LE CONNÉTABLE DE BOURBON
La maison de Bourbon était, comme on sait, une branche cadette de la maison royale de France, descendant directement de saint Louis \ En 1408, Charles YI, qui en était alors le chef, laissa un testament par lequel, à défaut d'hoirs mâles, tous les biens de cette maisoïi devaient revenir à la couronne.
Soixante ans plua tard, sous Louis XI, le duc de Bourbon, sire de Beaujeu, devenu à son tour chef de sa branche et n'ayant qu*une fille, Suzanne, voulut faire passer sur sa tête tous les biens de cette maison, contrairement au droit féodal qui les attribuait aux hoirs mâles de la branche cadette, et contrairement au testament de aon aïeul qui, à leur défaut, les donnait à la couronne de France. Son beau-père, Louis XI, et son beau-frère, Charles VIII, ratifièrent ces dispositions, mais alors le comte Gilbert de Montpensier, chef des cadets de Bourbon, et son fils aîné, Louis, y opposèrent une protestation énergique. Que des rois de France, en effet, pussent renoncer à une clause de testament favorable à la couronne, c'était déjà douteux; mais il ne l'était pas qu'ils pussent briser le droit féodal qui ne venait pas d'eux, en détournant une succession de sa source. C'est sur ce point que s'appuyait la protestation
* La baronnie de Boarbon avait été érigée en duché par Charles IV , en faveur de Louis V, en 1327.
des cadets, et comme elle ne produisit aucun résultat, ils rompirent avec leur aîné et se refusèrent à tout accommo* dément par voie de mariage. Le duc Pierre, irrité, fiança alors sa fille, encore enfant, au duc d'Alençon, représentant la branche collatérale des Valois qui descendait de Philippe III. C'était une guerre de famille en perspective.
Peu de temps après, le comte Gilbert, ayant suivi Charles YIII en Italie, fut nommé par lui vice-roi de Naples, et, en 1496, mourut de la peste à Pussol. En 1503, son fils Louis, allant rendre a son corps les derniers devoirs, prit lui-même la fièvre et vint mourir à Naples. L'épouse de Gilbert, Claire de Gonzague, suivit de près dans la tombe son mari et son fils aine ^ .
La branche cadette se trouva alors représentée par le second fils de Gilbert, Charles, — né en 1490, — qui était resté en France sous la garde de son beau-frère, M. deChauvigny. Dans ces circonstances, le duc Pierre et son épouse, Anne de France, retirés dans leurs possessions du Bourbonnais, se firent amener Tenfant au château de la Chaussière. Charles avait alors treize ans. Il était grand pour son âge, beau, intelligent, résolu, et bien fait pour intéresser. Le duc et la duchesse le reçurent fort bien, et, du consentement de M. de Chauvigny*, le gardèrent avec ses serviteurs pour être élevé auprès d'eux.
Peu de temps après, comme on s'apprêtait à procéder aux épousailles de Suzanne et du duc d'Alençon, Pierre de Bourbon mourut. Le fiancé, parti de Normandie, trouva en arrivant des obsèques au lieu d'un mariage. Il aurait bien voulu, nonobstant, prendre possession de l'héritière
* Leurs corps à tous trois furent réunis dans la chapelle Saint-Louis , k Aigueperse. Marillac, Vie du connétable de Bourbon,
* La femme de Ghauvif;ny, Louise de Bourbon, fille du comte Gilbert, avait été élevée par Anne de France. Elle épousa en secondes noces le prince de la Roche-sur- Yon.
et de rhëritage; mais la duchesse ^ qui avait déjà ses idées, s'excusa sur son deuil. Le prince s* en retourna donc sans autrement épouser, et « les choses cheurent en delay ' » •
La duchesse, en efFet, s'était fort attachée au jeune comte Charles, qui, élevé sous son autorité, lui donnait toutes sortes de joies. Il apprenait le latin avec beaucoup d'application et se montrait aussi adroit que courageux aux exercices de corps et aux armes. C'était plaisir de le voir courir la lance, piquer les chevaux, tirer de l'arc, conduire la chasse et la volière, se tenant partout très fièrement et avec bonne grâce, comme il seyait à sa naissance. Pour madame de Bourbon, fils tendre et respectueux, il avait toutes sortes de déférences et d'égards. Aussi pensait-elle souvent, en le regardant, combien il lui serait un gendre plus cher que le duc d'Alençon. Nourri auprès d'elle, il connaissait ses habitudes, aimait sa compagnie; il ferait sa demeurance en ses pays, où les mœurs sont si aimables et si douces, tandis que le duc d'Alençon voudrait rester en Normandie et sans doute accroître sa maison aux dépens de celle de Bourbon. Et puis, madame Anne avait le goût démener les affaires, et, avec le comte Charles, qui n'avait pas de parents et là traitait en mère vénérée, elle resterait maîtresse de tout. Le duc d'Alençon, au contraire, avait madame sa mère, qui le mettrait contre elle en défiance ^^ et des serviteurs normands cauteleux et subtils , dont il suivrait les conseils. En outre, le comte Charles était très aimé dans le pays dont il portait le nom, et tous les États le désiraient pour maître.
La duchesse se disait cela, et elle était fort entretenue
^ Marillac, Vie du connétable de Bourbon.
^ La duchesse d'Alençon était une princesse de Lorraine. Droit de garde des enfants du duc d'Alençon donné à leur mère, Marguerite de Lorraine, 1492 et 1496, fonds français, 2831, fo 74.
dans ces sentiments par la sœur de Charles, Louise de Bourbon, qu'elle avait nourrie dans son enfance, mariée au sieur de Ghauvigny, et qui, devenue veuve, passait rhiver auprès d'elle. Quand cette dame lui tenait de bons propos, avec toutes sortes d'allusions couvertes, en lui recommandant monsieur son frère, la duchesse Fécoutait volontiers et la rassurait à demi-mot, mais sans s'expliquer autrement, car la situation était complexe.
Le Roi Louis XII, en effet, avait approuvé l'union de Suzanne et du duc d'Alençon, et même assisté aux fiançailles. Consentirait-il sans peine à ce changement, qui aurait pour effet de concentrer sur une seule tête toutes les richesses de la maison de Bourbon? C'était d'autant plus douteux que le sieur de Graville, amiral de France, lui en remontrait fortement le péril * . Il fallait donc chercher les joints, « moyenner habilement, aiguiser son esprit M auprès du souverain, et c'est à quoi s'employait la duchesse, qui n'était pas pour rien fille de Louis XI. La reine Anne, d'ailleurs, l'appuyait. Anne avait toujours aimé la maison de Bourbon, et elle respectait particulièrement la duchesse pour son caractère et ses mœurs. Les petites tracasseries du temps de Charles YIII n'avaient pas laissé de traces, madame de Bourbon ayant eu alors la sagesse de se retirer devant sa belle*sœur. Les deux femmes, s'entendant si bien, devaient battre l'amiral. Elles le battirent en effet ; le Roi céda ^ .
Dès que la duchesse eut obtenu son consentement, elle envoya au duc d'Alençon les sieurs de Dyore et de Lameth pour lui dénoncer que les gens d'Église, comtes, barons, gentilshommes, bourgeois et gens de commun état de ses pays, l'avaient requise à grande instance
* Marillac, Vie du connétable.
' Marillac, Vie du connétable.
d'accomplir le mariage de madame Suzanne avec le comte Charles, qui étaitde leur pays et portait leur nom, — chose vraie, d'ailleurs. Elle n'avait pu résister.
Le duc d'Alençon avait eu un père, le plus remuant et le plus batailleur de tous les princes. On disait de lui communément qu'il se serait cru déshonoré s'il y avait eu révolte dans le royaume dont il n'ait fait partie ; et en effet, sous les règnes de Louis XI et de Charles YIII, il avait été mêlé à tous les soulèvements ^ Mais le fils ne tenait pas du père. Doué de ce que Brantôme appelle la sotte humeuvy c'est-à-dire d'un esprit terne et d'un tempérament paisible, redoutant par-dessus tout les disputes et les embarras, il reçut sans autrement s'émouvoir le message de la duchesse et prit en gré la rupture. Madame de Bourbon put dès lors procéder aux fiançailles de son choix, et elle ne perdit pas de temps. Ces fiançailles se firent par paroles de présent, de Ta main de Mgr Georges d'Amboise, cardinal et légat du Pape, qui délivra en même temps les dispenses de parenté, et aussi celles de baptême, le comte Charles étant filleul de la dame de Bourbon. Le contrat, confirmé par le Roi, mettait fin à toutes les querelles par mie donation mutuelle des époux de tous leurs droits respectifs au dernier survivant.
Les épousailles suivirent de près, au parc de Moulins — mai 1505. — L'époux avait seize ans, l'épouse quatorze. Le comte Charles prit immédiatement les titres et entra en possession des États de feu son beau-père. Ils comprenaient le Bourbonnais, l'Auvergne, le Forez, la Marche,
* Voyez procès criminel de René d'Alençon, 1481 et 1482, fonds français, 2891, ancien 4831, papier du dix-septième siècle ; n^ 2832, mainlevée «UT les terres dudit duc par Charles VII, et lettres de foy et hommage dudit duc au Roy le 15 et le 16 octobre 1483, P»» 111 et 118. Voir aussi le curieux portrait de René d'Alençon, dans le livre d'heures de Catherine de Médicis, au musée du Louvre.
le Beaujolais, Combrailles, Mercœur, Annonay, Bourbon- Lancy, etc., sans compter les apanages de la duchesse et les pensions attachées à la pairie et à la graçd'chambrerie. Le nouveau duc pouvait marchera côté du Roi de France ^
Charles de Bourbon, encore dans Tadolescence, unissait à la beauté de sa race de guerriers, aux traits accentués des Bourbons, à leur regard dominateur, certain caractère de r origine maternelle ^ : les cheveux et la barbe très noirs, le teint mat, les grands yeux italiens pleins de lumière. De noble attitude, de grandes manières un peu froides, son âme forte, son esprit sérieux, son humeur réservée et fière faisaient déjà pressentir tout ce qu'il serait. II exerçait un extraordinaire ascendant sur ceux de son entourage. A sa majorité de quatorze ans, sous le toit de la duchesse, il avait pu, sans Firriter, renouveler les protestations de sa famille contre l'attribution à Suzanne de Théritage paternel. Madame de Bourbon avait admis les réserves et répondu seulement qu'elle examinerait les chosies, ne voulant pas faire plus de tort à son jeune parent qu'à sa propre fille ^.
Charles avait des facultés très puissantes. A l'initiative, à la vaillance, à l'audace, il joignait la réflexion froide, la volonté résolue, la constance dans l'action, le sentiment des responsabilités du pouvoir. Le fond de sa nature était l'ambition, une ambition impérieuse etun orgueil inflexible; mais la raison le contenait. Il avait la possession de soi et
' Marillag, Vie du connétable.
' Il reste peu de portraiu du connétable de Bourbon. Celui de Versailles (salle des Connétables), dontrori(vinal vient du cbàteau d'En, est très expressif. La collection Rouard (Bibl. nationale) contient un dessin du temps très puissant et très vivant. Il y a aussi un portrait à Chantilly. Le portrait de Claire de Gonzajrue, tiré du cliâteau d*Eu, est à Versailles, attique sud. Figure brune, expressive, grands yeux noirs.
' Marillag, Vie du connétable*
des autres. Naturellement réservé, on ne lui trouvait pas l'expansion un peu exubérante de notre race. Nul pourtant ne savait si bien plaire quand il le voulait. Bourbon avait une nature austère. Tout en aimant le luxe et Téclat comme une représentation de la grandeur royale, il ne se livra jamais à la dissipation. Supérieur en paix et en gaerre, nous dit Guillaume Budé, dans la vie civile, dans la cité et sa propre maison comme au camp et sur le champ de bataille, il gouvernait avec une grande justice, et ses sentiments de famille étaient profonds ' . Guerrier, on le voit, entre toutes ses campagnes, revenir fidèlement en Bourbonnais chercher les tendresses et les respects du foyer. Bien que sa femme, petite, chétive et contrefaite, ne fîit pas de celles, nous dit Marillac, « où Ton pust prendre beaucoup de plaisir, il vivoit honnestement et chastement en mariage ' » . Après comme avant son union, il ne cessa non plus d'être pour la duchesse douairière un fijis déférent et respectueux. Il avisait aux affaires avec elle en très bonne harmonie, et au conseil se tenait à ses côtés. Quand il allait à la cour pour quelque cérémonie, sa belle-mère et sa femme ne manquaient pas de raccompagner, tenant haut leur rang : aux fiançailles de Claude et de François d'Ângouléme, par exemple, où ils firent tous très belle mine.
En 1508, trois ans après son mariage, nous le trouvons, en compagnie de sa belle-mère, visitant toutes ses seigneuries et terres pour donner ordre au pays. Il rassemble
^ Traité Asse^ livre V, UA, 823. — « Le connétable de Bourbon a esté toute •a vie en honneur et réputation d'un vaillant et vertueux prince » , nous dit aussi Paradiit, Histoire de notre temps y p. 41. Tous les contemporains parlent de Bourbon avec estime et louanges.
' Marillac, Vie du connétable. Le portrait de Suzanne, fifpire assez efhcée, se trouve au musée de Versailles, attique sud, n^ 4038. 11 vient de la galerie Montpensier, château d*£u.
les États afin d'entendre les réclamations et plaintes, et réparer les torts, ne voulant jamais permettre, nous dit son chroniqueur, que ses peuples fussent accablés d'impôts, ni les petits foulés par les grands ou abusés par les hommes d^armes et les mauvais juges. Il n'avait aucune crainte de punir ceux qui le méritaient.
« Les méfaits des gens en place » , répétait-il souvent, u tombent sur la conscience du seigneur, quand il les supporte. 9 Aussi était-il fort aimé des siens, et souvent même les États lui faisaient des présents volontaires et jusqu'à la valeur de cent mille livres, pour T aider à soutenir ses dépenses au service du Roi, car il faisait toujours la guerre à ses frais et y menait grand train.
En 1507, il suit Louis XII, qui passait les monts pour aller reconquérir la seigneurie de Gènes en révolte. Il avait emmené avec lui cent hommes d'armes et autant d'archers, avec grand équipage de chevaux et de harnais, et il tenait très grosse maison. On voyait tous les jours à sa table les plus hauts personnages et les mieux entendus à la guerre. Il les mettait en propos sur les choses du métier, notait et retenait leurs paroles pour en faire son profit. Aussi chacun avait de lui grande opinion et espérance.
En 1509, il accompagne le Roi dans le Milanais, et, h dix-neuf ans qu'il avait alors, Louis XII lui donne la conduite des pensionnaires, deux cents gros seigneurs de France et d'Italie, ayant communément chacun dix, quinze ou vingt personnes à leur suite. Ils le reconnurent pour chef sans difficulté, et tout se passa parfaitement bien. Le jeune duc se distingua fort à la bataille d'Agnadel.
En 1511, il retourne en Italie avec Dunois pour guerroyer contre Jules II, et l'année suivante, ayant levé quatre cents hommes en ses États, il se rend aux environs
de Bayonne pour s'opposer aux Anglais qui y avaient fait une descente.
En 15 1 2, il est un des premiers à la bataille de Bavenne, à côté de Gaston de Foix.
A ravènement de François V\ son renom guerrier était si grand que Topinion unanime de Tarmée le désignait pour le premier commandement. Le nouveau Roi le comprit et le nomma connétable. Grande joie pour madame Claude, qui, nous dit Brantôme, à l'exemple de madame sa mère, voulait beaucoup de bien à la maison de Bourbon.
Au sacre, il parait avec sa femme et sa belle-mère dans la plus grande magnificence. Il portait au souper du Roi une robe de drap d'or longue de douze aunes, toute fourrée d'hermine, chaque aune ayant coûté quatorze vingts écus d'or, et une toque chargée de pierreries de la valeur de cent mille écus.
Peu de temps après, il marie sa sœur Renée avec le seigneur Antoine de Lorraine et de Bar, en lui donnant une dot de cent vingt mille livres tournois ^ .
Cependant, le Roi, se rendant en Italie, se préparait à passer les Alpes. Or, les Suisses ayant coupé les seuls passages connus et praticables, pensait-on, pour une armée, l'embarras était grand. Le nouveau connétable, avec une sûreté de coup d'œil, de calcul et de jugement bien étrangère au Roi, conduit l'armée à travers des défilés de montagnes jusqu'alors infranchis. Il fait transporter soixante-douze canons par des sentiers de chasseurs et de mulets^ et descend en Italie de trois côtés, d'une façon qui paraît à l'ennemi tellement merveilleuse qu'elle le jette dans l'épouvante.
A Marignan, il mène l'avant-garde, ne cesse de couvrir
* Marillac, Vie du connétable, p. 154 et 155. Voir aussi à la Bibl. nationale ce contrat de mariage, fonds français, n^ S746 à S740, fi 147.
le Roi qui s'expose sans nécessité, et prend une grande part à la victoire. Vingt jours après, d'un coup de main, il enlève la citadelle de Milan qui se défendait encore. Puis il reste en Lombardie après le départ de François pour organiser et pacifier cette province. Il y réussit très ' bien. Malheureusement, il revint en France en la laissant à Lautrec.
Toutes les fortunes arrivent à la fois à Bourbon. Après neuf ans d'un mariage stérile, un héritier va lui naître. Au mois de juillet 1517, comme il assistait à l'entrée solennelle du Roi à Rouen, il est averti par sa belle-mère que madame sa femme approche du terme. Il hâte son retour. Sur la route du Bourbonnais lui vient un second avis plus pressant. Il prend alors la poste jusqu'à Montlieu et arrive juste pour recevoir un fils. Un fils, l'avenir et la gloire de sa maison ! Le château est en liesse, le pays se couvre de feux de joie et retentit d'acclamations d'allégresse. Un messager porte en hâte au Roi la bonne nouvelle et le supplie de tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. François consent; il arrive. On lui fait une réception royale.
Des bandes de gentilshommes, habillés les uns à l'albanaise, les autres à l'espagnole, les autres encore bardés de fer, vont au-devant de lui et le ramènent. Alors, les fêtes commencent : des mascarades, des danses, des joutes, des tournois, et surtout un festin à éblouir le souverain même. Il n'y eut pas moins, pour servir le Roi, de cinq cents gentilshommes, habillés de velours, que tout le monde, dit Brantôme, ne portait pas en ce temps-là, et chacun avait une chaîne d'or au cou, faisant trois tours, grande parade et signe de noblesse et de richesse ' .
Quel triomphe pour Bourbon! Mais n'est-ce pas au
1 Brantôme, t. I, p. 76.
moment où la fortune semble nous combler de faveurs qu elle se rit de nous secrètement?
Que le grand faste déployé par le duc de Bourbon, principalement à ce festin de baptême, ait, comme on Ta prétendu, excité chez lé souverain un certain ombrage, nous le croyons volontiers. Toutefois, dans Tâme ouverte et mobile du Roi, en même temps généreuse, insouciante et frivole, un tel sentiment ne pouvait être que passager. Pour expliquer le déchirement qui va suivre, il faut un motif plus puissant.
Louise de Savoie, dont les instincts étaient insatiables, avait conçu pour Bourbon, plus jeune qu'elle de quatorze aps, une de ces passions violentes et âpres dont les natures corrompues se prennent quelquefois pour les natures austères sans grande chance de retour : juste punition de l'abandon de soi. Louise ne pouvait inspirer à Bourbon que de la répugnance. Non-seulement il répondit à ses avances par la plus grande hauteur, mais, comme la cour indiscrète le raillait de l'aventure, il s'exprima sur elle avec un mépris qui lui revint et porta sa colère au paroxysme. « Il l'anyma terriblement contre lui, — nous dit Brantôme; — elle sut le lui rendre. »
Louise, en effet, au moyen d'insinuations perfides, remplit le cœur de son fils de défiance et d'hostilité. Ces sentiments se trahissent de mille façons visibles. Malgré ses faits d'armes et son dévouement au royaume, Bourbon est tenu en une constante défaveur. Non seulement le Roi ne lui donne aucune mission de confiance, aucune compensation pour ses grandes dépenses à la guerre, mais il refuse de lui payer ses pensions, dont l'arriéré s'accumule; et quand madame de Bourbon, très chaleureuse pour son gendre, s'en plaint à Âmboise, on la reçoit fort mal. Louise détestait madame de Bourbon de la haine instinc-
tive d'une femme de mauvaise vie contre une femme honnête. Irritée du grand respect qu'on lui montre à la cour, elle saisit cette occasion pour lui dire des paroles amères.
A la suite de ces « gourgons » , François, dont Fâme reste toujours cordiale, appelle le connétable à Paris, aux Tournelles, pour arriver à un « raccoutrement » . Il le reçoit fort bien, le prie d'oublier le passé, lui promet qu'on le réparera. Ils causent ensemble très gaiement, rient, s'amusent, font grande chère et se quittent excellents amis.
Le Roi était de bonne foi. Mais sa mère le guettait par derrière; elle le ressaisit et bientôt le retourne. Non seulement l'arriéré des pensions n'est pas payé, mais Bourbon reçoit un affront plus sanglant encore que tous les autres.
En 1521, comme l'armée s'apprêtait en Picardie à combattre les Impériaux, le Roi enlève à Bourbon l'avantgarde, qu'il avait droit de commander en qualité de connétable, pour la donner au duc d'Alençon qui était devenu son beau-frère * . Bourbon reçoit le coup et se tait, mais il garde la douleur et la colère. Son devoir, d'ailleurs, pendant la campagne, n'est pas moins bien rempli. Il prend Bouchain, Hesdin, et met toutes les places voisines dans l'obéissance du Roi.
Vers ce temps, Bourbon est atteint par les plus grands malheurs de famille. Deux autres fils lui étaient nés à la suite du premier. Ils meurent tous trois l'un après l'autre. Leur mère les suit, et bientôt madame de Bourbon, un an après sa fille. C'est une conjuration du sort*. Alors commence la grande tragédie.
^ Martin du Bellay, t. XVII, p. 143 et 262. Voir aussi le traité de mariage dé Marguerite d'Angoulêine et du duc d'Alençon, vieux fonds français^ n° 2832, f° 124.
* Bëlleforest, p. 1431.
On se rappelle que le contrat de mariage des ëpoux, consenti par le Roi, assurait au survivant la totalité des biens de la maison. De plus, par la mort de Suzanne, le survivant se trouvant être le mâle y avait personnellement droit en vertu de la loi féodale. Enfin, madame de Bourbon, voyant poindre les maux dont son fils adoptif était menacé, toujours pour lui mère tendre, avait fait avant de mourir un testament tout entier en sa faveur. Le droit de Bourbon semblait donc inattaquable; mais il n est aucun droit qu'on ne puisse mettre en question devant des juges, et, quand il s'agit de personnes royales, il n'est aucun procès qu'elles ne puissent gagner.
A peine le malheureux connétable avait-il conduit au prieuré de Sauvigny, lieu des tombeaux de sa famille, le dernier de ses morts, qu'il est assigné devant le Parlement de Paris : d'une part, par Louise de Savoie, qui réclame l'héritage de sa cousine Suzanne ^ en infirmant la donation mutuelle des époux comme contraire aux coutumes ; de l'autre, par l'avocat général réclamant les duchés d'Auvergne et de Bourbonnais et le comté de Clermont comme réversibles à la couronne, dont les droits sont inaliénables.
Louise de Savoie avait pour la soutenir, dans cette vilaine affaire, des gens bien dignes d'elle. D'abord, le chancelier Duprat, sa créature, auquel elle avait promis une large récompense sur la succession, l'avocat Poyet, qu'elle fit plus tard chancelier, et l'avocat général Lizet, qui devint président à la suite.
En attaquant»si violemment le connétable, Louise, dont la passion grandissait avec l'obstacle, était bien plus encore possédée de désirs que de vengeance. Elle espé-
' Louise était fille d'une sœur de Pierre de Bourbon, et par conséquent plus proche parente de Suzanne que le connétable.
iOO FIN DE LA VIEILLE FUANCE.
rail, en le poussant à bout, le conduire à Tépouser. L'assignation même en fait foi.
Le mariage de Suzanne et de Bourbon ayant eu tous les caractères d'une transaction pour mettre fin aux divisions de famille, le chancelier propose dans le même but un mariage entre le connétable et Louise, « qui n'est point d'âge trop disproportionné pour une si grande dame, si belle, si riche et si hautement qualifiée * » .
On peut imaginer comment fut reçue cette proposition par un liojume aussi fier. Bourbon, partagé entre l'indignation et la douleur, la repousse de la façon la plus rude en se servant même, nous dit son historien, de termes trop crus pour être répétés *.
La colère de Louise n'a plus de bornes. Le Parlement hésitait, se souciant peu d'entrer dans les affaires du souverain qui, en réalité, n'étaient pas.de sa compétence. Louise le presse et obtient un premier arrêt qui met sous le séquestre les biens du connétable, puis un second qui adjuge au Roi le comté de la Marche, confisqué sur le duc de Nemours par Louis XI et donné en apanage à sa fille. Aussitôt, François P' fait à sa mère don de ce comté.
La résolution était manifeste; on irait jusqu'au bout. Bourbon se sent perdu. Il se voit ruiné, chassé de son héritage, destitué de ses titres et de ses biens, tombant du premier au dernier rang du royaume, et par la main de sa méprisable ennemie.
Que se passa- t-il alors dans son âme?
Bourbon était ambitieux, mais son ambition n'avait rien de frivole, de médiocre ou de bas. Ce n'était point en lui une vanité qui s'étale; c'était une force qui tend à l'action. A cette heure où sa destinée est suspendue, où son àme
' Marillac. On y trouve tous les détails du procès avec les plaidoyers. ' Marillac, Vie du connétable.
FRAINCOIS !•'. lût
demeure encore incertaine, le malheur veut que la solitude pèse sur lui. Si madame de Beaujeu eût été là, jamais elle ne lui eût permis de frapper le royaume qu'elle avait tant contribué à grandir, et la seule vue de sa femme et de ses fils l'aurait arrêté sur la pente de l'aventure et du crime. Mais il est seul, il n'a plus de foyer. Tous les êtres chers h. son cœur et dont la vie a enveloppé sa vie, il les a perdus; son deuil est encore trempé de larmes, la tombe fraîchement remuée sous ses pieds, et l'on spécule sur leurs cendres. Le désespoir est un mauvais conseiller. Il porte à l'endurcissement.
Il faut aussi se rappeler qu'à l'époque où nous sommes, le sentiment national était à peine né. On voyait sans cesse les membres de la noblesse passer d'un pays et d'un prince à l'autre. Les armées étaient pleines d'étrangers et en grande partie composées de mercenaires. Le lien tout personnel, d'ailleurs, de la société féodale, impliquait la mutualité : « Telle ayde et loyauté doit le vassal à son suzerain, — disent les vieilles coutumes, — telle ayde et loyauté doit le suzerain à son vassal. » Le contrat était bilatéral, et si la félonie du vassal dégageait le suzerain, la félonie du suzerain dégageait le vassal. Or, n'est-ce pas une félonie que de dépouiller un gentilhomme, un parent, un prince du même sang, de lui arracher son héritage, et cela parce qu'il ne veut pas s'abaisser à devenir l'époux d'une femme sans pudeur? La vengeance, en pareil cas, n'estelle pas un devoir? Bourbon l'avait toujours considéré ainsi. Souvent il se plaisait à rappeler la réponse d'un chevalier gascon à Charles VII, qui lui demandait si quelque chose au monde pourrait le déterminer à lui manquer de foi :
« Non pas l'offre de votre royaume , — avait répondu le chevalier, — mais un affront de votre part ' . »
* Arnoldi Ferroni, p. 136, cité par Sismondi.
lOÎ FIN DE LA VIEILLE FRANCE.
Cet affront, il Tavait reçu, et en plein cœur. Le soufflet était sur sa joue, le gant à ses pieds : ne le relèverait-il pas?
Sans doute, en regardant les choses de plus haut, Bourbon aurait compris que l'injustice des autres n'abaisse pas, et qu'il est une façon supérieure de dominer ceux qui nous dépouillent. Quelle plus belle vengeance il aurait tirée du Roi, s'il se fût contenté de dénoncer tout haut son injustice et de rejeter son obéissance en allant au loin se mettre au service de la plus noble des causes : croiser son épée contre le Turc et défendre la chrétienté menacée de barbarie ! Un tel héroïsme de désintéressement et de grandeur morale aurait remué toutes les âmes. La noblesse, fière encore à cette époque-là, la nation tout entière lui auraient rendu l'hommage de la conscience et de l'honneur, et tôt ou tard ses biens lui seraient revenus.
Pour son malheur et pour le nôtre, l'orgueil l'emporta. L'esprit aveugle de colère et de vengeance s'empara entièrement de son cœur.
Deux princes se disputaient la défection de Bourbon, deux ennemis de la France, Henri VIII et Charles-Quint. Il choisit le second comme le plus puissant. Par l'entremise d'Adrien de Groy, dont la mère, la comtesse de Rœux, avait été faite prisonnière par lui à la prise d'Hesdin et traitée de la manière la plus honorable, Bourbon entre en pourparlers avec l'Empereur ' .
Charles-Quint, qui sentait l'importance d'une telle recrue et qui savait bien, la situation une fois engagée, qu'il en resterait maître, ne recule devant aucune promesse. Bourbon aura dans l'armée un grand commandement , il épousera sa sœur Éléonore, veuve du Roi de Portugal, et François P"", vaincu, lui rendra ses biens. Bourbon veut
* Mnrtln du Bellay, t. XVII, p. 153.
davantage. Il veut un royaume constitué de ses anciennes provinces, le Bourbonnais et l'Auvergne, auxquelles on joindra le Dauphiné et la Provence. Soit. Le succès en décidera.
Ces secrets pourparlers avaient lieu au printemps de 1523. Pendant ce temps, François T , après avoir couvert les frontières du Nord, se préparait à reporter la guerre en Italie. Il prend toutes ses mesures, lèveTarmée, lui donne rendez-vous à Lyon au commencement de septembre, puis se met en route pour la rejoindre, se proposant de passer par Moulins où Tattend le connétable, qu'il doit emmener avec lui.
Déjà quelques bruits des négociations avec l'Empereur étaient arrivés à ses oreilles. Confiant, de sa nature, il n'y avait pas pris garde. Mais, sur le chemin, il reçoit un avis si précis du sieur de Brézé, sénéchal de Normandie, attaché à la maison de sa mère, qu'il entre en éveil. La dénonciation venait de deux gentilshommes normands, appartenant au connétable.
Le Roi s'arrête alors à Saint-Pierre le Moustier, un peu avant Moulins, où il attend, par prudence, la bande des lansquenets allemands que le duc de SufFolk lui amène de Picardie. Deux jours après, il entre à leur tête à Moulins. Il y trouve Bourbon, qui contrefait le malade afin d'avoir un prétexte pour rester en arrière, son intention étant de faire soulever la province après le départ du Roi.
11 eût été alors bien facile à François de le faire arrêter. Son naturel généreux l'emporte encore. Il va droit à lui, dans sa chambre, lui dit qu'il est averti de ses menées, mais qu'il n'y veut voir que le tourment d'esprit causé par la crainte de perdre ses États. Il n'a pas fallu moins pour altérer son amitié pour son prince et seigneur. Il lui commande alors d'écarter ces douloureuses fantaisies et
lui promet, au cas où il perdrait son procès, que tous ses biens lui seront rendus. Qu^il se fie à cette promesse et fasse vite ses préparatifs pour l'accompagner en Italie.
Bourbon, qui sent derrière François Tinfluence de sa mère toujpurs prête à le reprendre, n'ose se remettre à lui. Il nie tout. L'Empereur, il est vrai, lui a fait des offres, mais il les a repoussées, avec l'intention de révéler la chose au Roi dès qu'il pourra l'entretenir secrètement en personne. Dans quelques jours, d'ailleurs, les médecins lui promettent qu'il pourra aller en litière, et il rejoindra aussitôt le Roi à Lyon.
Sur cette réponse équivoque, on conseillait fort au Roi de s'assurer de sa personne, mais lui, toujours confiant, refuse. A ses yeux, la réconciliation est faite. Il part pour Lyon avec son armée et laisse seulement auprès de Bourbon un de ses hommes, le seigneur Perrot de la Bretonnière.
Quelques jours après, le conilétable se met en route, soi-disant pour rejoindre le Roi. Mais arrivé à La Palisse, il feint d'être repris par le mal et envoie Perrot au Roi avec des lettres lui annonçant qu'il va le suivre. Puis, le messager parti, il se jette à cheval et se rend à toute bride à son château de Ghantelles, place très fortifiée. De là, il dépêche au Roi Févêquè d'Autun, avec de nouvelles lettres, lui demandant de s'engager à lui rendre ses biens, moyennant quoi il lui fera fidèle service jusqu'à la fin de sa vie.
A ce moment, il était temps encore. Un mouvement de justice et de générosité du Roi, et la France pouvait éviter de terribles malheurs, Bourbon un grand crime. Mais le sort a ses fatalités !
Le Roi, ayant été averti du départ pour Ghantelles, ne met plus en doute la trahison du connétable, et aussitôt il dépêche le bâtard de Savoie, grand maître de France.
le maréchal de Chabannes, chacun avec cent hommes d armes, et le capitaine des gardes avec deux cents, pour Tarréter à Chantelles. Le grand maître, ayant pris le droit chemin de Moulins, arrivé à la Pacauldière, y trouve les mulets de Tévéque d'Autun, et peu après Tévêque luimême, s'acheminant vers Lyon avec les dépêches du connétable. Au lieu de le laisser poursuivre, il l'arrête, et en même temps le Roi, de son côté, fait arrêter Saint- Vallier, Émard de Prie, la Vauguyon et d'autres seigneurs attachés au duc.
M. de Bourbon, apprenant ces arrestations, désespère de se réconcilier avec le Roi. Quelques amis l'engagent à se défendre à Chantelles. Mais cette place ne pourrait résister, au milieu de la France et sans espérance de secours. Il se résout donc à fuir avec Pomperan, lui-même compromis pour avoir tué à Amboise le seigneur de Chessay, fort aimé du Roi et un des galants de la cour ^ . Tous deux se mettent en route, sans page et sans valet, Bourbon déguisé comme le serviteur de Pomperan.
La première nuit, ils vont coucher chez le seigneur de Lalières, très attaché à la maison de Bourbon; la seconde, chez Pomperan, pour de là se rendre au Puy, en Auvergne. Ils logent la troisième nuit à Saint-Bonnet, dans une hôtellerie isolée hors du village, et comme il n'y avait qu'une vieille hôtesse, ils espéraient pouvoir s'y reposer un jour en sûreté. Mais le soir, bien tard, le maître de la poste royale de Toumon arrive, venant de Lyon, et par prudence Bourbon et Pomperan délogent sur l'heure et se rendent à deux lieues de là, en un village nommé Vauquelles.
Ici, nouvelle alerte. L'hôtesse reconnaît Pomperan ; toutefois c'est de bonne amitié. Bile lui prête même une jument
* Braîctôiie, t. I, p. 66.
de relais, son cheval étant fourbu, et lui baille son fils pour guide.
Ils partent vers minuit, et au point du jour ils arrivent à Dauce en face de Vienne, dont ils n'étaient séparés que par le Rhône.
Là, M. de Bourbon, pensant que la rivière pouvait être gardée par Tarmée française, reste derrière une maison pendant que Pomperan va chercher des nouvelles. Celui-ci, arrivé près du pont de Vienne, trouve un boucher auquel il fait entendre qu'il est archer de la garde du Roi, et lui demande si ses compagnons ne sont pas venus à Vienne pour garder le passage contre M. de Bourbon. On lui a mandé que l'enseigne devait s'y trouver.
Le boucher répond par la négative. Il a seulement entendu dire que force gens de cheval se trouvent du côté du Dauphiné.
Pomperan, rassuré, revient alors vers M. de Bourbon, et tous deux se décident à passer, non le pont où ils pourraient être reconnus, mais un bac à une demi-lieue plus bas.-*
Ils s'y embarquent avec dix ou douze soldats de pied, et, au milieu de la rivière, Pomperan est reconnu par les soldats. Grande anxiété. Toutefois on se rassure, voyant qu'en cas de péril on peut couper la corde, faire tourner le bateau du côté du Vivarais et de là gagner les montagnes.
Le passage, pourtant, se fait paisiblement, et, une fois débarqués, les deux compagnons prennent oHensiblement le grand chemin de Grenoble et le suivent tant qu'ils sont en vue des soldats. Puis, une fois libre, ils tournent à travers bois vers Saint-Antoine de Viennois et vont loger en l'hôtellerie d'une vieille dame veuve.
Pendant le souper, celle-ci reconnaît Pomperan et lui dit:
« — N'estes-vous pas au nombre de ceux qui ont fait les fols avecques M. de Bourbon?
« — Non, — répond Pomperan, — mais je vouldrais avoir perdu tout mon bien et estre en sa compaîgnie. »
 la fin du repas, on apprend que le prévost de Thôtel vient de se rendre à une lieue de là, bien accompagné, à la poursuite des fugitifs.
Aussitôt, M. de Bourbon veut se lever et partir; il en est empêché par Pomperan , qui craint de donner des soupçons à la compagnie. Au sortir de table, seulement, ils montent à cheval et vont loger à six lieues de là, en un endroit écarté et inconnu dans la montagne, où ils passent un jour pour reposer leurs chevaux.
Le surlendemain mardi, ils prennent le chemin de Pont de Beauvoisin et arrivent le mercredi soir à Ghambéry, non sans avoir rencontré partout sur les chemins nombre de cavalerie rejoignant l'armée, ce qui ne cessait de les tenir en peur. Leur intention était de prendre la poste pour Suze, de se rendre à Savone ou à Gènes, et de s'y embarquer pour l'Espagne. Mais apprenant que le comte de Saint-Pol suivait le même chemin pour rejoindre l'amiral en Italie, ils se décident à tourner vers le nord. Ils passent donc le Rhône et se rendent à Saint-Claude, dont l'évêque, ëtant à l'Empereur, leur donne une bonne cavalerie avec laquelle ils vont coucher à Poligny, puis de là à Besançon et à Ferette. Dans cette dernière ville, ils trouvent nombre de seigneurs mécontents qui rejoignaient le connétable. Un gentilhomme du Roi s'y trouvait aussi, le capitaine Imbault de la maison de Rivoire, qui fit les plus grands efforts pour persuader à M. de Bourbon de retourner en France, se faisant fort que le Roi pardonnera tout et lui rendra ses États. Mais il était trop tard.
De Ferette, M. de Bourbon part avec une suite de quatre-
vingts chevaux; il traverse l'Allemagne, se rend par Trente à Mantoue, dont le duc était cousin germain de sa mère, puis à Crémone et à Plaisance, où il trouve Charles de Lanoy, vice-roi de Naples, qui venait remplacer , comme lieutenant général de TEmpereur, Colonna tombé malade. Enfin il va à Gènes, dans l'intention de s'embarquer pour l'Espagne. Mais le mauvais temps l'y ayant retenu quelques semaines, le seigneur de Reeve et le seigneur de Lurcy arrivent de ce pays et lui baillent l'option, de la part de l'Empereur, ou d'aller le trouver ou de rester à se battre en Italie. C'est ce dernier parti que prend le connétable. Il rejoint à Naples le Vice-Roi, et reçoit un commandement dans l'armée impériale \
* Toute cette histoire se trouve en grand détail dans Martin du Bellay^ t. XVII, p. 266 à 278 . — Voir aussi Belleforest, t. II, p. 1434, et Paradis, p. 41.