DÉLIVRANCE DU ROI
Si François V pouvait se résigner à mourir en prison, la France, elle, n'y pouvait consentir; car le Roi représentait son unité vivante, et, depuis qu'elle ne l'avait plus, elle était tombée dans un désordre qui devenait chaque jour plus périlleux. L'anarchie qui avait suivi la révolte de Bourbon, un moment contenue par la prodigieuse activité du Roi et par l'autorité de sa personne, avait repris l'empire depuis le désastre de Pavie et s'était encore accrue^ La régence de Louise s'exerçait au milieu de mille troubles.
Louise de Savoie n'avait jamais été populaire. Le Bour^ geois de Paris nous raconte que, dès l'avènement de François I", « furent jouées à Paris des farces de seigneurs, et entre autres que mère sotte gouvernoit en cour, tailloit, pilloit, et déroboit tout ^ » . On ne lui reprochait pas tant ses mauvaises mœurs que la manière dont ses favoris exploitaient le royaume. En outre, sa hauteur, sa sécheresse, son ambition âpre et avide sans générosité royale, sa constante mauvaise foi étaient antipathiques à la nation. Le peuple n'avait jamais supporté sa régence qu'avec peine. Après Pavie, c'est pis encore. Elle a beau montrer dans ces temps difficiles de véritables facultés politiques, la fermeté,
' Mémoires d'un bourgeois de Paris, 1516, publiés par Ludovic Lalavue, p. 44.
le courage, la résistance aux envahissements, Tattention soutenue aux affaires, on Taccuse d'être Fauteur des maux de la France, et il s'élève contre elle un cri de réprobation. Son favori Duprat, en horreur au peuple, continue d'ailleurs sous son autorité ses exactions et ses violences. Après la mort de sa femme, il est entré dans les ordres afin de pouvoir plus aisément accumuler les bénéfices vacants, et il s'en empare sans respecter même le peu de liberté que le concordat a laissé à quelques chapitres * . Quand le Parlement intervient, il le maltraite, et le Parlement irrité, se retournant contre la régente, se venge en entravant le gouvernement. Il lui fait des remontrances à tous propos et refuse d'obéir ^.
Le peuple exprime son mépris et sa haine pour le favori par toutes sortes de pamphlets. La régente peut l'entendre chanter dans les rues de Lyon :
Ort (sale) chancellicr, Dieu te maudye, Desloyal traître conseiller, Par toy le Roy est prison nîer, Dont tu perdrasi en bref la vye, Ort cliancellier.
Pour user de ta sorcerye.
1 Celui de Fleury-sur-Loirc, entre autres, qui, ayant f[ardé le droit d'élection, avait élu Ponclier, évêque de Paris, neveu du dernier abbé. Duprat 8*en étant emparé, les moines résistent. Il les fait jeter en prison par ses officiers. Ceux-ci s'adressent au Parlement, qui ajourne les officiers à comparaître k sa barre. L'huissier, porteur de l'assignation, est maltraité « jusqu'à la mort » par les bommes de Duprat. Puis l'évêque de Paris est jeté à son tour en prison, où il finit par mourir; et, bien plus, son père étant dans les finances, Duprat le fait saisir, sous prétexte de malversation, et pendre à Montfaucon à côté de Semblançay.
^ Le Parlement de Paris demande à faire des remontrances à la régente au sujet des affaires de l'Etat, 10 avril 1525. Captivité de Françoif /•'', p. 173. Dissentiment entre le grand conseil, la régente et le Parlement de Paris, septembre 1525, p. 307. Difficultés entre le Parlement de Paris et le prévôt de3 marchands, p. 335. Difficultés au sujet du traité avec l'Angleterre, p. 351, 378, 388. Plaintes notables de madame la régente contre le Parlement, p. 392. Réponse du Parlement ù ces plaintes, p., 403.
FBANGOIS V\ 157
Tu feiz au Roy chasaer Bourbon, Duquel le conseil cstoit bon :
Il nuisoit à ta menf[erye, Ort cbancellicr.
Tu as la justice abollye Et oppressé les innocents, Puis veux estre pastour de gens, Ort chancellier.
Tandis que tu seras en vye, Tous maux en France régneront, Et n'y aura que mutinerye, Ort cbancellier *.
D'autre part, le clergé et les seigneurs se querellent. La misère est extrême. Des soulèvements se produisent; on demande les États généraux. Enfin la désorganisation pénètre partout. Louise n'est point vieille encore, mais sa santé chancelle. Marguerite, désignée en cas de malheur pour prendre sa place, n'a aucune faculté de gouvernement. Avec trois enfants en bas âge et la compétition d'une nouvelle régence, le pays peut aller à la ruine.
Telles sont les anxiétés que trahit à cette époque la correspondance de Louise. Le royaume la partage. Les divers États demandent à tout prix la délivrance du souverain. D'autre part, Charles-Quint, qui est en proie à mille embarras et qui voudrait bien tirer des fruits de sa victoire, entretient un envoyé auprès de la régente, Louis de Praet, pour l'amener avec adresse à sa volonté * . Deux lettres de Lanoy et de Praet à Marguerite d'Autriche nous montrent combien la situation des Impériaux était alors difficile, et quel besoin ils avaient de la paix *. Lanoy envoie Perre-
» Captivité de François P^, p. 373.
* Voir deux lettres de Louis de Praet à Charles-Quint, lui rendant compte de ses pourparlers avec la régente et de l'état de la France, Le Glay, Négociations avec l* Autriche, p. 613, 626, 650. Ces lettres se trouvent aussi dans la Correspondance des Kaisers du D' Lanz, p. 173, 181.
* Le Glat, Négociations avec l* Autriche, p. 620, 630.
not de Granvelle à Marguerite d'Autriche, pour lui demander d'intervenir auprès de Charles-Quint afin d'arriver par 'quelques concessions à un arrangement. Les exigences de l'Empereur sont trop dures. Le Roi ne cédera jamais la Bourgogne, etcomme, au dire des médecins, il est toujours malade à craindre la mort, on peut tout perdre à la fois * . Perrenot de Granvelle exprime même le désir de voir Marguerite traiter directement de la paix, à cause de sa modération et de sa sagesse ^. Les négociations continuent donc après le départ de la duchesse d'Alençon, et nous pouvons même voir par une lettre très curieuse de Charles-Quint à Louis de Praet, qu'elles ont fait un pas. Les ambassadeurs français ne refusent plus aussi catégoriquement la Bourgogne. Seulement, ils demandent que le Roi soit d'abord délivré contre des otages, car il lui faut être libre pour pouvoir traiter de la cession d'une province. En outre, si l'on commençait par remettre la Bourgogne aux Impériaux, quelle serait la garantie de la délivrance du Roi *?
Sur ces entrefaites, la régente envoie de nouvelles instructions à nos ambassadeurs. Ses anxiétés sont terribles. 11 faut à tout prix que le Roi soit délivré. On fera comme on pourra pour la Bourgogne; les sous-entendus ne manquent pas ^.
François est entouré, pressé par les siens. Ils font valoir devant lui les dangers de la nation et la honteuse conduite de l'Empereur. Charles-Quint viole, en lui demandant la Bourgogne, toutes les lois de Thonneur chevaleresque qui ordonnent de faire « bonne guerre » à l'ennemi loyalement vaincu. Qu'on lui réponde par les mêmes procédés.
A force d'instances, les scrupules du Roi sont vaincus. Il
* Le Glay, Négociations avec V Autriche, p. 626. 2 Ibid., p. 627.
» Ibid., p. 649.
^ Instructions de la régente aux ambassadeurs, fin novembre 1525, Captivité de François I*', p. 408.
consent, non point jamais à démembrer la France, mais à mentir à FEmpereur. Sous le coup de la force il cédera la Bourgogne, tout en protestant de ne lu livrer jamais '.Régulas, il est vrai, fut plus vertueux. Que les Régulus donc le condamnent.
C'est ainsi qu'on arrive à la signature du traité de Madrid, le 14 janvier 1526 '. Charles-Quint triomphe. Sur tous les points importants, c'est sa volonté qui fait loi. Non-seulement François a renoncé à l'Italie, à la suzeraineté des provinces du nord, les Flandres et l'Artois, qui ont si longtemps fait partie de notre territoire, mais il cède la Bourgogne, le Charolais, la vicomte d'Auxonne. Hesdin et d'autres Tilles seront également livrées, six semaines après sa rentrée en France. Il restitue au connétable et à ses complices leurs, titres et leurs biens, paie cinq cent mille écus à l'Angleterr-e que Charles-Quint lui doit, abandonne le duc de Gueldre et La Marck, ses alliés dans le nord, et les princes italiens, au sud. En outre, il marchera à la suite de Charles-Quint dans une croisade contre le Turc. Son mariage avec la Reine Éléonore doit tout consacrer. François T' s'engage à ratifier ce traité à son arrivée dans la première ville frontière de son royaume, à le faire ratifier dans le délai de quatre mois par les États généraux et les États de Bourgogne et enregistrer par le Parlement, faute de quoi il reviendra, en personne, « tenir prison » . Les deux fils aînés du Roi serviront d'otages '.
' Voir les dernières instructions du Roi aux ambassadeurs de la régente et de la duchesse d'Alençon, dans lesquelles on sent ses anxiétés. Captivité de François /•'', p. 425. Voir aussi le procès-verbal de l'injonction qu'il leur fait d'avoir à signer le traité, ibid,, p. 441. Protestations du Roi au. mjet de ce traité, ilnd.y p. 300 et 466.
' Traité de Madrid, ancien fonds français, 2880, f" 158 j Dumont, Corps diplomatique, t. IX, pv 44; Isambert, t. XII, p. 245. — Pour la discussion (les articles. Lettres de Gilbert Bayard à Montmorency et du Roi à la duchesse d'Ângoulème, Captivité de François /•', p. 462, 464.
' Le Roi avait le choix de donner, en place de son second fils, le duc
Les conditions de ce traité étaient tellement abusives que le chancelier Gatinara, convaincu qu'il ne serait jamais exécuté, refusa d'y mettre le scel. L'Empereur le lui prit froidement des mains et le mit lui-même.
Les cas sont rares où Charles-Quint s'est laissé griser par la fortune. Celui-ci en fut un. Lui, le plus soupçonneux des princes, il ne comprit pas qu'en consentant à la délivrance du Roi contre otage, il exposait tout son gain. Nous avons de lui à cette date trois lettres des plus curieuses et qui montrent à quel point le triomphe l'avait exalté : une au Roi, une à sa bonne tante Marguerite d'Autriche, et une à Louise de Savoie ' . A Marguerite d'Autriche, il montre le fond de son cœur. N'a-t-il pas été modéré? Oui, toutes ses exactions sont douces, et luimême plein de mansuétude. Il n'a eu en vue que la gloire de Dieu, le bien de la chrétienté et de l'Église. Le véritable objet de ses exigences a été d'obliger François T' à se croiser avec lui contre les infidèles. Maintenant ses ennemis sont terrassés , la paix et le bonheur de l'Europe vont suivre. A François V et surtout à Louise, c'est l'abandon de la tendresse. Quelle ouverture de cœur! quelle expansion ! Nous ne le reconnaissons plus. Puisqu'il a recouvré un frère dans le Roi et qu'il donne à Louise sa sœur pour fille, il peut bien l'appeler sa mère, sa bonne mère. En revenant à Madrid pour voir le Roi : « Ce m'a esté « une grosse joie, — dit-il, — de le trouver enaultre estai «desantéetd'amytié en quoy il estait dernièrement. Démon « costé, je vous asseure que l'amour et amytié quqj'aipour
d^Orléans et douze des principaux seigneurs : les ducs de Vendôme et d'Albanie, Saint-Pol, Guise, Lautrec, Laval, Saluce, Rieux, Montmorency, Brion-Cbabot, d'Aubigny, le sénéchal de Normandie. En donnant son fils, il préféra l'intérêt du royaume à son intérêt privé.
* Lakz, Correspondance des Kaisers, t. I, p, 190 et 192, 16 janvier, 9 et 16 février 1526. Réponse de Marguerite, 22 avril, p. 198.
FRANÇOIS r\ 101
« lay est toute bonne et vraye, et qu*il n'y aulra faulte aux «choses par moi promises. »
Nous ne le voyons pas une seule fois, même devant ses plus proches, mettre en doute Texécution du traité, et pourtant sa défiance, endormie par Texaltation du triomphe, reste en éveil sur tous les autres points. Elle va même s'afficher, dans le traitement fait au vaincu, avec la plus impitoyable et la plus insultante mesquinerie.
Le traité de Madrid devant être signé par la régente et les principaux du royaume ' , et des mesures prises pour rechange avec les enfants, un délai de plus de deux mois, du 14 janvier au 18 mars, devait s'écouler avant la délivrance de François P'. Or, pendant tout ce temps, le Roi, qui se croyait libre, ne voit pas un instant desserrer ses liens. Il reste dans son odieuse prison, et les gardes et le guet continuent à le surveiller nuit et jour, comme un criminel. Ils entrent à chaque instant, même pendant son sommeil, et vont le regarder jusque dans son lit. Vainement les gens de sa suite interviennent pour qu'on lui accorde un peu plus de latitude, ils n'obtiennent rien '. La déception est terrible pour cette nature ardente. Sa santé encore ébranlée n'y résiste pas, il retombe malade d'impatience et d'ennui. L'Empereur lui écrit avec la tendresse que nous savons, mais sans rien relâcher de sa rigueur'. Voilà le malheureux prince avec la fièvre, étendu sur son lit, en proie aux médecins, et c'est dans cet état pitoyable qu'il reçoit Lanoy, venant avec les pleins pouvoirs de l'Empereur et de madame Éléonore pour l'engagement du mariage.
' Dès le lendemaîn, 15 janvier, Montmorency avait porté le traité en France, d'où il devait le rapporter. Lettre du président de Selves au parlement de Paris, Captivité de François /*'", p. 480.
^ Procès-verbal du traitement fait à François I*' en Espagne. Jbid., p. 506.
^ Lettre de Charles-Quint à François I'^ Ibid,, p. 483.