‹ François Ier [i.e. premier]: portraits et récits du seizième siècleChapitre 31 sur 40 · ET MORT DU CONNÉTABLE DE BOURBON · texte numérisé non relu

ET MORT DU CONNÉTABLE DE BOURBON

La longue captivité de François I" Tavait singulièrement éprouvé de corps et d'esprit. Il semblait avoir perdu le merveilleux ressoft de sa première jeunesse et se reprendre difficilement aux devoirs de la royauté. Les médecins lui ordonnaient Fair natal. Après avoir passé quelques jours à Bayonne ', puis à Mont-de-Marsan, il s'établit à Cognac avec sa mère et la cour.

Tout d'abord, il ne veut rien entendre aux choses de TÉtat. Se détournant du travail et des pensées sérieuses, il passe son temps à courir le cerf avec une sorte de fureur. Il manque même de se tuer à la chasse par une chute de cheval*. Cependant, les affaires viennent le chercher. L'envoyé de Charles-Quint, Louis de Praet, lui demande

la ratification du traité. François fait alors des difficultés

et prend des délais. Ses explications écrites sont du 2 avril*; Lanoy les reçoit à Vitoria, le 7. Le même jour, il

* Compte des dépenses du Roi à Bayonne, Captivité, p. 519. — Il fit les plus beaux présents à tous les Espagnols qui lui avaient montré dans sa prison de la bienveillance, entre autres, à Lanoy, de terres en Flandre « dans la quantité qu'il voudra » , dit-il. Ibid,, p. 517.

' Gaillard, t. II, p. 504.

' Explications du Roi au sujet du délai qu'il apporte à la ratification du traité de Madrid, Négociations avec VÀutriûhty t. H, p. 656. — Itinéraire de Cbarles-Quint, Captivité de François /«% p. 514.

les transmet à r Empereur en lui écrivant une longue lettre. Lanoy n^avait jamais cru que le traité abusif de Madrid serait exécuté. Tout son désir est de se retirer de cette affaire. 11 demande à l'Empereur la permission de retourner à Tarmée d'Italie, où les choses vont fort mal, en laissant la Reine Éléonore et les jeunes princes français aux soins du connétable de Gastille ^

Charles-Quint est en ce moment au sud de F Espagne pour son mariage avec F Infante de Portugal '. Il répond à Lanoy en Tenvoyant en France mettre le Roi en demeure de remplir ses promesses ou de venir reprendre sa prison. Lanoy obéit. Il est accueilli avec la plus grande courtoisie. On lui donne des fêtes, mais on lui oppose des fins de nonrecevoir. Il faut assembler les États., et, en attendant, une reunion des princes, des grands et des évéques de la cour lui déclare solennellement que le Roi ne peut aliéner le territoire de la France sans déroger au serment du sacre qui prime tous les autres. Bientôt après, les députés de Bourgogne confirment cette déclaration. Ils protestent que leur pays résistera au traité de Madrid, même par les armes.

Cependant le Roi est très malheureux. La violation de sa parole, le sort de ses enfants livrés en otage, le jettent dans les plus cruelles anxiétés. On lui a écrit que le duc d'Orléans était malade; il s'en ouvre à Lanoy. Celui-ci répond qu'en effet l'air d'Espagne n'est pas bon pour ses enfants. Qu'il tienne donc le traité, c'est le seul moyen de les ravoir. François ne livrera jamais la Bourgogne, mais ne pourrait-on trouver quelque autre moyen de satisfaire l'Empereur? Il propose une rançon de deux millions

^ Le Glat, Négociations diplomatiques avec VAutrichcy t. II, p. 658; Lanz, Correspondance des Kaisers y lettre du 7 avril, t. I, p. 197.

'Traité des articles de ce mariage par Poupet de la Chaaz, Laetz, t. 1, p. 173-180.

d'ëcus d'or, somme énorme pour le temps et pour le pays. Tfois longues lettres de Lanoy à l'Empereur lui rendent compte de ces pourparlers ' . Charles-Quint, furieux d'avoir été dupe, rejette avec hauteur les propositions du Roi en lui rappelant son serment, et Lanoy quitte la France.

Il ne faudrait pas croire que l'Europe ait jugé la rupture du traité de Madrid avec l'austère indignation de quelques historiens modernes. Bien que, devant lamorale pure,rabus de la force ne justifie pas le manque de foi, il l'explique pourtant et l'excuse. C'est à ce point de vue que chacun se mit, et comme les sentiments ont bien plus de prise sur le cœur des hommes que les maximes de morale, on montra d'autant plus d'indulgence à François I" que son ennemi était généralement détesté. La nature de Charles-Quint, froidement égoïste, dissimulée, soupçonneuse, hautaine, sans trait de vaillance, sans élan généreux, sans émotions communicatives, n'inspirait de sympathie à personne. Ses officiers tremblaient devant lui, et ses alliés le regardaient comme un maître. Sa fidélité même leur paraissait moins une vertu qu'un calcul politique, la suite dans les vues et la persistance dans les actes étant le seul moyen d'établir sur les hommes une forte domination.

François 1'% au contraire, par ses qualités et même par ses défauts, exerçait un attrait naturel, possédait un prestige accru encore par ses malheurs. Sa chute éveillait toutes les sympathies. On s'indignait de la rigueur de sa prison, on accusait son vainqueur de cruauté, on faisait des vœux pour sa délivrance. Quand la nouvelle s'en répandit en Europe, ce fut un soupir de soulagement, et nul ne songea à lui en reprocher les moyens, nul n'en eut cure.

^ En date des 16, 18 et 25 mai. Le Glat, Négociations avec l* Autriche,. p. 660-663; Lanz, t. I, p. 209, 210.

Le chef de la chrëtietité lui-même Tabsout : Clément VU le délie publiquement d'un serment prêté sous le coup de la force ^; Henri VIII lui montre la plus grande amitié '. Après avoir (ait avec la régente un traité de neutralité, il (ait avec lui un traité d'alliance. L'Italie se rapproche de lui. Écrasés par Farmée impériale, les princes italiens ont formé contre l'Empereur une ligue présidée par le Pape, qui a pris le nom de ligue sainte; ils demandent au Roi de se joindre à eux.

Enfin, voyant qu'il n'obtiendra rien de l'Empereur, François se tourne décidément contre lui. Il cède toutes ses prétentions sur le Milanais à Sforce, qui épousera une princesse de France, et il adhère à la ligue en entraînant avec lui Henri VIII. L'objet de cette alliance est l'indépendance de l'Italie et la délivrance des enfants du Roi.

Jamais la situation de la France n'avait été aussi favorable à une attaque contre l'empire. Gharles-Quint, menacé parles Turcs en Hongrie, voit toute l'Europe contre lui. Les débris de son armée d'Italie, sous Antoine de Leyves et le marquis de Guast, ne comptent guère plus de dix à douze mille vieux soldats; son royaume de Naples lui est disputé par Vaudemont; en Allemagne, les protestants continuent à remuer, et l'argent lui manque comme toujours. Il n'aurait fallu qu'un énergique effort de François P', ralliant autour de lui toutes ces forces éparses, pour chasser les Impériaux d'Italie. Malheureusement, à la suite de son long emprisonnement, la lassitude, l'atonie même où il est tombé, l'abandon aux plaisirs faciles dont il a été privé si longtemps, l'angoisse du sort de ses enfants paralysent son vouloir et son activité. Aux sommations de

' Voyez trois lettres de ce prince au moment de la délivrance du Roi, Captivité, p. 523-527.

* Ibid., p. 530.

€harles-Quint de réintégrer sa prison, il répond par la publication de la Ligue (8 juillet].; mais là s'arrête son «fFort. Il fait de cette alliance un épouvantail plutôt qu'un moyen d'action. Au lieu de mettre promptement une armée sur pied , de la conduire lui-même , il traîne les choses en longueur, continue à négocier avec Gharles- Quint et laisse se développer en Italie les germes de division qu'y sème son ennemi. Gharles-Quint, en efFet, dont l'habileté tortueuse et l'infatigable ténacité ont presque toujours fait le succès, tout en amusant le Roi par des pourparlers sans suite use, au moyen de l'intrigue, la bonne entente et Tardeur des états italiens. Il entretient des négociations avec Pescaire, qui trahit les deux partis à la fois; il s'engage à rendre le Milanais à Sforce s'il revient à lui ; il s'efforce par ses promesses de détacher les Vénitiens de notre alliance ; il excite contre le Pape les Colonne, puissants barons de la campagne romaine, anciens ennemis des Médicis, et qui relèvent de l'Empereur pour leurs possessions de Naples ; puis il les dénonce au Pape pour T effrayer. De telles pratiques jettent partout la défiance et l'incertitude, et les confédérés en viennent à se trahir entre eux. Les uns offrent à François de s'emparer du Milanais, les autres font à son insu des levées en Suisse, pendant que d'autres encore s'y opposent. Puis on se querelle sur le gage promis au Roi d'Angleterre, soit dans le Milanais, soit dans le royaume de Naples, pour prix de services qu'il ne rend pas K Charles-Quint, lui, profite de tout. Brouillé avec le Pape, il se réconcilie avec les protestants d'Allemagne et accepte les services du vieux capitaine Georges Frundsberg, qui enrôle quatorze mille lansquenets avec un éca par tête, dans l'espoir de piller l'Italie. Frundsberg,

1 Gaillard, t. II, p. 526-528.

huguenot furieux, avait fait faire, nous dit Brantôme, une belle a chaîne d'or pour pendre et étrangler le Pape de sa propre main, parce qu'à tout seigneur, tout honneur » .

Qu'on se représente, à la fin de Tannée 1526, la situation de l'Italie : Pescaire était mort le 30 novembre ; Moncade gouvernait Naples en l'absence de Lanoy; Bourbon, rentré en Italie, venait de réunir les débris de l'armée impériale aux bandes de Frundsberg, mort d'apoplexie après U^ passage des Alpes, troupes sans solde qui vivent de pillage. Dans le nord, une petite armée française et suisse, que le Roi s'est enfin décidé à mettre sur pied, débouche par les Alpes sous la conduite du marquis de Saluce, pendant que notre flotte, menée par l'aventurier espagnol Do» Pedro Navarro*, fait la chasse sur les côtes. A l'est, les troupes de la Ligue sous le duc d'Urbin. Au sud, les troupes* papales, puis les bandes noires de Jean de Médicis, qui vient d'être tué à Borgo-Forte, au passage du Pô, et dont Horace Baglion a pris la place '. Enfin, les Lorrains dans le royaume de Naples. Toutes ces troupes, restant à l'état de guerre sans en venir à aucune bataille décisive, se promènent d'un bout à l'autre du pays dans une sorte de chassé-croisé destructeur. Elles se succèdent dans les villes qu'elles déciment et dans les campagnes qu'elles ravagent, et partout réduisent la population aux dernières extrémités de lur faim et de la peur.

Ah! comme on comprend bien les cris désespérés de Michel-Ange, et les frémissements de sa grande âme, et les colères de son patriotique amour!

^ Don Pedro avait fait sa fortune ftous Ferdinand le Catliolique, par l'art des sièges et son pouvoir de discipline sur les vieilles troupes. Fait prisonnier à Ravenne et indigné de Toubli de son maître qui ne le racheta^ pas, il accepta plus tard les offres de François I"'.

^ Elles avaient pris le nom de Bandes Noires après la mort du pape Léon X, arborant un drapeau de deuil.

174 Fir9 DE LA VIEILLE FRANCE.

« Heureuse suis-je de dormir, — murmure la statue de la Nuit; — plus heureuse encore d'être de marbre, pour ne rien sentir, ne rien voir!... Jîe m'éveille point, de grâce, parle bas. »

Et Bourbon? Bourbon, au milieu de ces ravages, lancet-il encore son épée en l'air dans la joie de Torgueil et du triomphe, comme au jour où il contemplait devant lui son Roi vaincu et humilié?. . .

Bourbon mesure ses mécomptes. Quelle étrange destinée que la sienne! quelles péripéties! quels orages!

A trente-huit ans à peine, dans la force de l'âge, nous dirions même de la beauté si les circonstances étaient moins lugubres, sa jeunesse est déjà si loin! Quand, par un douloureux retour, il la regarde fuir en arrière, elle lui apparaît comme ces pays enchantés qu'on traverse dans les rêves et dont le flottant souvenir rend les contrastes du présent plus amers et plus déchirants. N'est-ce point un songe, en effet, que ce passé de noblesse, de sérénité et de grandeur? N'est-ce point un songe qu'il a été un grand prince proche parent du Roi , qu'il a eu une race, une famille, une patrie, que la noblesse de France a marché avec fierté sous son commandement? N'est-ce point un songe qu'Anne de Beaujeu a été sa mère adoptive, qu'il a reçu pour épouse, encore adolescente, la douce et frêle Suzanne de Bourbon, et qu'elle l'a rendu trois fois père?

Oui, c'est un songe doré, lumineux, dont une nuit noire le sépare, la nuit de sa révolte. Il atout rejeté, tout maudit. Il a franchi la frontière en secouant derrière lui la poussière de ses sandales. Il a renié et insulté sa race! — Et après, après... Où en est sfon orgueil et sa vengeance? Où le royaume féodal découpé en pleine France et l'impériale épouse qu'il devait recevoir des mains de Charles-

Quint? Où sa cour de princes et son armée de seigneurs, et ses triomphes et sa gloire ?

Ses provinces patrimoniales ne Font pas suivi dans la révolte. Confisquées par le Parlement, elles se sont rattachées sans protestation à la couronne, et son odieuse ennemie est venue en personne faire main basse sur les meubles de ses maisons. Les chers objets de la vie de famille, les souvenirs des morts, elle a tout profané '. Les seigneurs ses amis sont rentrés au service du Roi, après en avoir reçu un pardon magnanime ; la Reine Éléonore a été fiancée à son ennemi; et quand, après Pavie, il s'est rendu h Madrid pour réclamer à Charles-Quint l'exécution de ses , promesses^ Charles-Quint Ta reçu de haut, a selon la coutume des empereurs, rois et princes souverains, — nous dit le sceptique Brantôme, — qui, voulant détourner un homme de sa patrie, lui promettent des montagnes d'or; mais une fois qu'il est envasé et engagé parmy eux, ils n'en tiennent plus de compte et s'en moquent ^ » .

Ainsi, tout a croulé! Le vide, le néant, la solitude sont autour de lui; la honte et l'horreur sur son nom. A Paris, on a fait peindre en jaune, selon l'usage pour les traîtres, la porte et le seuil de son hôtel de Bourbon, en face du Louvre, et semer du sel à l'intérieur*. A Madrid, les seigneurs espagnols l'ont reçu avec la plus grande hauteur,

^ Jacques de Latal, coniinaateur de Marillac. — Voir aussi une lettre de M. de Clermont à M. de Montmorency, où il est question d'une ba({ue que la régente avait fait chercher dans les effets du connétable. Captivité de François I*', p. 43.

^ Brantôme, t. I, p. 68. — Voir aussi une lettre de Bourbon à l'Empereur se plaignant qu'on ait transféré k son insu le Roi en Espagne, et ses réclamations en cas d'un traité de paix. Captivité de François /«'', p. 216, 284. L'hôtel de Bourbon, qui arrivait au quai du Louvre sur l'emplacement actuel du square, en face de Saint-Germaîn-l'Auxerrois, avait été bâti par Louis III de Bourbon sous le règne de saint Louis. La chapelle du Roi y était jointe. Topographie de la France , Remarque singulière sur Paris, par Estienne G bolet.

s'écartant de lui et Tappelant tout haat traître à son Roi. Un d'eux, ayant été contraint par TEmpereur à lui céder son palais, avait déclaré qu'il y mettrait le feu après son départe Pour toute récompense, il a obtenu le commandement général en Italie d'une armée sans argent, et l'éventualité du duché de Milan qu'il aura le loisir par la conquête de se tailler en royaume *.

Et pourtant, devant tant de désastres , Bourbon ne se laisse point écraser. Refoulant les remords, les troubles, les désolations, cette âme trempée d'acier, qui était faite pour des destinées plus glorieuses, reste par l'énergie supérieure au sort et à elle-même. Bourbon a l'héroïsme du guerrier appuyé d'une volonté invincible et relevé par une imagination puissante. Ce qui lui reste, c'est l'attrait des hasards, des périls, l'orgueil de jeter sa vie à tous les vents du combat et de jouer avec celle des autres, de faire du soldat, entre ses puissantes mains, un instrument docile en lui inspirant un fanatique amour. Sur ses hommes, il exerce un pouvoir sans bornes, parce qu'il a sondé leur âme farouche et qu'il partage leur dure existence. Lui, le plus fastueux des princes, il sait fouler tous les luxes à ses pieds et vivre gaiement de privations et de misère. On lui refuse un royaume : il se fait capitaine d'aventure, corsaire déterre, pirate. Sa patrie, c'est le camp, et son peuple l'armée. Il a trente mille soldats bien à lui, de vieilles bandes solides et braves, habiles à toutes les choses du combat, mais avides de butin, cruelles, accoutumées au crime et au pillage. Voilà désormais ses parents, ses amis, ses compagnons, ses serviteurs.

Rien d'atfreux comme les derniers mois de Bourbon en

' Brantôme, t. I, p. 77.

2 Martin du Bellat, t. XVIII, p. 314.

FRANÇOIS l•^ 177

Italie, à la tête de telles troupes '. A Milan, où elles vivent d' extorsions et de violence, les habitants viennent se jeter à ses pieds; il leur promet, sous un serment sacré, s'ils lui apportent trente mille ducats, d'emmener leurs bourreaux. La somme est tirée des derniers efforts de la misère, et il manque à sa parole^. Bourbon dépouille les églises, il arrache les ornements du culte, les vêtements des prêtres ; il fait saisir les riches bourgeois dans la campagne et obtient d'eux rançon par la torture. Au moment d'exécuter à mort le traître Moron, il lui vend sa grâce pour vingt mille

ducats.

Voilà le dernier mot de l'orgueil et de la fortune.

Enfin, il quitte, avec ses bandes, Milan épuisée et déserte, et, las d'errer sur cette terre qui ne peut plus les nourrir, il rêve en les regardant d'une étrange et monstrueuse

aventure.

Il était, en Italie, une cité qu'on appelait éternelle parce qu'elle représentait les deux plus grandes civilisations du monde connu. Ce n'étaient ni le Pape, ni les cardinaux, ni aucun des grands dignitaires, horriblement corrompus, qui faisaient la grandeur de Rome; c'était Tàme humaine affamée de justice, de pureté, d'espérance. Au-dessus des hideuses réalités du présent, de la cruauté, du désordre, de Tépoûvante, l'Église chrétienne apparaissait dans Rome avec sa doctrine et ses légendes, avec ses apôtres, ses pères, ses saints, ses martyrs, comme une puissance de foi idéale à laquelle se rattachaient toutes les consciences de ce temps-là. C'est le sanctuaire que Bourbon s'apprête

à détruire.

Un jour, — nous dit Brantôme, — à Saint-Jean près de

1 Lettre de Bourbon à Gharles-Quiiit lui décrivant l'état de ritalie, du 7 juillet. Lakz, Correspondance des Kaisers, t. I, p. 218. «Gaillard, t. II, p. 518-530.

Bologne, les soldats ne faisant que crier qu'ils manquaient de tout, Bourbon les harangue. Il leur remontre ses nécessités , leur dit qu'il mourra à la peine ou les fera tous riches, ne voulant les frauder nullement de leurs services, mais qu'ils doivent temporiser un peu. Et, en marque de son bon vouloir, il leur donne à partager toute la vaisselle de sa maison et le peu de bagues, joyaux, meubles et habits qui restent encore dans ses coffres. Il ne garde que ses propres vêtements et une casaque tissée d'argent qu'il portait sur ses armes.

La fureur des soldats se tourne alors en enthousiasme. Ils jurent de n'abandonner leur chef où qu'il aille, fût-ce à tous les diables, et ils se remettent à marcher sous son commandement, allant de confianice sans savoir où, n'ayant ni artillerie, ni provisions de bouche ou dé guerre, vivant au hasard et répétant en chœur des chansons où ils le célèbrent.

Bourbon disait :

« Messieurs, je suis comme vous, pauvre chevalier, et n'ai pas un sou plus que vous autres ! »

Et le refrain :

Que maintenant se taisent César, Annibal et Seipion. Vive la renommée de Bourbon ^ !

Quand Bourbon passait, tout armé, dans leurs rangs, sur son grand cheval de bataille, la tête haute, le regard fier et sa casaque d'argent flottant sur ses armes, il leur apparaissait plus grand que nature, et à leur enthousiasme se mêlait une sorte de tremblement. Pour lui, toujours prince, il les saluait avec une extrême courtoisie et, dans

1 Dédales : Mis senores, yo soy pobre cavallero,

Y tambien como vosotros, no tengo un dinero.

Calla, calla, Julio César, Anibal y Seipion.

Viva la faraa de Bourbon !

leur langue espagnole ou allemande qu'il parlait comme eux, leur disait les mots qui rehaussent Torgueil et exaltent le courage.

Enfin, un jour, il leur révèle son secret :

« — M'aydant de votre vertu et valeur accoutumées, — leur dit-il, — j'espère bientôt vous faire tous riches du sac de la superbe Rome, en vous promettant de mettre entre vos mains les peuples, les seigneurs, gentilshommes, sénateurs et leurs femmes, les prélats et tout le consistoire des cardinaux, avec leurs richesses et avec leur pape Clément, qui tient par trop indignement la chaire de Saint- Pierre ^ . »

A ces paroles, qui leur montrent un crime et leur promettent un butin qui dépasse les plus audacieuses convoitises, les crisredoublent, les trépignements, lesclameurs. Ils auraient entrepris en cet instant la conquête du monde. Reprenant, Tarme au poing, leur marche rapide, ils franchissent les Apennins et descendent par les vallées de Pérouse, de Viterbe, de Spolète*, comme une troupe de barbares, habillés, — nous dit Brantôme, — «plus àlapandardequ'à la propreté, portant des chemises à longues et grandes manches comme Bohèmes ou Mores, qui leur duraient vestues plus de deux ou trois mois sans changer, monstrant leurs poictrines velues, pelues, toutes descouvertes, et aussy la chaire de la cuisse, voire mesme plus haut; les chausses bouffantes, bigarrées, déchiquetées, balaffrées, et le haut de chausses pendu à la ceinture pour garder les jambes nues. C'étaient la plupart gens de sac et de corde, méchants garnements échappés de justice, marqués à Tépaule, essorillés *, avec longs cheveux hérissés et barbes horribles^. » Ils passent à travers les campagnes et les

* Brantôme, t. I, p. 68, 69.

^ Les oreilles coupées, peine légale du temps.

' Br&ntômb, Des coronnels français, t. I, p. 578, 580.

villes comme une implacable avalanche, sans rien laisser derrière eux. A leur approche, un Frisson de terreur émeut tout ce qui a vie; les hommes, les animaux eux-mêmes s'enfuient efFarés. Malheur à ceux qui restent! Malheur surtout aux femmes! Affolées d'épouvante, elles lèvent, agenouillées, leurs mains vers le ciel, et les maris et les pères à qui il reste un peu de cœur les tuent pour les sauver.

Cette troupe sauvage pénètre enfin dans la campagne romaine, et, dès ses premiers pas, elle y rencontre Lanoy, le bras droit de TEmpereur. Charles-Quint, fils dévoué de TÉglise, veut bien asservir le Pape, mais en y mettant les respects. Il n'entend pas le détruire. Aussi, Lanoy, débarqué à Gaëte avec huit mille Espagnols, après avoir réduit la faible armée papale, a accordé une trêve à Clément YII qui se trouve maintenant sous la protection impériale ^ C'est ce traité qu'il présente à Bourbon, en lui ordonnant de porter ses armes ailleurs. Mais Bourbon sourit. Que prétend Lanoy, qui déjà Ta trompé en enlevant le Roi d'Italie pour le conduire en Espagne ? Et qu'est-ce qu'un Empereur qui promet des royaumes et manque à la paie.de ses soldats? Bourbon ne connaît ni l'un ni l'autre, et maintenant qu'il s'est voué à détruire, rien n'arrêtera sa marche. Il passe outre, et ses soldats continuent a l'acclamer. Les voilà enfin devant Rome, en face du bourg Saint-Pierre. L'Église apostolique et le Vatican se dressent devant eux.

Et le Pape, pendant ce temps, que fait-il?

Rassuré par la trêve, il n'a songé ni à appeler des troupes à son secours, ni à mettre la ville en état de

* Un agent du Pape, Feramesca, avait été déjà à Saint-Jean pour avertir Bourbon de cette trêve. Il écrit une très curieuse lettre à Charles-Quint pour lui raconter son voyage sans succès. C'est alors que Lanoy se rendit en personne au-devant de Bourbon. LAifz, t. I, p. 230.

FRANÇOIS l•^ 181

dëfense. Elle n'a pas même de gardes. Aussi, rien ne peut rendre la rumeur et répouvantement qui la remplissent quand on apprend que Tannée de Bourbon, FefFroi de ritalie, est aux portes. Seul, l'ambassadeur français, Langey, ne perd pas la tête. Il trouve le moyen de réunir deux mille hommes, espérant qu'on pourra défendre les murailles jusqu'à l'arrivée du marquis de Saluce, prévenu en hâte. Il dispose donc ces soldats improvisés à la garde des portes, et surtout du côté de Saint-Pierre. Mais les murailles sont en ruine, et une telle garnison d'ailleurs est impuissante.

Un incident étrange survient alors.

Bourbon, laissant son armée derrière lui, était venu à la découverte avec une poignée de soldats à travers les vignes. Il s'avance jusque près de l'enceinte. Or, le mur était tellement dégradé en cet endroit qu'il s'y trouvait une ouverture. L'enseigne qui en avait la garde, apercevant l'ennemi si proche, est saisi d'une telle terreur que, croyant fuir vers 1a ville pour donner l'alarme, il va droit à lui. Bourbon le croit suivi d'un corps d'armée en train d'une sortie. Il s'arrête et réunit ses hommes pour faire tête en attendant l'armée.

L'enseigne, après avoir marché environ trois cents pas hors de la ville, revient à lui-même comme quelqu'un qui sort du sommeil, et, s'apercevant de son erreur, il rentre aussitôt par là brèche ouverte. Mais cette imprudence a mis au jour^ le point faible.

Bourbon retourne vers l'armée, étagée sur les collines derrière le Vatican. Son regard d'aigle ou de. vautour embrasse la cité qui s'étend à ses pieds. La cité de souvenirs et de prières, avec ses gigantesques ruines et ses milliers de clochers, elle est à lui maintenant. Il la tient tout entière dans sa main infernale, et s'apprête. à la jeter en pâture

à sa hideuse armée. Â sa voix, les soldats accourent. Ils éclatent, ils rugissent. Lui-même marche à leur tête et donne le signal de l'assaut. Il dresse la première échelle. Mais, ô destinée., ô sort! il n'y posera pas le pied. Un vulgaire coup d'arquebuse termine cette tragique existence ' .

On sait que Benvenuto Cellini a toujours prétendu avoir tiré lui-même ce célèbre coup.

« Eri apprenant, — dit-il, — que l'armée de Bourbon paraissait aux portes de Rome, je partis avec Alessandro et deux de mes meilleurs camarades, et nous arrivâmes aux murs du Campo Santo. Là, d'en haut, nous vînîes cette armée surprenante qui déjà s'efforçait d'entrer. On se battait avec acharnement au pied même du mur sur lequel nous étions montés. Il sétait formé un nuage de poudre très épais, je me tournai vers Alessandro et je lui dis :

« — Retirons-nous à la maison, car vous voyez qu'ici il n'y a point de secours à donner. Les ennemis avancent, et les nôtres s'enfuient.

« Alessandro, épouvanté,* me répondit :

« — Pljit à Dieu que nous n'y fussions pas venus! — Et il se retourna pour s'enfuir en toute hâte.

« Je le lui reprochai et lui dis :

« — Puisque vous m'avez conduit ici, il faut y faire, avant de nous retirer, quelque action digne d'un homme. tt Alors, ayant dirigé mon arquebuse vers' un point où se trouvait un groupe de combattants plus nombreux et plus serrés, je visai précisément un de ceux que je voyais dominer les autres. Le nuage de poussière était si épais qu'il ne me permettait pas de voir s'il était à cheval ou à piedi. M'étant ensuite tourné vers Alessandro et Picchino.

* Martin du Bellay, t. XVIil, p. 36.

FRAKCOIS r'. 183

je leur dis de faire feu et je leur enseignai le moyen d'éviter les arquebusades des assiégeants. Chacun ayant tiré deux coups, je regardai avec précaution par-dessus le mur, je vis qu'il régnait parmi les ennemis un tumulte extraordinaire causé par im des coups que nous avions tirés, et qui avait tué Bourbon. C'était, comme on a su depuis, le plus grand de tous. Nous quittâmes cette porte et nous nous rendîmes, par le Campo Santo de Saint-Pierre^ derrière T église Saint-Ange. Nous arrivâmes à la porte du château avec beaucoup de peine, ceux qui gardaient la muraille blessant ceux qui s'en éloignaient, et une partie des ennemis étant déjà entrés dans Rome et nous poursuivant. La garde du château Saint-Ange voulut en ce moment baisser la herse de la porte. On fit un peu d'espace, qui nous donna la facilité d'entrer tous les quatre. Je montai alors sur le bastion au moment où le pape Clément, fuyant Tennemi, entrait dans le château parles galeries. Il n'avait pas voulu quitter plus tôt le Vatican, ne pouvant croire que Tennemi pût entrer ^: »

Bourbon frappé, le prince d'Orange, Philibert de Châlon, debout à ses côtés, fait hâtivement couvrir son corps d*un manteau, de crainte que les soldats ne s'arrêtent en voyant leur chef. mort. L'armée continue donc à entrer dans la ville. Elle s'en rend maîtresse en quelques heures.

« Le sac de Rome, — nous dit Brantôme, — fut tel que de nos pères et de nous, enquelqueIieuquiaitétéforcé,on n'en a vu un pareil. Les soldats se mirent à dérober, à tuer, à exercer toutes sortes de violences, sans tenir aucun respect

' Benvenuto Cellini, t. I, p. 98; Belleforest, t. II, p. 15-60. — M. Pion, Jans son intéressant et savant ouvrage sar Benvenuto Celiini, ch. ii, p. 13, discute finement la question de savoir si Benvenuto a réellement tiré ce coup d'arquebuse. Il y a beaucoup de hâblerie dans Benvenuto, qui se vante aussi d'avoir blessé le prince d'Orange. Cependant, en considérant les mœurs du temps, M. Pion est enclin à admettre la vérité de la scène.

de Tâge, du sexe, de la dignité, sans épargner les saintes religieuses des tenaples, ny les vierges, ny les moniales, lacruauté s'étendant aussi sur les marbres et antiques statues ^ »

« Les Espagnols et Allemands, — dit aussi Paradin, — se ruèrent sur le pillage, larcins, rapines, sacagements, violences contre les femmes, surtout les religieuses. Il ne fut jamais vu de pertes, calamités, misères, dommages, cruautés, inhumanités si grandes, tellement que ce jeu de tuer dura environ quinze jours sans cesser,' auquel temps moururent environ huit mille Romains dont les cris, les clameurs, les hurlements représentaient un enfer*. >*

Les soldats, dans leur fiirie, semblaient vouloir encore exalter leur chef, en montrant que les autres ne leur étaient de rien et que seul il aurait pu les arrêter. Rien ne peut rendre leur désespoir de Tavoir perdu. Eux-mêmes enlevèrent soiî corps avec toutes sortes de respects. Ils le déposèrent dans une chapelle à Tendroit le plus apparent, et ils se relayaient pour le garder, comme celui d'un saint. Quand il leur fallut quitter Rome, ils remmenèrent avec eux de crainte de quelque outrage, et le portèrent pieusement au château de Gaête, place tout à fait imprenable, où ils lui dressèrent un magniBque tombeau'.

« La première fois que je fiis à Naples, — noua dit Brantôme, — à mon retour, je vins passer à Gaête avec M. de Quélus. Le matin, nous allâmes à la porte du château, demandant, en qualité de gentilshommes françois, si nous pourrions veoir le tombeau de M. de Bourbon. Quelquesuns des gardes nous dirent qu'ils alloient parler au castellan, lequel vint tôt après hors du château. Il nous salua

1 Brantôme, t. I, p. 74.

* Paradin, Histoire de notre temp.^, p. 204.

3 On peut voir dans VHixtoire de France publiée par la Bibliotlièque nationale la gravure représentant le connétable et ta femme Suzanne sur cctombeau.

fort courtoisement, disant qu'il avoit connu mon père. Alors il se déclara à nous comme François et serviteur de feu M. de Bourbon, et il nous pria d'entrer. Il avoit la façon fort belle et bonne; il étoit grand, ni trop gras, ni trop peu, venant sur Tàge de soixante ans. Il nous mena dans la petite cbapelle qui est à main gauche en entrant. Lui, allant le premier, il prit l'aspergés et l'eau bénite, nous en donna et se mit à genoux devant l'autel, en nous priant de donner un Pater , un Ave et un De profundis à l'âme de feu M. de Bourbon, son maître, ce que nous fîmes à son imitation.

a Après, nous étant levés, il nous montra ce tombeau qui étoit haut placé, à main gauche, selon la mode d'Italie. Le theu étoit couvert d'un fort beau drap d'or frisé et rouge, avec les armoiries du duc toutes simples, sans être entourées d'aucun ordre.

a Je demandai pourquoi il en étoit ainsi.

« — Le Roi, — me dit le castellan, — ayant fait redemander à M. de Bourbon l'épée de connétable et son ordre, M. de Bourbon répondit : « Quanta l'épée, il me l'ôta u au voyage de Yalenciennes, lorsqu'il donna à mener à « M. d'Alençon l' avant-garde qui m'appartenoit; et l'ordre, « je l'ai laissé derrière mon chevet de lit à Ghan telle. »

« — Pour celuy de l'Empereur, — continua le castellan, — la Toison d'or, il ne voulut jamais le prendre.

« Et, suivant son propos : — Voylà, — dit-il, — le corps du plus brave et vaillant prince et capitaine qui fut jamais, en son vivant, n'en déplaise aux neuf preux, car il les a tous surpassés. — Et il nous alla conter de ses vaillances particulières, qui seroient trop longues à redire.

K Sortant de la chapelle, le castellan nous donna deux soldats pour nous promener autour du château, que nous vîmes à l'aise; puis nous revînmes dans la salle basse, où il

nous attendoit avec un très beau déjeuner tant de chair que de fruits exquis, principalement de grenades.

« Après le déjeuner, nous prîmes congé de M. le castellan qui s'offrit fort à nous, surtout à moy, et nous nous en allâmes ^ »

* Brantôme, t. I, p. 66-77.

Page 1