‹ François Ier et sa courChapitre 26 sur 28 · Elogia ScœvoUe Sammarthani · texte numérisé non relu

Elogia ScœvoUe Sammarthani

Les fous et les astrologues.

On croit ordinairement que les fous de cour sont d'invention moderne ; mais on se trompe. Les nains eux-mêmes ont été recherchés dans l'antiquité : ces monstres étaient élevés avec soin , pour ôlre vendus ensuite à de riches seigneurs qu'ils amusaient. Nicéphore (mais il ne faut guère le croire) assiu^e que , du temps de Théodose, on courait voir en Egypte un nain grand comme une perdrix, adeo ut pcrdice major non videretur , qui ne manquait pas de bon sens et avait le goût des lettres. Ce qui est certain, c'est que les exécrables tyrans de Rome dégénérée entretenaient des troupeaux de nains qu'ils faisaient combattre dans l'arène , quand Ds étaient las de voir combattre les femmes. Voici le texte de Xiphilus, parlant de Domitien : a II donna souvent des combats de nuit , combats dont les acteurs furent des nains et des femmes. *> Philippe Camerarius nous apprend, dans ses Horœ suhcesivœ, que la plupart des nains que l'on vit chez les modernes, dans les cours de France, d'Espagne et d'Italie, étaient originaires de Pologne.

Le grave auteur de Y Histoire de François /**" , Gaillard , a consacré lui-môme un des chapitres de

son livre aux fous de la cour. Nous suivrons son exemple. On remarquera , toutefois , que nous les plaçons au dernier plan de notre tableau, n'imitant pas en cela le grand peintre Paul Véronèse, qui leur a fait plus d'honneur. Il faut , dans l'inlérôt de la vérité , négliger les artifices de la mise en scène. Les fous ayant pour métier d'égayer les gens mélancoliques, on nous aurait peut-être su gré de leur attribuer, dans notre récit , un rôle plus considérable ; mais ce rôle ne leur a pas appartenu. Que, tout au contraire, dans les romans et les fables dramatiques, on en fasse d'astucieux personnages, qui conduisent, la marotte en main, les plus sérieuses intrigues, c'est encore de la fantaisie , et non pas de l'histoire. En réalité, les fous qui parurent à la cour de François I" n'y firent pas grande figure ; et cependant il n'est pas permis de les oublier.

Nous en connaissons quatre : Triboulet , Caillette , Polite et le petit Tony.

Triboulet avait été fou de Louis XII avant de passer au service de François I". JeanMarot, le père de Clément, nous a laissé le portrait de ce facétieux personnage.

Triboulet fut un fou de la tête écorné ,

Aussi sage à trente ans que le jour qu'il fut né.

Petit front et gros yeux , nez grand , taillé à vote *,

\ . A voûte t c'est-à-dire aquilin.

Eittomac plat et long , haut dos à porter hotte ; Chacun contrefaiâoit , chanta , dansa , prêcha. Et de toutfii plaisant, qu'onc homme ne fâcha.

Il faut aller chercher son histoire dans les CofUet de Bonavehture Desperrlers. Les* traits de sa façcm ne çont pas tous plaisants , et ils nous paraissent avoir eu plus de succès que de mérite. Aussi noiK contenterons-nous d'en rapporter deux. Trîi>oulet assistait, à la Sainte-Chapelle , aux vftpres du roi. Durant cet office , à un moment déterminé par le rituel , il se fait un grand silence , qui est tout à coup interrompu par le prêtre, lequel dit, de sa plus belle voix : Deus in adjutorium , etc. , etc. ; et les chants recommencent. On en était là, quand, Triboulet, s'élançant de son siège, traverse le chœur, et se précipite sur le prêtre qu'il accable de coups. On crie au scandale. Triboulet, s'adressant alors à l'assemblée : « Messieurs , dit-il , et mesdames , je n'ai fait que justice. C'est bien de ce maraud qu'est venue toute la noise ; car, avant qu'il eût lâché ces deux mots latins , tout le monde était tranquille. » Tels étaient les tours de Triboulet.

Quand on apprit que Charles-Quint, se rendant dans les Pays-Bas , demandait le passage à travers la France, Triboulet accueillit cette nouvelle comme un plaisant propos. « Si, dit-il, Charles-Quint osait venir en France, je lui donnerais mon boimet. »

Le roi, qui l'entendit, s*empressa d'ajouter : « El si pourtant je le laissais passer ? — Alors , sire , répliqua Triboulet , je reprendrais mon bonnet pour vous en faire présent. »

Voici un mot de Caillette. Des pages l'avaient attaché par l'oreille îi un poteau. On le délivre et on lui demande qui l'a traité de cette manière. 11 désigne les pages. On les amène , et chacun déclare à son tour : « Ce n'est pas moi. — Ce n'est pas moi non plus, dit Caillette. — Je n'y étais pas , crient les pages d'une seule voix. — Ni moi, répliqua Caillette. Je n'y étais pas non plus. »

Tony était au maréchal de Montmorency. Il dînait avec son maître et mangeait à sa table , assis sur une chaise ou une escabelle. Voici l'histoire de Tony racontée par Brantôme : « Il avoit été premièrement à feu M. d'Orléans, qui le demanda à sa mère en Picardie, près de Courcy , laquelle le lui octroya malaisément, d'autant, disoit-elle , qu'elle l'avoit voué à l'Église et le vouloit faire prêtre, pour prier Dieu pour deux de ses frères qui étoient fous. L'un s'appeloit Gîizau , et l'autre , dont je ne me souviens pas du nom , fut à M. le cardinal de Ferrare ; et, s'il vous plaît, voyez l'innocence de cette pauvre mère, car le petit Tony étoit plus fou que les autres. Au commencement , il étoit un petit idiot, niais et fkt ; mais il fut si bien appris, passé, repassé, dressé, alambiqué,

raffiné et quintessentié, par les natretés , postiqueries , champistcries, galanteries et friponneries de la cour, et instructions de ses gouverneurs, La Farce et Guy, qu'il s'est fait appeler le premier fou de nom , et , n'en déplaise à Triboulet et à Sibilot , il a été tel , que M. Ronsard , par le commandement du roi, daigna bien employer, sa plume pour faire son épîtaphe, comme du plus sage personnage de France. »»

Marot a fait le même honneur à certain nègre que François I" avait amené d'Espagne et qui ne le quittait guère. Il s'appelait Ortis. Le drôle, s'étant converti , se fit recevoir dans le tiers ordre ; mais il paraît qu'il n'y mena pas une conduite très-édifiante. Voici son épitaphe :

Sous cette tombe gît et qui?

Un qui chantait Lacochiqui.

Cy-gît , que dure mort piqua, Un qui chantait Lacochiqua.

C'est Ortis. quelles douleurs î Nous le vîmes de trois couleurs.

Tout mort, il m'en souvient encore.

Premièrement il étoit More , Puis en habit de cordelier Fut enterré sous ce pilier; Et, avant qu'eût l'esprit rendu , Tout son bien a voit dépendu.

Par ainsi mourut le folâtre Aussi blanc comme un sac de plâtre ,

• ET SA COUR. 2:;a

Aussi gris qu'un fuyer cendreux ,

Et noir comme un beau diable ou deux* .

Des fous aux astrologues , nécromanciens , chiromanciens, etc., etc., l'intervalle n*est pas grand; ' mais, à la cour dont nous écrivons l'histoire, on les t prenait au sérieux. La preuve en est qu'on les envoyait au bûcher, quand on croyait avoir h se plaindre de leurs maléfices : leur moindre peine . était d'aller ramer dans les galères du roi.

Un certain procureur, nommé Saint-Aignan, avait tué le fils du lieutenant général d'Alençon , qu'il avait surpris en commerce avec sa femme. 11 s'agissait pour lui d'échapper aux poursuites du père. Le principal du collège de Justice, Jean Gallery, poêle tragique, poêle comique, malhémalicien , philosophe et magicien , se chargea de son affaire. Mais, habile à composer des charmes pour autrui, il ne le fut pas assez pour dissimuler à tous les regards ses pratiques cabalistiques; et, comme il avait enseigné des paroles et des pratiques pour faire mourir la duchesse d'Alengon , protectrice de son lieutenant général, il fut conduit aux galères. C'est Marguerite qui nous raconte elle-

1. Ortis mourut en 1^29, au mois de septembre. H avait appar-

. tenu, dans sa jeunesse, à Charles-Quint. Mais, durant la capti-

yité de François I"", il avait trahi la confiance de son maître et

livré quelques-uns de ses secrets au roi prisonnier. {Journal d*un

bourgeois de Paris, p. 397.)

25i FRANÇOIS 1"

mùme celte aventure , sur un ton qui n'a rien de plaisant.

Quels étaient donc les esprits forts de la cour , qui ne croyaient pas aux astrologues et aux devins ? Duchàtel lui-môme , le très-sage et très-docte Duchâtel, dont la foi religieuse n'était pas tout à fait exempte de scepticisme , Duchàtel avait appris, en astrologie , tout ce qu'il était permis d'apprendre, et Une considérait pas cela comme un vain savoir. On nous raconte une aventure àe sa jeunesse qui montre clairement quels étaient ses sentiments à cet égard. Son maître Turelle, célèbre docteur , pratiquait l'astrologie dans la ville de Dijon, en môjne temps qu'il y enseignait les mathématiques. On l'accusa d'impiété : c'était , disaiton, une œuvre inïpie, condamnée par les décrets de rÉglise et par les lois civiles, que de prédire les choses futures en observant les astres. Turelle fut traduit devant des juges, et ce fut Duchàtel, le plus brillant de ses jeunes élèves , qui prit sa défense. Celui-ci posa d'abord en principe que l'astrologie peut sûrement, et sans offenser ni les lois divines ni les lois humaines , prévoir , d'après les mouvements fixes et les conjonctions invariables des astres, les temps secs, les temps humides, les épidémies, les contagions, les bonnes et les mauvaises récoltfcs, etc., etc. Et, dit-il ensuite, en observant les mêmes astres , la môme science peut

^ aussi légitimement révéler quelles doivent être les Inclinations d'un enfant qui vient de naître, ses aptitudes naturelles, les événements heureux ou malheureux de sa vie. Élève-t-on quelques doutes sur la valeur de ses démonstrations ? Estime-t-on qu'il n'y a pas de sûreté dans ses cdculs et qu'elle abuse les gens dont elle prétend connaître la destinée? Non : on admet que c'est une science positive et certaine; mais on soutient qu'elle outrage le suprême arbitre de la nature en le représentant comme asservi lui-même aux règles qu'il a faites. A cet argument, Ducîhàtel répond que l'astrologie sera donc justifiée , dès qu'elle aura modestement admis que Dieu peut changer, suivant sa fantaisie, toutes les lois de la nature et du monde. Et Ducliàtel la justifia si bien, sous ce rapport, que Turelle fut mis en liberté*.

1 . Voici dans quels termes Galland analyse cette partie du plaidoyer de Duchâtel : « ....Quo praedicendi modo non etiam « repugnare menti divins et sacris litteris, observato diligenter a nativitatis cujusque horoscopo, qux sitad quamque rem cuique « propensio, quae cuique a natura impendeant, quos astra pemi- « close aut salubriter adspiciant : quae si ita modeste dicantur, m ut supra vim astrorum Deus collocetur, qui quando vult inverti tit omnem naturae et mundi totius vim , et servat in mediis « fluctibus et flammis electos suos , atque etiam ut arbitrii liber^ « tati in hominibus sua praerogativa conservetur ^ nihil in se mac leficii admittere qui ex bis signis in cœlo et astris a Deo condic ti» ea ad- quae bomines propendent modeste pronuntianU » Gallandus , in. Vita Castellani.

Duchàlel eut plus d'une fois occasioa de faire^j connaître à la cour ce qu'il avait appris à l'école de Turellc. Quelques années avant la mort du roi, à Tépoque où les intrigues rivales de la duchesse d'Étanipes et de Catherine de 3Iédicis partageaient la cour en deux camps ennemis, les astrologues du parti de la favorite allaient disant qu ils avaient observé l'horoscope du duc d'Orléans , et que ce jeune prince, né sous d'heureuses constellations, devait infailliblement réussir dans toutes ses entreprises : ils ne s'exprimaient pas de même sur le dauphin Henri; les astres, disaient-ils, l'avaient fait lent, paresseux, impropre aux affaires, indigne de la couronne. Ces discours se tenaient môme devant le roi , qui les écoutait avec attention , ne soupçonnant guère que toute cette astrologie fût un pur charlatanisme. Duchàtel déclara que c'était un grand art , mais qu'il était rarement bien pratiqué ; que certaines gens , qui passaient pour d'habiles astrologues, s'égaraient en de faux calculs, pour avoir négligé d'importantes conjonctions : eu sonune , voyant le roi tros-agité de tout ce qu'on venait lui raconter au sujet de ses fils, Duchàtel se chargea de recommencer les calculs des astrologues et d'en vérifier l'exactitude ; ce qu'il fit en conscience, et, quelques jours après avoir pris cet engagement, il vhit ti'ouver François et lui démontra , par une foule de bonnes raisons , que son

f&b Charles était doué des plus grandes qualités de Tîntelligence et du cœur, qu'il aimerait les arts, qu'il aimerait la guerre , et que l'appui de la no- Messe ne lui manquerait jamais dans les grandes affaires que pourrait concevoir son grand esprit; que, d'autre part, son fils Henri, né sous de non moins heureux auspices, serait un foudre dans les camps et surmonterait sans peine tous les obsta-

| clés qui lui seraient créés par ses malhabiles ennemis. « Mais, ajouta-t-il, les meilleurs augures peuvent se tromper. Après avoir observé les astres , il ne serait pas inutile d'observer les personnes , leur

^ caractère et leurs mœurs , et ce ne serait peut-être pas la plus mauvaise manière de prévoir l'avenir. » Le dauphin Henri pensa qu'il valait mieux s'en tenir aux astres, et, ayant appris le résultat des calculs faits par Duchàtel, il fut transporté de joie*. Il nous serait facile de raconter beaucoup d'autres aventures, dans lesquelles les astrologues jouèrent leur rôle et firent leur métier avec aussi peu de succès. Le marquis de Saluées , si grand ami de François !•', si bien récompensé par ce prince de ses loyaux services, ayant appris qu'on répandait en Allemagne beaucoup de prophéties favorables à ^Charles-Quint, quitta tout à coup le parti de la

[ France, comme un parti perdu, et se perdit lui-

^ 1. « Quod quum ad HeDricum perlatum esset , incredibili ille c laetitia affectus est. » Gallandus, ia Vita Castellani,

même pour avoir placé trop de confiance dans Tes devins gagés par l'Empereur. C'est ce que nous racontent deux témoins également dignes de foi, Montaigne et Martin du Bellay.

Princes et princesses avaient chacun parmi leurs domestiques quelque astrologue. Celui de Louise de Savoie était le célèbre Henri Corneille Agrippa. Mais il touchait les revenus de sa charge et riait de l'astrologie. Il a dévoilé sans aucun subterfuge le secret principal de ce grand art, dans sou ingénieux traité de la Vanité des Sciences: « C'est, dit-il, l'art de moucher les ecus , emungendœ pecuniœ. ■ La duchesse d'Angoulémc, ayant, comme on le sait, beaucoup de griefs contre le connétable de Bourbon , avait juré sa perte. Pour croire plus fermement au succès de ses entreprises contre le connétable , elle chargea maître Agrippa de tirer son horoscope. Celui-ci s'acquitta de cette commission, et les astres consultés lui répondirent que Bourbon devait déjouer toutes les trames ourdies contre sa personne et signaler sa longue carrière' par une série de triomphes. C'étaient des astres bien impertinents. Louise de Savoie chassa de la cour leur audacieux interprèle et le raya de l'état des pensions. Agrippa, malgré sa philosophie, ne fut pas insensible à cette injure , et, pour se venger , il fil contre la duchesse d'Angouléme d'amôres satires où il l'appela Jézabel.

Quand il s'agissait d'une affaire importante, on consultait môme les astrologues étrangers. Le plus fameux dans ce temps était Luca Gauricio, de Gifoni , dans le royaume de Naples. On sollicitait encore les mystérieux services des magiciens , des nécromants; mais ceux-ci n'avaient ])lus le droit de résider à la cour : estimés et considérés au xiu* siècle, ils étaient réputés, au xvi% des tisons d'enfer. Catherine de Médicis portait, en outre, des talismans. On a fait d'amples dissertations sur les secrètes vertus d'une médaille chargée de figures et de mots allégoriques, qu'elle tenait, dit-on, enfermée dans une boîte d'acier, et dont Prosper Marchand a reproduit l'image dans son Diction-naire historique.

Il n'y avait pas de si folle superstition qui ne rencontrât des apôtres et des disciples. Orléans était dès lors une grande ville , où sans doute il ne manquait pas de gens sensés. Cependant , en l'année 1533, cette ville fut le théâtre d'une étrange aventure. Dans un lieu saint, aux Cordeliers, un esprit se manifesta, l'esprit de demoiselle de Marceau, fille d'un ancien maître de la chambre aux deniers, et naguère femme du prévôt d'Orléans. On ne voit pas un esprit, mais on l'entend. Celui de la demoiselle tenait d'effroyables discours, et toute la ville était en émoi. On en parla bientôt à Paris, à Fontainebleau : de bouche en bouche vo-

laicnt les propos singuliers de l'esprit d'Oriéaiis, et ils semaient de grandes inquiétudes. François n'était pas trop crédule pour son temps. Il fut néanmoins atteint par la terreur commune, et, après avoir pris le conseil de quelques personnages graves et compétents , il envoya des commissaires chargés , comme on dit , d'éclaircir le fait. D fut démontré que l'esprit était un petit cordelier qui allait se cacher chaque jour derrière la tombe de la dame et parlait en son nom. L'illusion s'évanouit; mais, comme les auteurs de cette duperie avaient causé de trop vives alarmes, on les châtia sévèrement : « Furent lesdits cordeliers , dit la Chronique , bannis à perpétuité du royaume. »

Nous pourrions raconter plusieurs de ces histoires. Mais celle-là ne suffit-elle pas ? Le relàchemenl des mœurs et la superstition ont été souvent de compagnie. Et pourquoi voudrait-on supposer qu'ils s'excluent ?

Page 1