CHAPITRE V
PAVIE. CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS l*'.
A la suite de la défection de Bourbon, la France tombe dans un état de trouble qui ressemble à reffondremeiit. Le souffle de la révolte passe sur toute la noblesse. Les uns se déclarent pour Bourbon, s'arment et vont le rejoindre; d'autres se préparent secrètement à le soutenir à sa rentrée en France; d'autres encore demeurent incertains. Le peuple s'agite. La trahison du connétable est un prétexte au désordre. L'autorité royale ébranlée est partout mise en question, et l'anarchie pénètre dans les recoins les plus reculés de la province. Des gens de guerre hors de service s'unissent à des brigands avoués pour courir le pays, organisés en troupes pillardes comme au temps des grandes compagnies. Ces misérables, a méprisant Dieu, justice et les ordonnances, multiplient leurs pillages, cruautés et méchancetés jusqu'à assaillir et prendre d'assaut les villes closes, saccager, voler, piller, forcer femmes et filles, tuer les habitants inhuipainement en leur crevant les yeux et coupant les membres les uns après les autres, • sans en avoir aucune pitié, faisant ce que cruelles bétes ne feraient pas * » . Une de ces troupes ravageait la province sous le nom de mille diables. Si on leur demandait d'où ils venaient, ils répondaient : « Du diable » ; où ils
* IsAMBERT, Lois franc., t. XII, p 219, cité par Sismondi, Uist. de France, t- XVI, p. 209.
allaient : « Au diable ^ » La misère était si grande que la peste éclate dans Paris. Des soulèvements s'y manifestent; on dresse partout la potence, jusque devant le palais du Roi, et dans la nuit le peuple va Tarracher. •
A l'extérieur, situation plus menaçante encore, se forme contre la France la ligue du démembrement. Le Pape, l'Empereur et Roi d'Espagne, l'archiduc d'Autriche, les Républiques* d'Italie, habilement réunis par Charles-Quint, sont conjurés pour nous détruire. La Picardie est envahie par les Anglais, les Pyrénées franchies par les Espagnols, et douze mille lansquenets allemands entrent en Bourgogne, comptant donner la main à Bourbon, qui doit faire soulever ses anciennes provinces.
François V'\ dont lu faiblesse et l'injustice ont attiré ces malheurs, se multiplie pour y faire face. Forcé d'arrêter sa marche sur l'Italie, il se fixe à Lyon et prend des mesures promptes et vigoureuses pour rétablir l'ordre au dedans et protéger la frontière. De nouvelles ordonnances organisent une troupe spéciale de gendarmerie en vue de la sécurité des campagnes. Les paysans sont encouragés à se joindre aux gendarmes pour courir sus aux brigands et les livrer au prévôt; la pillerie est arrêtée, les coupables punis. De nouveaux règlements remettent l'ordre dans les finances. La perception des impôts est contrôlée. Le Roi fait diriger vers son château de Blois les fonds perçus dans les provinces. En même temps, il met un frein aux gaspillages de la cour. Il défend toutes dépenses, en dehors « des menues nécessités et plaisirs ^ » . Puis on fait le procès aux partisans du conné-
* Arnoldi Ferroni, t. V, p. 96. Paradin, Histoire de notre temps, t. I, p. 15. Édition de 1550.
^ Ordonnance de Blois, Isambert, t. XIJ, p. 222 à 226, cité par SitMOiroi, Histoire de France, t. XVI, p. 210.
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table. Le Roi lui-même le suit pas à pas et donne de sa main les ordres les plus sévères. Plus tard, il pourra pardonner, mais il commence par être inflexible. Cette fermeté lui réussit. La noblesse revient à Tobéissance. Elle se rallie, sous le drapeau de son souverain, à la défense des frontières, et bientôt l'état de guerre s'améliore.
Les lansquenets allemands, isolés en Bourgogne et traqués par La Trémouille avec une poignée de soldats, prennent peur et repassent la frontière. Les Espagnols, qui s'étaient emparés de Fontarabie, échouent devant Bayonne. Les Anglais, avancés sur T Oise jusqu'à onze lieues de Paris, apprenant que le Roi s'apprête à leur envoyer toute sa gendarmerie, craignent d'être surpris et se retirent. La France est dégagée.
En Italie, nos armes sont moins heureuses. François, toujours partagé entre l'influence de madame de Chateaubriand et celle de sa mère, a remplacé Lautrec par le beau Bonnivet*, qui, dit-on, console Louise des cruautés du connétable. Bonnivet, infatué, sans talent militaire, est battu partout, et se retire devant Bourbon, qui le poursuit jusqu'au milieu des Alpes. Bayard commandait l'arrièregarde. Un coup d'arquebuse l'atteint aux reins; l'épine dorsale est rompue. Il tombe en s'écriant :
« Jésus, mon Dieu ! je suis mort. »
Couché par les siens au pied d'un arbre, il récite ses prières devant la garde de son épée qui était en forme de croix. Bientôt les ennemis l'atteignent, et Bourbon s'approchant lui dit « qu'il a grand pitié de luy, le voyant en cest estât » .
« — Monsieur, il n'y a point de pitié en moy, — respond
* Voira Versailles, attique nord, n° 3142, un très cui-ieux portrait sur bois au seizième siècle, belle tête forte et régulière. Voir aussi à la Bibl. nationale d'anciens crayons, même type, collection Gower, n° 325.
ilî FIN DE LA VIEILLE FRANCE.
Bayard, — car je meurs en homme de bien ; maïs j'ay pitié de vous, de vous voir servir contre vostre prince, vostre patrie et vostre serment.
tt Peu après, Bayard rendit Fesprit, et il fat baillé un sauf-conduit à son maistre d'iiostel pour porter son corps en Dauphiné dont il estoit natif ^ »
Bayard mort, — 30 avril 1524,— la retraite des Français s'achève sans difficulté. Mais Bourbon les suit, passe les Alpes après eux, traverse le Var le 7 juillet et entre en Provence avec quinze mille hommes, espérant toujours vainement susciter un mouvement dans le Bourbonnais. Les villes non fortifiées tombent sous sa main. Il descend dans le Midi et attaque Marseille. Cette ville lui oppose une résistance héroïque. Les femmes même, la pioche à la main, font du côté de Fattaque une contre-mine nommée la tranchée des dames *. L'ennemi est arrêté. D'autre part, la flotte impériale est battue par Doria (au service de la France), et le prince d'Orange est fait prisonnier. Montmorency et Chabannes s'avancent alors contre Bourbon, qui, ayant perdu la moitié de ses troupes, se retire précipitamment par Nice.
Cette retraite en désordre ranime toutes les espérances de François I*% retenu à Blois par la maladie de sa femme Claude. Impatient de combattre, il la quitte quelques jours avant sa mort, arrive au camp et se résout à une nouvelle tentative sur le Milanais, malgré l'opposition de tous ses vieux généraux ^.
Les circonstances le favorisent.
> Martin du Bellay, t. XVII, p. 342. — Bayard, t. XV, p. 403 à 421. Le» Mémoires de Bayard ne mentionnent pas la scène avec Bourbon qui se trouve dans du Bellay.
■ Gaillard, Histoire de France, t. II, p. 335.
' BelleForest exprime avec beaucoup de force l'opinion de ces capitaines, t. II, p. 1438.
L'Angleterre, défiante^, reste immobile. Les États italiens se déclarent neutres. Les Vénitiens même penchent' pour la France. Le Pape s'oFFre comme médiateur.
Dans le camp impérial, les soldats, fatigués de la dernière campagne, épuisés de maladies, manquant d'argent, désertent. Trois chefs les commandent : Pescaire , de la maison d'Avalos, aux environs de Tolède, Espagnol par sa naissance et Italien par son mariage avec Vittoria Colonna, — dont la passion de Michel-Ange illustrera plus tard le veuvage; — Charles-Quint lui devait la Bicoque *. Lanoy, d'une vieille maison de Flandre, arrivé aux honneurs, disaient les Espagnols, moins « par noblesse de sang et vertu illustre que par finesse secrète et continuelle persévérance » . Prudent et dissimulé, il avait toutes les faveurs de son maître *. Le troisième chef était Bourbon. En ce moment, Pescaire et Lanoy retenaient à grand'peine sous les armes les soldats fuyards, pendant que Bourbon se rendait en Allemagne afin d'y recruter des volontaires attirés par son grand nom.
Le Roi passe les Alpes sans résistance, et arrive devant Pavie avec une armée bien pourvue de munitions et de vivres, encouragée par le succès, pleine d'ardeur.
On pouvait profiter de l'absence de Bourbon pour attaquer vivement les Impériaux, incapables alors de se défendre. On pouvait aussi s'installer solidement dans le pays en laissant l'armée ennemie se dissoudre. François I*' ne fait ni l'un ni l'autre. Il commence par mettre le siège devant Pavie, s'y attarde, s'y fatigue, s'y use. Puis, impatienté de son inaction, il détache 1 0,000 hommes qu'il envoie àla conquête duroyaume deNaples, sous le commandement
^ Brantôme, t. I, p. 6.
^Ibid,, p. 58. — Voir trois lettres de Lanoy à Charles-Quint à rapproche de la bataille de Pavie, Lakz, Correspondance des Kaisers, p. 154»
il* FIN DE LA VIEILLE FRANCE.
du duc d'Albanie ^ En outre, 6,000 de nos Suisses sont rappelés par les Grisons qui craignent de se brouiller avec l'Empereur, et 4,000 Italiens, que le marquis de Saluées amenait au Roi, succombent dans une embuscade. Sur ces entrefaites, Bourbon ramène ses lansquenets. Les chefs impériaux, alors toujours poussés parle manque d'argent, présentent la bataille avec insistance. Nos grands officiers consultés, puisqu'on a tant attendu, conseillent d'attendre encore, la situation stratégique étant très forte. Mais les jeunes s'indignent.
« Un roy de France, — s'écrie Bonnivet, — ne recule pas devant l'ennemi *! » et sur cette belle parole, François T' décide de marcher.
Bien que nos cadres fussent loin d'être au complet, Louise de Savoie partageant avec les chefs le bénéfice des absences, les deux armées étaient cependant à peu près d'égale force : 15 à 20,000 hommes de chaque côté, et nous avions la supériorité de la situation et celle de l'artillerie.
Les Français, pleins de confiance, se disposent donc en bataille. L'armée, adossée aux retranchements qu'elle a tracés autour de la ville, a sa droite appuyée au Tessin, sa gauche aux murs du parc de Mirabello, le front défendu par un rempart et un fossé, et couvert par une formidable artillerie, commandée par le brave et habile Galiot de Genouillac.
Les Impériaux étaient en face à découvert, sur un terrain plat. N'osant attaquer dans cette situation désavantageuse, ils cherchent à gagner le parc de Mirabello, dont ils sont séparés par un espace ouvert sous le coup de notre artillerie. Cette tentative était d'une grande importance.
» Du Bellay, t. I", p. 359.
? Braktômb, Vie de Bonnivet.
Le 25 février, deux heures avant le jour, quelques centaines d'arquebusiers espagnols mêlés à des chevaulégers, passent, à la faveur de la nuit, ayant revêtu des chemises blanches par-dessus leurs armes afin de se reconnaître. Ils atteignent le parc et font brèche au mur. Mais le jour arrive, et Tavant-garde essayant de les rejoindre, les décharges de nos canons y font des trouées épouvantables. Pescaire et Bourbon, qui conduisent le corps de bataille et TarrièTe-garde, ordonnent alors à leurs hommes de s'éparpiller et de courir afin de présenter moins de prise aux boulets.
A cette vue, le Roi, à la tête de ses brillantes compagnies françaises, composées du meilleur de la noblesse, ne comprenant rien aux mouvements de Tennemi, s'écrie, comme an adolescent hors de page :
« — Les voilà qui fuient, chargeons ! »
« — Chargeons! chargeons! » répètent à Tunisson ses compagnons d'armes.
Et, ainsi qu'une troupe déjeunes fous enivrés d'ardeur, au lieu de laisser l'artillerie achever son œuvre de destruction, ils se précipitent devant ses bouches, que Galiot de Genouillac désespéré est obligé de faire taire. Toute la cavalerie d'ordonnance, suivant le Roi, abandonne donc sa forte situation et se précipite avec lui dans la plaine à la poursuite d'un ennemi qui ne fuit pas.
Les chefs impériaux, voyant ce mouvement singulier, rallient aussitôt la cavalerie espagnole, mêlée d'arquebusiers excellents, et la groupent fortement en face. Elle reçoit la charge avec une grande bravoure et un feu qui ne s'arrête pas. Le choc est terrible. Nombre de chevaliers français sont désarçonnés du coup et abattus. La lutte corps à corps commence alors, effrayante, homérique. C'était d'ordinaire le triomphe des Français. Mais l'économie de leur
lie FIN DE LA VIEILLE FRANCE.
armée a été rompue. La cavalerie, en se précipitant dans la plaine d'une façon si imprévue, a laissé derrière elle un vide. L'avant-garde impériale, conduite par Jean d'Avalos, s'y jette, la séparant des autres corps. Nos Suisses déconcertés, ayant vu tuer leur capitaine Jean de Diesback, se débandent et fuient, abandonnant Montmorency et Fleurange qui sont faits prisonniers. L'arrière-garde se conduit plus mal encore. Commandée par le duc d'Alençon, elle se sauve sans combattre. Ce triste sire court de peur jusqu'à Lyon, où madame sa femme lui fait une réception si sanglante de reproches qu'il en meurt de honte en un mois. Nous ne lui donnerons aucune larme.
Notre cavalerie est donc restée seule aux prises, entourée d'ennemis. Comprenant leur folie, les seigneurs français font des prodiges de valeur pour la racheter au moins par la mort. Bonnivet se jette, la visière haute, au plus fort de la mêlée; il est tué sur place. M. de Lorraine, La Trémouille, le maréchal de Foix, Chabannes, le bâtard de Savoie, enfin tous les meilleurs succombent également, et quand huit cents arquebusiers espagnols se jettent sur les flancs de ce corps décimé, ils achèvent la déroute '. Tout le faix du combat retombe alors sur le Roi. Il le soutient d'une manière héroïque. Son cheval est tué sous lui. Blessé, renversé à terre, il se relève encore et continue de se battre. Assailli de tous les côtés et forcé de donner sa foi, il ne le voulait faire, a Tant qu'haleine lui dura, il se défendit, encore qu'il connût ne pouvoir résister à la volonté de Dieu *. » Presque seul au milieu d'un tas de morts, tant Français qu'ennemis, il tue sept hommes de sa main, cinq avant d'être renversé de son cheval, et deux
1 Martin ou Bellay, t. XVII, p. 389 à 396.
^Ibid., p. 394.
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après s'être relevé '. Les Impériaux étaient si acharnés sur lui, à cause de la rançon, qu'ils risquaient de le tuer, tt par dépit les uns des autres » . En cet instant, Pomperan apparaît. Il descend de cheval, se met à pied auprès du Roi, et, Tépée au poing, chasse les soldats jusqu'à l'arrivée du vice-roi de Naples, Lanoy, qui achève de le dégager. Le Roi baille alors sa foi à Lanoy, et il est conduit dans sa tente, autour de laquelle se pressent les officiers espagnols qui tous le veulent voir. Ceux qui l'entourent alors le désarment. Diego d'Avila, tout proche, lui ôte le premier ses gantelets; les autres lui arrachent sa cotte d'armes, sa ceinture, ses éperons; ils les déchirent et les mettent en pièces, voulant emporter chacun quelque dépouille, soit pour la gloriole, soit pour le profit. Le Roi vaincu, se tait, s'efforçant de faire bon visage. Cependant, comme il est accablé, le marquis de Guast le dégage encore et lui promet, sur sa demande, qu'il ne sera pas conduit à Pavie « pour y servir de risée à ceux auxquels il a donné par advant tant de fatigue, de mal et de peur * » . Ses plaies sont pansées : une au visage, sur les sourcils, l'autre au bras, et la troisième à la main droite. Il avait reçu aussi quelques arquebusades dans la cuirasse, mais heureusement une croix d'or à son cou, contenant un morceau de la vraie croix, les avait amorties. Tous ceux qui étaient présents y virent un miracle.
Avant d'aller souper avec les chefs, le Roi voulut faire son oraison. En entrant dans l'église, ce verset des psaumes écrit sur les murs le saisit :
« C'est bien raison. Seigneur, que tu m'aies frappé, afin que je puisse mieux désormais reconnaître et craindre ta justice. »
^ Lettre de Jean de Bourbon au comte de Turenne, Bellay, t. XVII^ p. 509. ^ Braktôme, t. I, p. 263.
Il inclina la tête, très ému ^
La bataille de Pavie n'avait guère duré plus d'une heure. C'est pour la noblesse une des plus sanglantes de notre histoire. Huit à neuf mille seigneurs français étaient restés à terre.
Pour Bourbon, quelle revanche! On dit qu'en apprenant la prise du Roi, il lança son épée en l'air dans un élan d'orgueil et de joie. Mais aussitôt il se contient et, descendant de cheval, il va rendre hommage au souverain prisonnier. A sa vue, il met un genou en terre et lui baise la main. Â table, il lui donne la serviette. Les Français prétendent que le Roi la refusa rudement, mais les Espagnols affirment qu'il la prit fort bien et ne lui montra aucun semblant mauvais de passion ou de haine. Nous croyons ici les Espagnols^.
Le soir même de la bataille, comme le Roi se déshabillait sans aide, un prisonnier français, appartenant au soldat espagnol de garde à sa porte, s'insinue dans la chambre et silencieusement, avec grand respect, commence à lui rendre ses offices.
« — Qui estes-vous, mon gentilhomme? — lui demande le Roi.
« — Je suis. Sire, de votre royaume, gentilhomme du Quercy, homme d'armes de la compagnie de M. de Foix, et m'appelle-t-on Montpezat. Je suis prisonnier du soldat espagnol à votre garde.
« Alors le Roy, appelant le soldat, lui demande combien son prisonnier lui a promis de rançon, lequel le lui dit.
' Documents inédits sur l'histoire de France, Captivité de François /•'*. Voir la liste des princes et seij^neurs tués dans cette bataille. Clément Marot y fut blessé et fait prisonnier, p. 96. Voir aussi une relation de la bataille de Pavie, extraite des Mémoires de Sébastien Moreau, qui y assistait, p. 70.
^ fiRAVTÔME, t. I, p. 264. — Lettres de principie, U I, p. 153.
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« — Mettez-le en liberté, — continue le Roi, — je vous réponds de la rançon et vous donne cent écus davantage ; vous aurez le tout bientôt * - »
Le lendemain de la bataille de Pavie, François V^ fiit transporté dans la forteresse de Pizzighitone, où il devait attendre la volonté de Charles-Quint, sous la garde du capitaine Alarçon qui le suivit plus tard en Espagne. C'est Ik qu'il écrivit à sa mère la lettre dans laquelle se trouve la phrase célèbre qu'on a si longtemps défigurée : « Pour vous avertir, Madame, comment se porte le reste « de mon infortune, de toute chose ne m'est demouré « que rhonneur et la vye sauve. Et pour ce que en nostre tt adversité cette nouvelle vous fera un peu de reconfort, « j'ai prié qu'on me laissast vous écrire ces lettres, ce qu'on « m'a gracieusement accordé *. »
Quelques jours après , le souverain sans fiel consent à recevoir dans sa prison Bourbon, suivi de Pomperan. En le voyant entrer, il lui dit :
« — Êtes-vous bien fier de votre victoire, quand ce sont vos proches qui sont opprimés, vaincus, dissipés?
« — Sire, — répondit Bourbon, — si je n'y avais pas été forcé, combien volontiers je m'en serais abstenu ! »
Alors ils se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre, où ils causèrent une demi-heure à l'écart ^.
Ainsi, aucune humiliation après la défaite n'était épargnée à François V\ Mais, heureusement pour lui à pareille heure, il n'avait pas la force d'âme et la profondeur de sentiments qui, dans les grandes infortunes, acèrent tous
' Le Roi tint parole. Il paya la rançon de Montpezat et le recommanda à sa mère, qui le chargea de plusieurs messages en Espagne. Plus tard ,il le maria richement et le fit maréchal. Braktôme, t. I, p. 266; Correspondance de Marguerite, t. II, p. 29.
* Captivité de François /", p. 129.
^ Arn. Ferroni, 1. VII, p. 157, cité par Sismonoi, t. XVI, p. 240.
les aiguillons de la douleur. Sa nature aimable et ouverte ne pouvait supporter longtemps la tension des sentiments violents. Elle n'arrivait ni aux froides cruautés de Torgueil, ni aux amertumes concentrées de la haine. Ses colères, facilement allumées, passaient vite aussi, et les terribles luttes du champ de bataille le préparaient au retour et à l'attendrissement. Dans son âme chevaleresque, d'ailleurs, le sentiment du compagnonnage des armes, cette amitié juvénile et charmante qui avait quelque grâce de l'amour, pouvait toujours renaître, même en face de la révolte victorieuse d'un prince et d'un sujet. Non seulement il n'eut pour Bourbon et Pomperan ni rigueur ni injures, mais il accepta les services de ce dernier pendant tout le temps de soijL emprisonnement en Italie, et finit même par lui rendre sa faveur. Remonté au trône, il le rétablit dans ses biens.
On put croire un instant, après la bataille de Pavie, que la France désemparée et ouverte serait démembrée. La jalousie et les querelles de ses ennemis la sauvèrent. Il est juste aussi de reconnaître que le sang-froid et la fernaeté de la régente, qui ne s'abandonna pas un instant, furent pour beaucoup dans ce relèvement. Louise de Savoie n'avait pas de vues élevées en politique, mais elle avait plus que son fils le sentiment et la capacité des affaires, et elle possédait l'art de jeter la division parmi ses ennemis et d'en tirer avantage. La conscience ne la gênait pas.
Fixée à Lyon pour être plus au centre du royaume et plus rapprochée de son fils, elle tient fermement entre ses mains les pouvoirs de la régence, que les mécontents poussaient le duc de Vendôme à lui disputer '. A l'intérieur, ses premières mesures sont pour se rapprocher du Parle-
' Par la trahison du connétable et la mort du duc d'Alençon, il était devenu premier prince du sang.
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méat de Paris qui ne l'aime guère. Elle l'informe avec condescendance des mesures qu'elle prescrit pour la défense du royaume ', et elle lui donne satisfaction en faisant briiler deux malheureux luthériens. Elle écrit aux Parlements de province pour les engager à rassurer la population. Puis, à Taide de Vendôme, de Guise, de Lautrec qui sont venus se mettre sans hésitation sous son autorité, elle fait réunir les débris de l'armée pour couvrir la frontière. Au dehors, elle ramène les Vénitiens à la France par des négociations habiles, et elle s'efforce de détacher Henri VIII de l'alliance impériale en excitant sa jalousie contre Charles-Quint. Henri VIII aurait bien aimé à être Roi de France. Mais il comprend qu'en continuant la guerre, Charles-Quint a chance de le devenir avant lui, ce qui diminuera beaucoup son importance en Europe. Il arrête donc ses troupes prêtes à entrer en Picardie, et, quelques mois après, il fait une alliance défensive avec la France*.
La situation de Charles-Quint, d'autre part, n'est pas sans péril. L'Allemagne, sous le protestantisme naissant, commence à s'agiter. Les États Italiens, effrayés de la tyrannie impériale, offrent à Pescaire la couronne de Naples pour le détacher de l'Empereur, et Clément VII prépare un changement de front en adressant un bref de consolation à la duchesse d'Angoulême*. Les trois généraux qui ont remporté la victoire entrent en querelle pour s'en disputer le prix : Pescaire est fort ébranlé par les propositions italiennes; Bourbon ne songe qu'à son futur
* Lettres patentes de Saint-Juste-lez-Lyon, 26 mars 1555, Captivité de François /•% p. 318.
Montmorency et les premiers seigneurs devaient, en l'absence du Roi, garantir ce traité sur leurs biens propres. Lettre de Louise à Montmorency, ibid., p. 318.
3 Ibid
royaume; et tous deux sont jaloux de Lanoy, généralissiiae de Tarmëe impériale et qui a toute la confiance de son maître. L'armée, d'ailleurs, faible déjà, est encore diminuée par la bataille, et l'argent manque pour la renouveler '. La prise même du Roi de France, à elle seule une fortune, ne va-t-elle pas donner un mécompte?
François P', enfermé dans la forteresse de Pizzighitone, jugeant Charles-Quint d'après lui-même, s'attendait chaque jour à le voir venir se jeter dans ses bras et le traiter en frère. Il lui écrit une lettre pleine d'abandon et de confiance :
« S'il vous plaît, — lui dit-il, — avoir ceste honneste « pitié de moyenner la sûreté que mérite la prison d'un « Roy de France, lequel on veut rendre amy et non désesa péré, vous pouvez faire un acquêt, et, au lieu d'un pri- « sonnier, rendre à jamais un roy vostre esclave *. »
Charles-Quint répond d'une façon dilatoire '. Maître en l'art d'affecter, dans le triomphe, l'humilité et l'onction, il n'en use qu'avec plus de rigueur de ses avantages. Rien n'égale son hypocrisie. Attribuant ses succès à Dieu, il défend toute réjouissance à la suite de Pavie ^, et écrit à la régente de la façon la plus tendre, en l'appelant sa mère. Il ne sera nullement dur et sévère, cependant il l'exhorte à « quitter quelque peu de son ancienne grandeur et courage ** » .
1 y oir Négociations diplomatiques de la maison d'Autriche avec la France, Le Glay, une lettre d'Adrien de Croy et quatre lettres de Lanoy qui exposent cette situation bien clairement, t. II, p. 598 à 603.
2 Captivité de François /««", p. 130.
» Ibid., p. 143.
* Ibid., p. 64, 149 et 170. Lettre de Charles-Quint au Roi de Portugal racontant la bataille de Pavie. Instruction de Charles-Quint à ses ambassadeurs. Voir aussi Bellbforest, t. II, p. 1443, et du Bellay, t. XYIII,
Ces conditions modérées qu'on nous promet dans la victoire, c'est le démembrement du royaume, la cession* de la Bourgogne. François les rejette sans hésiter, « préférant honneste prison à honteuse délivrance ' » .
Comment Charles-Quint vaincra-t-il cette résistance du Roi? 11 faut Fisoler, l'amener en Espagne. Mais Tentreprise n'est pas aisée. Bourbon et Pescaire regardent François comme Totage de leur fortune, les troupes comme la garantie de leur paie. En outre, la Méditerranée est commandée par la flotte française. L'habile Lanoy tourne toutes ces difficultés avec une grande adresse. Au crédule François, il persuade qu'il trouvera à Madrid la réception fraternelle qu'il attend vainement en Italie. La Reine Éléonore, éperdue pour lui d'admiration et d'amour^ s'interposera auprès de son frère pour lui obtenir la liberté, et son influence est puissante.
François se laisse tromper par cette absurde fable. Il consent à partir en secret et à l'aide de sa flotte mise au service de l'Empereur. Montmorency, délivré sur parole*, prend en main l'exécution de ce beau projet. Il va chercher à Toulon, pour les conduire à Gènes, dix galères françaises*, et pendant ce temps Lanoy trompe Pescaire et Bourbon en leur annonçant que, pour plus de sûreté, il va faire transporter à Naples le prisonnier royal. On prépare pour le recevoir le Castel-Novo, on tapisse la salle
* Lettre du Roy aux grands du royaume et compaignîes souveraines, Captivité de François Z®"^, p. 159. Réponse du Roy aux articles proposés par l'Empereur, p. 166. Proposition de paix du Roy, p. 170. Premières instructions données par la régente à Mgr de Tournon, archevêque d'Embrun, pour traiter de la délivrance du Roy, p. 170.
' La rançon de Montmorency fut payée par le Roi. Captivité de François /•'. Lettres du Roi à la régente, de la régente au Roi, de MM. de Barre et d'AIIuye, p. 180, 211-215.
* Martin du Bellay, t. XVIII, p. 12 à 14; Lettre de Lanoy a Charles- (Juinf, Lakz, t. I, p. 164.
et les chambres. Le Roi part, s'arrête à Gènes, s'y embarque avec Montmorency sur les galères françaises, et, sans crier gare, ils font voile pour TEspagne *.
François arrive heureusement à Barcelone le 22 juin', puis à Valence' et Jean de Lotera^. Partout, sur cette terre ennemie, il est accueilli avec enthousiasme. L'Espagne, plus généreuse que son souverain, lui fait une ovation; la noblesse Téntoure, Je peuple l'acclame, les malades des écrouelles viennent en foule chercher au contact de sa main une guérison miraculeuse, a Les seigneurs d'Espagne l'accompagnent fort volontiers, — écrit M. d'Asparres à la régente, — et entre autres le duc de Tlnfantado, qui est un des plus grands du pays^. » C'est la fille de ce duc, Briande ou Chimène, qui s'éprit, dit-on, si passionnément de François I**", que dans le désespoir de son amour elle se fit religieuse et fonda un monastère à Guadalaxera, la Pieta*. « Je vous certifie, — écrivent aussi les a ambassadeurs français au Parlement, — que sa personne « porte grand grâce et amour envers tous ceux qui la voient, « désirant sa délivrance et paix ^. » Charles-Quint, d'ailleurs, continue par lettres ses protestations d'amitiépourlecaptif ^, en attendant l'heure prochaine où il le viendra visiter. Il
* Lettre du baron de Saint-Blancard à la régente, Captivité de François P^j p. 181. Accord pour le transport de la flotte, en date du 8 juin 1525, id., p. 212 ; trois lettres à M. de la Barre sur le passage du Roi et deux lettres de la régente, p. 211 à 221. — Braktôme, t. I, p. 69. — Relations diplomatie gués entre l'Autriche et la France, Le Glay, deux lettres de Lanoy à l'Empereur et une lettre de Louise à Marguerite d'Autriche, t. II, p. 604 à 607. . ,
* Captivité de François /•'^, p. 231.
8 Ibid., p. 234.
*Jbid.,p. 294.
® Correspondance de Marguerite, t. II, p. 55.
"^ Ibid, Lettres des ambassadeurs au Parlement de Paris, Captivité, p. 253
^ Ibid. Lettre de Charles-Quint à la régente, ibid,, p. 234.
reçoit à Tolède Montmorency, que le Roi lui envoie avec la plus grande courtoisie ^ . Un sauf-conduit est accordé à madame Marguerite pour venir traiter de la paix, et une trêve de trois mois est conclue pour en faciliter les ne'gociations, trêve d'ailleurs tout à l'avantage de Charles- Quint, car notre flotte reste à son service ^. La Reine Éléonore écrit de sa main à la régente pour lui dire combien elle souhaite la liberté du. prisonnier'. Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, tante de Charles- Quint, lui écrit dans le même sens ^. La régente, heureuse de recevoir de si bonnes nouvelles, hâte le départ de sa fille ^ qui prend la voie de mer, et elle envoie en même temps par terre, pour préparer le terrain et secourir la duchesse pendant les négociations, un autre groupe d'ambassadeurs : Févêque d'Embrun, M. de Tournon, le président de Selves ®. Ceux-ci passent les Pyrénées et sont reçus à Saragosse par les capitaines des gardes de Charles- Quint, qui viennent les y « recueillir » et les accompagner jusqu'à Tolède.
« Madame, — écrit M. de Selves à la régente, quelques «jours après, — moy, président, arrivé en ceste ville samedy «passé, l'Empereur de sa grâce envoya au devant de moy « hors la ville ung évesque et ung comte pour me recevoir « et conduire jusques au logis... et nous fist dire qu'il nous « ouvrait le lundy en suivant et nous donnerait audience
^ Captivité de François P'^j Mémoire du seigneur de Montmorency, p. 238. Charles-Quint à Ferdinand. Lanz, Correspondance des Kaisers, 1. 1, p. 166.
^ Ibid. Instruction de Chabot, trêve sur terre et sur mer, p. 244 et 251. L'Empereur abusa de cette condition au point de mettre la flotte entièrement hors d'usage. Lettre de Saint-Blancard, ibid., p. 325.
' Jbid. Lettres de madame Éléonore, p. 192 et 194.
* Ibid. Lettre de Marguerite, p. 287.
^ Ibid. Lettre de la régente au Roi, p. 243.
^ Ibid. Instruction de la régente aux ambassadeurs, p. 198.
iS6 FIN DE LA VIEI'LLE FRANCE.
• publique ou privée, ainsi que nous les aymerions le « mieux, ce que nous remismes à sa volonté.
« Madame, le dict jour de lundy, TEmpereur nous « envoya querrir le matin, avant qu^aller ouyr la messe, et « nous fist conduire jusques à son palais par le comte et « évesque avecques grosse compaignie de gentilshommes « dans sa maison, toutes ses gardes en ordre au long des « cours etgalleries etsalles deson palais. Etaprès que fumes « entrés avec toute la grosse compaignie et qu^il eust reçu « et vehu vos lettres, demanda comme vous vous portiez et « où vous estiez de présent ; auquel fut répondu que, grâces « à Dieu, vous estiez en bonnes dispositions et croyais que « de ceste heure estiez partie de Lyon pour vous approcher
• de la frontière d'Espagne. Lors, le dit Empereur fit reti- « rer tout le monde hors les principaux ^ »
L'audience, tout officielle, dure une heure et demie. De longs discours très courtois y sont échangés, et à la suite Gharles-Quint envoie les ambassadeurs saluer sa sœur, madame Éléonore, future Reine de France. Madame Éléonore les reçoit de la meilleure grâce du monde, en rappelant les liens de parenté et les vieilles alliances '. Don Hugues de Moncade, qui a succédé à Lanoy dans la viceroyauté de Naples, part alors au-devant du Roi pour le conduire à Madrid ^. On dirait une réception royale, et François T', facile à Fillusion, se livre à tous les rêves. Exiger d'un souverain prisonnier par le sort des armes le démembrement de son royaume, serait un abus de la force contraire à Fhonneur et aux lois de la chevalerie. Charles- Quint n'a pu sérieusement y songer. Il suffira au Roi pour le satisfaire de renoncer au Milanais, de rendre à Bour-
> CapH¥iiêde Ft-^nçoisP*. LeUre des ambassadeurs à la régente, p. 255. « /Airf., p. 260.
« IM.y p. 26^.
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bon ses biens et ses honneurs, et de tenir la Bourgogne comme dot de madame Éléonore. L'Empereur épousera la duchesse d'Alençon, de sorte qu'ils deviendront doublement beaux-frères. M. de Bourbon épousera madame Renée de France ' ; tout s'arrangera en famille, dans l'épanchement et la joie.
Pendant que notre juvénile souverain se livre à ces mirages, Charles-Quint poursuit son but d'une volonté que rien ne saurait vaincre ou seulement détourner. Dans les conférences de Tolède, du 20 au 25 juillet, avec les premiers ambassadeurs de la régente, M. deTournon et M. de Salves, toutes ses prétentions sont reproduites sans aucun <îhangement *. Il faut à Charles-Quint la Bourgogne, et il l'aura à tout prix. Si son prisonnier résiste, il saura le réduire '.
Alors commencent les déceptions. L'hospitalité chevaleresque que le Roi est venue chercher à Madrid "*, c'est une détention plus solitaire et plus dure que celle d'Italie. Trois fois on le change de prison, le resserrant toujours davantage. Celle à laquelle on s'arrête est une tour haute tenant à l'ancien Alcazar. Sa chambre étroite n'a qu'une seule porte, celle de l'entrée; dans un enfoncement, sur la droite, une fenêtre assez grande pour donner du jour. La fenêtre peut s'ouvrir, mais elle est doublée de deux grilles de fer bien fortes et bien fermées, scellées dans la muraille
* Captivité de François /«'. Lettre à la régente, p. 194 et 195.
* Conférence de Tolède, Captivité de François Z*', p. 264.
* Négociations de la maison d' Autriche avec la France. Lettre de l'Empereur à son frère Ferdinand, du 31 juillet. Lettre de Lanoy à l'Empereur, du 5 août.
^ Le Roi, débarqué en Espagne le 22 juin, n*arriva guère à Madrid que les derniers jours de juillet. Lettre de Lanoy à l'Empereur. Il n'a pas de che- Taux pour transporter le train, ils sont tous à l'armée; l'argent manque, il faut se hâter do faire la paix. Lanz, Correspondance des Kaisers, t. I, p. 165.
des quatre cotes. Fort haute d'ailleurs, elle donne sur le MançanarèSy qui coule à cent pieds au bas de la tour, et sur la campagne d'au delà. Dans la chambre, il y a de quoi mettre quelques sièges et tables, des cofires et un lit. Deux bataillons sont au pied de la tour, de garde nuit et jour, sans compter les geôliers ^. L'Empereur renonce à visiter le Roi, il cesse de lui écrire ; tous ses amis lui sont enlevés.
Pauvre Roi ! à trente ans, accoutumé aux expansions de la jeunesse et à l'activité des armes, le voilà enfermé en plein été espagnol, avec ce fleuve sec et cette campagne désolée sous les yeux ! La prison, le silence et la solitude, à ce remueur d'épées, ce chercheur d'aventures toujours en quête d'une terre à conquérir ou d'une femme à aimer! L'imagination, qui était le fond dé son génie, l'avait jusque-là consolé et soutenu. François I*' était poète, poète du sentiment et poète de l'action. Dès l'adolescence, son cœur déborde en épitres, en rondeaux, en chansons adressés à sa mère, à sa sœur et aux dames de la cour. Quand il part pour la guerre , à chaque étape il leur dit les regrets de l'absence, les désirs du retour :
Or, sachez doncq, ô madame et ma mère.
Que de tous m'est l'absence trop amère ; Que diray plus, sinon que congnois bien Qu'en la beaueté des lieux ne gist le bien.
Mais seuUement en compaignie bonne De celle-là où tout plaisir se donne *.
Aussi, il se hâte, il travaille :
> Le Roi avait été d'abord enfermé dans la tour carrée de Las Luzanes, qui faisait partie de l'enceinte des fortifications, pois transféré au palais del Arçon, et enfin dans la tour de l'ancien Alcazar qui était le palais des rob d'Espagne. Cet édifice est détruit. La tradition n*a pas même conservé exactement le souvenir de l'emplacement de la tour de François I*''. Captivité de François /•'', p. 231 .
2 Ibid.y p. 90.
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Que dîray plus : l'amour et le debyoir, Accompaignez d'envie du reveoîr, M'ont faict ouvrer par dili(;ence entière Tant que l'ordre est par toute la frontière ^
Puis il rappelle aux nymphes d'Amboise le tableau gracieux :
Du sien beau Loire arrousant la contrée
Qui tient du mont Géhenne en la mer Armorique '.
Il supplie son amie de penser : « N'estre au monde qu'un seul parfaict amant » , qui s'est éloigné d'elle pour obéir au devoir et à l'honneur, « renonçant ainsi à toute félicité » :
Quand chanteras, ponr toa ennuy passer, Ce triste escript d'ennulyeux partement, Je te supply que tu vieulles penser N'estre au monde qu'un seul parfaict amant.
Pour obeyr à l'honneur et debvoir, Esloigner fault toute félicité '...
Il discute la question de savoir qui de lui ou de son amie souffre le plus de l'absence, et s'il vaut mieux cacher ou montrer son tourment :
Après avoir débattu longuement Qui est plus grant du tien ou.myen tourment, Et si je doys, pour au mien seul pourveoir, Te donner peine, en te faisant sçavoir Combien l'amour, par l'absence offencé, En dur travail convertit la pensée, Soudainement j'ay pensé de me taire...
Mays au contraire, amye, j'ai pensé Ferme vouloir, n'estre recompensé S'il ne congnoist en amour son semblable, Par franc parler en effect véritable ;
* Captivité de François /•% p. 103.
^ Jbid., p. 299.
'i&»rf,,p. 94.
Et que savoir qu'aultruy sa peine porte Est médecine à tel mal prompte et forte ^.
La fortune lui est contraire; il est battu, séparé des siens. Dans la prison de Pizzighettone, il raconte en vers sa désastreuse campagne, les hontes de sa défaite, les tristesses de la captivité :
Las ! que diray, cela ne veulx nyer, Vaincu je fuz et rendu prisonnier, Parmy le camp en tous lieux fut mené, Pour me montrer ça et la pourmcné.
quel re{»ret je soustins à reste heure, Quand je co{»neu8 plus ne faire demeure, Avecques moy la tant doulce espérance De mes amys retourner veoir en France !
Trop fort doubtant que l'amour de ma mère Ne peult souffrir ceste nouvelle amere...
Le seul confort de toute France est mys
Sur sa vertu, la (gardant d'ennemys.
Et qu'en ma seur ne demourast pouvoir
Pour telle dame et a son mal pourveoir,
Et si me feist la pitié lors entendre
De mes enfans, la jeunesse tant tendre ^.
Maintenant, le voilà transporté en Espagne, renfermé dans la tour de TAlcazar. Sa douleur augmente, le désespoir le prend ; il s'exhale en plaintes et en prières jusqu'au jour où il chantera la délivrance * :
Malgré moi vis, et en vivant je meurs ; De jour en jour s'augmentent mes douleurs.
Tant qu'en mourant trop longue ni'est la vie. Le mourir crainct, et le mourir m'est vie :
Ainsi repose en peines et douleurs *!
Sans doute, la langue n'est pas encore faite ; elle balbutie, elle hésite, elle est inégale et dure. La pensée
* Captivité de François /»', p. 96.
» Ibid., p. 532.
* Ibid., p. 446.
obscure se dégage à grand'peine de ses formes inexpérimentées. On trouve partout un mélange de naïveté et de manière, des puérilités, des recherches; mais on y trouve aussi la source vivante de toute poésie, Tàme recueillie en elle-même et cherchant dans le vers la plus haute expression du sentiment. C'est cette concentration et cet élan qui sacrent le poète, non le ciselage laborieux, artificiel et mesquin, ou l'analyse abstraite, la pensée refroidie des temps de scepticisme et de décadence.
Les erreurs et les fautes politiques de François I" ont souvent voilé les côtés charmants et vraiment héroïques de sa nature. Suivons-le pas à pas dans Todieuse prison de Madrid. Alors même que la maladie et le désespoir Font réduit à souhaiter la mort, on ne trouve pas en lui la moindre amertume, et le sentiment du devoir royal demeure dans son entier. Jamais il n'oublie qu'il représente la France :
Cueur résolu d'aulti^e chose n'a cure
Que de l'honneur.
Le corps vaincu, le cueur reste vaincqueur :
Le travail est Testuve de son heur *.
Vainement l'inflexible Charles-Quint continue à lui redemander la Bourgogne, il mourra plutôt que de la céder ; et, en effet, il tombe si malade que l'Empereur tremble de perdre sa proie. Il essaie alors, pour le ranimer, de lui écrire, de lui rendre visite *. Mais vainement, le Roi s'affaisse de plus en plus, et tous ceux qui l'entourent le croient perdu. La présence seule de sa sœur Marguerite devait le rappeler à la vie.
' Captivité de François /«••, p. 445.
' Lettre de Gharles-Quint au Roi, p. 309. Un historien espa{>nol, Jean de Ferratas, raconte cette entrevue en attribuant au Roi une humilité de paroles ^w sa conduite démeut.