‹ François Ier [i.e. premier]: portraits et récits du seizième siècleChapitre 28 sur 40 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

MARGUERITE d'aNGOULÊME.

« Marguerite d'Angoulême avait été conçue, — nous dit Brantôme, — le 11 juillet 1492, à dix heures avant midy et dix-sept minutes, et elle étoit née le 18 avril 1493, à dix heures du soir, au château d' Angouléme ' . »

Nous ignorons où Brantôme a puisé des renseignements si précis. Son témoignage en tout cas est exact au sujet de la naissance. Marguerite avait donc deux ans de plus que François. Elle avait été élevée à ses côtés, au château d'Amboise, par les soins d'une «très exquise et vénérable dame dans laquelle toutes les vertus Tune à Tenvi de l'autre étaient assemblées » . Charles de Sainte-Marthe, en la qualifiant ainsi, ne nous la nomme pas. Mais on suppose que ce fîit madame de Chàtillon ^.

Quand Marguerite eut atteint dix-sept ans (1509), le Roi Louis XII décida de la donner en mariage au duc d'Alençon, ce prince « à la sotte humeur » , sans caractère, sans esprit, sans figure, qui avait été fiancé à Suzanne de Bourbon. Ce mariage, assorti seulement parla naissance, ne donna pas d'enfants.

On a beaucoup parlé de la beauté. de Marguerite. Ses portraits ne nous donnent pas l'impression d'une forme si

^ Brantôme, t. II, p. 185.

* Oraison funèbre de V incomparable Marguerite , Reine de Navarre^ etc., dédiée à Marguerite de France et à Jeanne d'Albret (1550), p. 22. Charles de Sainte-Marthe était maître des requêtes et conseiller de cette Reine.

parfaite. Elle ressemblait fort à son frère, dont les traits prononcés ne pouvaient être plaisants chez une femme, le nez surtout. Ce qui charme le plus en elle, c'est l'expression, un air de bonté profonde, la finesse voilée du regard, la grâce mystérieuse du sourire ^ .

Marguerite, dès sa première enfance, avait montré les dispositions les plus heureuses : de la douceur, de la tendresse, de la docilité et un étonnant amour de l'étude. EUe avait, comme son frère, l'esprit ouvert à tout et, plus que lui, l'application et la persévérance.

Entourée dès ses premières années de « domestiques, précepteurs philosophes qui l'endoctrinaient très sérieusement, à l'âge de quinze ans la sagesse rayonnait déjà sur sa face * » . Marguerite n'avait pas ce tempérament puissant de sa mère et de son frère, qui fait les natures dominatrices. Cest un être complexe, caractérisé plutôt par la variété et le contraste que par l'originalité et la vigueur. Les œuvres qu'elle nous a laissées, poésies et prose, sont faibles. Elle n'a ni les facultés philosophiques qui permettent de voir et de juger les choses dans un ensemble, ni le génie de l'art qui porte à créer. Ses poésies manquent de soufQe et de la grande imagination. L'inspiration en est sincère, mais le plus souvent banale, la forme pleine de manière et de recherche. Ce sont des imitations de l'antiquité : C Histoire des satyres et des nymphes; de la psychologie amoureuse : la Coche^; un traité de religion : le Miroir d'une âme pécheresse; des comédies, bergeries, jeux d'esprit, chansons, rondeaux, sonnets. Ses comédies se réduisent & deux farces où l'on plaide pour et contre le mariage, et à des

1 Voir le portrait de Versailles, attique nord, n<^ 3123, copie du temps, et les divers dessins des collections Rouard, Niel, Gaignières, Gower.

^ Charles de SAinTE-MARTOE, Oraison funèbre, p. 23-27.

^ Le mot coche, qui nous a laissé cocher, était d'abord féminin, comme chez les Espagnols, d*où nous l'avons tiré. — Lettres de Marguerite, p. 116.

façons de mystères dont les principaux, personnages sont Dieu, le Diable, des anges, des tyrans, des docteurs, des capitaines, des bergers, le tout mêlé de chœurs d'anges, de chants de bouffons, etc., sujets pris dans les livres saints ou dans les légendes populaires ^. Ses contes, dont on a bien à tort accusé la licence, ne font que reproduire des anfecdotes de cour dans le langage un peu cru du temps. La plupart des personnages sont connus, et ils Tétaient tous des contemporains. De la grâce, en tout cela, mêlée à la gaucherie, de la naïveté dans la recherche, de la tendresse, de l'élévation; mais ni pensées profondes, ni trait saillant, ni invention propre.

Un goût qui paraît singulier chez Marguerite, c'est le goût de la théologie.

La théologie, au seizième siècle, considérée comme la science des sciences, se compose d'une série de conceptions rationnelles, enchaînée par une série de procédés logiques, illusoires peut-être en tant qu'elles prétendent correspondre à des réalités, mais qui n'en n'exigent pas moins, pour être comprises, une très grande puissance d'abstraction. Cette puissance manque entièrement à Marguerite. Aussi n'at-on pas idée des images grotesques et du jargon incompréhensible qu'elle met sous ce mot. Il faut dire que son directeur spirituel, l'évêquede Meaux, Briconnet, lui trace la voie et la dépasse encore dans le pathos et l'absurde. Leur correspondance nous en donne de curieux échantillons. Que direz-vous, par exemple, de cette manière de définir lemystèrederincarnationtG'estl'évêquequi parle*: « Un seul a régné venu de zizanie sursemée, moulu au « moulin d'ennuy, pestri d'eau froide en la huche d'infi- « dèle et inobediente présomption, cuit au four de propre

* La Marguerite des Marguerites, édition de 1550.

* Voir la très intéressante édition pleine de notes de Leroux de Linct.

«amour, dont 1q manger a été une figue empoysonnant les « architectes et leur postérité jusqu'à ce que la farine sans « levain a esté mise au pot de nature humaine, etc. » Et Marguerite : « La pauvre errante ne peult entendre le bien qui « est au désert, par faulte de connoistre qu'elle est déserte. « Vous priant qu'en ce désert par affection ne couriez si «fort que Ton ne vous puisse «suivre — Afin que Tabysme « par l'abysme invoqué puisse abysmer la pauvre errante. » Et elle signe : « votre gelée, altérée et affamée fille» , ou « la pis que morte », ou « la vivante morte ! Marguerite ' » . Il n'y a pas, dans tout cela, trace de théologie, et quand Tévéque, finissant par perdre la respiration et la tète, s'écrie naïvement : « Madame, qu'est-ce que je dys? » ou : «Ne sais ce que je dys » , on pense qu'il a prononcé le vrai mot de la situation. Nous applaudissons donc de toutes nos forces à Rabelais, disant à la Reine dans une dédicace :

Esprit abstrait, ravy et cstatic,

Qui fréquentant les cieux, ton orifpne,

As délaissé ton hoste et domestic...,

Youdrois-tu point faire quelque sortie De ton manoir divin perpétuel, Et ça bas voir une tierce partie Des faits joyeux du bon Pantagruel '?

Est-ce l'insupportable prétention qui porte Marguerite à se fourvoyer dans une telle route? Nullement. Marguerite est la personne du monde la plus modeste. Mais elle joint à une extraordinaire curiosité d'esprit l'absence de toute critique. Ses maîtres, Robert Hurault et Pierre Paradis, qui lui enseignent l'histoire et la théologie, sont en admiration devant son savoir^. Elle lit Érasme dans

* Lettres inédites de la Heine de Navarre, p. 126-132.

' Ce dizain, qui se trouve en tête du troisième livre de son roman, porte pour suscription : A l'esprit de la Reine de Navarre, Il en existe deux éditions de 1546. Rabelais, édition de L. Jacob.

* Collection Niel, Marguerite. Gaillard, t. VI, p. 308.

roriginal, elle entend Sophocle, a S'il y avoit au bout du « royaulme, — lui écrit Guillaume Briçonnet, — ung doc- « teur qui par ung seul verbe abrégé peust enseigner toute la ti grammaire, par ung autre la rhétorique, par ung autre la « philosophie, et aussy les sept arts libéraux, vous y coure- M riez comme au feu. » Oui, elle y courrait, et de la meilleure foi du monde. Mais elle y porterait plus de prompte et brillante mémoire que de large intelligence et de solide raison ; elle y porterait surtout une imagination naturellement artificielle qui, se mêlant à tout, Tincline à Tétrange, au subtil, au cherché, même dans les sujets les plus graves. Ce qui sauve Marguerite de la prétention, c'est l'inconscience. Elle touche aux questions qui la dépassent à la manière des enfants qui ne savent pas que le feu brûle, et elle écrit au courant de la plume, sans songer un instant que la postérité la lira.

« Elle composa ses nouvelles, — nous dit Brantôme, — la plupart dans sa lytiere, en allant par pays ; car elle avoit de plus grandes occupations estant retirée. Je l'ay ouy ainsi conter à ma grand'mère, qui alloit toujours avec elle dans sa lytiere comme dame d'honneur et luy tenoit l'escritoire * . »

La correspondance de Marguerite nous la montre seule dans son entier, et sa personne est infiniment plus intéressante que ses œuvres, parce que chez elle le cœur et le caractère sont très supérieurs à l'esprit. Sa sensibilité est exquise, sa bonté profonde ; elle a toutes les tendresses et tous les courages. Les vertus de famille et celles de l'amitié lui sont coutumières, elle nous en donne d'incessants témoignages ^. Rien n'^est touchant comme ses soins

' Brantôme, t. II, p. 226.

2 Lettres à ses neveux et nièces, l'« partie, 73, 82, 83, 84. — Et ses amis, surtout s'ils tombent dans le malheur, comme les Rohan, quels efforts pour les relever! quelle sollicitude! 2« partie, lettres 92, 116-119, 133, 147.

FRANÇOIS 1". 13r

pour une mère qui semble pourtant Tavoir bien négligée ^ Sa tendre préoccupation est continuelle. Marguerite redoute pour Louise afFaiblie les émotions, les secousses '. Elle cherche ce qui peut la soulager ou lui plaire : « Ma- « dame, — écrit-elle, — m'a laissée icy avecque partie de « ses meubles, son perroquet et ses folles, que j'ayme pour « ce que cela lui donne du playsir '. »

Louise de Savoie eut cette heure, qui n'est pas toujours dévolue aux mères les plus nobles et les plus pures, d'être adorée de ses enfants. « Notre trinité » , disait-elle souvent. Marguerite y jouait le rôle de l'abnégation ; François en était le centre. Toutes les ambitions de sa mère se reportaient sur lui, et toutes les tendresses de sa sœur. L'amour de Marguerite pour son frère est un mélange de la sollicitude maternelle propre à la sœur aînée et du culte qu'inspire un être supérieur, dont la destinée est exceptionnelle. Dès ses plus jeunes ans, François, avec sa force, sa beauté, son courage, ses facultés à part et son titre de futur Roi, apparut à Marguerite, dont l'imagination est toujours mêlée au sentiment, sous l'aspect d'un héros. Pour bien comprendre la nature de cet amour fraternel qui domina toute son existence, il faut se rappeler à quel point l'idée féodale hiérarchisait alors les sentiments dans le cœur et dans la vie , à quel point la religion les exaltait. Sous cette double influence, ils prennent souvent

^ Dans ses Mémoires, Louise, tout absorbée dans son fils, qui concentre ses ambitions, prononce à peine le nom de sa fille. Jamais, en aucune circonstance, on ne la voit préoccupée de son bonheur.

' Ses lettres sont imprégnées de ce sentiment; on le retrouve à chaque page : première partie de la Correspondance, lettres 39, 41, 42, 44, 46, 57, 95, 96, 99; et dans la seconde partie, lettres 5, 9, 10, 12, 18, 21, 26, 29, 31, 32, 33, 40, 41, 49, 65, 67, 68, 69, 70.

Correspondance, l*"* partie, p. 232. Les reines et les princesses avaient aes folles en titre, comme les rois et les princes avaient des fous. Brantôme parie d une folle de la reine de Navarre. Dames galantes, 4« discours.

une forme de soumission passionnée, de respect, d'adoration que notre siècle individualiste, comme on dit, positif et égalitaire, a peine à comprendre. Les nombreuses lettres de Marguerite à son frère * nous la montrent littéralement agenouillée, dans l'attitude de la plus humble et ardente tendresse :

« Je m'en iray devers vous comme à celuy en qui l'amour « et obéissance de père, frère et mari est toujours demou- « rée entière; n'aymant soit mari ou enfant, sinon d'aultant « qu'ils sont de mon esprit et vouloir pour mourir à vostre « service*. » François répond à Marguerite avec la froideur et la pointe d'égoïsme des êtres accoutumés à l'adoration. Sans doute, il est bon frère. Il tient à elle, il a besoin de sa tendresse, de sa présence, de son aide; il y recourt sans cesse. Toujours il l'appelait ma mignonne, nous dit Brantôme, il l'appelait aussi la Marguerite des Marguerites, et l'abandon de confiance, la douce certitude qu'il trouve auprès d'elle, lui est un bien précieux. Mais, entre les deux sentiments, il y a un abîme, bien caractérisé par Marguerite elle-même : « Qu'il vous playse, — dit-elle, — que je « vous soys quelque petit de ce que infiniment vous m'êtes « et serez sans cesse en la pensée*. » Le contraste est profond, douloureux. Marguerite l'accepte; toutefois elle en souffre, comme nous souffrons de tous les sentiments extrêmes et sans contrôle qui, n'étant partagés qu'à demi, fatiguent plus qu'ils ne charment ceux qui en sont l'objet. Elle en souffre jusqu'à la désolation, jusqu'au trouble de conscience, et c'est de là que vient ce fond de tristesse qui se trahit à toute heure sous sa naturelle gaieté. Tris-

* Ces lettres, au nombre de 135, forment la seconde partie de la Corres pondance.

- Correspondance, 2" partie, lettre 144, p. 260. '^ Ibid,, 2« partie, !'« lettre.

tesse navrante, mais qui, au lieu de créer ramertume et la colère comme chez les égoïstes et les orgueilleux, se transforme en reproches contre elle-même, en humilité et en amour de Dieu. Marguerite est profondément religieuse. Non point huguenote, comme on a dit. Malgré sa participation à quelques cérémonies luthériennes, elle n'a jamais rompu avec son église, l'église de son frère; seulement, comme beaucoup de femmes, elle n'en prend que ce qui lui convient. Sa foi, très vivante, est personnelle et mystique, dégagée du dogme et indifférente à l'autorité ; c'est une intime communion avec l'idéal divin qui élève sa vie, la grandit, la colore d'une spiritualité particulière.

Nous retrouvons sans cesse l'expression de ces sentiments sous sa plume, dans ses lettres, ses contes, ses berf geries mêmes et ses farces ; surtout dans ses poésies :

Saillez dehors, mon ame, je vous prye, Du triste corps tout plein de fascherie Où vous estes en obscure prison, Pour parvenir à la belle maison Avecq les sainclz et leur confrairie.

Et à sa nièce Charlotte, qui vient de mourir :

Respondez-moy, o doulce ame vivante!

Qui, par la mort qui les folz épouvante, Avez esté d*un petit corps délivre.

Dictes comment en la cour triumphantc De vostre roy et père este contente,

Respondez-moy !

Las! mon enfant, parlez à vostre tante, Que tant laissez après vous lan{][uissante, En désirant que peine et mort me livre :

Vie m*est mort, par désir de vous suyvre; Pour soulaiger ma douleur véhémente Respondez-moy * !

' Captivité, p. 111 à 113.

Et Marguerite rapporte de ces élans non point Taffaissement et le dégoût, mais un sentiment plus noble de la vie et un vouloir du bien plus résolu. Le trait de grandeur de cette nature est dans Tétendue et la vaillance de son sentiment d'humanité. Marguerite a un pouvoir de sympathie qui, au delà de toutes les limites de classe, de famille ou d'amitié, va chercher ceux qui souffrent, et surtout ceux qui sont écrasés. La persécution, sous ses nombreuses formes, lui est en horreur. Tous les opprimés lui appartiennent. Dans un siècle de despotisme et d'intolérance, elle devine la justice; elle sent que le respect de la conscience et de l'esprit est la base de toute grandeur morale. Marguerite n'est ni un philosophe, ni un politique ; elle n'a pas la compréhension des idées générales et profondes, mais elle en a l'amour et elle les protège de sa frêle main, sans qu'aucun retour égoïste, aucune lassitude, aucune peur ne la décourage. Toute sa vie, nous la verrons défendre le huguenot, le philosophe, le savant, comme les chevaliers du Moyen Age défendaient l'orphelin et la veuve. L'héroïsme de sa race se retrouve en cette lutte tout entier.

Marguerite, après son mariage, avait fixé sa demeure au château d'Alençon. Là, pendant que son mari" guerroie de côté et d'autres, elle continue doucement ses études favorites, entourée des amis et serviteurs lettrés qui, dès cette époque, s'attachent à elle. L'avènement au trône de son frère met un nouveau mouvement dans sa vie. Elle se partage entre le château de son mari et la cour du Roi. Elle est des voyages, des réceptions, des fêtes; elle entre aussi dans les affaires, suit la guerre pas à pas, au nord, au midi, dans toutes ses péripéties ^

A la suite de la trahison du connétable, François V'

' Lettres à Guillaume et Anne de Montmorency. Correspondance, !'• partie, p. 148 à 176.

s'apprête à poursuivre les Impériaux en Italie. Marguerite vient rejoindre sa mère à Lyon. Toutes deux s'établissent au couvent des Gélestins ', afin d'être plus à portée de recevoir des nouvelles. C'est là que leur arrive l'annonce des désastres de Pavie. « Il ne faut pas demander en quelle pitié, pleurs et lamentations furent les deux femmes, ôquantes regrets, ô quantes pitoyables exclamations *! »

Les premières lettres du Roi, pourtant, les rassurent :

«Depuis que ce porteur est arrivé, — écrit Marguerite à « son frère, — Madame a senti un si grand redoublement « de force que, le jour et le soir, il n'y a minute perdue pour « vos affaires, en sorte que de vostre royaulme et enfants, « ne devez avoir souci *. » — Et quelques jours après : « Madame a tous les jours des nouvelles de messieurs et « dames vos enfants, qui se portent bien tant en beauté « qu'en vertu. Sur tous M. d'Angoulême est aimable *. »

M. d'Alençon tombe malade dans les circonstances que l'on sait. Marguerite, qui a pu s'indigner de son manque de courage, retrouve pour le soigner toute sa tendresse. « Vostre pauvre sœur, — dit-elle encore à son frère, — vous « écrit cette lettre au pied du lit de M. d'Alençon. Il m'a tt priée de vous présenter ses très humbles recommanda- « lions, et que s'il vous avoit vu avant de mourir, il en iroit « plus content en paradis . . . Tout est en la main de Dieu . . . ^ . »

Le duc meurt. Marguerite est écrasée ; mais son frère la console. Elle se ranime aussitôt. «Avant reçu deux lettres « de vous, — lui dit-elle, — je suis remise et revenue en « Testât que vous me commandez, car votre parole a tel

* Deuxième partie de la Correspondance y lettre 5, p. 32.

^ Captivité de François /*"*, p. 81. Extrait du Mémoire de Moreau de Villefranclie, référendaire {çénéral du duché de Milan. ^ Deuxième partie de la Correspondance, lettre 2, p. 27.

* Ibid,, lettre 2, p. 27.

'" Ibid., 11 avril 1525, lettre 3, p. 30.

x< pouvoir sur mon dééir obstiné, qu'elle convertit le regret « du passé en désir extrême de l'avenir. Je ne puis rece- « voir consolation qui me puysse toucher jusqu'au parfond « du cœur que l'espoir de votre délivrance, qui soutient « la vie de la mère et de la fille. Depuis les deux premiers « jours où la contrainte me faisait oublyer toute raison, « jamais ne m'a-t-on vu larme à l'œil, ny visage triste ^ »

Marguerite, tout en assistant la régente sa mère à conduire le royaume, à contenter les princes et les grands, à gaigner la noblesse, « car elle étoit fort accostable ^ » , j continue à écrire à son frère; elle écrit aussi à Montmo- | rency, libéré sur parole et qui, plus heureux qu'elle, peut travailler à la délivrance du Roi.

« Bien est vrai, — lui dit-elle, — que toute ma vye « j'auray envye que je ne puis faire pour luy office pareil M au vostre, car où la volonté passe toute celle que (vous) « pourriez avoir, la fortune me tient tort que, pour estre « femme, me rend le moyen difficile ^. »

Les négociations-s'engagent. Nous les avons vues longues, compliquées, difficiles. Le Roi, transporté en Espagne, déçu dans son espoir d'être promptement délivré, s'attriste, tombe malade et écrit à sa mère pour lui demander de le venir voir. Mais outre que l'âge et la maladie s'opposent à un tel voyage, elle ne saurait sans les plus grands risques quitter alors le royaume. La régente envoie donc au Roi Marguerite. « Je ne vous diroy point, — lui écrit celle-ci, — c( cotnbien cette obéissance m'est agréable; car vous le « savez assez ^. » Mais elle s'inquiète. Réussira-t-elle dans .cette délicate et précieuse mission ? Elle supplie Dieu de

1 Lettres 4 et 5, p. 30, 2® partie.

2 Brantôme, t. II, p. 185, 2® partie.

* Correspondance, i^ partie, p. 177.

* Ibid., 2« partie, p. 34.

FRANÇOIS r^ 143

lui venir en aide, car, dit-elle, « nonobstant la sûreté que «j'ay de mon cœur et affection, si ne puis-je perdre la « crainte de mon insuffisance ^ » .

On obtient un sauf-conduit. La voilà en route, non par la voie de terre, trop longue, trop périlleuse, mais par la voie de mer *. Sa mère, pleine de soucis et d'anxiété, l'accompagne dans ses premières étapes . « Madame «prend la peine de me mener cinq ou six jours sur le « Rhône. Et s'il luy estoit possible de laisser aller son « corps à sa voulonté , la mer Tauroit bientôt portée où « je vais * . »

A Pont-Saint-Esprit, on se sépare, et avec quels déchire-' ments ! Marguerite descend à Aigues-Mortes, qui était alors notre premier port sur la Méditerranée, accompagnée des hommes qui doivent la seconder dans sa tache épineuse et d'une nombreuse suite de femmes. Elle crovait immédiatement s'embarquer, mais les vents se déchaînent avec une telle violence que' la flotte ne peut quitter le port. Plusieurs semaines se passent en une cruelle attente *. Enfin, saisissant une éclaircie, elle se met en mer le 27 août. Cinq galères composent la flotte ^.

La traversée, bien qu'un peu agitée, n'est pourtant point mauvaise . On débarque a Palamos. Marguerite écrit à son frère son arrivée heureuse. Le Vice-Roi, les seigneurs, les dames, lui font un merveilleux accueil ®. Et quelle joie pour elle de travailler à sa délivrance ! Montmorency sera

* Correspondance, 2* partie, p. 36. *Ibid.y l^* partie, p. 182.

' Ibid., 2« partie, lettre 10, p. 38.

* Captivité de François /«••, p. 308.

' Relation en idiome provençal du passage de madame Marguerite. Fragment du Journal d'un bourgeois de Marseille, Captivité de François i®'", p. 310.

® Correspondance, 2* partie, lettre 12; Captivité de François /*% p. 308 €t 323.

jaloux, mais peu lui importe ' : « Rien ne me coûtera, —

« dit-elle, — pourvousfère service, jusquesà mettre auvent

« la cendre de mes os. Rien ne me sera estrange, ny diffi-

(i cile, ni humble, mais consolation, repos et honneur ^. »

De Rarcelone à Madrid, Marguerite voyage en litière,

lentement, une partie de sa suite à cheval. Toujours la

plume à la main, elle exprime ses sentiments en vers :

Le désir du h\en que j'attends Me donne de travail matière:

Une heure me dure cent ans, Et me semble rpe ma lytière Ne bou{][e ou retourne en arrière, Tant j'ay de m'advanoer désir.

O, qu'elle est longue, la carrière Où {{ist h la fin mon plaisir!

Je regarde de tous costez Pour voir s'il n'arrive personne, Priant sans cesse, n'en donbtez.

Dieu que santé à mon Roy donne.

Quand nul ne voy, l'œil j'abandonne A plorcr; puis, sur le papier, Un peu de ma douleur j'ordonne.

Voilà mon doloureux mestier.

Oh ! qu'il sera le bienvenu,

Celuy qui, frappant à ma porte,

Dira : Le Roy est revenu

En sa santé très bonne et forte.

Alors sa sœur, plus mal que morte.

Courra baiser le messager

Qui telles nouvelles apporte

Que son frère est hors de danger ^.

La bonne nouvelle ne vint pas. Marguerite arrive à

Madrid pour y trouver le Roi mourant. « Ilëtoit sans espé-

« rance au jugement de ses médecins et de ceux de TEm-

a pereur » , nous dit le président de Selves, avec tous les

signes de la mort, « demourant sans parler, ne veoir, ne

> Captivité de François J*»", p. 324.

• Correspondance, 2® partie, lettre 13, p. 42.

* Lettres inédites de la reine de Navarre, p. 19.

« ouyr, ne connaître personne * » . Aussitôt, Marguerite réunit tout ce qu'il y avait de Français à Madrid : compagnons de la captivité du Roi, prélats, grands seigneurs, hommes d'armes , domestiques, suivants. Elle fait dresser un autel dans la chambre de prison, et tous indistinctement s y agenouillent. L'archevêque d'Embrun dit la messe, les assistants reçoivent la communion, et, aussitôt après, le prélat s'avance vers le lit du malade, qui semblait en une sorte de léthargie, et le supplie de regarder l'hostie.

« Je l'ay veu, — écrit encore le président de Selves, — a au moment de l'élévation, quand l'archevêque l'exhorta, « le dist seigneur, sans veoir et sans ouyr, tourna la tête, « esleva les mains et incontinent dit : — « C'est mon Dieu « qui me guérira l'âme et le corps ; je vous prye que je le tt reçoive. »

a Comme on craignait qu'il ne pût avaler l'hostie, il K répondit : « — Que sy ferait. » — Lors, madame la « duchesse la fit partager, et chacun d^eux en prit la moitié « avec une si grande componction et dévotion qu'il n'y « avoit cœur qui ne fondit en larmes. De ceste heure-là, il « est toujours allé en amendant '. » Miracle de l'amour fraternel, dont Marguerite rend grâces à Dieu.

Maintenant que son frère est revenu à la vie, Marguerite va travailler à sa délivrance. Les pourparlers s'apprêtent. L'Empereur l'attend à Tolède; elle part, pleine d'espérance. A une lieue de la ville, elle rencontre Charles-Quint qui vient au-devant d'elle, suivi de l'archevêque de Tolède et de plusieurs seigneurs. Il la reçoit avec la plus grande courtoisie et la conduit à l'hôtel de Don Diègue de Mendoza, comte de Mélito, où on lui a

* Captivité de François /•*". Lettre 3u président de Selves au Parlement <ie Paris, relatant In maladie et guérison du Roi, p. 331.

* Ibid.

préparé un logement *. « Là, — - écrit Marguerite à son « frère, — il a voulu que luy et moy soyons seuls en une « chambre, une de mes famés pour tenir la porte, et il m'a « tenu fort bons et honnêtes propos, tant de Taize qu'il a « de votre santé que de l'espérance de vostre amitié. Geste « après-dîner, je m'en iray devers luy par le conseil du Vis- « Roy, et nous commencerons à vous délivrer. Ce soir, je « vous manderay ce qui sera faict. Je vous suplie, Monseiic gneur , de garder devant Âlarçon ' contenance faible « et ennuyée, car votre débilité me fortifiera et avancera « l'heure de la dépêche où je vous annonceray la déli-

ce vrance'*. »

La crainte, hélas! va bientôt succéder à l'espoir. On le sent dans les lettres qui suivent :

« Monseigneur, — dit-elle, — plus tost ne vous ay-je « voulu escrire, attendant quelque commencement en vostre « affaire. Pour hier que je fus devers l'Empereur, je le a trouvay bien froid. Il me retira à part dans sa chambre « avecques une famé, mais ses propos ne furent que cérétt monie, car il me remit à parler à son conseil et que ti aujourd'huy il me répondrait. Ensuite, il me mena veoir a la Reyne sa sœur, où je demeuray jusque bien tart, et elle a m'a tenu fort bons propos. Elle s'en va demain à son « voyage, et j'iray prendre congé d'elle. Je crois qu'elle le <( faict plus par obéissance que par volonté, mais ils la « tiennent fort subjecte. Parlant à elle, le Vis-Roy^ m'est a venu quérir et suis allée au logis de l'Empereur^. »

Les protestations d'amitié et de bon vouloir persistent

* Ferréas, t. IX, p. 49. Cité par Geniei dans les Lettres de Marguerite, p. 188.

' Gouverneur de la prison.

^ Lettre de Marguerite au Roi, Captivité' de François P', p. 342.

* Le vice-roi de Naples, Charles de Lanoy.

^ Lettres inédites de la Reine de Navarre, Au Roi, p. 188.

du côté de Charles-Quint, mais on sait ce qu'elles valent. Dès qu'on aborde les affaires, sa volonté se manifeste de la manière la plus impérieuse et ne souffre pas de contradiction. Babou écrit au maréchal de Montmorency pour lui raconter les orages de la discussion. Les Espagnols ont tenu les propos les plus hautains et même des menaces. n II leur a été respondu doulcement, en toute humilité, si K bien qu'ils n'ont rien emporté et ont été en payne de «rabiller ce qu'ils avoient aisgri. Toutefois, la compagnie « s'est despartie sans rien faire. Madame s'en irad'icy deux «heures chez la Reyne de Portugal et n'oubliera de se « lamenter. Je vous écriray ce qui en succédera ' . »

Les lettres qui suivent, de Marguerite à Montmorency, trahissent une alternative de crainte, d'espérance et de découragement.

<c Le meilleur commencement que je voy à l'affaire, « c'est des bonnes paroles que m'a dites l'Empereur, m'as- « seurant toujours qu'il fera chose dont je m'esmerveilleray « et qui sera pour me mettre en repos. . . » *

Et dans la suivante :

Ci Ils sont si estonnés qu'ils ne savent qu^dire, et je « treuve leur estrangeté si piteuse qu'ils me donnent bonne « espérance... J'espère ce soir despécher vers le Roy pour « l'avertir de la conclusion et attendre son bon plaisir, ft vous asseurant que si j'avais affaire à gens de bien qui « entendissent l'honneur, je ne m'en souscierais ; mais c'est «le contraire. Chascun me dict qu'il ayme le Roy; l'expéu rience en est petite. Le principal est de sa santé; puisque a Dieu la lui donne bonne, je vous priye, ne craignez rien « d'ung petit temporiser. J'espère qu'en ces dissimulations, «ils se raviseront... Quoy qu'il en soit, leurs menaces et

* Lettre de Marguerite au Roî. Captivité de François i**", p. 358.

ft paroles sont si faibles quil en faut plus espérer que « craindre. . . Vous lire^ ma lettre au Roy * . »

Les jours passent, les conférences continuent, mai? on n'avance pas. Ils ont beau faire « piteuse mine» et donner de mauvaises raisons, ils tiennent le Roi prisonnier. Voilà l'argument sans réplique. Vainement Mar{}uerite s'indigne et passe ses jours à attendre en quelque « religion » (couvent), vainement tient-elle rigueur à Charles- Quint en cessant ses visites, les choses restent en Tétat.

« Le Vis-Rov, — écrit-elle à son frère, — m'a mandé « que j'allasse devers l'Empereur; mais je luy ay faict dire « par M. de Senlys que je n'avois encore bougé de mon «logis sans estre mandée, et que, quand il plairoit à « l'Empereur m'envoyer quérir, l'on me trouveroît en une « religion où j'ay demouré depuis une heure jusqu'à cinq « sans avoir nulle response.

« Voicy trois jours que je n'ay guère esté hors des mo- « nastères... Mon estât ne requiert point de faire la cour « ni pratiquer les serviteurs du inestre qui vous a promis « qu'avcque luy seul je parlerois de mes affaires. Je voirés « ce soir ce qu'ils feront, et demain ayant entendu votre « commandement, je le suivray le mieux que je pourray... « Il me semble, en leur tenant encore un peu la main haute, « qu'on les contraindra à parler un autre langage... Nous « vous délivrerons par la bonté de Dieu. Mes je vous sup- « plye, puisqu'ils y vont s'y infamement, ne vous ennuyer « de ce que peut durer (la négociation) pour la faire venir « au point où désire parvenir

« Vostre Marguerite ^ . »

* Lettres inédites de la Reitih de Navarre, Deux lettres à M. de Mont* morencv, p. 190 et 191.

- Captivité de François /*'", p. 358.

a Considérant la longueur où Ton me remet, et la «fasson que Ton me tient, suis délibérée, ceste après « dînée, m'en aller devers l'Empereur savoir de luy une « conclusion, et incontinent vous en advertir. Hier soir, le « Vis-Roy vint me veoir, fort ennuyé de ne pouvoir fere le « service qu'il désire. Je lui tins des propos de douleur et de « pitié, en me courroussant tant de la lettre de la Reyne que « de n'avoir deux jours veu l'Empereur, jusques à luy dire K qu'il y avoit en eux peu d'honneur et beaulcoup de mau- « vais vouloir... Que je luy priois qu'il ne me tienne plus « ceste dissimulacion, mes franchement me dise sa résolu- « tion. Je verray ce qu'ils auront faict ce matin; selon leur « conclusion, je parleray, et ce soir vous écriray ce qu'il K m'en semble, vous asseurant, Monseigneur, qu'en com- « pagnye si déraisonnable, trouve l'office de solliciteur plus « pénible que de médecin à vous veiller ' .

« Monseigneur, je vous supplie que leur étrangeté et dis- « simulacion n'ait pas le pouvoir de vous donner ennuy, «car quand je suis venue demander conjé, j'ay trouvé « l'Empereur si gracieux que je crois qu'il craint fort que «je m'en aylle ; et si vous plaist que vous teniez bon, je le « vois venir où vous désirez. Ils voudraient bien me tenir « icy pour favoriser leurs affaires *. »

A toutes ces fluctuations, où l'on sent plus l'âme passionnée et tendre de la femme qui aime que l'esprit politique du négociateur, Charles-Quint, sous les formes d'une politesse affectée, oppose une décision inébranlable. Le dernier jour, comme le premier, il reproduit sa prétention sur la Bourgogne, et le Roi la rejette aussi sans hésiter.

Voilà donc le dernier mot du voyage de Marguerite.

* Captivité, p. 354.

« Ibid., p 402.

Après tant de travaux, d'efforts, d'angoisses, tout échoue entre ses mains ; elle va s'en retourner seule en France, laissant son frère derrière elle. Si au moins on lui permettait, renonçant à tout rôle politique, de rester auprès de lui pour le consoler! Elle est prête à renvoyer sa suite, ne gardant que trois femmes avec elle. Cette demande, adressée à l'Empereur, est rejetée durement. Charles-Quint veut réduire le Roi ^ Que Marguerite'fasse donc ses préparatifs, et sans retard. On s'en tiendra aux limites du sauf-conduit. Loin de faciliter son voyage, on lui refuse le passage par le plus court chemin, la Navarre espagnole; elle sera contrainte, au mois de décembre, avec ses dames et son train, « par froidure, neiges et gelées, traverser les royaumes de « Castille et d'Arragon et le comté de Barcelone » . C'est sans doute à cette époque qu'il faut placer une ' tentative d'évasion dont Perrenot de Granvelle rend compte à Marguerite d'Autriche de la manière suivante :

« Un secrétaire de France mal content est venu devers « l'Empereur et a déclaré une entreprise faite pour sauver le u Roy de France. Et a-t-on, selon l'advertissement, trouvé « des chevaux assis de lieu à aultre ; et est prisonnier un « capitaine italien qui estoit de l'entreprise. Mais la chose « est encore secrète *. » Suivant Perrenot, on aurait entrepris de délivrer le Roi en le substituant à un nègre qui avait accès dans sa chambre. Ce projet fut révélé à l'Empereur par un valet de chambre de François V\ qui avait à se venger d'un soufflet reçu de M. de la Rochepot *. La duchesse d'Alençon ne fut pas sans doute étrangère à cette entreprise, mais on n'en trouve aucune trace ni dans sa correspondance, ni dans les documents français de la captivité.

' Captivité de François /*'", p. 474.

• Le Glay, Négociations avec l'Autriche, p, 644.

' Ferréas, t. IX, p. 51.

Revenue à Madrid pour faire ses adieux à François, Marguerite le trouve désole, mais ferme, et résolu, s*il le iaut, à mourir prisonnier. Il lui remet des lettres patentes pour faire couronner Roi le jeune dauphin, avec une réserve seulement en cas de délivrance. Cet acte est scellé du scel secret, à défaut du grand sccl ' .

Marguerite passe la dernière nuit au chevet de son frère, la main dans sa main. « Elle ne voulait s'éveiller pour «avoir plus longtemps ceste ayse*. » Au matin, on se quitte, Tàme déchirée. La voyageuse prend sa route, à cheval. Â chaque station, elle écrit à son frère. Elle écrit aussi à Montmorency, resté auprès du Roi :

« Âlcala, 20 novembre 1525. — A Montmorency.

fc Au regard de mes nouvelles,* le corps n'est que trop a bien, mais de Fesprit, je ne vous puis nier qu'il ne luy «souvienne de ce qu'il a laissé... Secourez-moy de ses « nouvelles le plus souvent qu'il vous sera possible, et de a quelque chose de bon, si vous l'entendez'. »

Sur la route, un gentilhomme du duc de l'Infantado vient à sa rencontre, la suppliant, delà part de son maître, de s'arrêter au passage en son château de Guadalaxara, à vingt lieues de Madrid. L'Empereur ne perno^et pas aux hommes de la famille du duc de la voir, mais les femmes l'attendent avec empressement, la sœur du duc et ses filles. Marguerite accepte; elle est reçue avec les plus grandes marques de sympathie.

« Je suis arrivée en ce lieu, — écrit-elle encore à Mont- « morency, 22 novembre 1525, — où j'ay trouvé une com- « paignie fort affectionnée et ennuyée de voir le Roy où il

> Captivité de François i*% p. 416.

' Correspondance, V* partie, p. 195.

» Ibid.

<i est. . . La bonne comtesse très ayse de savoir qu'il se porte u bien... Je n'eusse jamais pensé cela; ce m'est une grande ' M consolation. Je dyneray demain icy et m'en iray coucher tt à quatre lieues ^ »

Et au Roi :

« Ceux qui n'y sont obligés que pour vous avoir vu » sont passionnés pour vous, comme la bonne sœur du duc « que j'ay vue tout ce soir et qui m'a priée baiser vos pieds t< et vos mains de sa part et qu'elle priera tant Dieu qu'il •< vous délivrera. Je n'ay vu nulle de ses nièces, car la a comtesse est grosse et les autres malades. Mais demain, « avant de partir, les iray visiter ; car je ne feray que quatre tt lieues attendanct de vos nouvelles , afin que , s'il est « besoin, je puisse bientôt retourner vers vous. Croyez que « ce bon mot que vous me daygnez exprimer de pouvoir tt bientôt monter à cheval, m'a fait oublier les peines du « fâcheux chemin que j'ay faict. Monseigneur, plus je vais « en avant, plus je sens l'éloignement de votre veue que à n grand peine je soutiendrais, si le désir de vous obéir et « fere chose plus nécessaire pour vostre service que ma u demeure, ne me donnait force de partir^. »

« De Sequença, 3 décembre.

« Le porteur vous dira l'honnête traitement que m'ont « fait M. Bryanti, la comtesse et les filles du duc, et le pré- « sent de ces muUes qui sont si belles et bonnes que je vou- « drais vous les faire essayer de Madrid à Lyon... Je vais M coucher à Médina Cœli (chez le gendre du duc), où je « pense trouver Brion ^. »

Elle continuait à écrire ainsi chaque jour, ne se pres-

1 Correspondance, !'• partie, p. 197.

2 Ibid., 2« partie, p. 51, 52.

» Ibid., lettre 22, p. 54.

sant pas de s'éloigner, lorsqu'elle apprend que Charles- Quint, pensant qu'elle emporte l'abdication du Roi, médite de la faire arrêter si elle laisse expirer le délai du saufconduit sur le territoire espagnol ' . Elle se hâte alors péniblement, car la route est difficile. Souvent sa journée commence à sept heures du matin pour ne finir qu'à la nuit, et elle demeure parfois sept heures à cheval pour faire cinq lieues^. Enfin, elle touche au sol natal; elle fera la Noël à Narbonne. Mais c'est seulement à Roussillon, petit village du Dauphiné, qu'elle retrouve sa mère. Elle écrit à son frère, le 24 janvier : « Cette lettre ne sera que pour u vous assurer de la bonne santé de Madame, après longue « douleur •. » Un autre jour, elle lui donne des nouvelles de ses États : a Quand je cuyde parler de vous à deux ou «trois personnes, si tost que je nomme le Roy tout le « monde s'approche pour écouter, en sorte que je suis con- « trainte leur dire de vos nouvelles. Et mes propos sont u accompagnés des larmes des gens de tous états, dont les « désirs et les prières vont à Dieu *. » — « Plus j'entre en « votre pays, plus je connays que vous estes à Madrid, car « nonobstant le bon estât de vostre royaulme, il est comme « un corps sans chef, vivant pour vous recouvrer et mourant « pour vous sentir loing. Quanta moy, le travail des grandes ft journées d'Espagne m' estait plus supportable que le repos «de France oùlafantaisiemetourmenteplusquelapeyne^.»

* Correspondance, V^ partie, p. 201. Le savant éditeur de ces lettres pense que Tavis venait de Bourbon, très épris de Marguerite. Il nous dit même (p. 26 de Tlntroduction) qu*on ne saurait douter de cette passion, dont les preuves subsistent. Nous regrettons qu*il ne nous les ait pas données. Nous en chercbons vainement dans les contemporains une trace ui> peu authentique.

* Correspondance, V^ partie, p. 202, 203.

3 Ibid., 2« partie, p. 68.

^Ibid., p. 67.

Et de ses enfants : « Monsieur d'AngouIéme a eu la rou- « geôle et forte fièvre et longue. Après, M. d'Orléans l'a « prise avec peu de fièvre, puis madame Madeleine, sans u fièvre ni douleur, et par compagnie M. le Dauphin, sans « peyne ni fièvre. Maintenant, ils sont tous entièrement a guerys et bien sains et font merveille. M. le Dauphin « estudie, meslant avecque l'ëcole cent mille aultres mas- « tières, et n'est plus question de colère.- M. d'Orléans est « cloué sur son livre et dit qu'il veult estre sage. Mais « M. d'Angouléme sait plus que les aultres, et faict des M choses qui sont aultant à estimer prophéties que enfances u et dont. Monseigneur, vous seriez ébahi de les entendre. « La petite Margot me ressemble. Mais icy m'assure-t-on « qu'elle a fort bonne grâce et devient plus belle que n'a «été mademoiselle d'Angouléme (elle-même) *. » Et elle signe, deux jours après : « Celle qui estime sa vye pire « que la mort, si elle n'est pas mise à vostre service *. »

* Correspondance, !'« partie, p. 70.

« Ibid., p, 72.

Page 1