Le cardinal Famèse
sèment de loile d'or et d'argent, avec une infinité de pierreries qui rendoient un merveilleux éclat : et, parmi cette foule, étoit l'enfant que l'on portoit baptiser.
« Dans cet appareil et magnificence, l'on alla en ladite église des Mathurins, où le roi se rendit aussitôt. Elle étoit parée des plus riches tapisseries de la couronne et autres divers ornements. Au milieu , il y avoit un chef en rond , sur lequel on voyoitun grand drap de toile d'argent, qui étoit le lieu où se firent les cérémonies du baptême, dont l'office fut célébré par monseigneur le cardinal de Bourbon.
« Les parrains furent le roi , qui lui donna son nom de François , avec monseigneur le duc d'Qçléans , troisième fils de France et oncle paternel dCi notre petit prince; et la marraine fut Madame MarH guérite , de laquelle il a été parlé ci-dessus. j
« Toute cette cérémonie étant ainsi achevée, l'eiH faut fut rapporté en l'ordre et magnificence avoit été porté ; et aussitôt on entra au festin i le roi avoit fait préparer en sa salle, qui est qui porte maintenant le nom de salle du Bal; en suite de ce banquet, il y eut divers ballets,! danses et autres pareilles réjouissances; ce qui se continua plusieurs jours après.
« Or, l'on avoit dressé un beau et grand bastion près du chenil , où est maintenant l'allée Solitaire
el celle des Mûriers Blancs. Et, surTétang, il y ayoit trois galères ornées de leurs banderoles. Le tout ainsi ordonné, le jeudi suivant, quatorzième dudit mois , il se fit diverses escarmouches en deux partis de princes et de seigneurs , les uns qui défendoient ce bastion et les autres qui Tattaquoient et par terre et par eau avec lesdites galères. En cette sorte finirent ces magnificences. »
Deux ans après, on célébrait à Fontainebleau une autre naissance, un autre baptême. Catherine de Médicis venait de mettre au jour une fille , à qui François I*' ne voulait pas faire un moindre accueil qu'à son frère aîné.
Les circonstances étaient opportunes. François avait conclu pour la seconde fois la paix avec fenri VIII , et les ambassadeurs anglais , lord Chenay et lord Dudley , étaient encore à Paris. Prié d'être le parrain de l'enfant qui venait de naître , Henri se fit représenter au baptême par ses amsadeurs. Jamais François ne déployait tant de que devant les étrangers. De tous les titres lui décernait la flatterie , il n'en préférait auà celui du plus libéral des rois , et il ne négligeait rien pour le mériter. Les finances de rÉtat étaient alors dans une situation moins misérable : François avait de l'argent pour payer ses troupes et poui* rétribuer les services civils ; il n'en pouvait donc pas manquer pour donner des fêtes.
4tt', •- FRANÇOIS I"
Au milieu de la cour du Donjon , couverte de , riches tapisseries, fut construit un théâtre avec' plusieurs portiques décorés de feuillages et de nombreux écussons aux armes de France et d'An- | gleterre. Au centre , un grand mât doré supportait un ciel de soie bleue , semé d'étoiles d'or. Au pied du mât s'élevait un buflet en pyramide, dont les neuf degrés pliaient sous la vaisselle du roi , assiettes, plats, aiguières d'or massif, coupes et vases de formes diverses , candélabres gigantesques ; ornements de toute sorte , dont quelquesuns, transmis de règne en règne, remontaient à la plus haute antiquité. Jamais peut-être François n'avait fait un aussi grand étalage. Les yeux des Anglais étaient éblouis.
Le roi sortit de ses appartements escorté de sa noblesse : venaient ensuite les ambassadeurs d'Angleterre, et, derrière eux, la reine, les princesses, les dames de la cour. Les cardinaux français ref, curent le cortège au seuil de l'église de la Sainte- Trinité. La cérémonie du baptême achevée, les canons résonnent, les artifices éclatent, et toute la cour se rend au heu du festin. Au festin succéda le bal , mascarade fantastique où les rôles principaux furent remplis par d'horribles monstres, bêtes fauves des bois , hôtes difformes des ondes , vautours, aigles, griffons et autres rois ou princes de l'empire des airs. Le lendemain , selon l'usage ^
[ commencèrent les tournois. Le dauphin eut tous fies honneurs de la journée.
\ Nulle part François ne i-ecevait mieux qu'à Fon- I laînehleau. C'était son logis royal : là se trouvait tout l'attirail de charpentes, de décors, de machines, de tapis et de costumes que réclamait une ; grande mise en scène. Cependant, si quelque visi- '. leur inattendu venait le surprendre dans une résidence plus modeste, à Vincennes, à Chambord, au Louvre, il n'hésitait pas à commander une fôte,
sans tenir compte des embarras de l'entreprise. En cette matière surtout il n'entendait pas qu'on s'excusât de ne pas faire les choses difficiles, en les déclarant impossibles : dès qu'il avait commandé, sur-le-champ il devait être obéi.
On le vit bien à Chàtellerault, en l'année 1541, quand il reçut le duc de Clèves, venant demander la main de Jeanne d'Albret , fille unique de son beaufrère, Henri de Navarre. Jeanne, âgée de onze ans, n'était guère nubile; mais c'était le moindre obstacle que François trouvait à celte union, qui devait, suivant ses prévisions bientôt déjouées, ébranler la puissance de Charles-Quint en Allemagne, n était beaucoup plus soucieux de savoir comment on pourrait célébrer convenablement, à Châtellerault, de telles noces que celles de sa nièce, fille d'un autre roi. Cependant l'ordre est donné. François et sa cour se retirent à un quart de lieue.
dans une maison de plaisance appelée la Berlan dière , et à l'heure même le château de la ville es envahi par des légions de charpentiers, de peintre] et de maçons. i
Les jours d'attente se passèrent gaiement. U Berlandière était au milieu d'un bois ; dans ce boi on éleva des amphithéâtres décorés de branch vertes , où les dames se rendaient avec les princess et les princes , à l'heure où le soleil de juin , s'in chnant vers l'horizon , envoyait à la terre des rayonî moins ardents. Devant elles, les jeunes seigneurs, courant la bague, faisaient voltiger leurs chevaux caparaçonnés d'argent et d'or; ou bien ils se com-| battaient à l'épée, frappant de la taille, du reversj et du pommeau leurs casques retentissants, d'où le feu sailloity dit la chronique, comme d'une enclume.
Quand François revint à son château , après quelques jours de retraite, on avait élevé dans la cour principale un pavillon , avec galeries à claire-voie, couronné par une tente de drap azuré. C'était le palais improvisé d'une fée de l'Orient. Sur toutes les faces du bâtiment on ne voyait que peintures, écussons aux armes de Navarre et de Clèves, festons, guirlandes, tapisseries, tentures de drap d'or: le soir , de nombreux candélabres , supportant chacun quatre bougies, le rempUssaient d'une telle lumière qu'on ne distinguait pas, dit- on, la nuit du
jour. Dès que les dames de la cour eurent fait leur entrée dans le pavillon, on dansa. Les danses commencées, le duc de Clèves se présenta, suivi d'une troupe de seigneurs. Le roi, marchant à sa rencontre, lui donna la main droite, et, offrant l'autre à la jeune princesse, il les conduisit vers le cardinal de Tournon qui les fiança. Aussitôt clairons, trompettes, fifres, tambourins, hautbois, cornets, doucines et autres instruments , de faire entendre mie telle aubade qu'on en était assourdi. Et puis chacun se remit en danse. Telle fut la cérémonie des fiançailles. Les noces eurent heu le lendemain. Le récit en sera fait par un chroniqueur qui, selon les vraisemblances , y assista* :
« Le lendemain, environ onze heures du matin, le roi entra audit pavillon avec messieurs ses enfants, le roi de Navarre, le duc de Clèves, les princes et seigneurs, les révérendissimes cardinaux, la reine, la reine de Navarre, Madame la Dauphine, Madame Marguerite, Mme la princesse de Navarre et toutes les princesses, dames et damoiselles. Auquel pavillon étoit dressé un autel riche, paré de drap d'or, auquel étoient les armoiries du duc de Clèves et princesse de Navarre. Et devant ledit autel étoit un riche ciel, ou poêle, de velours cramoisi et drap d'or, sous lequel ledit duc et princesse se mirent,
1. Chronique du roi François X'^ mss. de Gaigoières, n" 388. 44 4
après avoir été épousés par le révérendissirae cardinal de Tournon. La messe fut célébrée par un évoque bien et dévotement; et fut chose mélodieuse d'ouïr la musique durant la messe : laquelle finie, les joueurs de clairons, trompettes, hautbois et autres instruments sonnèrent par si bon accord et en si grande harmonie que chacun prêtoit l'oreille pour les ouïr. Leurs jeux finis, un hérault d'armes cria et fit savoir à haute voix , par trois fois : « De M par le duc de Clèves, largesse! » le nommant, et tous ses titres, terres, pays et seigneuries : puis jeta par la place, à poignées, grande quantité d'or et d'argent , lequel fut fort bien recueilli ^ par aucuns qui là étoient. Puis derechef sonnèrent les trompettes, clairons, doucines, sacquebuses et autres instruments en telle ou plus douce harmonie que devant. Tout cela fait, le roi se retira et la trèsnoble compagnie en ime salle dudit château, tendue et tapissée de drap d'or, où le dîner éloit appareillé.... Ce fait, retournèrent audit pavillon et là commencèrent à baller et danser avec grand' grâce. Le bal et danse furent longs. Iceux finis, furent dressées les tables pour le souper.... Le souper fut ample et magnifique.... lequel parachevé, et les tables levées, les joueurs d'instruments ont commencé à sonner. Lors le roi se mit à baller et danser et pareillement toute sa compagnie, qui aussi s'étoit mise audit bal et danses,
qui durèrent fort longuement. Iceux finis , chacun se tint coi, attendant les momeries.
« Le long des degrés dudit pavillon , qui étoient couverts de belles tapisseries, se reposoient les dames, desquelles y avoit grand nombre, et fort richement parées. Leurs vêlements étoient de drap d'or, d'argent , velours , de toutes couleurs , porfirés et passementés de passements d'or et d'argent; leurs accoutrements de tête, col et poitrine, garnis de grosses perles et riches pierres, qui resplendissoient sur leurs corps comme petites étoiles au ciel. Ceux qui les regardoient enlroient en grande admiration, et jugeoient telles richesses être inestimables.
« Lors entrèrent ceux de la première momerie , vêtus de drap d'argent.... Chacun portoit un corbillon couvert de satin blanc et une lanterne à la main , à la manière des crieurs d'oubliés : et eux entrés et la révérence faile aux dames , ouvrirent leurs corbillons , puis leur jetèrent les oublies qui étoient dedans. Ce fait, chacun prit sa dame et se mirent à baller et danser. Ceux de la seconde momerie éloient vêtus de drap de soie rayée, moitié d'argent et soie noire, et portoicnt sur leurs têtes des horloges de verre avec plumards blancs au-dessus leurs barbes, et cheveux de plumes blanches naïves, et aux pieds pareillement portoient desdites plumes faites en manière de petites
r^t ' FRANÇOIS !•'
ailes. Ceux de la tierce momerie étoient velus de riches habits de drap de soie de couleurs bleue et violette , faits en manière des grands prêtres de la loi judaïque : et portoit chacun une faucille argentée en la main, et une grand' mitre bien dorée sur la tête. En la quarte , chacun portoit un dard en sa main et Fécu en l'autre. Leurs chapeaux étoient faits à la tudesque; leurs vêlements de drap de soie'; par le dessous garnis de franges d'or fort longues.... »
Il y avait neuf phalanges de ces masques , dont le chroniqueur décrit successivement les costumes plus ou moins variés. C'est une intéressante narration ; mais il faut l'abréger. Disons donc que, les neuf phalanges successivement introduites, tout le monde se mit en danse , chacun des masques venant inviter une des d^mes assises , et que la fête se prolongea dans la nuit.
Ce jour avait donc été consacré, la messe dite, aux passe-temps les plus frivoles. Le jour suivant, les lices furent ouvertes. Écoutons notre chroniqueur : « Environ les sept heures du soir entrèrent aux lices, qui étoient près dudit pavillon, Monsieur le Dauphin et Monsieur d'Orléans , avec plusieurs autres princes et seigneurs fort richement armés et montés à l'avantage. Ils portoient tous sur leurs heaulmes grands plumards de la couleur de leurs livrées. Lesdîtes lices étoient couvertes , et des côtés étoient
belles galeries fort richement tapissées et garnies de naturelle verdure , à petits arceaux et chapeaux de triomphe à l'antique ; par le devant desdiles étoient treiUis de bois , pour garder que les éclats des lances ne blessassent les dames qui étoient es dites galeries. Aux côtés desdites hces étoient plusieurs chandeliers , à chacun desquels y avoit trois gros flambeaux de cire qui rendoicnt fort grand' clarté.... Incontinent que mondit seigneur le Dauphin, Monsieur d'Orléans et les autres princes et seigneurs furent entrés es dites ]ices> les trompettes conunencèrent à sonner, et alors firent merveilles de bien courir et rompre lances les uns contre les autres. »>
hiterrompues le lendemain jeudi par les cérémonies de la Fête-Dieu, les joutes recommencèrent le vendredi, dans le bois voisin. Alors on eut la représentation d'un tournoi , composé d'après les récits du vieux temps, avec toutes les additions que la magnificence de François pouvait faire à l'imagination des romanciers. Le samedi, le dimanche, on combattit encore. Le duc de Clèves n'avait certes jamais assisté à pareille fête. François n'était pas seulement heureux de pouvoir déployer tant de faste sous les regards d'un étranger; il prenait part à ces joutes , à ces combats simulés , avec cette joie sereine et solennellement contenue, que l'on éprouve et que l'on ne craint pas de lais-
ser paraître lorsque l'on accomplit une grande action. Quant aux autres conviés, ils étaient, nous dit le chroniqueur, « ravis de joie , et ne savoient quasi de quoi plus leur esjouir, ou à voir le roi en aussi bonne santé et prospérité qu'il fut jamais, aussi adextre aux armes et toutes honnêtetés , ou de messieurs ses enfants qui de tant près suivoient la vertu du roi leur seigneur et père ; de sorte que chacun prioit Dieu les vouloir maintenir en cet état, à son honneur et profit de la république. »
Est-ce le naïf langage d'un courtisan? On peut le croire. Hélas ! six ans plus tard François I" devait descendre dans la tombe, ayant bien vile usé, dans ces banquets, ces bals, ces tournois, dans tous ces ' splendides excès, sa belle et vigoureuse jeunesse : imitateur inconsidéré des folies paternelles , le duc d'Orléans allait s'éteindre plus tôt encore , victime d'une bravade contre la peste ; et le dauphin survivant à son père , à ses deux frères , emportés les uns et les autres par une fin tragique ou du moins prématurée, quel visage devait-il faire un jour sur le trône, après avoir été près du trône le plus galant des cavaliers? Enfin nous ne pouvons croire que ces royales orgies, où s'épuisaient les finances des particuhers et celles de l'État, aient contribué beaucoup plus à l'honneur de Dieu qu'au profit de la répubhque.
Le Champ du Drap d'Or.
Quand le roi changeait de résidence ou faisait un voyage, une partie de la cour, et quelquefois la cour tout entière, le suivait. Elle l'accompagnait encore aux réceptions solennelles, qui, suivant les convenances des personnages appelés à ces grandes entrevues , avaient lieu soit au dedans , soit au dehors du royaume, et les plus précieux objets du mobilier royal voyageaient avec elle. Pour rentrevue qu'il eut avec Clément VII dans les murs de Bologne, François fit transporter au delà des monts tout ce qu'il y avait de plus somptueux en meubles, en vaisselle, en tapisserie, dans les châteaux du Louvre, de Blois et d'Amboise. Nous avons le compte des frais de transport : il s'élève à 4000 livres tournois. Mais la plus splendide de toutes ces entrevues fut celle qui eut lieu, en i 520 , près d'Ardres et de Guines , entre François et Henri VIII , dans la plaine qui fut depuis nommée le Champ ou le Camp du Drap d'Or.
François avait fait négocier par l'amiral Bonnivet le rachat de la ville de Tournay , conquise par les Anglais sous le précédent règne. Le roi d'Angleterre demandait, pour rendre cette place,
t-V) FRANÇOIS !•'
400 000 éciis : 200 000, comme 'indemnité des frais de siège et d'occupation; 200000 autres, en payement des dépenses faites à la citaddle et de rarlillerie qu'on devait y laisser. Quand les ambassadeurs anglais arrivèrent à Paris, où était le roi , celui-ci leur fît un honorable accueil et accepta sans délai leurs propositions. Mais comme il n'avait pas d'argent, il en promit, et livra pour otages quatre gentilshommes de sa maison , les siiïurs de Rochepot, de La Meilleraie, de Montpezat , 4e Morette , et quatre enfants d'honneur, Hugueville, Mortematt, Melun et Grimault. Ainsi l'affaire fut conclue , et Tôurnay redevint ville française. Le maréchal de Châtillon en prit possession au nom du roi. Telle fut la joie. des Tournaisiens à sa venue , qu'ils se répandirent sur les places, poussant dercris de joie, s'emhrassant les ims les autres, jetant dans les rues, par les fenêtres, tous les bancs, tous les sièges sur lesquels s'étaient assis les Anglais, tous les meubles qui avaient été à leur usage , et faisant de grands feux avec ces témoins de leur servitude.
L'heureux succès de cette négociation engagea François à nouer de plus étroites relations avec le roi d'Angleterre. Henri ne se montrant pas moins curieux de vivre en bon voisin avec le roi de France, il fut convenu qu'ils se rencontreraient, le jour de la Fêle-Dieu , dans une vaste plaine qui
ET SA COUR. rJ7
séparait leurs possessions. Les deux cours furent ! nombreuses. Connaissant les habitudes de François, et jaloux de ne pas paraître moins entouré que lui , le roi d'Angleterre traversa la Manche avec toute la fleur de sa noblesse. Nous possé- [ dons le curieux état des gens qu'il mena dans sa P compagnie. Au premier rang figure le cardinal d'York, légat, marchant escorté de 300 serviteurs, parmilesquels 12 chapelains et 50 gentilshommes : son équipage se compose, en outre, de 150 chevaux. Après le cardinal, 1 archevêque , avec 70 serviteurs et 30 chevaux ; 2 ducs , suivis chacun de 100 serviteurs et de 30 chevaux ; 10 comtes, 5 évoques, 20 barons, 4 chevaliers de Saint-Georges , 70 chevahcrs et plusieurs conseillers de robe longue , avec un attirail de serviteurs et de chevaux proportionné à la qualité de chacun. Telle était la maison du roi , formant un ensemble de 3997 personnes , avec 2087 chevaux. . Quant à la maison de la reine, elle était composée comme il suit : une duchesse avec 4 femmes , - 6 serviteurs et 12 chevaux; 10 comtesses et leur train, 12 baronnes, 20 femmes de chevaliers, 14 demoiselles, 3 évoques, 1 comte, 4 barons, 30 chevaliers et un certain nombre de valets : total, pour la maison de la reine, 1175 personnes et 778 chevaux. Mais assurément, si splendide que fût son cortège , Henri YIIl ne surpassa
pas son rival. En ces sortes d'affaires , personne n'était plus entendu que François I".
La plaine qui s'étend entre Ardres et Gumes fut couverte de tentes, dont les princigales furent or- . nées, au dehors et au dedans, de drap d'or frisé, et les autres de drap d'or ras. Les seigneurs des deux cours s'y établirent, étant venus en ces lieux pour y rivaliser de magnificence, avec leurs plus riches tentures, leurs plus beaux meubles, leurs plus somptueux habits : « Plusieurs , dit Martin du Bellay, témoin oculaire, y portèrent leurs forêts, leurs prés et leurs moulins sur leurs épaules. » Le roi d'Angleterre avait fait élever pour son logis, au pied du château de Guines, un vaste palais qui, formant un bizarre assemblage de charpentes de bois et de murs de verre, se divisait en quatre corps de bâtiments, les uns et les autres très-spacieux. Ces bâtiments, couverts d'une toile peinte qui simulait la pierre de taille, enfermaient une cour où l'on voyait deux belles fontaines ornées l'une et l'autre de trois tuyaux, d'où s'échappaient i des torrents d'eau, d'hypocras et de vin. Tout cet j édifice se composait de pièces jointes les unes aux ! autres par de fortes chevilles : on n'y avait employé j ni la pierre ni la chaux. 11 avait été fabriqué tout | entier en Angleterre , sur le modèle de la Maison , des Marchands, à Calais, et il avait traversé la mer ; sur plusieurs navires. Le palais du roi de France j
vait été construit dans la ville d'Ardrcs, et il n'eût pas moin6 vaste et moins somptueux que celui le TAnglais. En outre, François avait fait bâtir lors de la villc^ un superbe logis en bois , dans la Dîme des cirques romains, à trois étages : les bndements étaient de pierre, et de bois le reste le rédifice. Enfln, la tente du roi de France, îleyée dans la plaine, au milieu des autres tentes occupées par ses gentilshommes, était un pavilon de 60 pieds carrés , surmonté d'une statue le saint Michel en bois doré , couvert au dehors le drap d'or, tapissé, dans l'intérieur, de vcowrs bleu, avec des fleurs de lis en broderie de Chypre. Mais un grand vent ayant rompu les corlages de fil d'or et de soie bleue turquine qui upportaient cette riche tenture, le pavillon fut emporté.
Pendant huit jours, les deux princes se tinrent à listance l'un de l'autre, ayant chargé leurs princi- >aux conseillers (d'une part, Bonnivet et le chanceler Duprat; d'autre part, le cardinal d'York et le lue de Norfolk) de négocier par avance les termes le leur accommodement. Ils ne voulaient pas se rouver en présence l'un de l'autre avant d'être ombés d'accord sur toutes choses ; ce qui n'était >as facile, carie roi de France ne pouvait rien offrir m échange de ce qu'il demandait , et le roi d'Anflelerre était beaucoup plus soucieux d'obtenir que
d'accorder. Cependant, après bien des pourparlers , ils crurent n'avoir plus rien à gagner l'un sur l'autre : dès lors ils se déclarèrent satisfaits , et l'on régla les conditions de leur entrevue. Entre la ville d'Ardres et celle de Guines, à une égale distance de l'une et de l'autre, fut dressée une vaste tente plus riche d'ornements que toutes les autres, où le rendez-vous fut donné. Le roi de France s'y rendit de son côté , suivi du connétable de Bourbon et de l'amiral Bonnivet ; avec le roi d'Angleterre, qui sortit en même temps de son palais de verre, on vit venir les ducs de Suflblk et de Norfolk. Ils avaient chacun pour escorte 400 hommjBS de leur garde, qui s'arrêtèrent aux barrières élevées autour du pavillon : les rois, continuant leur route, se rencontrèrent au milieu de la tente, montés chacun sur un cheval d'Espagne, et, sans descendre de leurs montures, ils s'embrassèrent avec tous les témoignages de la plus cordiale affection. Cependant, lorsque le roi d'Angleterre se pencha vers le roi de France et lui tendit les bras , son cheval fît un faux pas : mauvais présage ! Les articles du traité lus et signés , les deux cortèges s'en retournèrent comme ils étaient venus.
Henri pensait que tout était fini. Mais François pouvait-il permettre qu'on prît co%é de lui sans festoyer? Il fit demander au roi d'Angleterre com-
ET SA COUR. Cl
ment et dans quel lieu on se verrait encore. Celuici répondit, après avoir consulté les plus graves personnages" de sa cour, que, si les deux reines voulaient recevoir les deux rois , le roi de France se rendrait à Guines et dînerait avec la reine d'Angleterre, tandis que le roi d'Angleterre serait traité dans le château d'Ardres par la reine de France. Ainsi les rivaux réconciliés seraient dans le môme temps otages l'un de l'autre. Il n'y avait qu'Henri VIII pour imaginer et proposer de tels arrangements.
François les accepta , mais il ne put les observer longtemps : ces précautions de mutuelle défiance répugnaient à son loyal caractère. Un jour , de très-grand matin, il jette sur ses épaules une cape à l'espagnole, prend avec lui deux gentilshommes et un page, les premiers qu'il rencontre, monte sur un cheval , et court , sans prévenir personne , au château de Guines. Sur le pont du château étaient 200 archers , commandés par le gouverneur. François va droit au gouverneur, et lui demande où est la chambre du roi son frère. « Sire, lui répond celui-ci, le roi n'est pas encore éveillé. — • Qu'à cela ne tienne ! » ré* plique François. Et il passe outre, se rend à la chambre royale , frappe à la porte , pénètre dans l'appartement, et va droit au lit d'Henri, qui, s'éveillant en sursaut, lui dit : « Mon frère, vous
me faites le meilleur tour que jamais homme fît à un autre, et me montrez la grande confiance que je dois avoir en vous. Je suis votre prisonnier, et vous baille ma foi. » Et lui présentant son collier, qui valait bien 15 000 angelots : « Voici, ditil, un collier que votre prisonnier vous prie de porter, ce jour, pour l'amour de lui. » François, ne voulant pas rester en retard de politesse, détache de son bras un ornement bien plus précieux encore , et supplie T Anglais de l'accepter au même titre. Quand celui-ci déclare qu'il va se lever : « Je serai, lui dit François, votre valet de chambre, » et, après avoir fait chauffer sa chemise devant le foyer, il la lui pose lui-même sur les épaules. Puis il remonte à cheval et rentre dans ses quartiers. Le lendemain, le roi d'Angleterre arrivait au logis du roi de France, échangeait avec lui d'autres présents, et le quittait, après avoir, à son tour, servi François, comme la veille François l'avait servi. Ainsi, de part et d'autre, toute défiance fut bannie, et l'on put commencer à festoyer
Pour premier divertissement on eut des tournois. Les rois eux-mêmes combattirent à la tête de leurs gens, qui n'étaient pas de moindres personnages que les princes de leur sang et les principaux capitaines des deux armées. Français et Anglais firent de leur mieux, se disputant l'honneur des
plus beaux coups. Les daines, du haut des estrades, encourageaient du regard ceux des chevaliers pour qui leur tendre cœur avait de secrètes préférences. Après les tournois, qui durèrent huit jours , la lice fut ouverte pour les lutteurs. Le prix de la lutte fut gagné par les tenants d*Henri VIII, François ayant négligé d'appeler les plus habiles lutteurs de son royaume, que fournissait le duché de Bretagne. Vint ensuite le tour des archers. Henri, qui ne connaissait pas de maître dans cet exercice, fît admirer son adresse.
Un jour, en quittant les lices, les deux rois entrèrent dans un pavillon et vidèrent ensemble quelques verres de bon vin. Echauffé sans doute par cette généreuse libation, Henri se précipita sur François et le prit au collet , lui disant : « Allons, mon frère, éprouvons nos forces; je veux lutter avec vous. » François n'avait pas les vastes épaules, le large cou, l'œil torve et les allures bovines d'Henri, mais il était souple, alerte, et connaissait tous les artifices des lutteurs. Surpris un instant par l'agression subite d'Henri, il reprend bien vite l'offensive, et donnant à son adversaire un tour de Bretagne (locution technique dont nous ne saurions offrir l'équivalent), il le renverse à ses pieds. Henri fut un peu déconcerté , mais comptant bien, à une seconde épreuve, tromper ce coup subtil, il proposa de recommencer la lutte. On
vint alors avertir les rois que leur table serv. les attendait.
Les deux souverains rivalisant de prévenances «.de bonne chère , les seigneurs anglais et leurs ne blés compagnes venaient souper à Ardres chez le seigneurs français, et ceux-ci, le lendemain, al laient souper à Guines. Ce n'étaient que festins. Le: dames eurent leur rôle à jouer dans cette entrevue chevaleresque , et l'on assure qu'elles s'en acquittèrent à la satisfaction des rois. C'est ce qu'exprira Marot, dans sa ballade sur le Triomphe d'Ardre ^ et Guines, où il dit qu'Amour et Beauté, convié!*! à la fête , vinrent éteindre les fureurs du dieu Mars [
Pour conclure , il y eut un rendez-vous générai dans la plaine où avait eu lieu l'entrevue. En untj nuit fut construit un autel de superbe apparence! où, dès le matin, arrivèrent d'Ardres et de Guinesj tous les personnages des deux cours ; le cardinad'Angleterre dit la grand' messe, ayant à ses côtés, sur l'estrade, tous les chantres du roi de France et; du roi d'Angleterre. Les deux rois s'approchèrent ensuite de l'autel et communièrent ensemble. Cda, fait, les hérauts proclamèrent que la paix était faite à jamais entre les deux couronnes. Et pendant quatre jours encore, nouvelles joutes, nouveaux tournois, nouveaux banquets. Ensuite le roi de France prit la route de Boulogne, et le roi d'Angleterre celle de Calais.
lé.
C'étaient de belles fôtes, mais elles coûtaient cher. Deux ans après, comme nous l'avons dit, François, ne pouvant plus fournir de vivres et do munitions les divers corps d'armée qu'il avait en campagne, était obligé, après avoir épuisé toutes les caisses de ses receveurs et toutes les bourses de ses serviteurs, de prélever un impôt, sous forme d'emprunt, sur la vaisselle d'argent des officiers du parlement, de la chambre des comptes, du Chàtelet, de la chambre des requêtes, de la cour des monnaies, etc., etc. Et, comme le produit de cet emprunt était bien loin de suffire à toutes les nécessités, les troupes mercenaires, parcourant le pays, rançonnaient le pajsan pour avoir le prix de leurs montres.
Il faut ajouter que toute cette grande dépense du Champ du Drap d'Or fut sans aucun profit pour la France. Charles-Quint, revenant d'Allemagne, où il s'était fait couronner empereur, eut la fantaisie de voir l'Angleterre. Henri VllI courut à sa rencontre, le reçut à Cantorbéry, le conduisit ensuite sur i le continent, à Calais , à Gravelincs , lui fit au moins un aussi bon accueil qu'à François, et lui promit, si la guerre éclatait entre la France et l'Espagne, de prendre les armes pour la plus juste cause. Or, on sait que ce roi sans principes et sans mœurs trouvait juste tout ce qui lui semblait utile.
Les reines.
Après le roi, la reine mère, Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême , réclamait dans ces fêtes le premier rang. Belle entre les belles, aussi coquette au temps de Tâge mûr qu'elle avait été galante dans sa jeunesse , elle prétendait avoir à la cour rinfluence souveraine, gouverner le roi, ses maîtresses et ses secrétaires d'Etat.
Elle 'avait beaucoup aimé le duc de Bourbon; mais celui-ci, n'ayant jamais eu le cœur libre, avait affecté de ne pas voir que la duchesse d'Angoulême songeait beaucoup trop à lui. Elle se vengea de ses dédains, et l'on compte les mauvais procédés de cette femme jalouse au nombre des causes qui précipitèrent la fuite et la trahison du connétable. Elle fut bien plus dure encore à l'égard de la comtesse de Châteaubriant, qui, disait-on, avait été vivement recherchée par le connétable et ^ s'était montrée facile à ses vœux. Le roi ne voulait pas être contrarié dans ses amours. Comme il se portait à toute chose avec une extrême ardeur, il ne lui convenait pas de rencontrer des obstacles sur la voie où l'entraînaient ses passions. Cependant, dès que la comtesse de - Châteaubriant fut
la mattresse du roi, Louise de Sa^*oie lui dressa cbaqoe jour quelque nouvelle em)>ûche. Ce fut ellemême qui, pour renverser la fortiuie de son ancienne rivale, fit connaître au roi, revenant d*Espagne, la jeune de Heilly, qui fut depuis ducliesse d'Étampes. Henri-€omeille Agrippa, qu*elle a^^it pris à son service comme médecin et comme astrologue, dit à ce sujet : « Les mères des rois sont quelquefois elles-mêmes les proxénètes de leurs fils ; Regum maires twnnunquam filiorum sttontm lexnx sunt ^ » Il aurait pu s'exprimer avec moins de brutalité ; mais c'était un rhéteur. Tous les historiens rapportent le même fait en des termes plus mesurés.
La duchesse d'AngouIême avait encore d'autres passions. Elle aimait l'argent , non pour le dépenser, mais pour l'entasser, et quand il s'agissait de mettre la main sur quelque bel amas de brillants écus, rien ne l'arrêtait. Elle fit conduire à l'échafaud l'honnête et faible Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, qui ne s'était pas, elle le savait bien, rendu coupable du moindre crime, mais qui s'était vu contraint de révéler ses déprédations. Le« annalistes les plus dignes de foi racontent ainsi ^ette tragique histoire.
Si Lautrec avait perdu le Milanais, c'est qu'au
f . De Yanitate tctentiarum, cap. xiv.
moment décisif de la campagne il avait été contrarié dans ses opérations par la révolte des Suisses. Et pourquoi les Suisses s'étaient-ils révoltés ? parce qu'on leur^devait de grosses sommes et qu'on les payait de vaines promesses. Quand Lautrec revint en France , jaloux de faire connaître la véritable cause de ses désastres , le roi raccueillit d'abord fort mal. Mais on s'expliqua. Depuis dix-huit mois, dit Lautrec, les gendarmes n'étaient pas payés, et les Suisses, moins accommodants, n'avaient pas voulu si longtemps attendre le prix de leurs services. François, étonné d'entendre un tel discours, fit appeler le sieur de Semblançay, secrétaire de ses finances. N'avait-il pas reçu quatre cent mille ducats pour les envoyer en Italie? Assurément, répondit le vieillard; mais la reine mère avait impérieusement réclamé toute cette somme, et , sur sa quittance , il l'avait livrée. Or cette quittance ne fut pas retrouvée. Le sieur de Semblançay avait pour familier le président Gentil , qu'une des femmes de la reine mère honorait de ses faveurs. Celui-ci, par le conseil de sa maîtresse, avait dérobé la quittance. Il en fut bien puni. Comme il possédait un secret de la reine mère et pouvait le trahir, on le pendit quelque temps après , « pour^ des crimes assez peu avérés*. » Quant à Semblan-