‹ François Ier [i.e. premier]: portraits et récits du seizième siècleChapitre 19 sur 40 · LA REFORME · texte numérisé non relu

LA REFORME

La Réforme n'a pas touché aux grandes lignes du dogmatisme chrétien. Ce n'est pas par une nouvelle conception de Dieu qu'elle se caractérise , mais par une nouvelle conception des rapports de l'homme avec Dieu.

Le catholicisme plaçait entre le Créateur et la créature une série de signes extérieurs et une série d'intermédiaires, les sacrements et les prêtres, destinés à aider la faiblesse de l'un pour le conduire à l'autre. La Réforme les supprime. Réduisant le culte à la lecture de la Bible, à la communion en tant que squvenir, à la prédication et à la prière, elle met l'homme et Dieu face à face. Non qu'elle parte de la raison piire ou de la libre pensée : le livre sacré, base du christianisme, garde pour elle toute son autorité divine. Mais en l'ouvrant à l'homme pour qu'il y puise directement sa foi, elle brise le pouvoir théocratique de l'Église, le plus étroit, le plus tyrannique et parfois le plus féroce des pouvoirs. Sans dégager l'idée morale de l'idée religieuse, il lui suffit de ramener l'idée religieuse à la conscience pour restituer à l'homme sa souveraineté. C'est par ce double principe de la liberté et de l'autorité de la conscience, que la Réforme modifie l'idéal moral de l'individu en remplaçant l'obéissance par la possession et le gouver-

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nement de soi. Ainsi, elle n'affranchit pas Thomme des pouvoirs extérieurs pour le livrer à ses intérêts, à ses goûts, à ses passions, mais pour lui montrer en lui-même un maître plus inflexible que tous les autres.

Nous ne voulons point dire que ces principes aient présidé à l'établissement de la Réforme ; ses premiers apôtres, au contraire, les ont à peine entrevus. Ames passionnées et sincères, mais esprits pétris dans les vieux moules, ils n'échappent à la théologie du moyen âge qu'en accumulant les contradictions, etmême, leplus souvent, ils la retournent dans la nouvelle doctrine de façon à rendre celle-ci aussi persécutrice que l'ancienne. En dépit pourtant de tant de faiblesses et d'aveuglement, ces principes, contenus implicitement dans leur foi, devaient venir au jour. La Réforme complète l'idée du contrat féodal. En ramenant la liberté du fait matériel et exclusif de la naissance au fait moral et général de la conscience , elle pose les bases de la société de droit et de justice que nous travaillons encore à édifier aujourd'hui. Son dernier mot est la séparation de l'Église et de l'État, la société laïque et la société religieuse vivant côte à eôte dans un respect mutuel.

Rien ne s'improvise, toutefois, ni dans l'histoire ni dans la nature. Entre la théocratie dont personne au seizième siècle ne voulait plus, et l'Église libre dans l'État libre que personne necompfenaitencore,ilfallaitunetransition : l'Églised'État.

Sans doute, au point de vue spéculatif, l'Église d'État est une conception moins logique et moins haute que la théocratie et la liberté, mais au point de vue politique elle a de grands avantages, surtout pour une nation en voie de se former. D'une part, n'étant point universelle, elle n'est point infaillible, et ainsi elle reste ouverte au mouvement de la vie, elle peut se renouveler avec les générations et ne les accule jamais aux révolutions violentes. De l'autre,

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elle est un lien national. Au seizième siècle, un système de congrégations indépendantes ou même la république consistoriale de Calvin, aurait pu briser T unité encore hésitante du pays. L'Église d'État l'aurait fortifiée et .consacrée. En sortant du catholicisme, c'était la seule forme qui pût convenir à un pays ancien et d'un sentiment très monarchique comme la France.

Il faut mettre en oubli les conditions historiques de la Réforme pour dire, comme on Ta fait, que la France en l'adoptant aurait cessé d'être ]a France. Elle aurait pris au contraire un caractère national plus intense, et son esprit, moins asservi à la civilisation romaine et à la culture de l'antiquité, se serait développé d'une façon plus originale.

Au commencement du seizième siècle, à la suite du schisme et des Papes purement politiques, le catholicisme avait perdu tous les glorieux souvenirs du moyen âge. Jamais il n'était tombé aussi bas. Le désordre des mœurs et l'athéisme des opinions s'étalaient sans pudeur au Sacré Collège, et les congrégations qui relevaient de Rome directement en suivaient l'exemple. L'oisiveté, l'impiété, les mauvaises mœurs étaient leur pain quotidien. Le clergé régulier, dans lequel seul demeuraient quelques restes d'honneur professionnel, les avait en aversion.

Toutes les âmes honnêtes et pieuses appelaient donc alors une réforme, et les papes ne Taccomplissantpas, elle commença en dehors de l'Église. La lutte engagée persista; la séparation devint définitive. Or, de toutes les Églises de l'Europe, l'Église de Frâïice, en raison de ses précédents historiques et de ses habitudes d'indépendance, était la, plus encline à la Réforme et la plus capable de l'accomplir. A cette époque, le clergé français repré6entait la classe la plus cultivée de la nation, la plus habile en politique et en affaires, la plus tolérante en religion, très

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indépendante du siège de Rome^, très patriotique et très populaire. Il ne lui fallait que Tapprobation du Roi pour prononcer dans un concile national la séparation d'avec Rome, et elle n'aurait pas trouvé dans le pays de résistance sérieuse. Un tel changement nécessitait la réunion des États généraux. Il en sortait une nouvelle constitution du pays comme une nouvelle constitution de TÉglise.

En s'organisant elle-même, l'Église gallicane aurait tenu compte des aspirations religieuses de l'époque dont les premières manifestations avaient eu lieu dans son sein. Elle aurait modifié dans ce sens le culte, la discipline, les pratiques obligatoires; mais surtout, point important, en remettant la Bible entre les mains du peuple, en l'appelant à en tirer son aliment spirituel, à interroger sa conscience, elle lui aurait imprimé les habitudes de réflexion, de retour intérieur, d'exercice de la volonté , qui font les caractères et préparent au gouvernement de la chose publique par le gouvernement de soi. Sous cette influence, une classe politique, composée partie de la bourgeoisie, du clergé et delà noblesse, mais où l'esprit des deux premiers ordres aurait prévalu, — la noblesse étant avant tout militaire, — se serait formée. Gouvernant de conserve avec le Roi, elle aurait garanti son pouvoir en le limitant, en l'arrachant à l'arbitraire pour lui donner un caractère légal, régulier et vraiment national. Les barrières de classe se seraient, par cette alliance, forcément abaissées, et le peuple s'élevait pacifiquement à la conquête de ses droits sans rupture de tradition et sans révolution violente.

I Le sifpaal des persécutions religieuses est venu des théologiens de la Sorbonne, plus tard des congrégations; non pas du clergé régulier, qui s'y opposa, au contraire, presque toujours. Nous n*y voyons guère que le cardinal de Tournon et le cardinal de Lorraine, ce dernier d'origine étrangère, qui les aient favorisées.

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