‹ François Ier [i.e. premier]: portraits et récits du seizième siècleChapitre 17 sur 40 · XXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXII INTRODUCTION

sa parole éloquente purent faire croire un instant qu'il y soumettrait l'Europe révoltée. Au nom de la papauté divine et souveraine, il se fait le défenseur des intérêts populaires, prend sous sa protection les faibles, les victimes, tous ceux qui sont écrasés ; il relève la femme, proclame la sainteté du foyer domestique.

A cet audacieux appel de la conscience, l'Europe, livrée aux plus féroces violences, s'arrête, confondue d'étonnément. Elle se tait, écoute et obéit tremblante. Grégoire n'a d'armée que les quelques soldats de sa fidèle et héroïque amie, Mathilde d'Esté. Tous les princes, les grands et son propre clergé, qu'ilcondamne au célibat et voue à l'austérité des saints, s'élèvent contre lui. Pourtant, il est le maître. On connaît sa lutte avec l'empire. Jour étrange que celui où ce monstre de cruauté et de violence qu'on appelait Henri IV, abandonné de tous ses sujets, dut traverser les Alpes à pied sans escorte royale, et, couvert d'un cilice, les pieds nus dans la neige, se présenter en suppliant à la porte de Canossa, où il attendit à jeun pendant trois jours l'absolution du Saint-Père (1077)1 Cette heure fut grande entre toutes, mais ce ne fut qu'une heure. Huit ans après, Grégoire, vaincu par la force, allait mourir exilé à Salerne, en face de Rome prise et saccagée. Il mourut debout, en laissaiit intacte sa doctrine à ses successeur3.

Ce ne sont pas des hommes vulgaires, ceux qui remplissent le trône pontifical après lui. Mais pour faire triompher une telle doctrine contre tant d'intérêts et de passions, il aurait fallu plus encore : des génies devant les hommes et des saints devant Dieu. Grégoire VII lui-même n'y avait pas suffi. Bien moins ses successeurs y devaient-ils suffire.

L'écueil de cette doctrine, c'est qu'en établissant la suprématie des papes dans l'ordre des choses terrestres, elle tentait toutes leurs ambitions. Aussi, l'avidité naturelle au

INTRODUCTION. xxxiu

cœur humain transforma-t-elle bientôt le libre tribut des Églises particulières en une série d'exactions abusives de la cour de Rome, sous le nom d' annales, de réserves, d'expectatives, etc. ' . Les Églises résistent à ces prétentions, et il s'ensuit une guerre qui n'a plus rien de noble. Or, chose remarquable, la France, très soumise aux Papes pendant leur lutte contre TEmpire, fut la première à s'opposer à eux sur ce nouveau terrain. La célèbre ordonnance connue sous le nom de Pragmatique Sanction, rendue par saint Louis en personne, proscrit les exactions papales, la simonie, et assure aux chapitres la liberté d'élection.

Saint Louis, placé à un point de vue de haute moralité, n'avait voulu par cet acte que supprimer les abus sans se soustraire à l'autorité du Pontife. Mais la semence était tombée dans un terrain fécond. D'un côté, le clergé français qui avait pris dans la féodalité des goûts et des habitudes d'indépendance; de l'autre, les légistes qui vivaient de droit romain et les théologiens de l'Université qui s'appuyaient des légistes, détestaient également la suprématie romaine. Leurs efforts combinés élèvent alors contre le Saint-Siège un système de résistance qui fait de l'Église gallicane un protestantisme prématuré.

Philippe le Bel, petit-fils de saint Louis, devait commencer la guerre.. Boniface YIII prétendant s'ingérer dans son gouvernement en défendant aux clercs de payer certaines taxes, de violents démêlés s'ensuivent. Le Roi fait jeter au feu les bulles du Pape ; il chasse le légat, et quand les États du royaume se réunissent pour la première fois à

* Les annales étaient la redevance de la première année de revenu de chaque bénéfice quand il y avait un changement de bénéficiaire. Uexpectaiive était la prétention du Pape de désigner d'avance le successeur d'un bénéficiaire, contrairement a la liberté d'élection du chapitre, désignation qm était sans cesse vendue. La réserve était la prétention aux revenus des bénéfices vacants.

Page 1