DÉBUT DU RÈGNE
Les guerres d'Italie, qui remplissent notre histoire depuis le commencement du règne de Charles YIII jusqu'à la fin de celui de François I", ont une double origine : les prétentions de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples, les prétentions des Valois sur le Milanais.
Au onzième siècle, Robert Guiscard, de la maison normande d'Hauteville, à la tête d'une bande d'aventuriers, s'était emparé de la Sicile et de l'Italie méridionale livrées à une complète anarchie. Ces provinces furent érigées en royaume des Deux-Siciles par son fils Roger, sous la suzeraineté du Pape. En 1189, la famille étant éteinte, l'Empereur d'Allemagne, Henri VI de HohenstaufFen, s'empara de ce royaume au nom de sa femme Constance, fille de l'avant-dernier Roi. Les Papes, qui redoutaient ce voisinage, furent très contraires à cet établissement, et, en 1 254, le Boi Conrad étant venu à mourir ne laissant qu'un enfant en ba3 âge, Conradin, Urbain IV conféra la couronne des Deux-Siciles, comme fief vacant de l'Église, au frère de saint Louis, Charles d'Anjou.
Le tuteur de Conradin, Manfred, fils naturel de l'Empereur Frédéric II, leva une armée contre Charles d'Anjou. Mais il fut défait et tué par lui en 1266, et le jeune Conradin lui-même décapité à Naples deux ans plus tard ; tou-
tefois, avant de mourir, il avait fait un testament par lequel il laissait à Pierre III d'Aragon, gendre de Manfred, tous ses droits sur les Deux-Siciles avec le soin de sa yen* geance.
Telle fut l'origine de la rivalité entre la maison d'Anjou et la maison d'Aragon. Cette rivalité s'accrut encore et s'envenima du voisinage, quand la Sicile passa aux mains de Pierre d'Aragon et de ses descendants, tandis que Naples restait à Charles d'Anjou et aux siens.
En 1435, la Reine de Naples, Jeanne II, de la maison d'Anjou croisée avec les Durazzo de Hongrie, laissa par testament son royaume à Alphonse V d'Aragon, surnommé le Magnanime, au détriment de Louis III d'Anjou. Alphonse, après une longue lutte, chassa de Naples son compétiteur en 1458. Celui-ci, dernier de la maison d'Anjou, vint en France et y mourut vingt-deux ans après^ en léguant tous ses droits à son neveu le comte du Maine, qui lui-même, Tannée suivante, les légua à Louis XI.
Louis XI, toutefois, connaissait trop la valeur des choses pour être tenté de réclamer un tel héritage. Il était réservé à son successeur, le romanesque Charles YIII, de commencer la série de ces expéditions brillantes et stériles qui, en nous détournant de nos vues sur les provinces de Flandre, anciennes vassales de la couronne et très françaises de cœur, ont exercé une si déplorable influence sur nos destinées nationales.
On sait comment Charles YIII, à la tète de sa noblesse, fit à Naples une promenade victorieuse et comment il en revint sans en rien ig[arder. « Ce fut mystère de Dieu » , dit Commines, c'est-à-dire que ce fut l'éclair de l'imagination aventureuse et chevaleresque de notre nation qui éblouit l'Europe un moment et passa comme l'éclair.
Louis XII, après Charles YIII, joignit aux prétentions
sur Naples les prétentions sur le duché de Milan qu il tenait de son aïeule, Valentine de Visconti. Droit bien douteux, car l'empereur Venceslas, ep conférant ce duché aux Visconti, en avait exclu à perpétuité les femmes; de plus, Louis XI et Charles YIII avaient reconnu les droits des Sforza en faisant alliance avec eux. Les dix-sept années du règne de Louis XII furent remplies par les guerres italiennes, les Français commençant toujours par être victorieux et finissant toujours par être battus. La ligue de Cambrai, les batailles d'Agnadel, de Ravenne, de Novarè, les traités de Grenade et de Blois en furent les principales péripéties.
François I" succéda à Louis XII le I*' janvier 1515.
ft Jamais n'avait été veu Roy en France de qui la noblesse s'esjouit tant » , nous dit Bayard. Il avait vingt ans, il était ft beau prince autant qu'il y en eust poinlt au monde ^ » , d'une beauté originale et fière que ses portraits nous rendent bien '. La force s'y unissait à la grâce, et son âme expansive y rayonnait.
Tel nous avons connu François I" à Amboise au milieu des jeux et des luttes, de ses jeunes compagnons le plus adroit et le plus brave, épris de toutes les aventures, de tous les rêves, de tous les périls, de toutes les folies, tel nous le retrouverons sur le trône : adolescent toute sa vie.
Les facultés abstraites et la raison pratique feront toujours défaut à François î". Il n'est capable ni de longues
' Mémoires du loyal serviteur, XV, p. 363.
* Il faut se défier, dans les portraits de François I*'", de la caricature, manière facile d'atteindre la ressemblance quand la tête présente, comme cliez lai, certain trait prononcé. Outre le beau portrait de Titien, nous recommandons au lecteur curieux le charmant dessin de la tiollection Rouard, — François I"' cbez madame de Boissy, — à la Bibl. nationale. Ce portrait, du temps et de la jeunesse du prince, dont se sont inspirés tous ceux de la collection Niel, est doué d'une vie, d'une finesse d'expression, d'un cbarme de physionomie extraordinaires.
vues, ni de combinaisons réfléchies, ni de possession de soi et des autres.. Toute règle lui manque, aussi bien celle du bon sens et de l'intérêt que celle de la justice. Mais, en dépit de ces lacunes, l'ouverture de Tesprit, la générosité chevaleresque de Tâme, le sentiment instinctif de la beauté des choses le tiennent dans les hauteurs de la vie. Si sa nature impérieuse ne connaît pas la contrainte, elle ne connaît ni la bassesse, ni la vulgarité. Dominée par la fougue et la mobilité des impressions, sa vie n'est qu'élan et retour, et son règne nous présente un tissu des pluâ folles et des plus étranges contradictions. Certes, à ne regarder que le prince, nul ne commit plus de fautes et ne causa plus de maux, et pourtant, en face de cette sympathique et originale figure, le moraliste le plus austère se sent pris d'indulgence et d'attendrissement. C'est qu'il y avait en lui quelque chose qui le dominait lui-même et le dépaysait dans la politique des souverains. Il y avait un souffle de la poésie du moyen âge, une fleur de l'âme, un élan de naïveté, un abandon de bonne foi et de grâce juvénile qui désarme toutes les sévérités.
Dès son avènement, après les fêtes, les tournois, les joutes qui le signalent ^, le Roi chevalier, ne rêvant que la guerre, renouvelle l'alliance avec l'Angleterre et les Vénitiens, et se jette sur Tltalie pour reconquérir le Milanais perdu. D'emblée il inaugure sa jeune gloire par la brillante victoire de Marignan, remportée pied à pied sur les Suisses.
Le premier combat eut lieu le 1 3 septembre dans l'aprèsmidi, nous dit Saint-Gelais ; mais il fut interrompu par la nuit. Le Roi resta armé de toutes pièces; il dormit seulement quelques heures sur Taffùt d'un canon.
1 Pour la description, Mémoires du loyal seruiteur, t. XV, p. 364.
Environ une heure avant le jour, le maître de l'artillerie, Galiot de Genouillac, appela un gentilhomme de la chambre, Boisréné, auquel il dit :
« — Il est temps que le Roi s'esveille, car le jour approche fort. »
Boisréné alla éveiller le Roi, qui se leva incontinent, prit son armet, monta à cheval et visita tous les ordres de la bataille. Puis ayant distribué à chacun sa tâche, il prend avec lui une petite troupe et s'approche à l'ombre et sans bruit du lieu où les Suisses s'étaient retirés pour la nuit. Les apercevant tout à loisir autour d'un grand feu où ils se chauffaient :
« — Les voilà, les compagnons! » s'écrie-t-il tout bas.
Il se rend alors compte de tous les chemins par où ils pourraient passer pour lui courir sus, et, retournant au maître de l'artillerie, il lui fait ajuster des pièces dans ces endroits afin de les arrêter au passage.
Dès que le jour parut, on ouit à distance trois cors de vacher qui sonnaient très fort. Les lansquenets et leur capitaine vinrent aussitôt dire au Roi que c'était chez l'ennemi le signal de la bataille. On appelait ces cors le sort du bois ^
On se reconnaît alors. Chacun se retire sous son enseigne, et le combat recommence plus furieux que le soir. Le Roi est partout, se battant de sa personne comme un forcené. C'est à grand'peine que .les siens l'entourent et le protègent de leurs corps. Vers le soir seulement le sort de la bataille fut décidé. On avait tué quatorze à quinze mille Suisses, sur trente-cinq mille qu'ils étaient. Les autres s'enfuirent ou furent faits prisonniers. Un grand nopabre
1 Histoire de Louis XII, par Sunt-Gelus, p. 426; Martin du Bellay^ t. XVII, p. 60, et notes, p. 439.
de seigneurs français, et des meilleurs, avaient été tués. Le Roi n'était pas même blessé. Encore bouillant du combat, tout joyeux, il reçoit sur place de la main de Bayard, qu'il voulait honorer. Tordre de la chevalerie \ et le soir même il écrit à sa mère :
« Madame,
« Afin que vous soyez bien informée du fait de notre bataille, je vous avise que hier, à une heure après midy, nostre guet qui estoit sur les portes de Milan nous avertit comme les Suisses se jettoient hors de la ville pour nous venir combattre, laquelle chose entendue jettàmes nos lansquenets en ordre. . . Etles gendarmes à l'avant-garde... D'entrée de table, les Suisses, quiestoient en trois troupes, sentirent notre artillerie tirer et prirent le pays couvert. Il n'est pas possible de venir sur nous en plus grande fureur ni plus ardemment, ains ils trouvèrent les gens de cheval de l'avant-garde par le costé, et furent reboutés sur leurs gens de pieds avec si grande poussière qu'on ne se pouvoit veoir; aussy bien que la nuit venoit, il y eut quelque peu de désordre. Dieu me fit la grâce de venir sur le costé de ceux qui les chassoient le plus chaudement, et vous promets, Madame, que deux cents hommes d'armes que nous étions défîmes bien quatre mille Suisses, et les repoussâmes rudement, si gentils galants qu'ils soient, leur faisant jeter leurs piques et crier France... Et, quand ce vint à ce cri, je vous assure qu'ils nous jetèrent cinq à six cents picques au nez, nous montrant qu'ils n^estoient point nos amis. . . N'estoit la lune qui aydoit, nous eussions été bien empêchés à nous connaître l'un l'autre... Le combat avoit duré depuis les trois heures après midy, jus-
' Mémoires du loyal s. rviteur.
qu'entre onze et douze que la lune nous faillit... Alors, nous ralliâmes nos gens et retournâmes Tartillerie. Les Suisses se logèrent si près de nous, qu il n'y aToit qu un fossé entre deux. Toute la nuit nous demeurâmes en selle, la lance au poingt, Tarmet à la tête et nos lansque* nets en ordre pour combattre. Pour ce que j*estois le plus près de l'ennemy, il m'a fallu faire le guet, de sorte qu'ils ne nous ont point surpris au matin... Dès le point du jour que pûmes voir, je me jetai hors du fort avec deux gentilshommes et le maître de l'artillerie... »
L'ordre de l'armée est reformé de part et d'autre, et la mêlée recommence.
a La bataille a été longue, jusques aujourd'hui deux heures, sans savoir qui l'avoit perdue ou gagnée, sans cesser de combattre ou tirer l'artillerie , et vous asseure, Madame, que j'ai veu les lansquenets mesurer la picque aux Suisses, la lance aux gendarmes; et ne dira-t-on pas que les gendarmes sont des lièvres armés, car ils ont faict l'exécution par cinq cents et cinq cents , — trente belles charges de suite, — avant que la bataille fût gagnée. Tout bien débattu, depuis deux mille ans n'a point été vue si fière ni si cruelle bataille, ainsi que disent ceux de Ravennes, que ce nefiit au prix qu'un tiercelet... Au demeurant. Madame, faites bien remercier Dieu par tout le royaume de la victoire qu'il lui a plu nous accorder... Madame, je supplie le Créateur de vous donner très bonne vye et longue. —
« Écrit au camp de Sainte-Brigide, le vendredi quatorzième jour de septembre 1515.
« Votre très humble et obéissant fils, François ^ »
Le 16 octobre suivant, le Roi de France faisait à Milan son entrée solennelle :
' Antoine Layal, Desteins et professions nobles, Parîf, 1613, in-4<>; Martin du Bbllay, t. XVII, p. 44Î.
M Le Roy estoit à cheTal sous le poésie que ceux de la ville portoient,le dit seigneur habille d'une saie de velours bleu semëe de fleurs de lys — la barde de son cheval semblable — et coiffé d'une toque de velours noir. Il ne bougeoit de dessous le poésie, faisant bonne mine et Tair d'un très haut prince.
« 'Après lui marchoient M. d'Alençon, M. de Savoye et tous les aultres princes, marquis et gentilshommes du pays, fort bien accoutrés; puis les mignons de la chambre du Roy aux couleurs noires, blanches et tannées; puis tous les seigneurs français. Saint- Vallier, Bayard, Théligny et aultres...
« Ledit seigneur vint descendre au dôme. Lors Tartillerie commença à tirer. Il n'y avoit homme qui ne ploroit de joie parmy les Français.
« Au regard des dames, les fenestres et boutiques de Milan en estoient pleines et fort gorrières (parées). Croyez qu'elles aiment mieux les Français que Maximilien et sa compagnie ' . »
Un traité avec Sforce, signé le 14 octobre 1515, rendait le Milanaise François P**. Le 1 octobre suivant, le Roi, continuant sa marche victorieuse, entre à Bologne, réconcilié avec le Pape que Marignan a détaché de l'Empereur. « Le Pape Léon X — nous dit l'ambassadeur vénitien Giorgi — est un amant des belles-lettres, savant en humanité et en droit canon, et par-dessus tout excellentissime musicien ' . » Il éblouit le Roi par sa conversation brillante , le charme par son onction . François P' lui montre comme à son père spirituel une déférence filiale. Il paratt à l'église entre deux cardinaux-évéques portant la queue de sa robe , et suivi de son chancelier et de ses barons , tous revêtus de
^ Martin du Bellat, t. XVII, p. 64, et notes, p. 451. * Baschbt, Diplomatie vénitienne, p. 178.
FRANÇOIS l*'. Tl
drap d'or. Quand le Pape monte à Tautel, le Roi s'assied à ses pieds sur un escabeau, et à la communion il lui présente Veau et la serviette. Jjeurs entretiens fréquents, pleins d'aménité et de bonne grâce, se terminent par une grande alliance. En échange de Parme et de Plaisance réunis au Milanais, le Roi prend tous les Médicis sous sa protection, les comble de pensions ^t de faveurs. Il leur garantit FÉtat de Florence et marie sa jeune tante Philiberte de Savoie avec JuUien, frère du Pape, en lui donnant en dot le duché de Nemours ' .
Pendant ce temps, le chancelier Duprat négocie, avec les plus habiles ministres de la cour de Rome, les conditions du concordat qui remplacera bientôt en France la Pragmatique Sanction '.
Le traité signé (février 1516), François P% laissant à sa place, en Italie, le connétable de Bourbon, part en hâte et va porter rhommage de sa victoire à sa mère, restée régente du royaume, et qui Tattendait à Lyon avec Claude, sa douce et modeste épouse*.
Louise de Savoie avait enfin trouvé son jour '. Elle était sûre désormais du pouvoir. François P', qui adorait toutes les femmes, ne cessa d'adorer sa mère avec une profondeur de respect, un abandon, une déférence que rien ne put décourager. Toujours il resta pour elle le
' Marrin du Bellay, t. XVII, p. 67. — Entrevue du Roi François I«' et du Pape Léon X à Bologne. Copie du temps. Relations diplomatiques entre la maison d* Autriche et la France, Lb Glat, t. II, p. 85.
' Le Concordat fut signé le 18 août suivant, 1516.
' Son fils lui avait laissé, en partant pour Tltalie, les pouvoirs les plus étendus. (Isambbrt, Ordonn, des Valois, t. XII, p. 38.) Elle prit à dater de ce temps le titre de régente, par lequel les auteurs du temps la désignent toujours. Voir stir les rapports de François I**" et de sa mère, et tout ce qui touclie aux affaires du royaume, les curieuses lettres du cardinal Bibbiena, légat du Pape en France. Lett, de Principi, p. 31-49. Cité par SiSMORDI, t. XVI, p. 70.
courtois chevalier qui, àTàge de quinze ans, accompagnait sa litière à pied, de Cognac à Ângouléme, lui parlant galamment pour la distraire ^ Singulière ironie du sort! Ce sentiment, qui est en soi une vertu, eut chez lui toutes les conséquences d*un vice.
Quelques mois après Marignan, Ferdinand le Catholique laissait le trône d'Espagne à son petit-fils Charles d'Autriche, qui déjà possédait les Flandres. Charles, devant les difficultés de son héritage, recherche la paix et Tamitié du Roi de France, et signe avec lui, le 13 août 1516, le traité de Noyon ^, que son mariage avec la princesse Louise de France devait consacrer '. Le 8 octobre, Maximilien y accède.
Paix de courte durée! Au milieu des éléments antagonistes qui constituent TEurope,. va commencer cette fameuse rivalité de François V et de Charles-Quint qui remplira toute la première moitié du siècle. La compétition à Tempire en donne le signal. Ils se présentent en même temps à l'élection. Mais Charles, dont la maison avait déjà donné six empereurs à T Allemagne, est préféré à François, étranger de race à ces pays. A la suite de mille intrigues des deux parts, il est élu, le 5 juillet 1519 *. François V ne lui pardonnera pas.
Le plus grand contraste, nous dit Justiniani, existe entre ces deux princes^. A dix-neuf ans, en effet, Charles était
1 Mémoires de Louise de Savoie, t. XVI, p. 116.
' Voir ce traité h la BIbL nationale, vieux fonds français, n^ 2832, f>13.
' Traité de mariage de Charles d'Autriche et de Louise de France. Fonds français, 2746-2749, f» 65.
* On aura une idée de ces intrigues qui consistaient à acheter les électeurs, toujours prêts à se donner aux plus offrants, dans les Belations diplomatiques de la maison d* Autriche avec la France^ Le Glat, t. II,
^ Relation des ambassadeurs vénitiens, t. I, p. 175.
déjà mûr. Séyèrement élevé par le seigneur de Ghièvres, que les bonnes villes de Flandre lui avaient donné pour gouverneur, il avait été dès son plus jeune âge accoutumé à la pratique. des affaires. « Tous les paquets qui venaient des provinces lui étaient présentés, encore qu'il fût la nuit, lesquels après les avoir vus les rapportait lui-même en son conseil, où toutes choses étaient délibérées en sa présence ' . » Son tempérament pesant le portait d'ailleurs à l'application. De taille médiocre, de santé faible, parlant peu et lentement, il vivait en dedans, ruminant toujours ({uelque chose. Peu adroit aux jeux et aux exercices physiques, il n'en n'avait pas le goût et en fuyait l'occasion. Son visage allongé, sa lèvre inférieure pendante, lui donnaient quelque chose de triste et de vieux '.
Aussitôt après l'élection, les deux rivaux se préparent sourdement à la guerre; ils cherchent des alliances. La plus précieuse en Europe est celle du jeune Roi d' Angletehre, Henri YIII, qui vient d'arriver au trône. Gomment chacun d'eux va-t-il la briguer?
L'amiral Bonnivet, frère de Boissy, est envoyé par le Roi en Angleterre, et une entrevue est décidée entre les deux souverains. Elle aura lieu sur les limites du territoire de Calais et des possessions françaises. Chacun descendra chez soi , le Roi d'Angleterre à Guines, le Roi de France à Ârdres. On se réunira dans un camp dressé sur la frontière.
Ces dispositions remplissent de joie les jeunes rois ; ils ne songent qu'au plaisir et « délibèrent de faire ensemble la plus grande chère possible » .
' Martin du Bbllat, t. XVII, p. 45.
' Voir les curieux portraits de ce prince à Versailles, attique nord, n^ 3125, 3126, vieux flamands, — une très curieuse médaille à la Bibl. nationale, — et un petit portrait du temps, très vivant, dans la galerie de Gliantilly.
Les préparatifs commencent.
François P', épris de tout ce qui brille, veut recevoir magnifiquement son hôte, et il veut aussi se montrer dans tous ses avantages. Par son ordre, le plus grand déploiement se fait. On élève dans les campagnes des tentes et des pavillons, les plus beaux qu'on eût jamais vus, tout en drap d'or frisé, — chambres, salles et galeries, garnies à l'intérieur de toiles d'or et d'argent. — Ces tentes étaient couvertes de devises et de toutes sortes d'ornements. Celle qu'occupait le Roi se distinguait par un grand saint Michel en or, placé au sommet. Il est vrai qu'il était creux. Quand tout cela reluisait au soleil,. c'était un éblouissement.
La tente du Soi d'Angleterre, assise aux portes de Guines, près du château, était moins coûteuse et brillante ; toute de bois, de toile et de verre, de la plus belle verrerie d'ailleurs qu'on vît jamais : il y faisait partout très clair. Elle était composée de quatre corps de maisons assez grands chacun pour loger un prince, et d'une vaste cour au milieu de laquelle s'élevaient deux fontaines, jetant par trois tuyaux de l'eau,' du vin et de l'hypocras. Une chapelle y était jointe vraiment merveilleuse , « toute étoffée de reliques et autres sortes de parements » . On n'avait pas oublié les caves, les maisons des deux princes pendant leur séjour ne devant être fermées à personne.
Les rois arrivés, grande affaire pour arranger la rencontre. Trois ou quatre jours durant , les ambassadeurs vont de l'un à l'autre , entassant les obstacles , les défiances. On ne pouvait assez prendre de précautions, comme si l'on avait eu en face le traître et l'ennemi.
Enfin, le jour est fixé.
C'était un dimanche, le 9 juin 1520 ^ On avait dressé , exactement à mi-chemin, une tente très belle, tout environnée de barrières. Un jeu de boules se trouvait auprès. De chaque côté de la tente, en face d'Ardres et de Guines, étaient disposés, pour la garde du Boi de France, trois cents archers et cent Suisses menés par Fleurange; pour la garde du Boi d'Angleterre, quatre cents archers.
Les deux rois arrivèrent chacun au camp à la tête de leurs gardes, en bonne ordonnance. Les gardes s'arrêtèrent aux barrières et les rois passèrent outre, emmenant chacun deux seigneurs : Henri YIII, le duc de Sufïblk, mari de sa soeur, et le duc de Norfolk ; François P% M. de Bourbon et M. l'amiral. Déplus, un secrétaire pour les écritures.
Les deux princes étaient fort richement montés. Ils se firent en s'abordant merveilleusement bon visage, et s'embrassèrent tout à cheval. Au moment où le Boi d'Angleterre embrassa le Boi de France, son cheval broncha.
Ils descendirent alors; les laquais prirent les chevaux, et ils entrèrent à pied dans le camp. Là, ils s'embrassèrent derechef et se firent grande chère. Quand le Boi d'Angleterre fut assis, il prit lui-même les articles du traité en projet et commença à les lire.
Après avoir énoncé les titres du Boi de France, qui devait aller le premier, il voulut énoncer les siens :
a Je, Henry, Boy » , commença-t-il. Il devait continuer : de France et d'Angleterre » , mais il laissa le titre de France en disant au Boi :
« Je ne le mettray point puisque vous estes ici, car je mentirais. »
Et il dit seulement : « Henry, Boi d'Angleterre. »
1 Ou le jour de la Fête-Dieu, 10 juin, selon Martin du Bellay. Nous sui- ▼ona ici la yemion très détaillée et très pittoresque de Fleurange, t. XVI, p. Î67-279.
Les articles d'ailleurs étaient fort bien conçus et écrits. Si seulement ils avaient été tenus!
Ceci fait, les princes se séparèrent, m merveilleusement contents Tun de l'autre » , et ils retournèrent en bon ordre, comme ils étaient venus, Tun à Ardres, et l'autre à Guines. Dès le soir, les pourparlers recommencent. On cherchait le moyen de se voir souvent en prenant des sûretés. Les deux reines s'en mêlaient; elles voulaient aussi faire connaissance, et il était question pour ce cas de garder réciproquement les rois en otage.
François !*' laissait faire, mais il n'entendait rien à ces précautions et se montrait fort marri qu'on n'ajoutât pas plus de foi les uns aux autres. Un beau jour donc, impatienté, il se lève de grand matin tout seul, à petit bruit, prend seulement avec lui deux gentilshommes et un page , les premiers qu'il rencontre, monte à cheval sans être houzé (revêtu de son armure), avec une simple cape à l'espagnole, et se rend tout droit au château de Guines vers le Roi d'Angleterre.
Étant arrivé au pont du château , garni de deux cents archers anglais, ceux-ci s'émerveillent fort de le voir et encore plus quand il leur demande où est la chambre du Roi son frère, à qui il va rendre visite.
Le gouverneur de Guines, qui était parmi eux, s'approchant alors, lui dit :
« — Sire, il n'est pas esveillé. »
Cependant, François V* passe outre, va jusqu'à ladite chambre, heurte à la porte, éveille Henri YIII et entre tout droit.
Rien ne peut rendre l'ébahissement du Roi d'Angleterre à sa vue.
« — Mon frère, — dit-il en se dressant, —vous m'avez fait meilleur tour que jamais homme fit à un autre, en
me montrant la grande fiance que je doys avoir en vous et vous en moy ; je me rends vostre prisonnier dès cette heure et vous baille ma foy. »
En même temps, il défait de son cou un collier qui valait quinze mille angelots, et prie le Roi de France de le prendre et de le porter ce jour-là pour Tamour de son prisonnier. François accepte, passe le collier autour de son cou, et en échange met au bras de Henri YIII un bracelet de trente mille angelots qu'il avait apporté à dessein.
Le Roi d'Angleterre alors se lève, et le Roi de France prétend être son valet de chambre, et lui baille la chemise.
Henri YIII aurait bien voulu garder François P' à dîner, mais celui-ci ne pouvait accepter, étant engagé pour une joute. Ils se séparent donc bientôt après, en grande amitié.
A son retour, François P' trouve nombre de seigneurs qui venaient, inquiets, au-devant de lui, et entre autres Fleurange, qui lui dit :
« — Mon maître, je suis heureux de vous revoir. Vous avez fait une folie, et je donne au diable celui qui vous Ta conseillée.
« — Nul ne me Ta conseillé, — répond le Roi. — Personne en mon royaume ne Teust voulu faire. »
Alors, chemin faisant, il lui conte coniment toutes les choses se sont passées.
Le lendemain, le Roi d'Angleterre rendit la visite du Roi de France, de la même façon, et, la glace ainsi rompue, ils commencèrent à se mêler, à faire ensemble bonne chère et toutes sortes d'amusements. On vit surtout des joutes merveilleusement belles, tant à pied qu'à cheval. Les rois venants menaient princes et capitaines, et ceux-ci chacun dix ou douze hommes d'armes habillés de leurs couleurs. Le lieu où se faisaient les joutes était bien fortifié avec des
barrières, et. quand les rois étaient dedans avec tous leurs seigneurs, les archers du Roi d'Angleterre et ses capitaines gardaient le côté du Roi de France, et les capitaines, archers et Suisses du roi de France, gardaient le côté du Roi d'Angleterre. Nul n'entrait qui ne joutât. Quand une troupe était lasse, elle était remplacée par une autre, le tout en bon ordre, sans débat, et « je vous asseure » , ajoute le chroniqueur, « que c'était une fort belle chose à voir » .
Après les joutes, les lutteurs s'avançaient et luttaient devant le Roi et devant les dames. On en avait fait venir de Bretagne qui gagnèrent le prix. On tijra aussi de l'arc. Le Roi d'Angleterre lui-même était un fort bon archer et le fit bien voir.
Après s'être livré à ce passe-temps, le Roi de France et le Roi d'Angleterre se retiraient d'ordinaire dans un pavillon et buvaient ensemble.
Un jour, après avoir bu, le Roi d'Angleterre prend le Roi de France par le collet et lui dit :
« — Mon frère, je veux lutter avec vous. »
En même temps, il l'attaque.
Henri YIIl était petit et tournait déjà à la corpulence. François I", au contraire, était grand, fort et adroit. Aussi lui répond-il crânement. En un tour de main il le met à terre. Succès malheureux, dit-on, pour l'alliance.
Les fêtes continuèrent encore pendant plusieurs jours : banquets, festins, jeux, danses de toutes sortes» Les dames d'Angleterre allaient souvent coucher au logis des Français près des dames de France, et celles-ci de même chez les Anglais. Les états des deux princes logèrent un jour entièrement mêlés sous la même tente. Avant de se séparer, le Cardinal d'Angleterre chanta la grand'messe sur un échafaud dressé exprès dans la lice, les chantres des deux nations réunis ; puis la paix fut confirmée et criée par les
hérauts. On cria aussi le mariage du dauphin de France avec la princesse d^Ângleterre, tous deux au premier âge; on fit encore quelques joutes, un dernier banquet, on échangea des présents et Ton prit congé.
François I" partait ravi des autres et de lui-même, avec la magnifique confiance et la naturelle fatuité de sa nature épanouie. En chevauchant sur la route d'Âmboise, il devisait gaiement avec ses compagnons des détails de la fête. Partout il avait brillé, il avait été vainqueur. Tout était pour le mieux dans le monde.
Pendant ce temps, Henri VIII rentrait en Angleterre d'un cœur moins léger. Il emportait une plaie secrète, la jalousie contre ce royal frère qui Tavait battu en tout : par le faste de sa cour, par Tadresse aux armes et aux jeux, par Fadmiration des courtisans et sans doute aussi dans le cœur des dames. Bientôt après, il reçoit à Douvres, puisa Gra vélines, la visite du nouvel Empereur, qui n'avait ni la beauté , ni la grâce, ni Tesprit éclatant du Roi . Charles- Quint flatte, adroitement Henri YIII, au lieu de lui porter ombrage. Il se concilie le puissant ministre Wolsey par la promesse de la tiare, et en lui assignant une pension de sept mille ducats sur deux évéchés espagnols. Ainsi Talliance que François I" croyait tenir se prépare secrètement contre lui.
Charles-Quint, désormais sans inquiétude, peut faire en paix ses sourdes menées. François F' a rapporté du camp du Drap d'or une provision de bonne humeur et de confiance qui n'est pas près de s'épuiser. Il se promène avec ses jeunes compagnons, il s'amuse, il est en liesse.
Un jour, dans l'hiver qui suit, comme il se rend d'Amboise à Romorantin avec une cavalcade, il apprend que M. de Saint-Fol — un prince de Bourbon — célébrant les Rois dans son château, a eu la fève et qu'il s'est fait cou-
ronner. Aussitôt, il délibère un grand divertissement. Un héraut va défier de sa part le nouveau Roi, comme lui portant ombrage, et lui annoncer une attaque sur son château. M. de Saint-Pol se met en défense. Le temps est froid. L'assailli fait munition de pelotes de neige, de pommes et d'œufs pour soutenir Teffort. Le Roi arrive. On attaque, les portes sont ébranlées ; ceux du dedans se défendent, et quelque malavisé jette par la fenêtre un tison de bois, qui tombe sur la tète de François I*' et le blesse si violemment qu'on le croit mort. François V fut plusieurs jours en danger. Cependant, ce « gentil prince » ne voulut jamais qu'on s'informât de celui qui avait jeté le tison, disant que puisque « il avoit faict la folie, il falloit qu'il en beut sa part ' » . «
Après un début de règne si brillant, de grands mécomptes vont suivre. François I" ne tarde pas à perdre par ses fautes politiques ce qu'il a gagné par sa valeur. Au dehors, il offense l'Angleterre dans les affaires d'Ecosse jusqu'à faire déclarer contre lui Henri YIII encore hésitant; il pousse à la révolte Tournai, nouvellement conquise, en détruisant ses libertés locales ; il détache par sa hauteur les Vénitiens, nos plus anciens alliés ; et il néglige d'entretenir l'alliance de Léon X, qui, pour recouvrer Parme et Plaisance et écraser en Allemagne la Réforme naissante, revient à l'Empereur.
A l'intérieur, les plus grands troubles.
Le Concordat, qui doit remplacer la Pragmatique Sanction, détruit toutes les libertés de l'Église gallicane dont le Pape et le Roi se sont partagé les bénéfices avec une cynique audace. La Pragmatique stipulait la subordination du Pape à des conciles généraux périodiques; ellegaran-
' Martin du Bellat, t. XVIII p. 88 ; Mémoires d'un bourgeois de Paris,
tissait aux chapitres et communautës la libre élection des évéques, abbés, prieurs, dernier vestige de cette antique coutume qui faisait participer le peuple entier à la nomination de ses chefs spirituels; enfin elle supprimait les exactions qui sous les titres d'annales, de réserves, d'expectatives, attiraient de France à Rome une grande partie des revenus du clergé. Le concordat, détruisant ces précieuses garanties, donne au Roi la nomination directe à tous les évéchés et bénéfices, sauf l'approbation canonique papale, et il rend au Souverain Pontife la plupart de ces droits abusifs. Quant aux conciles, il se tait; le silence suffit. C'en est donc fait deTindépendance et de Tautonomie (le Téglise française, c'en est Fait de toutes ses traditions. Une clameur s'élève d'un bout à l'autre du royaume, et le traité ne devenant définitif que par l'enregistrement du Parlement, une lutte acharnée commence. Tous les grands corps se sentent atteints et y prennent part. L'Université, la magistrature s'unissent au clergé pour faire entendre les protestations les plus énergiques. Ils demandent un concile national. L'agitation se communique au peuple du vieux Paris. On s'assemble pour délibérer tumultueusement dans les églises, les cloîtres, les écoles. Les prédicateurs tonnent en chaire ; ils excitent le mouvement et favorisent les démonstrations. Le Roi répond par la force et en montrant une extrême hauteur. Le Parlement refusant l'enregistrement de l'édit, puis apportant délais sur délais, le souverain maltraite les magistrats, les persécute, les fait jeter en prison. Enfin, au bout d'un an de résistance, le Parlement enregistre, mais en se déclarant violenté et en GEUsant appel à un concile futur. Malgré l'enregistrement, d'ailleurs, la résistance légale continue. Certains chapitres et couvents procèdent encore, malgré le Concordat, à leurs élections, et quand les causes reviennent devant les cours
de justice, elles donnent raison au candidat élu, contre le cauididat du Boi. Le souverain alors, pour en finir, enlève aux Parlements la connaissance de ces causes pour les transférer au Grand Conseil.
Les finances, d'autre part, sont dans le plus triste état. L'avidité de Louise de Savoie, qui empile For dans ses cofFres, le luxe extravagant de la cour, les sommes folles gaspillées en plaisir et en royales générosités ont mis le Trésor à sec * . Pour le remplir, on accroît arbitrairement les impôts, on révoque les survivances, on annule les aliénations du domaine royal, on vend les ofSces de judicature, et, en vue de cette vente, on en crée de nouveaux.
C'est au milieu de ces troubles que le Roi, depuis longtemps en hostilité avec TEmpire, lui déclare la guerre sans raison valable, sans but défini, et, d'ailleurs, sans avoir préparé des ressources pour y faire iace. Aussi, pendant tout Tété de 1521 et malgré l'intervention personnelle du Roi, cette guerre se traîne-t-elle, au Nord, ne pouvant arriver à une action décisive, et, dans le Midi, nos armées, livrées par la faveur aux trois frères de madame de Chateaubriand, Lesparre en Espagne, Lautrec et Lescun en Italie, ne tardent pas à subir les plus grands désastres.
Le royaume de Navarre, comprenant la Navarre française et la Navarre espagnole, après avoir longtemps appartenu à la maison de Foix, était entré dans la maison d'Albret, en 1483, par le mariage de Catherine de Foix,
1 Le Roi, qui vpya{;eait beaucoup de château en château, emmenait toute la cour, ne voulant rien chan{jer h son train de vie. Il n'y avait pas moins à sa suite de six tables, toutes nombreuses et grandement servies. Il donnait aussi beaucoup à tous les gentilshommes et capitaines tombés dans le besoin. Il donnait aux dames. A chaque mariage, outre les tournois, combats, mascarades, solennisés à ses frais, il donnait des habillements fort riches. « J*ay vu — nous dit Brantôme — des coffres et garde-robes d'aucunes dames de ce temps-là tout pleins, que le Boy leur avoit donnés. » Brantôme, François /•''.
sœur de François Phœbus, avec le sire Jean d'Albret. Ce prince, « fort bon et dévotieux, car il oyait deux ou trois messes par jour ^ » , n'avait rien d'un guerrier. En 1512, il laissa prendre sans coup férir ses provinces espagnoles par le roi Ferdinand, et il revint piteusement s'établir en Béam, ce qui faisait dire à sa virile épouse : « Si nous étions nés, vous Catherine et moy Jehan, nous serions encore roys de Navarre *. » Henri d'Albret, leur fils, courageux et vaillant comme sa mère, était arrivé au trône quatre ans après, à Tàge de quatorze ans '. Protégé par madame de Ghâteaubriandsa cousine, — FrançoisedeFoix, — ilavait obtenu du Roi, en 1520, un secours de six mille hommes pour aller reconquérir la portion perdue de son royaume. Toutefois, à cause de sa jeunesse, cette petite armée avait été mise sous le commandement du comte de Lesparre, à côté de qui il combattait. La Navarre espagnole, démantelée par Ximénès qui redoutait son attachement à ses princes, fut promptement enlevée. Peut-être même les Espagnols, fort occupés alors aux querelles de la noblesse et des communes, et regardant d'ailleurs cette province un peu comme étrangère, auraient-ils volontiers transigé avec les Français. Mais le frivole et vaniteux Lesparre gâta tout. S'imaginant qu'il conquérera l'Espagne au même prix que la Navarre, il attaque la Castille. Les Espagnols alors se réunissent contre lui, le battent et le rejettent au delà des Pyrénées. En Italie, Lautrec et Lescun ne font pas de meilleure besogne. Lautrec, resté gouverneur du Milanais après le retour de Bourbon en France, s'y fait détester par ses exactions et son despotisme, au point que la province
* Fleurange, t. XVI, p. 114.
' Id., p. 347.
' C'est cet Henri d*Albret qui épousa Marguerite d*Angoulême en 1527, et fat grand-père de Henri IV.
entière favorise Pescaire, qui se dispose à Tattaquer au nom de Léon X. Devant ce péril, Lautrec, manquant d'hommes et d'argent, court à Paris pour y demander des secours. Le Roi les lui promet de la manière la plus précise. Les Suisses vont le rejoindre en Milanais, et il aura pour leur solde quatre cent mille écus. Sur ces entrefaites, le Pape meurt, son armée se disperse, Thiver se passe sans combat. La guerre recommence au printemps de 1 522, mais le secours promis n*est pas venu. Les Suisses, furieux, demandent leur paie ou la bataille. Lautrec cède à leurs menaces, et, dans les conditions les plus désavantageuses « sous Tappétit du soldat » , il livre la désastreuse bataille de la Bicoque (29 avril 1522) '. Furieux de sa défaite, il court à Paris pour s'expliquer avec le Roi, laissant le commandement des troupes à son frère Lescun. Celui-ci est surpris et battu à nouveau, et les Français évacuent la Lombardie.
Cependant Lautrec, arrivé à Paris, essaie vainement de voir le Roi, qui ne petit lui pardonner sa défaite et refuse de lui donner audience. Son ami, le connétable de Bourbon, avisé par lui de l'affaire, soupçonne aussitôt Louise, connaissant son avidité, son astuce et sa haine pour Lautrec, frère de sa rivale d'influence, madame de Chateaubriand. Il s'interpose auprès du Roi et en obtient une audience. L'entrevue est très orageuse. En face de Lautrec, François, ne pouvant contenir sa colère, lui reproche de lui avoir perdu son héritage, le duché de Milan. Lautrec alors se récrie. C'est Sa Majesté qui l'a perdu. Et il rappelle avec une grande amertume les promesses d'argent qui n'ont pas été tenues. Le Roi affirme qu'il a donné l'ordre luimême à l'intendant des finances, Semblançay, d'envoyer
> Martin du Bellay, t. XVI I^ p. 817.
les quatre cent mille éciis. Ils doivent être partis. Lautrec jure qu'ils ne sont pas arrivés.
On fait venir Semblançay, qui reconnaît avoir reçu le commandement du Roi, mais madame la Régente s'est emparée de la somme. Malgré ses habitudes de respect, le Roi va aussitôt « à la chambre de ladite dame, avec visage courroucé, se plaignant du tort qu'elle lui a fait en retenant les deniers ordonnés pour le secours des troupes • . La dame conteste le fait. Semblançay le prouve en sa présence. Elle recule et prétend du moins que les quatre cent mille écus étaient bien à elle, provenant de son revenu, resté au Trésor. Semblançay le nie. Le Roi, alors, voulant mettre fin à cette scène pénible, ordonne de nommer des commissaires pour faire une enquête. Des commissaires! C'est le chancelier Uuprut, créature de la Régente et jaloux de Semblançay, qui les désigne lui-même à la dévotion de sa maîtresse. Ceux-ci font tous leurs efforts pour découvrir quelque chose contre Semblançay, et, n'y pouvant parvenir, ils embrouillent les affaires et les traînent en longueur '.
La fin de cette histoire est odieuse. Après Pavie, Louise profite de son pouvoir de régente pour destituer Semblançay, puis le faire arrêter, conduire à la Bastille, et, sur une accusation vague de malversation, condamner à mort. Au moment où l'arrêt fut rendu, François I" était hors de prison, il avait repris le pouvoir; mais fatigué, affaibli, dominé par sa mère, il laisse commettre sous ses yeux un des plus grands crimes de son règne. Le 9 août 1527, Semblançay, à quatre-vingt-deux ans, fut pendu à Mont* feucon'. C'était peut-être le seul homme honnête de la
^ Voir toate cette scène dans Martin ou Bellay, t. XVII, p. 281 et sui- ▼antes.
' Les dispositions mêmes de Tarrêt montrent Tembarras des juges. Voir cet arrêt, Gaillard, t. IV, p. 514.
cour, et le Roi avait toujours eu pour lui une telle vénération qu'il rappelait son père ^ .
La jeune et spirituelle duchesse d'Usez s'en souvint, et un jour que François I", en riant, l'appelait sa fille, elle se met à pleurer. Le Roi, surpris, lui en demande le motif, et elle de répondre :
« — Sire, après le traitement que vous avez fait subira votre père, que ne doit pas attendre votre fille? » Le Roi rougit, et la Régente se fâcha '. Mais madame d'Usez n'était pas une personne qu'on fit taire.
Revenons à 1522.
Les fautes accumulées de François T' le laissaient seul ^ en face de l'Europe, et, en ce moment critique, il trouve le /ihoyen d'en commettre une plus grave encore que toutes les autres. Par sa faiblesse pour sa mère et par son injustice, il pousse à la révolte un prince de son sang, d'un caractère énergique, d'une grande capacité dans les choses de guerre, et dont la défection sera pour le royaume la source des plus grands maux.
* Martin du Bellay, t. XVII, p. 227; note 9, p. 480. Le texte même de rarrêt, qui ne porte aucune accusation précise, démontre Tinnocence de Semblançay. Gaillard, t. II, p. 152.
'Brantôme, t. I, p. 246.