même quelques-uns à ses gages , et se faisait ap-
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^eler leur Mécène. Rabelais lui dédiait le qua* irième livre de Pantagruel^ et Ronsard chantait ses bienfaits en des termes très-significatifs :
'Mille fois plus ni que moi-même , Ni que mon cœur , ni que mes yeux ;
Ion appui, mon Odet que j'aime,
....Si quelque affaire ne presse, • Librement à vous je m'adresse, Et soudain en avez souci.
Vous avez soin de mon honneur, Et voulfîz que mon bien prospère , M'aimant tout ainsi qu'un bon père, Et non comme un rude seigneur....
A tous ces titres , il était nommé par Brantôme : « Très-sage et avisé homme de bien de prélaC »
De pareille humeur était encore Jean, cardinal de Lorraine. Il avait été fait cardinal en 1618, par Léon X; à la recommandation du roi, qui, l'ayant en grande afïection , l'avait déjà doté d'un nombre considérable de bénéfices. Ce Jean de Lorraine était un franc libertin. « J'ai ouï conter, dit Bnmtôme, que, quand il arrivoit à la cour quelque belle fille ou dame nouvelle qui fut belle , il la venoit aussitôt accoster, et, l'arraisonnant, il disqit qu'il la vouloit dresser de sa main. Quel dresseur! je crois que la peine n'étoit pas si grande comme à dresser quelque poulain sauvage. Aussi pqur lof^
disoit-on qu'il n'y avoit guère de femmes ou filles résidentes à la cour ou fraîchement venues qui ne fussent débauchées ou attrapées par leur avarice et par la largesse dudit M. le cai'dinal; et peu ou nulles sont-elles sorties de cette cour femmes et tilles de bien. » Voilà certes une étrange façon de cardinal ! Mais Brantôme, après avoir fait connaître ses mœurs, les justifie dans ces termes : « Je me fusse bien passé , ce dira quelqu'un, de dire ceci de ce grand cardinal, vu son honorable habit et révérendissime état. Mais son roi le vouloit ainsi et y prenoit plaisir; et pour complaire à son roi Ton est dispensé de tout, et pour faire l'amour et autres choses , mais qu'elles ne soient pas méchantes, comme alors d'aller à la guerre, aux chasses , aux danses , aux mascarades et autres exercices. >» Que pense-t-on de cette excuse ? Eh bien ! nous la croyons sincère , et point du tout ironique. Oui, Brantôme estimait que, pour condescendre aux fantaisies d'un roi , toute chose peut et doit être faite par un bon serviteur, soit homme de robe, soit homme d'épée, l'obéissance étant, chez un courtisan, la première et la plus sacrée de toutes les obligations. Et lorsqu'il commentait effrontément cette maxime qui nous révolte, Brantôme ne semblait à personne uni esprit singulier, qui cherche à se feire valoir par des paradoxes : il était de son temps.
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Le cardinal de Lorraine était , d'autre béral avec les pauvres autant au moins qu dames. Il ne sortait pas sans porter à sa une vaste gibecière, oii chaque matin son chambre versait trois ou quatre cents éc tous les pauvres qu'il rencontrait il donnait pièce. La renommée de ses largesses p monts. Un jour qu'il se promenait dans de Rome , un pauvre à qui , suivant sa ce il offrit de l'or, lui cria, dans l'exaltation d connaissance : O tu sei Cristo, o vera:
cardinal di Lorrena. « Ou lu es le Christ, ou cardinal de Lorraine ! » C'est par cette g Êuneuse libéralité qu'il recommanda sa r aux plus passionnés détracteurs de sa mai l'ont épargné , même dans le libelle qui titre : La légende de Charles , cardinal de L et à lui seul ils ont fait celte grâce.
Il avait cependant un peu de cette arroge paraît avoir été le défaut naturel de tous 1 tons de la tige de Lorraine. 11 passait par mont, allant à Rome pour le service C'était son devoir de rendre une court au duc et à la duchesse de Savoie. 11 n'y pas. Quand il fut reçu dans la chambre de chesse, celle-ci lui tendit la main à bais( affront I Un simple gentilhomme devait i pour satisfait de baiser la main d'une pr
mais un cardinal, et un cardinal de si grande maison, un descendant des rois de Naples , un héritier du nom des ducs de Lorraine et de Bar ! Il s'approcha de la duchesse pour la baiser sur la bouche : elle recula ; il la saisit alors par la tête , et, lui faisant violence, il l'embrassa cavalièrement et deux et trois fois. Puis,. comme elle éclatait en reproches, il lui fît, à son tour, une remontrance qu'il faut hre dans les Dames galantes de Brantôme. François aimait à se divertir avec lui, et souvent de lui-même. Un matin que le cardinal de Lorraine assistait à la messe du roi , certain voleur bien audacieux fouillait dans sa poche. Le roi vit le voleur, et le voleur, rencontrant les regards du roi, se crut perdu. Cependant il eut la présence d'esprit de porter un doigt à sa bouche et de réclamer le silence, comme un homme de bien qui ne fait que jouer un tour d'espiègle. Le roi trouva le tour plaisant et n& dit rien. Mais , après la messe, il alla droit au cardinal , et le pria de chercher dans sa poche ce qu'une main habile en avait sotistrait. Le cardinal fut un peu confus ;,mais le roi le fut bien davantage , quand , voulant féliciter l'auteur de la plaisanterie , il ne le trouva pas dans la foule et s'aperçut qu'il avait été lui-même , lui le roi , pris pour dupe : « F.oi de gentilhomme, dit-il, ce larron m'a fait son complice ! » C'est le vingtième conte de Bonaventure Desperriers.
On ne voyait pas à la cour de François I*' moins (le vin^t-deux cardinaux. Quand ils lui servaient d*escorte , dans les grandes cérémonies, on Teût (iris pour un pape. « Tels honorables prélats , dit Brantôme , accommodoient bien une cour et portoicnt grand argent et profit partout où ils alloient. > En effet, ils étaient splendidement dotés par le roi, et leur fonction principale étant de traiter les gentilshommes , ils dépensaient en festins les revenus de leurs abliayes. Us étaiient toujours de la suite du roi, comme les dames de la petite bande, même lorsqu'il allait en guerre.
Nous nommerons encore, dans ce collège plus vénérable par Thabil que par les mœurs , le cardinal Louis de Bourbon. H y avait eu déjà plusieurs (ordinaux dans sa famille, et ni les uns ni les autr(»s ne lui avaient donné l'exemple d'une vertu rigide. On adnib'a, dans les premières guerres d'Italie, son courage et sa prudence : François le constdlail comme mi de ses maréchaux. S'il ne lui conlia pas de gouvernement, c'est qu'il eut besoin (l(î SCS s<'rvic(»s dans les ambassades. Il était propre à tous les emplois civils et militaires; mais la robe rouge était bien le costume qui lui convenait le moins.
Un des cardinaux les mieux rentes de la cour élait assurément François de Tournon, cardinal d'Oslie, arclu»vé(iue d'Embrun, d'Auch, de Bourges,
de Lyon, abbé de Tournus, d'Ambronay, de la Chaise-Dieu, d'Aisnay, de Sainl-Germain des Prés, de Saint-Antoine de Viennois , etc. , etc. U avait été l'un des principaux négociateurs de la délivrance du roi : pour l'en récompenser, le roi lui donna le gouvernement de la province de Lyon. Protecteur éclairé des savants, jamais il ne se trouvait mieux que dans la compagnie de Muret, de Lambin, et du célèbre naturalisle Pierre Belon, qu'il avait logé dans l'abbaye de Saint-Germain. Il les traitait , ce sont les termes de Belon , comme gens de sa famille. On sait que, dans son zèle pour l'étude des sciences et des lettres, il fonda le collège de Tournon. Il avait la réputation d'un homme sage, calme, modéré*. Cependant il se montra plein de passion contre les réformés. François avait formé le dessein d'appeler en France le docte Mélanchthon , et de l'entendre discuter , de vive voix , avec les théologiens catholiques. L'avis du cardinal de Tournon étant que ce colloque devait enfler le cœur des réformés et faire plutôt leurs affaires que celles des catholiques, il s'efforça de changer la résolution du roi. Mais, pom* y parvenir, il ne fallait pas aborder la question de haute lutte : François, qui tenait à satisfaire tous ses caprices, était fort curieux d'assister à une controverse où les princi-