‹ François Ier [i.e. premier]: portraits et récits du seizième siècleChapitre 23 sur 40 · COMMENT ON VIVAIT DANS CE TEMPS-LA · texte numérisé non relu

COMMENT ON VIVAIT DANS CE TEMPS-LA

Dans ce temps-là, T homme n'avait point encore fait l'analyse de lui-même ; la raison n'avait pas mesuré sa force et sa faiblesse, délimité le champ de son action. La science, balbutiant à peine, n'avait point arraché à la nature son voile de mystère ; Tàme gardait ses premières curiosités et ses premiers étonnements; l'imagination était souveraine. Rien dans le monde visible et dans le monde invisible n'entravait son élan créateur. Elle les peuplait à sa fantaisie.

Les espaces infinis qui nous enserrent ne s'étendaient point alors, tristes et froids, roulant aveuglément les êtres et les choses sous le coup d'une nécessité implacable et dans les abîmes d'une solitude désolée. Dieu les remplissait de sa présence ; tout avait par lui une cause et une fin intelligente et volontaire : les grains de sable, les insectes, les fleurs, les étoiles, comme les sociétés et les mondes. Son grand et paternel amour s'était plu à tirer les hommes du néant pour en faire des enfants à son image destinés à ses béatitudes , et il avait arraché la terre au chaos pour la I. 1

leur donner en présent. Une suprême harmonie enveloppait l'univers; toute la nature rayonnait vers Thomme, et rhomme et la nature rayonnaient vers Dieu.

Cette conception naïve et optimiste du monde peut paraître puérile à la science et à la philosophie d'aujourd'hui; il n'en est pas moins vrai que les hommes marchaient enveloppés dans son auréole comme dans une lumière qui guidait leurs pas et dans une confiance qui rassurait leur cœur. Elle ne les empêchait, il est vrai, ni d'avoir de terribles passions, ni de les satisfaire, ^ les saints ont toujours été rares , — mais avec la foi elle créait la tendresse et l'espérance. La miséricorde étant infinie et Dieu proche de nous, on entrait en composition avec lui comme on entre en composition les uns avec les autres. Ses bras étaient toujours ouverts , et le pécheur ne tombait jamais si bas qu'il ne valût la peine d'être racheté.

Cette grande valeur attachée à l'âme humaine et cette suprême sollicitude qui ne cessait d'y veiller gardaient la jeunesse dans les cœurs. Tant que les hommes se croient un père, ils se sentent un peu des enfants, et les plus farouches peuvent s'attendrir. Il y avait en ce temps-là plus de désordres, de violences, de cruautés qu'aujourd'hui; il y avait moins de froideur et d'indifférence.

L'élan juvénile était dans sa verdeur; l'héroïsme paraissait aisé. Héroïsme barbare, il est vrai : la guerre, les combats , les périls se mêlaient à tout, mais sans rien assombrir. L'épanouissement de l'homme rayonnait. Il le portait partout, en face de la nature et en face de lui-même.

Dans ce temps-là, on n'avait encore découvert ni les sauvages beautés du pittoresque, ni les charmes douloureux de la mélancolie. On n'admirait pas les montagnes inaccessibles, les roches nues, les déserts brûlés, les mers

infinie^, les fleurs brisées qui s'inclinent, le triste brouil^ lard, le crépuscule mystérieux. Toutes ces poésies naissant des harmonies, des contrastes, des nuances infiniment variées de la nature, et surtout du retour sur notre propre cœur et notre propre destinée, étaient pour nos pères lettres closes. S'ils se plaisaient comme nous à se recliercher eux-mêmes, c'était à la façon naïve et inconsciente de l'instinct, non point à la façon réfléchie et raffinée de l'analyse. Ce qu^on aimait dans ce temps-là, c'était le printemps verdoyant, les gras pâturages, les moissons mûries, les plaines fertiles, le grand air, le grand jour; c'était la jeunesse éternelle, l'éclat des fêtes, la solennité des cérémonies et surtout l'activité brillante de la guerre, le cliquetis des armes, le hennissement des chevaux, les cris des guerriers; puis les ennemis abattus roulant dans la poussière et les riches rançons.

Dans ce temps-là, le pays de France n'était pas sillonné de toutes sortes de routes et de chemins couverts de voya>geurs qui ne connaissent plus la distance. On n'entendait ni le sifflet de la locomotive, ni le roulement des voitures, ni le bruissement des machines ; on ne voyait pas de popu* lations amassées dans des fabriques bruyantes ni de cohues confuses dans des villes sans fin. Quelques routes royales, les rivières et les fleuves mettaient seuls en communication les points les plus éloignés du royaume, servant surtout au transport des armées, au train de la noblesse et du Roi. Dans les petites localités, des sentiers et des chemins étroits assez mal entretenus d'ordinaire reliaient les villages et les bourgs. Quand les chariots rustiques se hasardaient dehors un jour de pluie, c'est à grand'peine qu'ils se tiraient de l'ornière. Heureusement, ils n'allaient pas loin.

Les habitants du pays de France étaient alors divisés et

subdivisés en classes distinctes. Chacun avait ses înœurs propres, sa langue, ses habitudes, ses usages, et les gardait avec soin, suivant l'exemple des pères.

La vie générale était faible, sans base fixe, sans organisation définie; la vie locale était forte, ses liens étroits et serrés. Dans chaque groupe, on se tenait de près les uns aux autres : on se soutenait et Ton s'opprimait en même temps. La sociabilité, très puissante, était bornée et souvent despotique. On redoutait plus alors l'isolement qu'on n'aimait l'indépendance.

Pas de droits communs, mais des privilèges nombreux, variés et s'attachant à tout : à la haie, au mur, au clocher, à la propriété de celui-ci, à la fonction de celui-là, — surtout à la naissance. Les ambitions qui s'y rapportaient y trouvaient leurs limites. Manquant d'étendue, concentrées et tenaces, si elles donnaient à l'esprit de l'étroitesse, elles donnaient au caractère de l'assise et de la résistance. Les individualités brillantes et fortes, quand elles partaient de bas, pouvaient en souffrir; les masses s'en arrangeaient sans peine, quand les abus des hautes classes n'étaient pas trop criants.

Le plus noble principe de gouvernement est celui que l'homme tire de lui-même, mais combien il exige d'énergie et de vertu!

Dans la campagne, les nobles et les paysans; dans la ville, la bourgeoisie.

Les villes n'étaient pas alors des groupes mélangés et confus, sans caractère propre; c'étaient des individualités distinctes.

La ville se dressait le plus souvent sur une éminence, aux bords d'un fleuve ou d'une rivière. Dans la partie la plus élevée, un château fort la couvrait. Alentour, des murailles

crénelées, flanquées de tours et de bastions, et coupées de portes monumentales où se hérissait la herse et se dressait le pont-levis; aux pieds de la muraille, un profond fossé d'eau vive.

Au centre de la ville, sur la grande place, parmi des arbres séculaires, la cathédrale élevait dans les airs son clocher dominateur; à côté, Thôtel de ville et le palais de justice, siège des échevins et de la cour. L'architecture mêlée de roman et de gothique étalait ici sans se gêner les piliers, les colonnes, les aiguilles pointues, le plein cintre enchevêtré à l'ogive, et les sculptures d'hommes et d'animaux. C'étaient souvent les plus étranges scènes, toute une histoire de pierre, tantôt tendre et naïve, tantôt burlesque, tantôt terrible, parfois toutes ces choses ensemble, où les générations de plusieurs siècles avaient travaillé.

Autour de la grande place aboutissaient les rues qui convergeaient vers l'enceiiîte, en se croisant et se recroisant irrégulièrement. Elles étaient bàtiés de maisons serrées, à l'aspect divers, que le propriétaire lui-même avait pieusement élevées. Les unes en bois, avec des auvents, des tourelles, des pignons sur rue ; les autres plus vastes, en pierres de taille, aux arêtes saillantes nettement découpées, avec de larges façades, des porches arrondis, des balcons, des fenêtres dentelées, décorées de devises et d'emblèmes. Çà et là, des monastères avec leur vaste enclos, la chapelle, l'école, le cloître intérieur, les dépen* dances et les jardins, formant comme de petites cités dans la grande.

La ville ainsi posée avait une grande tournure. On la voyait de loin saillir dans la campagne, et ses habitants en étaient fiers. Tous savaient son histoire, vivaient de ses coutumes et de ses traditions.

Nul, dans ce temps-la, n'était étranger aux armes. Les

bourgeois avaient leurs milices et, à Toccasion, revêtaient Tarmure et maniaient la hallebarde bien qu'un peu gaufdiement. En Tabsence d'une police, ils maintenaient euxmêmes Tordre dans la rue, et aux jours de danger se renflaient à la muraille et soutenaient Tassant.

Les premiers parmi eux étaient les gens de robe qui ne prétendaient pas encore à la noblesse, mais qui étaient déjà pleins de morgue et de roideur.

Messieurs du Parlement ont toujours aimé à s'en faire accroire. Il fallait les voir se promener dans leurs robes longues sur les marches du palais, regardant de haut les pauvres hères qui venaient se faire juger! Et, avec cela, ils étaient des plus humbles devant le gouverneur de la ville et parlaient chapeau bas à Tenvoyé du Roi.

Après eux, venaient les gens d'état, commerçants et industriels de toutes sortes. Ceux-ci vivaient assez à part dans leurs boutiques; mais ils avaient aussi leurs catégories et leurs prétentions, selon la nature de la marchandise et la quantité des richesses. Pourquoi pas, après tout? Â chacun les siennes.

Dans la bourgeoisie, la vie privée était travailleuse et sobre,' les mœurs monotones et austères; l'autorité de famille régnait sans contestation. Les femmes, élevées dans la soumission et le silence, ne quittaient leurs maisons que pour aller à l'église. On prétend bien qu'elles soupiraient tout bas quelquefois. Mais n'ont-elles pas soupiré toujours?

Dans la campagne, côte à côte, les paysans et les seigneurs.

Les paysans, adonnés à la culture, vivaient dans des villages clair-semés ou dans des fermes éparses. Absorbés par les travaux de la terre, l'horizon de leurs pensées et de leurs désirs ne dépassait pas celui de leurs champs. Dans

Jes grandes circonstances , ils allaient au bonrg, centre de la yie rustique, des marchés, des foires, des divertissements profanes et des fêtes religieuses.

Quand les hommes de guerre ne ravageaient pas la contrée, que les maladies épargnaient la chaumière et que le ciel se montrait clément, le paysan n'était pas trop malheureux.

A cette époque , l'administration royale n'avait pas encore doublé les charges de la terre en joignant ses servitudes à celles de la féodalité. Le paysan relevait directement du seigneur, et le seigneur était proche , grand adoucissement à la dépendance. Quand on vit près l'un de l'autre, et qu'on vit l'un de l'autre, on finit toujours par s'accommoder. Sans doute, il y avait des duretés, des injustices, des colères, des tyrannies; mais il y avait aussi des élans de cœur, des générosités protectrices, de tendres gratitudes. La tradition tous liait, et, dans ce temps-là, le passé tenait beaucoup de place. Le paysan, comme le seigneur, avait son histoire, humble il est vrai, sans éclat, sans triomphe, mais enfin une histoire qui le rattachait à la terre où il était né. C'est tel de ses pères qui a jeté les fondements de sa maison, tel qui a défriché son champ, tracé. le sentier où. il marche, planté l'arbre qui l'abrite. Et lui aussi laissera à ses enfants sa fugitive trace. Chaque motte de terre parle à son cœur.

La noblesse, dans ce temps-là, était une classe exclusivement militaire, indépendante, brave, hardie et qu'on ne menait pas comme on voulait. On ne voyait pas alors les seigneurs s'entasser aux villes, dans des demeures étroites, entourés d'un luxe artificiel et mesquin. Pas davantage n'encombraient-ils les antichambres d'un souverain despotique. Le Roi se glorifiait encore d'être le premier des gentilshommes, et les gentilshommes se regardaient comme

ses compagnons hérëditâires, les soutiens de la monarchie. « Anciennement, — nous dit Saint-Simon, — tout le monde se couvrait devant le Roi ' . » Ce qu'alors on appelle la cour, c'est, dans un château royal, Texistence agrandie d'un seigneur de la féodalité. La Reine a ses dames et damoiselles, ses pages et serviteurs; le Roi, ses gardes, les officiers de sa maison, les dignitaires de sa couronne. Dans cette demeure large ouverte, à ce vaste et généreux foyer, ils exercent l'hospitalité antique. Du fond de toutes les provinces, les nobles accourent pour les visiter. Ils viennent courtoisement rendre hommage au suzerain, mais ils vivent chez eux indépendants et libres, au milieu des paysans qui cultivent leurs terres et des hommes d'armes qui les suivent au combat.

Aussi, la campagne française n'est-elle point alors, comme on l'a vue depuis, dépeuplée de noblesse. Partout, à côté des villages qui remplissent la plaine, s'élèvent les châteaux sur les hauteurs, avec une façon de guerre et de comman dément .

Le noble n'est pas toujours riche, car la guerre avide entame ses biens, et, avec la guerre, la vanité non moins ruineuse, la passion d'égaler plus grand que soi; « surtout — nous dit Lanoue — quand on a vu la cour ou les pays étrangers, ce n'est pas avec sept ou huit cents livres de rente et quatre ou cinq enfants qu'on peut faire figure * » . Le castel est donc souvent démantelé. Les fortifications tombent délaissées des hommes d'armes. Le vent souffle à travers les fissures, la pluie y pénètre, les hiboux font leurs nids sous les toits, et partout les plantes parasites s'étalent. Dans cette habitation qui se soutient à grand'peine, la famille vit durement, mais elle est restée fière. Pauvreté

1 Saikt-Simon, t. IV, p. 198.

' Lanoue, Discours politiques et militaires.

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dans ce temps-là n'impliquait pas mésalliance. Les nobles ruines se faisaient tuer au service du Roi ; ils ne fumaient pas leurs terres de Targent de la bourgeoisie. Pour les fils il y avait toujours place à Tarmëe, et pour les Biles au couvent.

Quand la famille était riche, la demeure, toujours guerrière, était puissante et vaste. Elle comprenait des terres étenduesetde nombreuses dépendances, peuplées d'hommes d'armes et bien fournies de munitions. A l'intérieur, des salles spacieuses et élevées, tendues de tapisseries antiques représentant des scènes d'histoire ou de religion ; de vieux portraits, de curieuses panoplies, des meubles immenses, massifs et incommodes; une riche vaisselle, des offices bien garnis, des celliers et des caves pleines.

Tout un monde de gardes armés, de serviteurs domestiques, de pages, de chevaliers, de dames et damoiselles remplissait le château et composait une cour au seigneur et à la dame.

Si les bourgeois et les paysans ne changeaient guère de place en ce temps-là, les nobles, au contraire, étaient toujours en mouvement. La guerre les attirait sans cesse aux frontières, ou même à l'étranger, dans les Flandres, en Alliemagne et en Italie. Quand ils ne guerroyaient pas, ils se a pourmenaient » d'un bout à l'autre du royaume, à cheval, selon la mode du temps. *

Nous disons à cheval. En 1550, en effet, il y avait trois carrosses en France : celui du Roi, celui de la duchesse de Yalentinois et celui du sieur de Laval, autrement dit Roys- Dauphin, si extraordinairement gros qu'aucune monture ne pouvait lui suffire^. C'est quatorze ans après, seule-

^ ViBILLEVILLE, t. XXV, p. 234.

ment, que les carrosses apparurent en Angleterre. Le premier qu'on y vit appartenait à la reine Elisabeth, et Frappa le peuple d'étonnement * .

La libre et fougueuse allure d'un cheval de beau sang correspondait d'ailleurs -merveilleuisement au caractère, aux habitudes, aux goûts de la noblesse.

Le cheval n'ëtait pas, dans ce temps-là, une force mécanique asservie aux besoins du jour, tantôt traînant de lourds fardeaux, tantôt conduisant de luxueux équipages. Monture individuelle par excellence, il était le serviteur et l'ami du cavalier. Par sa soumission, sa rapidité, son ardeur au combat, il contribuait à sa victoire, et, en cas de défaite, à son salut. Le cheval sentait cela. Une sorte d'intuition l'associait à toutes les péripéties de l'existence de son maître. Exposé aux mêmes fatigues, aux mêmes privations, aux mêmes dangers, il était sensible à la même gloire. Sa fonction l'humanisait.

Lé cheval de Bayard, le Carinan, était si renommé que laissé pour mort sur le champ de Ravenne, il fut relevé par des hommes d'armes, ramené à la tente de son maître, pansé et guéri. Plus tard, Bayard le donna au duc de Lorraine comme son bien le plus précieux. Voyant Bayard en danger à Marignan, le duc le lui rendit, et il le sauva par la fuite ^.

Dès le premier âge, on rendait les enfants familiers à l'usage du cheval. Les filles avaient leurs haquenées qu'elles montaient assises. — C'est Catherine de Médicis qui inventa la fourche sur laquelle, depuis, la jambe fut poissée. — Souvent aussi elles allaient en croupe; les cava-

' II était conduit à deux chevaux par un Hollandais appelé Boônem. Vers 1619, Buckingam eut le premier l'idée d'accroître le nombre des clievaux, il en eut six. (Mémoires du chevalier de Grammont, 1. 1, p. 221.)

^ Gaillard, t. I, p. 262.

FRANÇOIS I". Il

liers même, dit-on, ne s'en plaignaient pas. Dans les grandes circonstances, elles enfourchaient Tanimal et se montraient très hardies.

Il fallait voir alors dans la campagne, quand il y avait promenades ou chasses à courre, les belles chevauchées de dames et gentilshommes; il fallait voir les jupes et les banderoles flottantes, les bérets à longues plumes, les fringantes jaquettes, les hauts-de-chausses aux mille couleurs, les pourpoints, les jupons, les casaques brodées d*or, d'argent et de soie, sans parler des armes d'honneur damasquinées, couvertes de pierreries, et de Thabillement •du cheval presque aussi beau; il fallait voir cette jeunesse brillante passer comme un coup de vent avec des cris •d'animation et de joyeux éclats de rire!... Champs, prés, ravins et fondrières, n'étaient rien au pas des coursiers.

Les liens de la noblesse étaient alors très serrés. Si la •classe est fermée, la famille est ouverte; ou plutôt la •classe forme une grande famille où, depuis des siècles, le croisement des alliances a fait couler le même sang. Chaque famille a sa chronique, sa généalogie. On se connaît de temps immémorial sans s'être jamais vu. Les ancêtres ne se sont-ils pas battus quelque part, côte à côte, au service du Uoi? Tout au moins ont-ils été compagnons à telle fête, au sacre de tel souverain, à la réception de tel ambassadeur. Peut-être un duel les a-t-il mis en amitié. De tous les moyens, c'est encore le meilleur. Et puis, il y a le chapitre accidenté des grand' mères. Quand les parents se sont fait la cour à quelques centaines d'années^ les petits-enfants doivent s'en souvenir. Ainsi, le passé vivant dans le présent, la cordialité, l'aisance, la bonne grâce, étaient héréditaires, et l'hospitalité coutumière mettait incessamment ces vertus au jour. On ne vivait qu'en réceptions, en grandes compagnies. Et

quels galas, bon Dieu! Des tables, plus abondantes que délicates et choisies, succombaient sous le nombre des services et le poids des mets. Les repas duraient des heures, suivis de toutes sortes de divertissements : les exercices, les jeux, les danses, puis le récit des aventures. On prétend bien qu'il était parfois aussi question d'amour en ce temps-là. Les humains ont toujours été enclins à cette folie, et la noblesse française se piquait alors de la (( mener merveilleusement » .

Le clergé, très gallican, tout en formant lui-même une classe à part, restait étroitement uni à la monarchie. En cas de dissentiment entre le Roi et le Pape, il n'hésitait point à se ranger derrière le souverain du pays et, pour le défendre, faisait feu de toutes armes. Les grands dignitaires, cardinaux, évéques, abbés à bénéfice, sortant de la noblesse ou de la haute bourgeoisie, prenaient part à la politique. Ils avaient voix au conseil du Roi, remplissaient des missions de confiance, surtout des ambassades, étant fort habiles à la diplomatie. Gens mondains, du reste, beaux diseurs, se piquant de galanterie, ils prisaient un peu plus haut les plaisirs de la cour et les faveurs des dames que les abstinences de leur état.

Au-dessous, le clergé de paroisse et les religieux non cloîtrés vivaient avec le peuple et la petite bourgeoisie dans les termes de la familiarité la plus cordiale. Le curé, d'ordinaire, était un bon vivant qui ne dédaignait ni la dive bouteille ni les paroissiennes de belle humeur; et les religieux n'affectaient pas plus de pruderie. Il fallait voir MM. les Gordeliers marcher d'un air superbe avec leurs robes traînantes, entrer dans les fermes des campagnes et les boutiques des villes comme s'ils étaient chez eux, et faire la loi à tout le monde. Les femmes se montraient toujours prêtes à s'agenouiller devant leur habit, et

les maris même grommelaient quelquefois de tant d'obéissance... Mais bah! des gens d'église! Rien de pittoresque, d'ailleurs, comme leurs sermons. En ce temps-là, on n'avait pas peur du mot propre. Les termes les plus crus, les images les plus colorées, les descriptions les plus hardies allaient crânement leur train, sans compter les interpellations aux pécheurs et pécheresses. « Je vais jeter mon bonnet à celui de vous qui a trahi dans Tannée le saint sacrement du mariage » , s'écriait un moine. Et les hommes de goguenarder dans leurs barbes , les femmes de dérober en frémissant la tête sous leur cape. Ces incidents n'empêchaient pas, du reste, le pasteur et les ouailles de vivre fort bien ensemble. Chacun faisait son métier.

Il y avait bien, il est vrai, les théologiens de la Sorbonne, que leur science abstruse rendait âpres, fougueux et difficiles à vivre. Ceux-ci se posaient volontiers en redresseurs de foi et chercheurs d'hérésies. Mais ils étaient peu nombreux, et quand ils se montraient trop bruyants, le Roi les faisait taire.

Parmi ce clergé aristocrate, populaire ou savant, se trouvaient aussi les saints et les saintes. Ceux-ci, vivant à part d'abstinence et de charité, se donnant tout à tous, maintenaient haut l'idéal des vertus chrétiennes. Ils étaient l'honneur du drapeau.

Et l'éducation de la jeunesse, demandera-t-on peutêtre, quelle place occupait-elle dans ce cours hasardé de la vie? Tremblons sur la réponse. Les philosophes et les sages n'avaient point encore songé à y mettre la main ; pas même n'avaient-ils inventé ce gros mot de pédagogie. Les en&nts, toutefois, ne laissant pas que de venir au monde, — ils y ont toujours mis de la bonne volonté, — on se tirait avec eux comme on pouvait d'affaire. Mais quelle

misère, bon Dieu! Parlerons-nous des filles? Ah! leurs doctes collèges étaient loin! Les prières, les travaux à Taiguille, la généalogie et le blason, il n'en fallait pas davantage. Les religieuses y suffisaient ou quelque modeste gouvernante. Si avec cela elles devenaient, comme on Ta prétendu, les personnes du monde les plus séduisantes, c'est que sans doute Dame nature, prévoyant Tincurie, se mettait en frais. Et puis, à une époque où s'éveillent toutes les curiosités de Tesprit et de Tart, celles qui sont bien douées se font une éducation à elles-mêmes, la meilleure en tout temps.

Les garçons, d'ailleurs, n'avaient guère plus de science. Quatre procédés, nous dit Lanoue, étaient pour eux en usage :

1" Les Universités ;

2" Les régiments d'infanterie;

S"* Les séjours en quelque illustre maison des pays étrangers, en qualité de pages ou d'enfants d'honneur;

4'' Les séjours dans les grandes maisons de France.

Dans les Universités, continue-t-il, les jeunes gens prennent toutes « les contenances mal agencées des écoliers » , sans courtoisie de manières et de langage ni adresse aux armes et aux jeux, de sorte qu'ils se trouvent ensuite tout à fait dépaysés parmi les gentilshommes. La vanité d'ailleurs se mêle à toute l'instruction. lisse croient supérieurs en savoir aux autres jeunes nobles; mais comme ils quittent les Universités trop tôt, ils ne savent en réalité que des mots qui ne leur sont d'aucun usage. En outre, la surveillance y est nulle, et leur vie d'ordinaire fort déréglée.

Les régiments d'infanterie valent-ils mieux? Les élèves ont bien des officiers spéciaux pour les gouverner et les instruire au métier des armes. Mais que sont le plus

souvent ces hommes-là? De vrais débauchés, « dont les mauvais exemples conduisent à la dissolution » . Au lieu donc de s'y façonner, les jeunes gens s'y perdent. Ce qu'ils apprennent là, ce sont les « blasphèmes contre Dieu, les querelles entre amis, le jeu jusqu'à perdre la chemise, les amours honteuses avec les femmes impudiques et une licence effrénée qui porte à battre, piller et manger le peuple sans compassion » .

Les séjours dans les pays étrangers ne présentent pas moins d'écueils, et si Ton prend ce parti, c'est simplement par l'opinion que « les drogues d'autrui sont meilleures que les siennes propres » . Le seul avantage qu'on en retire, c'est l'apprentissage des langues; mais que d'inconvénients à côté! En Allemagne, les jeunes gens deviennent grossiers et lourds, maladroits en toutes choses, et quand ils rentrent dans leiir pays, la liberté qu'ils y trouvent devient pour eux de la licence. En Italie, ils se raffinent ; mais ils deviennent plus enclins aux passions, plus aptes aux vices, et ils rapportent en France des dispositions très pernicieuses.

Chez les seigneurs français, il est vrai, ils voient a plusieurs belles choses comme triomphes, festins, combats » . Ils apprennent aussi à s'habiller proprement, à parler selon la qualité des personnes, à composer leurs gestes et à devenir adroits aux jeux et aux exercices de corps, mais ils s'y imprègnent en même temps des mauvaises mœurs qui abondent partout dans les cours. Ils deviennent dissolus en paroles, relâchés en actions, jureurs du nom de Dieu, moqueurs, faciles à l'injure et très experts au mensonge et en mille tromperies. Il y a bien, il est vrai, des maîtres et des écuyers qui doivent veillera leur conduite. Oui, ils sont sensés le faire, mais ils ne le font pas, et, loin de là, leur donnent de mauvais

exemples. S'ils le font, c'est mollement, d'autant que dans la plupart des cas le nombre des pages est trop grand pour celui des maîtres. Ainsi, ces jeunes gens ne sont pas instruits, et de plus, bien souvent, ne sont pas vêtus d'une façon suffisante; vous les voyez sans cesse courir au hasard, « sans chausses, jouer aux quilles avec les laquais ou les garçons d'écurie ^ » .

Tel est le tableau peu édifiant qu'on nous trace. Et pourtant quelle forte race sort de ce désordre, et quelles âmes souvent généreuses et hautes! L'abandon même nous trempe. Les hasards enseignent l'initiative et la résolution ; la rudesse du dehors porte à la concentration du dedans. Les enfants, à cette époque, sont parfois d'une extraordinaire précocité. Dès le premier âge on leur voit les tendances les plus hardies, un mélange de rêves naïfs et d'actes audacieux.

Le maréchal de Fleurange nous raconte lui-même comment il quitta la maison paternelle pour venir offrir ses services au roi Louis XU.

Robert III, c'était son nom, de la célèbre maison de La Marche, descendait en droite ligne du Sanglier des Ardennes ^. Son père était seigneur de Sedan; son oncle, cardinal^; sa mère, une Croy, princesse de Ghimay. La famille menait grand train à Sedan.

* Discours de Langue, édition de 1387, p. 116-124. Lanone conclnt en demandant à ]*£tat des écoles préparatoires et des écoles d'application militaires fortement disciplinées. — Voir aussi sur ce sujet les observations qui suivent les Mémoires de La Trémouille, t. XIV, p. 235.

3 Voyez son très intéressant portrait dans la collection Nie! , Bibl. nationale. La maison de La Marche tirait son origine des comtes d'Athènes et d'Âltemberg. Dès le douzième siècle, elle donne des archevêques à l'église de Cologne. Plus tard, elle se partagea en plusieurs branches, désignées dans les ouvrages héraldiques sous les dénominations de Glèves, Nevers, d'Aremberg, Sedan, Bouillon, Maulevrier, Lumain. (Mémoires de Fleurante, t. XVI, p. 1.)

^ Celui qui tenait le duché de Bouillon entre ses mains.

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Robert avait passé dans la maison paternelle les premières années de sa vie. En qualité d'héritier, il avait un gouverneur, des gentilshommes, des valets attachés à son service. Dès Tenfance, il montra une grande adresse aux exercices de corps. Fort, léger et infatigable aux jeux et aux armes, sa jeune imagination travaillait en même temps beaucoup. Les romans de chevalerie T enthousiasmaient. Enfermé dans sa chambre, il pouvait demeurer des heures immobile à en tourner les pages, se passionnant pour les héros d'aventure, vivant de leur vie.

Vers 1501, comme il avait atteint neuf ans, «se sentant solide sur son petit cheval, il délibère en lui-même » d^aller voir le monde et de rendre visite à Louis douzième, qui pour lors était le prince le plus en renom de la chrétienté.

Ses projets sont d'abord cultivés en secret, puis il s*en ouvre timidement à un gentilhomme français, le vicomte d'Etoge, allié de sa maison, et au capitaine Jennot, lieutenant de cent hommes d'armes de la compagnie de monsieur son père. Ceux-ci commencent par s'effrayer, mais peu à peu il les persuade de la beauté de son projet, et il fait tant qu'ils consentent à se joindre à lui pour demander la permission du seigneur. Mieux encore, l'enfunt réussit à obtenir le concours de sa mère.

Quand donc le prince, qui guerroyait alors contre le duc de Lorraine, revient à Sedan, on l'entoure, on le presse. Gommen^t résister à tant d'instances, et surtout de la part dn jeune aventureux, — ainsi nommé par la chronique, — à tant d'enthousiasme? Le père devait céder. Il céda.

On fait donc les préparatifs du voyage, un petit train pour suivre l'enfant, selon la mode du temps : son gouverneur d'abord, Fontaine, fils du prévôt de Bouillon; deux gentilshommes, Tourneville, appelé en France le I. s

Chevalier des Ardennes, et François de la Joust, seigneur de Perrault; puis Vidost, Tenseîgne de sa compagnie. , Les adieux se font sans trop de déchirement, et voilà notre héros en route, rêvant peut-être déjà de délivrer quelque dame et d'occire quelque malotru.

Tout d'abord, il se rend à Pougy pour saluer madame de Braine sa tante, et de là en France, vers Blois, où se tient la cour.

La petite troupe arrive sans encombre. M. de Tourneville s'en détache et se présente au château de la part de son maître. Il est reçu par le Roi et lui conte l'aventure.

Louis Xlî, fort amusé du récit, donne des ordres pour que là troupe soit installée au château et s'y repose jusqu'au lendemain. Il mande alors devant lui le jeune Robert. Celui-ci se présente, tout fier, sans aucun embarras, et le Roi lui dit :

« — Mon fils, soyez le très bien venu. Vous êtes trop jeune encore pour me servir, et à cause de cela je vous envoie à Amboise vers M. d'Angoulême. Vous êtes de même âge, et je crois que vous ferez bon ménage ensemble.

a — J'irai où il vous plaira me commander, — répondit l'enfant. — Cependant, je suis assez vieux pour vous servir et pour aller à la guerre, si vous voulez.

« — Vous avez bon courage, mon ami, — répliqua le Roi ; — cependant j'aurais peur que les jambes ne vous faiblissent en route. Mais, je vous le promets, vous irez plus tard avec moi ; je vous manderai. »

Il envoie alors l'enfant vers la Reine et les dames, qui lui font » merveilleusement bonne chère » . Nous nous doutons aussi qu'on le questionna, les dames ayant toujours été curieuses d'aventures.

Le lendemain, selon les ordres du Roi, Robert se rend à Amboise. Il descend entre les deux ponts, à l'enseigne

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de Sainte-Barbe, et attend la volonté de la duchesse qu'on avait prévenue. Elle commence par lui envoyer force vivres pour qu'il puisse se refaire, et après le dîner il se rend au château.

Le petit comte d' Angouléme avait alors précisément sept ans, et sa sœur Marguerite en avait neuf. Tous deux étaient élevés à Amboise sous les yeux de leur mère, et en nombreuse compagnie de jeunes seigneurs et damoiselles. L'arrivée d'un nouveau compagnon dont chacun racontait déjà les prouesses ne pouvait que leur être plaisante. Robert reçut en effet un « accueil merveilleux » . La connaissance se feit vite à cet âge. Dès la première entrevue, on compare les tailles, et il se trouve que François d'Angoulérae, de deux ans plus jeune, est aussi grand que Robert.

Bien vite, on installe le nouveau venu. A table, au jeu, aux exercices, il a partout sa place et il la remplit sans aucun embarras. Quelques jours après, en effet, le Roi se rendant en Bretagne, par la Loire, s'arrête à Amboise sans descendre à terre, et les deux jeunes gens, François et Robert, vont le saluer au passage. On les porte dans la même litière, et voilà un grand débat pour savoir qui sortirait le premier, car il n'y avait qu'un seul trou. Ainsi, — ajoute le chroniqueur, — le jeune aventureux se croyait déjà, dans la maison, « aussi maître que le prince' » .

Suivons maintenant les jeunes gentilshommes à la cour d' Amboise, pour prendre une idée plus précise des jeux et exercices qui constituent leur existence.

C'est d'abord un jeu de balles nommé escaigne et joué en plaine. L'escaigne est une sorte de raquette qui sert à chasser la balle; on la garnit de plomb afin qu'elle soit

^ Ces adoptions fort en usage resserraient les liens de la noblesse et préparaient aux rois et aux princes, dès leurs premières années, des compagnons futurs qui leur étaient attachés par des lienji personnels.

plus pesante et donne de plus grands coups. Puis le jeu de Tare; les jeunes gentilshommes se réunissent, et c'est à qui enverra le trait le plus loin. On place aussi un blanc sur une porte, et, à Taide de la serpentine, on tire de petites flèches en s'efForçant de le toucher. Puis on étend des rets et Ton dresse des pièges, pour prendre des cerfs et toutes sortes de bétes sauvages dans la forêt. Viennent ensuite les grosses boules, autre jeu d'Italie, non accoutume par deçà les monts. Il consiste en une boule aussi grosse qu un tonneau et pleine de vent. On se sert pour la mouvoir d'un bracelet d'étain bien feutré avec des courroies de cuir étendues du coude jusqu'au poing, et à la main d'une poignée d'étam. Ce jeu, fort plaisant quand on sait s'en servir, demande une grande adresse et une grande force. François d'Angouléme tenait ordinairement la partie avec Anne de Montmorency contre Brion-Chabot et Robert de La Marche ' .

Les jeunes gens réunis formaient aussi des bataillons armés pour s'exercer à la guerre. Dans un de ces combats en miniature, près du jeu de paume, à Amboise, M!, de Vendôme, qui était venu voir M. d'Angouléme, faillit être affolé de surexcitation. D'autres, comme lui, semblaient perdre la tète.

A mesure qu'ils grandissaient, les jeunes gentilshommes commençaient à s'armer, à faire des joutes et tournois de toutes sortes « au vent, à la selle dessanglée et à la nappe ». Il y eut entre autres, dans la grande cour du château de plois et devant le donjon, un tournoi mémorable où tous ces jeunes gens se montrèrent d'une façon mer-

* On sait que Montmorency devint connétable sons François P', Brion- Chabot amiral ; Robert de La Marche, pris à Pavie, fut enyoyé prisonnier des Espagnols au fort de TÉcluse. C'est dans la solitude de la détention qu*il écririt 9es mémoires.

veilleuse. Le marquis de Montferrat y ëtait le premier des venants pour les dames, M. de Bourbon y amena cent hommes d'armes, et Robert de La Marche cinq cents '•

On voit d'ici ce train de vie : un véritable apprentissage de guerre complété par la connaissance détaillée de chaque arme, Tenharnachement des chevaux et la façon de les soigner, le groupement des hommes sur le champ de bataille, les mouvements des troupes, les ressources de Tattaque et de la défense, etc.

Sans doute, on était censé apprendre d'autres choses. A côté des hommes d'armes, il y avait de savants abbés qui s'efforçaient d'ouvrir l'esprit de cette jeunesse re* muante aux charmes de la grammaire latine et aux beautés de la théologie. Mais, bon Dieu! quels résultats affligeants ! Si les plus dociles finissaient par être en état de suivre les offices religieux dans un livre d'heures, bon nombre, et des meilleurs, Anne de Montmorency entre autres, le filleul de la Reine, n'arrivaient point à lire couramment et à tracer sans hésitation leur signature.

« Ce fol langage court aujourd'hui — disait déjà Alain Chartier, au dernier siècle, — que noble homme ne doit savoir ses lettres, et on tient à reproche de gentillesse bien lire ou bien écrire*. »

Une fois en possession de leur indépendance, on conçoit qu'il n'est pas d'excès et de folie auxquels ne se portent les plus ardents de ces jeunes hommes par fougue, instinct de lutte, amour du péril. Voici, par exemple, une bande qui prend l'engagement de n'entrer dans les villes que par-dessus les maisons, en franchissant les rues étroites d'un toit à l'autre. Tavannes, à Fontainebleau, fait sauter son cheval

» Fleurange, t. XVI, p. 6-10.

^L'espérance, édition Duchetne, p. 316. — La Trémouille, t. XIV, p. 240.

de roche en roche, jusqu'à la, largeur de vingt-huit pieds. Jacques de Savoie, duc de Nemours, monte au galop, à Paris, les grands degrës du palais de justice, et, après avoir fait ses « promenades, courses et folies » dans la galerie et la grande salle, descend par les degrés de la Sainte-Chapelle sans que le cheval ait bronché ^ Puis, ils parient de faire soixante lieues en un jour avec des chevaux disposés par relais jusqu'en Bourgogne, et ils tiennent le pari. Ils descendent dans une hôtellerie, y trouvent dix hommes qu'ils veulent forcer de dîner avec leurs gants. Ceux-ci tirent Tépée. On se bat et Ton se blesse fort des deux parts. D'autres fois, ils allument un incendie et font passer leurs chevaux à travers les flammes. Ils se dressent des embuscades les uns aux autres pour le plaisir de s'éprouver, jouent à se blesser et même à s'occire. Un jour, ils faillirent étrangler Jarnac qu'ils avaient fait semblant de pendre. La corde fut coupée juste à temps ^. Un autre jour, ou plutôt une nuit, à Amboise, le Roi François P' étant au lit, et toute la cour retirée, le duc d'Orléans dit à ses amis : « Allons battre le pavé sur les ponts, contre ces laquais qui ne font que ribler et battre tout le monde. » Ils s'y rendent aussitôt, et y trouvent en effet une troupe de grands laquais , « même ceux du Roi » , qui portaient tous des armes et tenaient « le pont en subjection » . Ceux-ci ne les connaissant pas se mettent en défense, et aussitôt commence le combat. M. d'Orléans, en tète, s'exposait tellement qu'il allait être tué, quand M. de Castelnau^, le couvrant de son corps, reçut le coup à sa place et « tomba mort par terre ». M. d'Orléans, resté maître du pont.

^ Brâutôms,

* Tâvaunes, t. XXVI, p. 43-45.

* Le frère de celai qui eut la tête trancliée à Amboise pour avoir fait partie de la conjuration.

« fit emporter M. de Castelnau, qu'il regretta infiniment et doublement, parce qu'il Taymoit, et aussi qu'il estoit mort pour luy » . Le Roi se courrouça fort de cet esclandre; mais son fils n'en fut pas moins prêt à recom-

mencer '

De telles « chaleurs de jeunesse » auraient conduit à une complète barbarie, si elles n'avaient trouvé un contrepoids dans les disciplines du temps : la foi religieuse, l'idée de race, les sentiments de la chevalerie.

La religion, il est vrai, dans T effervescence et les désordres de la vie guerrière, n'apparaît guère que sous, la forme d'une règle qu'on ne suit pas. Cependant, nul ne la met en doute, et cela seul est une force. On a beau en ce temps-là être gaulois, rabelaisien, se gausser des moines qui aiment le vin, la bonne chère et quelque chose avec, railler les grands dignitaires qui prêchent la pauvreté de l'Évangile en étalant le luxe de leurs palais, on n'en reste pas moins croyant, et l'Église a bien des ressources. Son organisation savante, ses cérémonies solennelles, sa connaissance profonde du cœur humain, son esprit insinuant, son habileté, sa souplesse, autant de moyens pour s'emparer des hommes. Rien n'est pour elle ni trop petit, ni trop grand. Elle commande aux nations et elle descend dans les plus minces détails de l'existence individuelle. La religion préside à toutes nos relations. Dans un temps d'abandon et de violence, elle enseigne le respect, la douceur, la fidélité ; elle protège le faible ; elle fait sentir le lien de l'humanité. Les excès, d'ailleurs, ont toujours préparé les retours. Le dégoût, la tristesse, le remords suivent le débordement des passions. C'est alors que la religion apparaît. Elle trouble par ses appels Tàme désem-

1 fiRÂKTÔMB, t. I, p. S75.

parëe ; elle rëmeut, la confond et finit par s'emparer d'elle. Les plus criminels demandent sur le champ de bataille à mourir, comme Bayard, la croix sur la poitrine. Souvent le désespoir les saisit au milieu des grandeurs de la cour ; d'autres fois dans la ruine. Peu importe. Tous les repentirs sont bons à Dieu.

Le sentiment de la race s*unit au sentiment religieux pour créer une forte discipline de famille, premier frein de la vie instinctive.

Orgueil, a-t-on dit. Mais toutes les forces personnelles se transforment en orgueil quand la raison ne les bride pas. L'orgueil individuel est plus hautain encore et plus dur que l'orgueil de race, car il nous isole davantage. Le sentiment de la race a du moins cette vertu, en nous liant à ceux qui nous précèdent et à ceux qui nous continuent, de nous sortir de notre étroite personnalité. Il a un caractère social. En ce temps-là, on retourne beaucoup en arrière. Le lointain des âges idéalise le passé, le revêt de grandeur et de poésie. Les pères, apparaissant entourés de prestige, sont des types d'honneur et de vertus qui obligent leurs descendants. On raconte leur vie, on célèbre leurs exploits, on s'imprègne de leurs souvenirs. Exemples à suivre, exemples à donner. Les impressions qu'on en retire, profondes, solennelles, disciplinent les premiers élans d'une personnalité impérieuse : l'égotsme aveugle, l'outrecuidante vanité. La jeunesse n'est rien jusqu'à ce qu'elle ait fait ses preuves. Dans la famille, les enfants sont assimilés aux serviteurs, qualité d'ailleurs qui n'a rien alors d'humiliant.

La féodalité, en liant la fonction à la fonction, lie l'homme à l'homme. En l'absence d'une vie générale organisée, elle ramène toute l'activité et toute la vertu à des rapports individuels, hiérarchisés en une série de ser-

"vices qu'on se rend les uns aux autres. Les offices de la domesticité y rentrant, sont nobles à ce titre. Les enfants s'honorent de servir leurs parents, comme les vassaux leur suzerain, les chevaliers leur dame. ,

Écoutons le rëcit du loyal serviteur ,

Bayard appartenait à une ancienne maison du Dauphiné féconde en honneur et en bravoure. Ses ancêtres étaient morts à Poitiers, à Grécy et à Azincourt. Son père avait été si fort blessé à la journée de Guinegate', qu'il avait dû quitter le métier des armes. Depuis cette époque, il vivait paisible et pauvre avec sa nombreuse famille, dans son castel, situé à l'extrémité de la vallée du Grésivaudan, à six lieues de Grenoble^.

En 1489, ayant alors au moins quatre-vingts ans, il fait comparaître devant lui ses quatre fils, en leur demandant ce qu'ils comptent faire.

L'aîné, sans ambition, choisit de rester au castel à servir son père, à cultiver la terre et à combattre les ours. Les deux plus jeunes demandent à être d'Église comme leurs oncles, M. de Grenoble et M. d'Esnay. Quant au deuxième, alors âgé de treize ans et qui était « éveillé comme un esmerillon » , il répond que l'exemple des hommes du temps passé et le récit de leurs faits d'armes lui sont entrés dans le cœur, et qu'il voudrait prendre leur état avec le grand désir et l'espérance en Dieu de ne leur pas faire de déshonneur.

Le vieillard y consent.

« — Déjà — dit-il au jeune Bayard — tu ressembles de visage et de corps à ton grand-père, si accompli chevallier.

* Celle de 1479, non celle de 1513.

* La terre de Bayard avait été érigée en fief, en 1444, en faveur de Taïeul de Bayard, par Geoffroy de Meingre dit Boucicaut, gouverneur du Daupnine. (^Mémoires du loyal serviteur^ observations 3, t. XIV, p. 316.)

Je me mettray en peine de te bailler le train nécessaire pour suivre la même route. »

Dès le lendemain, ne pouvant chevaucher, il envoie un de ses serviteurs vers l'ëvéque de Grenoble', son beau-frère, le priant de se transporter en son gîte pour une affaire de famille.

L'évéque arrive aussitôt. Quelques gentilshommes se trouvaient là. On se met à table, et à la fin du repas, après les grâces, le père pose la grave question : à savoir où Ton enverra l'enfant pour apprendre le métier des armes.

Chacun émet son avis. L'évéque, à son tour, prenant la parole, rappelle T amitié que les ducs de Savoie ont toujours montrée à la famille, et propose de s'adresser à eux.

« — Si bon vous semble, — ajoute-t-il, — après avoir mis Fenfant en bon ordre et Tavoir muni d'un petit roussin que j'ai recouvré depuis quatre jours de l'évéque d'Driage, je le mèneray demain matin à Chambéry, où se trouve en. ce moment le duc Charles. »

Ce propos paraît excellent à toute la compagnie, et aussitôt le seigneur Bayard donne son fils à l'évéque en lui disant :

« — Tenez , monseigneur. Je prye qu'il vous fasse honneur en sa vie. »

Tout étant décidé, l'évéque envoie quérir son tailleur, qui apporte velours, satin, tout ce qu'il faut pour un costume, et besogne si bien la nuit durant que le lendemain tout est prêt.

On déjeune donc, et, avant le départ, on se rend à la basse cour du château, où l'enfant devait se présenter à la compagnie monté sur son roussin. Il arrive, et le cheval, piqué de l'éperon, sentant un fardeau léger, fait trois ou quatre sauts, ce qui effraie fort la compagnie. Mais au lieu de crier à l'aide, le jeune Bayard, « d'un gentil cœur

assuré comme un lyon » , lui donne trois coups d'éperon en lui livrant carrière dans la basse cour, ce qui le soumet sur-le-champ. Joli début pour un garçon sorti depuis quinze jours de Técole.

Le père, tout épanoui, s'enquiert de son fils s'il n'a point eu peur. L'enfant secoue la tète d'un air triomphant; les gentilshommes le complimentent, et Tévéque de Grenoble, prêt à partir, lui crie de loin :

« — Mon neveu, mon amy, ne descendez point; prenez congé de toute la compagnie. »

ti Lors, le jeune enfant, d'une contenance joyeuse » , souhaite à son père une bonne et longue vie, et lui demande sa bénédiction. Pendant ce temps, » la pauvre dame de mère estoit en une tour du château qui tendrement ploroit; car bien qu'elle fût joyeuse de voir son fils en voye de parvenir, amour de mère l'admonestoit de larmoyer » . Cependant, elle descend, vient à son fils et lui recommande la pratique de toutes les vertus chrétiennes, entre autres ces trois choses : de toujours bien servir Dieu, de se montrer doux et courtois aux gentilshommes, et d'être charitable aux pauvres. Puis, elle tire de sa manche une boursette contenant six écus d'or, fruit de ses économies, qu'elle baille à l'enfant, et elle remet au serviteur de Tévéque une petite mallette pleine de quelque linge pour ses nécessités, avec deux écus pour lui-même, en le priant de recommander les effets au serviteur de Fécuyer sous la charge duquel sera le jeune homme.

Enfin, on se met en route, le jeune Bayard se croyant en paradis sur son petit roussin.

C'était un samedi.

Les voyageurs, allant tout droit à Ghambéry, y arrivent le soir même. Aux portes, ils trouvent le clergé qui venait rendre hommage à son évéque. Après les compliments

d'usage, ils vont loger chez un notable bourgeois, très fier de les héberger.

Le lendemain dimanche, de bon matin, Tévéque se rend au château pour faire sa rëvérence au duc. Celui-ci le reçoit très joyeusement, car Tévéque était regardé comme un dévot personnage, une sorte de saint. Ils vont ensemble à l'église, tout en devisant amicalement, et pendant la messe Tévéque sert le duc; il lui baille TÉvangile à baiser et la paix « comme il convient envers les princes » . Après la messe, ils reviennent au château, et le duc garde Tévéque à dîner. Le jeune Bayard, debout, servait son oncle, lui baillait à boire et obéissait à touS/Ses ordres. Le duc remarque Tenfant pour sa jeunesse et sa bonne grâce, et demande à Févéque qui il est.

« — Monseigneur, — répond celui-ci, — c'est un homme d'armes que je vous amène pour vous servir, s'il vous plaît. Après disner, si c'est votre plaisir, vous le verrez en Testât où je le vous veulx présenter.

« — Vraiment, — dit le duc, qui déjà l'avait pris en amour, — il serait étrange de refuser un tel présent. »

Après le dîner du duc, le jeune Bayard, qui avait tout entendu, ne s'amuse point aux morceaux. Vite, il va faire sceller son roussin, le met bien en ordre et vient, au petit trot, se présenter dans la cour du château.

Le duc, appuyé à la galerie, voyant entrer l'enfant qui faisait bondir son cheval comme un homme de trente ans connaissant la guerre, se tourne vers Tévéque et lui dit:

« — Je crois que c'est notre petit mignon, qui si bien chevauche à cheval?

« — Oui, monseigneur, — répond Tévéque, — c'est mon neveu, et de bonne race. Son père est trop miné de faiblesse, de vieillesse et des coups qu'il a reçus à la guerre

pour venir vers vous, mais il se recommande à votre bonne grâce et vous fait de son fils un présent.

« — En bonne foy, — rëpopd le duc, — je l'accepte volontiers. Le présent est beau et honneste. Dieu le fasse prudhomme. »

Donc, il commande à son premier ëcuyer de prendre en garde le jeune Bayard, et l'ëvéque, après l'avoir remercié très humblement, se sépare de lui * .

Les sentiments chevaleresques pour les femmes joignaient à cette forte discipline de famille leur raffinement et leur grâce.

Il ne suffisait point alors, pour se montrer parfait gentilhomme, d'être adroit aux jeux et aux armes, de connaître les choses de guerre et d'y faire preuve de vaillance. Il fallait, de plus, savoir rendre aux dames tout un ensemble de soins délicats qui constituaient leur service : empressement , attentions , égards , discrétion , respect. Il fallait savoir composer son langage , dire des choses douces, conter des histoires d'amour, entrer et sortir avec grâce, faire la révérence et ployer le genou à propos.

Tout jeune gentilhomme, au sortir de l'enfance, était attaché en qualité de page ou d'enfant d'honneur au service d'une dame, et tout en se livrant à certaines heures aux exercices de guerre, il se tenait aux ordres de sa « maîtresse' » . Il devait la suivre à la promenade, la servira table, remplir ses messages, (écrire des lettres à sa volonté,

^ Mémoires du loyal serviteur, t. XIV, p. 3Si-346.

' On les appelait parfois anssi valets, yaletons et damoiseaux. Quand ils étaient attachés aux personnes de la famille royale, ils prenaient le titre d'enfants d'honneur. Au bout d*un certain temps, ils étaient mis hors de page et deyenaient écuyers. Alors, ils accompagnaient les chevaliers dans les combats ; ils devaient parer les coups qu'on leur portait et les secourir dans toutes les circonstances. (Mémoires de La Trémouille, t. XIV, p. 263- S64. Fleuraicoe, t. XVI, et notes p. 444.)

lui lire des romans de chevalerie, des chansons, des lieds, ou lui parler pour la distraire. On prétend bien qu'ils remplissaient, à Foccasion, des missions plus délicates, mais ce n'est point notre afFaire '.

Les femmes prenaient au sérieux leur rôle. Toute la science de la galanterie était expliquée dans un catéchisme qu'on appelait VArt d'aimer et qu'elles commentaient doctement en l'enseignant à leurs serviteurs. L'amour était, dans ces leçons, tout à fait spiritualisé. L'amour de Dieu et des dames, disait-on. Ces deux mots semblaient inséparables ^ comme la légende religieuse et les aventures héroïques*. On devisait à perte de vue sur ces sujets troublants, avec un mélange de raffinement subtil et d'exaltation naïve; puis on mettait la théorie en action. Un chevalier devait savoir démontrer par sa vaillance la beauté et les vertus de sa dame. De là, dans les combats, les inventions les plus étranges et les plus téméraires, des actes gratuits d'héroïque courage. Gaston de Foix, à Ravenne, avait un de ses bras nu, sans armure, du coude jusqu'au gantelet, et il le levait haut devant ses troupes au moment de courir sur l'ennemi, les priant de regarder comment il allait se battre a pour l'amour de sa mye ' » . En Picardie, un gentilhomme avait fait vœu de porter un tronçon de grève à la jambe et de ne combattre qu'en cet accoutrement; un autre, de n'avoir pour habit qu'une chemise, et pour casque que la cornette de sa dame, jusqu'à ce qu'il eût abattu dix chevaliers et qu'il les

1 « Quelquefois on voit glisser les poulets dans le manchon, et nn page adroit ramassant un gant que Ton fait cheoir exprès y fourre aussi quelque lettre. » {Fortune de la cour du président Cambray, p. 107. — Vieilleville, t. XXVIII, p. 371.)

^ La Trémouille, t. XIV, p. 262. Voir aussi une très na'iVe histoire, p. ISl.

* FLECnANGE, t. XVI, p. 94.

FnANÇOIS !•'. 31

eût conduits à ses pieds. Il accomplit son serment '. Toute une curieuse littérature correspondait à ces mœurs. Des romans qui nous paraîtraient illisibles aujourd'hui, tant ils sont pleins d'absurdes fables et d'invraisemblables ëvénements, nourrissaient ces sentiments dans les âmes, au point que les moralistes s'en indignent. L'austère Lanoue condamne VAmadis comme contenant des fables qui faussent l'imagination et trompent sur la vertu. Il nous montre le chevalier ne craignant pas d'enfreindre les ordres de son père et de son suzerain, pour suivre partout et protéger la pèlerine. « Et pourtant, ^ — ajoute-t-il, — que de fois la demoiselle n'était-elle pas de bonne composition*! »

Nous admettons sans peine, avec Lanoue, qu'en dépit de cette quintessence de spiritualité, la nature savait à l'occasion faire brèche à l'idéal. Il n'en est pas moins vrai que les sentiments chevaleresques, en mettant, dans un temps de force, la force elle-même au service de la faiblesse, inspirait des soumissions, des délicatesses et des respects qui tenaient du culte.

Ainsi, l'éducation en ce temps-là ne se fait point à l'école, par l'accumulation des faits dans la mémoire, l'enchaînement des procédés logiques, l'effort de l'abstraction; elle se fait au train du monde, par les sentiments et les mœurs. On raisonne peu alors; on sent et l'on agit beaucoup. L'intuition et l'expérience sont les maîtres.

Les contrastes de cette vie, en même temps sentimentale, raffinée et guerrière, donnent aux hommes de cette époque un caractère très particulier. Ils développent en eux un pouvoir d'initiative, un entrain, une fougue, une

' Fleubange, t. XVI, Observations, p. 345.

Lanoue, Discours politiques et militaires, p. 143-144.

hardiesse, mélës d'imagination aventureuse et de gaieté étourdissante, que nous ne connaissons plus. Ce sont des hommes de forte trempe, de passions violentes et soudaines, d'indiviaualitë fière avec un éternel fond de naïveté qui leur permet de s'épanouir à tout âge en un retour juvénile, un élan d'adoration.

La race était jeune alors. Le pessimisme n'avait point encore étalé au grand jour ses lugubres et dissolvantes théories, ses théories de décadence. Un souffle d'héroïsme enveloppe cette génér;ation et la soulève de terre à chaque instant. On savaiC bravement mourir en ce temps-là, mais on savait aussi bravement vivre.

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