I. Il
Lanoy entre « tout housse, tout éperonné » , le malade se soulève sur son lit avec peine, et Ton échange « les paroles de présent ' » . Tristes fiançailles, dont le Roi se souviendra toute sa vie !
Cependant, ce tempérament vigoureux reprend bientôt le dessus. Quelques jours après, le Roi se lève, et, toujours courtois, il désire écrire à madame Éléonore. Mais il faut demander au maître quel titre il a droit de lui donner. Lanoy s'en informe. L'Empereur l'autorise à l'appeler sa femme, puisqu'elle Test devant Dieu. Il écrit donc et envoie Brion porter cette triste missive d'amour, à laquelle la Reine répond aussitôt*.
' La nuit suivante, le feu prend à la prison. L'effroi est extrême; tout le monde sur pied. Le Roi se lève, on plie son lit, sa chambre est vidée; mais deux soldats espagnols, installés près de lui, ne le perdent pas de vue. Vainement, à la suite de cette algarade, l'archevêque d'Embrun et le premier président supplient Alarçon d'assigner pour demeure au souverain malade une maison de la ville où il pourra mieux se reposer. Alarçon refuse, de par l'Empe-
reur ^
Le lundi suivant, on lui permet, toujours entouré de sa garde, d'aller « ouyr vespres » à Notre-Dame des Touches. Au retour, comme il allait au pas de sa mule, force dames en litières se pressent autour de lui, et le peuple racclame. Tout réjoui de ce spectacle, il descend et dit à son suivant, le bailli de La Barre, « qu'il se sent très fort et courrait bien le cerf » .
Le lendemain mardi, 2 février, il va ouyr la messe chez une comtesse dont on ne nous dit pas le nom. Il y prend
ï Procis-verbal, Captivité de François /•% p. 506.
^ Lettre de La Barre à la duchesse d'Alençon. Ibid., p. 487.
' Procès-verbal du traitement fait à François I*'. Ibid,, p. 507.
son dîner. Après le repas, elle le mène dans un monastère. Grande curiositë pour les nonnes, qui Tentourent avec empressement. Il en « touche plus de trente des écrouelles » . « Je crov. Madame, — écrit La Barre à la duchesse d'Alen- « çon, — qu'elles cuydaient tenir Dieu par les pieds que « de le tenir céans ; et ce ne fut pas sans vous y souhaiter, u comme la personne du monde qu'elles estiment le plus a en toute chose ' . »
Le mardi 13 février, l'Empereur arrive de Tolède à Madrid, où il demeure jusqu'au jeudi. Grande joie du Roi, qui attend toujours de lui sa délivrance. Comment supporterait-il de le vdir en prison, alors qu'ils vont devenir beaux-frères? L'Empereur supporte ce spectacle, et très bien. Deux fois il visite le Roi, et, loin de se montrer ému de son sort, il lui présente de nouvelles demandes qui alourdissent le traité de Madrid : des dons en argent et la souveraineté de Bourbon dans ses provinces. Le Roi, sous la contrainte, accorde l'argent, mais refusé la souveraineté *.
Cependant, madame Éléonore est revenue en Alcala, et le vendredi suivant, 16 février, Charles-Quint vient prendre le Roi en prison pour le conduire faire une visite à sa fiancée, au château d'iUiesque, où Éléonore est arrivée la veille ; elle y a rejoint Germaine de Foix, là jeune et belle veuve du Roi d'Aragon '. Les deux souverains vont dîner à Yestaphe et coucher au château de Torregon. Le lendemain samedi, après le dîner, vers les trois heures, ils se présentent à Illiesque *.
Madame Éléonore vient à leur rencontre « au degré »> ,
' Lettre de La Barre à la duchesse d'Alençon, Captivité de François P', p. 488.
* Procès-verbal du traitement fait à François V' en Espagne, Captivité de François /«% p. 508.
^ Grand-père de Charles-Quint.
* Procès-verbaT, Captivité de François /**", p. 508.
qui se trouve à rextrëmité d'une longue galerie. A sa gauche est la Reine Germaine; à sa droite, le connétable de Gas" tille qui lui sert de chevalier d'honneur ; derrière, les dames de la suite, entre autres la marquise de Zevette et la comtesse de Nassau ' .
L'Empereur présente le Roi à sa sœur, et elle veut lui baiser la main ; mais il n'y consent pas et la baise à la figure. L'Empereur la baise aussi, et tous ensemble ils se rendent dans la salle de réception où quatre sièges étaient préparés. Ils s'asseoient sous un dosseret ayant plusieurs devises entre eux : le Roi d'un côté, près de la Reine Éléonore, l'Empereur de l'autre, près de la Reine Germaine. Là ils devisent assez longtemps, puis les dames de la suite exécutent des danses. Vers le soir, l'Empereur et le Roi reviennent coucher à Torregon.
Le lendemain; après le dîner, nouvelle visite des souverains à Illiesque. Cette fois, à la requête de l'Empereur, la Reine Éléonore elle-même danse à l'espagnole devant son tiancé. Ils prennent ensuite congé jusqu'au revoir en France. Le Roi allait rentrer dans son royaume et la Reine attendre à Vitoria, près de la frontière, la ratification du traité. Le connétable de Castille, don Pedro Henriquez de Yelasco , lui conduirait les enfants après l'échange, et elle les ramènerait à leur père, aussitôt faite la ratification. Ils seraient tous en France avant la semaine sainte ',
Les deux souverains, de retour en litière à Torregon, se dirent donc adieu le lendemain lundi. Pendant tout ce voyage, les gardes espagnols n'avaient cessé d'entourer le
* Captivité de François /*^ Journal des itinéraires et résidences de Cliarles- Quint, tiré des papiers d*État du cardinal de Granvelle, p. 512.
* Ibid., p. 513; lettre de François I*^, ibid., p. 518; Le GliâT, Négociations avec l* Autriche, t. II, p. 658.
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Roi, même à côté de F Empereur, même en face de sa fiancée.
Le moment, pourtant, est venu. Le président de Selves part le premier en avant, pour préparer la procédure de réchange. Le Roi lui remet une lettre pour sa mère, u Ce a mauvais homme, Madame, — dit-il, — s'en va par devers a VOUS, duquel ne vous écriray point le ser^'ice qu'il m*a « faict icy, espérant bientôt vous le dire moi-même ' . »
Le mercredi 21 février, il se met en route, accompagné d'une garde nombreuse commandée par Lanoy et Alarçon. Le premier jour, ils font sept lieues, le second sept lieues encore; ils viennent coucher à Guitragni, chez le duc de rinfantado, qui a déjà montré tant de sympathie au Roi et à Marguerite, et dont la fille s'est désespérément éprise de François. Là, il se repose un jour « pour voir le parc et tirer un grand cerf à l'arbalète » . Il arrive ensuite à Burgos, d'où il dépêche Brion vers Madame, afin de s'assurer que tout est prêt. En outre, Brion rassurera Madame sur sa santé qui se raffermit chaque jour, même par le voyage. « Il n'alla oncques mieux à pied qu'il ne faict, ayant grant ayse de commencer à sentir l'air de France ' »> , Il prie aussi Madame de lui faire tenir quelque argent, car il n'a pas un écu. Arrivé à Vitoria, il écrit encore à sa mère pour la presser. Du côté de l'Espagne, tout est prêt. On n'attend plus que le gentilhomme français porteur des pouvoirs de la régente. Le Roi a d'autant plus de hâte, que ses odieux gardes continuent de le suivre pas à pas ^. A Saint-Sébastien, il voudrait aller ouyr la messe à l'Église ; mais c'est le curé qui viendra la dire chez lui *.
* Procès-verbal du traitement de François I**". Captivité, p. 509. 2 Ibid.y p. 500.
^ Relation de ce qui se passa à Madrid depuis la signature du traité. Ibid. , p. 505.
^ Lettre de François I"^ à sa mère, datée de Vitoria. Ibid., p. 502.
Enfin, les envoyés arrivent et lui apportent des nouvelles. La France attend son souverain avec une émotion qui se communique à toutes les classes. Les Parlements se réunissent, les églises sont pleines. On fait de toutes parts des prières publiques, des processions, pour remercier Dieu du retour du Roi. Sa mère, sa sœur, toute la cour va aller l'attendre à Bayonne*. François écrit par courtoisie à Charles-Quint, demandant que sa femme approche de la frontière ^, et il dit adieu àTEspagne sans esprit de retour. Les opérations de l'échange vont commencer.
Toute la contrée, à vingt lieues à la ronde, dans les deux pays, a été vidée d'hommes d'armes et de chevaux, et à trois lieues, d'habitants. Sur la rivière et sur la mer, à cinq lieues de l'embouchure, aucun navire, galion, pinasse, barque ou bateau ne doit apparaître, armé ou désarmé. On a réservé seulement deux bateaux de même grandeur, sur la Bidassoa, pour le service de ceux qui s'occupent de la délivrance. Six jours à l'avance, douze personnages sont envoyés de chaque côté en vue de ce service^. Montmorency était à la tête de ceux de France, Lanoy h la tête de ceux d'Espagne. Les deux bateaux qui devaient porter, d'un côté le Roi de France et sa suite, de l'autre les enfants et la leur, devaient partir à la même minute et le passage s'opérer simultanément.
Les conventions furent exactement observées.
« Le 18 mars, à sept heures du matin, ^ — écrit le prési-
« dent de Selves au Parlement de Paris, — r- sur la rivière
(( entre Fontarabieet Andail, en bateau et à pleine marée,
« fut faite par le vice-roi de Naples la délivrance du Boy
1 Deux lettres de la régente. Captivité, p. 501.
* Ibid., p. 519. — Déjà il lui avait écrit de Vitoria, Lakz, Correspondance des Kaisers, t. I, p. 190.
' Cérémonial réglé pour la délivrance du Roi. Captivité, p. 510.
« et la réception de messeigneurs les otages, le tout fort
a paisiblement ainsi qu'il a été accordé '. »
Le président ne nous dit rien des sentiments du Roi en voyant passer de loin, et sans les pouvoir approcher, ses fils, sur le fleuve, à la suite d'une séparation si longue et si cruelle. Bien qu'il fût un père très tendre, sa longue prison Favait tellement écrasé d'esprit et de corps, et sa soif de liberté était si ardente, que peut-être Tangoisse fut moins vive qu'on ne se la figure.
Au moment où il toucha le sol de France, le Roi s'élança sur un cheval qui l'attendait au bord du fleuve, en s'écriant que de nouveau il était Roi, et il le poussa tout d'une haleine à Saint- Jean-de-Luz, puis à Rayonne, où l'attendaient sa mère et la cour '. Là, il mit pied à terre, et, avant de les rejoindre, se rendit à la cathédrale et y bénit Dieu de sa délivrance '.
' Lettre du président de Selves, Captivité, p. 518.
'Gaillard, Histoire de François /*>% t. II, p. 200; Captivité, p. 519.
' Lettre du président de Selves, Captivité, p. 518.