‹ François Ier [i.e. premier]: portraits et récits du seizième siècleChapitre 32 sur 40 · MORT DE LOUISE DE SAVOIE · texte numérisé non relu

MORT DE LOUISE DE SAVOIE

Le sac de Rome et la captivité du Pape soulevèrent d'horreur et de colère la chrétienté entière'. Vainement €harles-Quint s'en défend : ce sont ses troupes qui occupent Rome , il en est responsable. François I"^ prend alors le beau rôle. Uni à l'Angleterre qui s'engage à fournir Jtren te mille écus par mois, il lève une armée de quarante mille hommes composée pour la plus grande partie de lansquenets et de Suisses, et, d'accord avec Henri VIII, la met sous la conduite de Lautrec pour aller à la délivrance du Pape.

Lautrec franchit les monts en octobre 1527. Il traverse ritalie presque sans résistance, approche de Rome, •et, apprenant que le 9 novembre le Pape a échappé à ses geôliers *, il rallie à Orviète le duc d'Urbin et se dirige sur Naples. Le prince d'Orange alors quitte Rome avec les débris de l'armée impériale, et va rejoindre à Naples le Vice-Roi, don Hugues de Moncade. Lautrec, qui suit la même route, toujours hésitant, n'essaie pas même de disperser cette armée réduite. Il la laisse s'abriter à Naples, et, le 1" mai 1528, établit son camp devant la ville.

» Martin du Bellay, t. XVIII, p. 64-77.

' Lettre de Ghailes-Quint au Pape, du 20 novembre, le félicitant de sa '<lélivrance. Il n'a été pour rien dans son emprisonnement, il fait des vœux pour lai. Lanz, t. I, p. 256.

Pas davantage n*essaie-t-i1 de donner l'assaut. Son avarice spéculant, dit-on, sur la riche tançon des princes réfugies dans la ville, il veut laisser s'user l'ennemi. Mais il comptait sans le climat torride de Tété, les eaux stagnantes, les immondices du camp, qui engendrent d'abord de terribles Bèvres, puis bientôt la peste. Ce fléau s'abat sur le camp avec une telle violence que, en moins de trois. mois, l'armée est détruite : princes, seigneurs, capitaines, soldats. Lautrec, lui-même, succombe le 16 août '.

Peu après, dans le. nord, François dé Bourbon, comte de Saint-Pol , est battu et fait prisonnier par Antoine de Leyves, et notre désastre est complété par l'abandon sur mer d'André Doria.

Aucune défection ne nous fiit plus fatale que celle de Doria. Au seizième siècle, en effet, la France, qui avait formé son unité nationale loin des côtes, ne possédait pas encore de marine royale régulière. Philippe-Auguste, le premier parmi les Capétiens, avait réuni une flotte royale. Dix-sept cents voiles pour son coup d'essai; mais quelles voiles! Le comte de Flandre en avait pris trois cents, fait échouer cent et bloqué les autres au port de Dam, où le Roi les brûla pour éviter de les vbir prendre. Saint Louis eut une vraie flotte qui ravagea les côtes du Poitou, fit la conquête du royaume de Naples et le transporta deux fois en Afrique avec son armée. Mais, sous ses successeurs, elle ne s'était pas maintenue. Depuis lors, on n'avait de flotte que par intervalles, pour répondre aux besoins du moment. En cas d'expéditions lointaines, de transports de troupes, on louait dans les ports du royaume ou de l'étranger des bâtiments marchands , galères , galéasses , ranberges, etc., allant à rame et à voile, et qu'on armait

> Deux lettres dç Philibert de Ghâlons k Charles-Quint sur Tétat de la guerre, mars et juin 1528. La!(z, t. I, p. 263, 270.

tant bien que mal, en plaçant des canons sur le pont des vaisseaux ou sur la proue des galères. Le Roi faisait seulement construire un grand bâtiment d'apparat, tel que la Cordelière y sous Louis XII, aux frais de la reine Anne, ou le Carraquon, sous François V.

Du Bellay remarque comme un grand exploit, dans l'expédition de 1545, qu'avec deux flottés de cent voiles chacune et durant une canonnade de deux heures, on tira environ trois cents coups, tant d'un côté que de l'autre.

L'amiralat, — érigé en titre d'office sous Charles le Bel, en 1327, — n'exigeait point dans ces conditions un homme de mer. Aussi, chaque province maritime possédant une amirauté, c'était ordinairement le gouverneur de la province qui exerçait les fonctions d'amiral ' .

François P', ayant donc loué une flotte aux marchands de Gènes, par l'entremise d'André Doria, l'avait réunie sous son commandement à la flotte française. Pour nous, double avantage, car Doria passait pour le capitaine de mer le plus habile de l'époque. François V% avec l'emportement irréfléchi qui caractérise si souvent sa politique, froisse cet ombrageux marin par une série de procédés pleins de hauteur. La nomination de Barbézieux, courtisan incapable, qu'il envoie prendre le commandement des vaisseaux français à la place de Doria dans le port de Gènes, fait déborder la coupe. Doria rend les vaisseaux français, mais, arrivé au terme de son engagement, il le dénonce et se joint à l'Empereur '. Il ne nous restait plus ni un homme d'armes ni un morceau de terre en Italie.

Charles-Quint, d'ailleurs, n'était guère en meilleur état.

* Gaillard, t. VI, p. 419 à 431.

^ Langey, frère de Martin du Bellay, qui fit tous ses efforts pour éviter cette brouille dont il sentait les {{rayes conséquences, nous raconte lui-même ces éyénements en détail. MémoircM de Martin duBbllat, t. XVIII, p. 95.

L'antagonisme de race dans ses vastes possessions, et l'agitation de r Allemagne, lui créaient mille difficultés; en outre, les Turcs étaient aux portes de Vienne.

Dans cette situation critique de part et d'autre, vainement les deux souverains échangent de puérils cartels, des démentis et des injures ^ Les querelles des nations ne sauraient se vider en combats singuliers. La paix s'imposant par l'impuissance de continuer la guerre, deux princesses sont chargées de la négocier : Louise de Savoie et Marguerite d'Autriche. Elles se réunissent à Cambrai le 7 juillet 1529. Logées dans deux maisons contiguës, elles font percer une porte de communication pour faciliter leurs entretiens, et se mettent aussitôt à l'œuvre. Toutes deux sont douées d'esprit politique, de clarté de vues, de pensées suivies et de décision. En moins d'un mois, le 5 août 1529, elles arrivent à formuler un traité accepté de part et d'autre, le traité de Cambrai on traité des Dames. C'était d'ailleurs le traité de Madrid, sauf que le Roi gardait la Bourgogne et recouvrait ses enfants, moyennant une rançon de deux millions d'écus d'or. L'article pour lui le plus dur fut l'abandon de ses alliés : dans le nord, Robert de la Marck et Charles d'Egmont; dans le midi, tous les États italiens, même Florence, notre vieille amie, même le duc de Ferrare, dont le fils Hercule avait épousé Renée de France. Le Roi les livre tous à l'Empereur*.

* Lettre de Montmorency à Guyenne, roi d*arnie3 de France, 8ur le cai'tel du Roi à l'Empereur, 12 avril 1528, Le Olky^ Négociations avec l'Àutrichcy t. il, p. 674; de CKarles-Quint à Ferdinand, même sujet, 4 novembre 1528, ibid., p. 675; Martin du Bellay, t. XVIII, p. 52.

2 Traité de Cambrai, fonds français, n» 2880, f» 204. Le Boi, s'étant encrage à rendre les biens du connétable à ses héritiers, en rendit une' partie ù son neveu, Louis de Bourbon, duc de Montpensier. C'est l'origint des (jrands biens de la célèbre mademoiselle de Montpensier.

Heureusement pour Tltalie, Charles-Quint avait tant affaire avec les Turcs que le temps lui manqua pour bouleverser ce pays; il se contenta d'imposer sa suprématie aux États. Ayant déjà fait la paix avec Clément VU, les possessions de TÉglise étaient garanties ' . Il laisse Ferrare à son duc, malgré le Pape qui le détestait et aurait voulu le dépouiller. Les Vénitiens ne sont tenus de restituer que les places qu'ils ont conquises. Le Milanais revient aux Sforza. Les plus maltraités furent les barons angevins dans le royaume de Naples. Charles-Quint les livra au prince d'Orange, son nouveau vice-roi, qui rétablit les finances de ce petit royaume par la confiscation de leurs terres. Ceux qui ne parvinrent pas à s'enfuir en France eurent la tête tranchée. La république de Florence résista plus longtemps. Charles-Quint lui aurait volontiers fait grâce en lui laissant ses vieilles institutions, mais Clément VU ne lui pardonnait pas d'avoir chassé sa famille. Sur ses instances, l'Empereur envoya le prince d'Orange l'assiéger avec les débris des bandes féroces qui avaient saccagé Rome. La malheureuse ville soutint pendant dix mois un siège désespéré, qu'illustra la défense de Michel- Ange et où le prince d'Orange périt* . Le 1*' août 1530, elle finit par succomber. Alexandre de Médicis, fils bâtard de Julien, y entra en maître sous le patronage de l'Empereur. Toutes ses libertés furent détruites.

Le traité signé, la France respira. Il lui restait pourtant à lever l'énorme rançon des fils du Roi; on y devait mettre plus d'un an. Dure attente.

* Par ce traité, l'Empereur s'engageait à donner le gouvernement de Florence à Alexandre de Médicis, neveu du Pape, fils bâtard de Julien , et à

- le marier avec sa fille naturelle Marguerite.

* C'était le dernier de sa maison. Par le mariage de sa sœur, Claudine de Ghâlons, avec le comte de Nassau, la principauté d'Orange, fief français, passa alors dans la maison des Nassau. Martin du Bellay, t. XVII, p. 44.

Lors de la rupture du traité de Madrid, les princes, âgés de huit et neuf ans, avaient été enlevés aux soins de madame Éléonore, alors à Vitoria, et relégués à Yalladolid, dans la Vieille-Gastille. On les avait durement séparés de leurs sei-viteurs français, en envoyant ceux-ci ramer aux galères contl'e toute justice'. Ces malheureux enfants devaient passer trois ^ns en prison, dans l'isolement le plus triste et le plus cruel. Charles-Quint était sans pitié.

Le Roi et la duchesse d'Angouléme, pleins d'anxiété sur le sort des jeunes princes, envoient après le traité un agent de confiance, Thuissier Bodin, pour les visiter.

Bodin nous raconte lui-même son voyage plein de péripéties. Les difficultés sont semées sur sa routé. Tout d'aborc, il est retenu vingt -trois jours à Narbonne, en attendant un sauf-conduit de l'Empereur qui réside pourtant bien proche, à Barcelone. Le sauf-conduit arrivé, il prend la poste; mais à la frontière, un gentilhomme le retient et le conduit à Perpignan ^ où il demeure quatre jours sous la garde d'un soudard, ne pouvant parler à personne sans témoin. Enfin, il est conduit à Barcelone et retenu là encore huit jours. A Saragosse, le fisc inventorie les objets dont il est porteur et lui en fait payer les droits, bien que le sauf-conduit les garantisse en franchise. Enfin, il arrive à Pedrasse, lieu de la détention. Toutefois, il pe peut entrer dans la ville qu'après un nouveau délai, et on lui désigne une hôtellerie où dix hommes sont à sa garde. Le lendemain, il est présenté au marquis de Verlana , gouverneur de la forteresse. Celui-ci l'introduit auprès des princes.

1 « Le Roi, — nous dit Tambaisadeur vénitien Marino Justîniano, — conserva toujours rancune à l'Empereur des mauvais traitements qu'il avait fait .subir au Dauphin et au duc d'Orléans en les séparant de leurs serviteurs, envoyés aux galères après le traité de Madrid. » Relation des ambassadeurs vénitiens, t. L Voir aussi Gaillard, t. II, p. 509.

« Il me mena, — dit-il, — en une chambre d'iceluy château, assez obscure, sans tapisserie ny parement aucun,, et seulement y avait paillace.En laquelle chambre estoient mes dits seigneurs, assis sur petits sièges de pierre enconstre lafenestre. » Cette fenêtre étant fort haute, garnie dehors et dedans d'un double rang de gros barreaux de fer et enfoncée dans une muraille de huit à dix pieds d'épaisseur, c'est à peine si les enfants avaient « Tayr et le plésir du jour ». Ils sont d'ailleurs misérablement vêtus, « en façon d'habillements à chevaucher » , ni ruban de soie, ni aucune autre parure.

Bodin, à la vue des princes enfermés dans cette prison, propre à des criminels plutôt qu à des otages, ne put contenir ses larmes. Parvenant avec peine à surmonter son émotion, il fit alors la révérence au Dauphin et lui dit, en français, qu'il venait le visit^ de la part du Roi, de Madame et de la Reine de Navarre, et qu'ils allaient être tous deux bientôt délivrés.

Le Dauphin, pour toute réponse, regarde le gouverneur d'un air triste et dit en espagnol qu'il ne comprend rien au discours de cet homme. Bodin, ébahi, se répète en espagnol et demande au Dauphin s'il, a oublié le français.

« — Comment l'aurais-je pu retenir, — répond le prince, — n'ayant nul de mes gens avec qui converser! »

Le duc d'Orléans s'avança en ce moment, et dit ;

« — Monsieur mon frère, c'est l'huissier Bodin. »

Les jeunes princes se mirent alors à le questionner, et pour cet entretien le gouverneur les fit passer dans une autre chambre, encore plus pauvre que la première. Les enfants, en y entrant, approchèrent de la fenêtre pour avoir un peu d'air et de jour, et prirent chacun un petit chien dans leurs bras. — « C'est maigre passe-temps pour de si hauts princes ! » dirent les soudards présents à cette entre-

vue. Et Antoine de Praet ajouta en raillant que si le Roi voulait leur envoyer quelque « peintre en images » , le Dauphin y deviendrait habile, car il s'adonnait chaque jour à faire de petits personnages de cire. Bodin répondit qu'avant trois mois, ils seraient employés en autres œuvres. Mais le marquis continua, disant que dans trois mois et dans quatre ils seraient encore en Espagne, et il ajouta rudement : « — C'est assez parler; il faut se retirer. »

Bodin demanda Tautorisation de revenir le lendemain, ayant à remettre aux princes deux bonnets de velours garnis en or et surmontés de plumes blanches. Il ne l'obtint qu'avec peine.

Lors de sa seconde visite, il voulut remettre lui-même les bonnets aux. princes après les avoir baisés. Mais Antoine de Praet s'en empara et leur permit seulement de les regarder, crainte, s'ils s'en coiffaient, que par art magique et nécromancie ces objets leur donnassent moyen de s'envoler de leur prison et de retourner en France Gomme ils avaient beaucoup grandi en ces deux années, Bodin voulut mesurer leur taille, afin d'en faire le rapport au Roi. On le lui défendit pour le même motif.

De retour dans son hôtellerie, l'agent du Roi n'eut point la permission de se promener par la ville. Il dut partir tout de suite, et, au moment de se mettre en route, il s'aperçut que son cheval avait reçu dans l'épaule un coup de poignard d'un soudard qui le convoitait. Il s'en alla comme il put sur son cheval blessé, les gardes ne cessant de l'entourer jusqu'à la frontière ' .

François, au reçu de ce rapport, le transmet à Marguerite d'Autriche, en la conjurant d'intervenir auprès de l'Empereur pour que ses enfants soient mieux traités et

» Négociations delà France et de H Autriche, Le Glay, Précis historique, p. SOS.

qu'on leur rende leurs serviteurs". Marguerite, touchée, écrit de sa main à Gharles-Quint avec les instances les plus vives : « — Monseigneur, Dieu vous a fait cette grâce de vous donner de beaux enfants; par quoy vous pouvez mieux santir ce que vault amour de père et le regret du seigneur Roy... Je vous suplye de vouloir entretenir son amytié en satisfaysant à sa requeste '. »

Nous ne savons si Charles-Quint prit en considération la demande de Marguerite, mais un an après seulement, la rançon étant prête, les enfants furent remis à madame Éléonore pour être reconduits à leur père qu'elle allait épouser.

La Reine Éléonore, née à Louvain en 1498, avait alors trente-trois ans. D'un tempérament essentiellement germanique, elle était douée d'une extrême bonté, sans beaucoup d'esprit, avec un gros grain de romanesque dans la tête. Élevée à la cour de Lorraine, vers l'âge de seize ans elle avait inspiré une grande passion au prince palatin Frédéric qui résidait a cette cour. Cet amour étant partagé, des aveux suivirent, puis un échange de lettres. Charles-Quint, alors secrètement averti par deux espions, entre en gfande colère et défend à sa sœur de revoir le prince. Bientôt après, il veut la donner en mariage au Roi de Portugal, Emmanuel, vieux, inBrme et bossu. La princesse refuse, Charles-Quint insiste, et, un jour, ayant surpris un billet de Frédéric qu'elle avait caché dans son sein, il chasse le prince Palatin et fait un tel éclat que sa sœur finit par obéir. En 1519, elle épouse le Roi de Portugal, qui lui donna un fils et une fille, et la laissa veuve deux ans apr軫 à l'âge de vingt-trois ans.

• Négociations entre la France et l* Autriche, t. II, p. 709.

• Ibid., p. 710.

Aussitôt, le fidèle Palatin envoie à la jeune douairière, retirée vers son frère, un ambassadeur secret, Huber Thomas de Liège, chargé de lettres pressantes qui lui rappellent leur amour et lui redemandent sa main. Mais les circonstances avaient changé et aussi le cœur d'Éléonore.

La Reine Claude venait de mourir. Il était question d'alliance avec la France, de mariage. François I" avait un grand prestige; la jeune veuve s'était exaltée à son sujet. Le prince Palatin fut repoussé.

On dit que plus tard, en 1538, venant à la cour de France, il s'entretint longtemps seul avec elle et lui rappela le passé. La Reine prit en riant les choses et affirma que tout avait été enfantillage. Mais le prince pensait autrement * .

Les portraits d'Éléonore nous montrent des traits forts et la lèvre autrichienne très prononcée. Pourtant, Thomas de Liège nous affirme qu'elle était belle; il nous dit qu'elle avait la peau parfaitement unie, des sourcils noirs et arqués, des joues roses, des lèvres vermeilles, des dents petites et blanches, des yeux qui semblaient toujours sourire et une expression de gaieté et de modestie.

Au moment du passage en France si impatiemment attendu, un retard encore. Le chancelier Duprat, chargé de réunir les douze cent mille écus d'or de la rançon, a tenté une fraude en faisant frapper une monnaie d'un trentième au-dessous du cours ; les monnayeurs espagnols l'ont découverte, et il en est pour la honte. On restitua sur place quarante mille écus.

L'échange eût enfin lieu, le P' juillet 1530, sur la

* Récit de Thomas de Liège, auteur d'une Vie du palatin Frédéric, Collection Niel*

Bidassoa, à F endroit précis où le Roi lui-même avait été délivré.

D'un côté, sur la rive espagnole, lu Reine de Portugal et les enfants du Roi, accompagnés du connétable de Castille. De Tautre, sur la rive française. Montmorency, avec sa suite et les gens, chargés de la rançon. Au milieu de la rivière, un bac occupé par deux gentilshommes, un Français et un Espagnol, qui Font visité avec soin pour s'assurer qu'il ne contient aucune traîtrise. Au moment de Féchange, chacun de ces gentilshommes fait signe à ceux de sa nation. Les groupes s'embarquent alors sur de petits bateaux, et s'avancent d'un mouvement mutuel jusqu'au bac où l'échange s'opère *.

« Gela fait, — nous dit du Bellay, — Montpezat fut dépéché en poste pour en avertir le Roy qui estpit à Bordeaux. Vous pouvez imaginer l'ayse que reçeut le père. »

Une lettre de Hugues Marmier, qui faisait partie du cortège de la Reine, adressée à Gharles-Quint le 13 juillet, rend compte de la manière la plus curieuse de la réunion des deux époux.

Dès que la Reine eut mis le pied sur la terre de France, les gentilshommes l'entourèrent, lui montrant tout le respect et l'affection qu'on doit à sa souveraine. Elle monta alors en litière avec messeigneurs les enfants, et ils se dirigèrent vers Saint-Jean-de-Luz, où ils arrivèrent à dix heures du soir. Le lendemain, ils se rendirent à Rayonne, et de là, en passant par les terres de monseigneur d'Albret, 9 Mont-de-Marsan, où ce prince vint en personne à la rencontre de la Reine, A Mont-de-Marsan, madame Éléo-

1 Articles sur la forme de la reddition des Enfants de France, entre le connétable de Castille et le grand maître de Montmorency. Anciens fonds français, 2832, f» 59. — Instructions à M. d'Épernay pour le payement de la rançon. Fonds Béthune. 8560. — Lettre de Charles-Quint à Poupet de la Chaux sur le mode de délivrance des Enfants. Lanz, t. II, p. 350.

nore fut avertie que le Roi la viendrait trouver, « avec petite compai{j[nie » ,en i*ëglise d'un monastère de daines, nommé Veyrières, à quatre lieues de là.

La Reine s'y rendit aussitôt. Elle y arriva à neuf heures du soir, et y trouva le grand maître, qui avait pris les devants et la prévint que le Roi la rejoindrait vers onze heures. L'évéque de Lisieux, son premier aumônier, était là, prêt à dire la messe. La Reine se rendit dans sa chambre, suivie de ses dames, du grand maître, des ambassadeurs espagnols, et presque aussitôt arriva le Roi, accompagné du cardinal de Lorraine, de Brion, de Boissy et d'un petit nombre de gentilshommes. Il s'avança vers sa fiancée, que le grand maître conduisait, et lui fit un « aultant bon et honnorable accueil que homme amoureux d'une dame peult faire. Il la mena dans sa chambre, et se assit sur ung lit auprès d'elle, devisant de plusieurs gracieux et joyeux propos. ;> A minuit, la messe fut dite par l'aumônier, qui les maria, et aussitôt après ils se retirèrent.

Le voyage se poursuit dès le lendemain. « La Reine est très contente, — continue Marmier, — elle m'a dit que le Roy lui a tenu et tient journellement les meilleures paroles que dire se peuvent de l'entretainement de paix, vray amitié et bonne fraternité qu'il entend avoir avec Vostre Majesté. Monsieur le grand maistre desmontre aussy par ses services avoir grande affection et contentement de la Reine, et m'a déclaré beaucoup de choses tendant à la confirmation de la paix ^ »

La bonne Éléonore était au comble de ses vœux. Elle allait régner dans la première cour de l'Europe, et elle servirait de lien entre son mari et son frère, pensait-elle. . .

La France accueillit la nouvelle Reine avec des trans-

* Larz, Correspondance des Kaisers, t. I, p. 392.

ports de joie ^ On lui savait gré de ramener les enfants du Roi et d'avoir fait ses efforts pour adoucir leur captivité. Ces jeunes princes Taimaient tendrement. Elle semblait d'ailleurs un gage de paix, et le peuple était bien las de la guerre. Les villes lui firent les plus magnifiques réceptions. Â l'entrée de Bayonne, on avait placé un pont sur TAdour « si très artificiellement bâti et d'une si grande ingéniosité, que Ton ne pouvoit savoir si Ton estoit sur terre ou sur mer, ou es rues de la ville, ou dedans le château. Entre le pont et le château estoient les rues, tendues à ciel de tapis si triomphants et magnifiques que c' estoient toute pompe que d'y estre. Avec cela, parmy les rues, on jouoit comédies, facéties et faintises, s\ illustrement et ingénieusement que jamais fils d'homme ne vit ny ne ouyt parler de telles entreprises; car il sembloit nommément que ce fussent droictes nymphes descendues du ciel.

« Àussy es rues estoient gens habillés de divers accoustrements qui jettoient carolus et grands blancs au monde, et qui en vouloit en prenoit*. »>

Parmi ces facéties et faintises, nous remarquons une bergerie composée par madame Marguerite. Les acteurs étaient magnifiquement habillés de taffetas, et leurs habits avaient bien coûté 50 livres tournois'.

Entre Langon et Bordeaux, la Reine se promène sur la rivière, « en batteaux'propres et experts, vitrés, peints et dorés si magnifiquement que la maison de verre du Roy d'Angleterre, tant estimée à l'entrevue d'Ardres, leur cédait quanta l'excellence des richesses et beautés^ »» .

* Voir le chant en l'honneur de la Reine et le chant de joie au retour des Enfants. Marot, éd. Saint-Marc, t. I, p. 147 et 332.

' Cérémonial de Godefroy, p. 766.

^ Correspondance de la Reine de Navarre^ i^ partie, p. 53 et 448. Fonds Béthune, 8614, f> 58.

* Cérémonial de Godefroy, p. 769.

 une époque où la royauté représente encore la nation, tous les états participent à ces fêtes.  Bordeaux, le cortège royal est ouvert par « la bande des cousturiers, avec une bannière de taffetas noir croisé de blanc, semée de quatre fleurs de lys avec les entours de ciseaux; habillés de mesmes couleurs que les bannières » . Les autres états suivaient avec leurs enseignes * .

A Paris, on nous en fait une énumération plus magnifique encore. Le prévôt des marchands, les échevins et le gouverneur de la ville réunissent d'avance les jurés et procureurs de tous les métiers : draperie, épicerie, mercerie, bonneterie, pelleteries, orfebvres, frippiers, bouchers, mesureurs de bleds, courtiers, vendeurs et jaugeurs de vins, mesureurs et porteurs de charbon, courtiers, briseurs et procureurs de sels, mouleurs de bois, teinturiers, maistres des Mystères, maistres de la Passion et de la Trinité en l'église des Saints-Innocents, maistre Jehan du pont Alaix, Messire Mathé et ses compagnons ou les Inventions des Italiens. On leur recommande alors d'avoir soin de l'ordre de leur compagnie et de se revêtir des habits les plus magnifiques pour faire honneur à la Reine ^ .

Un banquet solennel suivit l'entrée, où l'on fit présent à madame Éléonore de deux grands chandeliers d'argent « hauts de six pieds, en forme de pyramides, ouvragés à l'antique, ornés de cornes d'abondance servant de drageoirs, pleins de triomphes et personnages dansants avec dictons à la louange de la Reine et dévotions des Parisiens envers elle ^ » .

Que faisait donc pendant ce temps madame Marguerite,

" Cérémonial de Godefroy, p. 776.

« Ibid.y p. 782, 783.

^ Récit de Bochetel, cité par M. de Mostaigloet dans les Archives de V art français, t. IX, p. 266.

FRANÇOIS I". JOl

dont on jouait les bergeries? Comment n'était-elle point à ces fêtes? Un grand événement avait pris place dans sa vie.

Lors de la délivrance du Boi, il avait été question pour elle de plusieurs mariages très brillants. Charles-Quint d'abord ', puis Henri VIII. Ces projets avaient échoué. On ne voit pas bien toutefois ce qui alors détermina le Roi à la donner à Henri d'Âlbret, Roi de Navarre, dont la situation n'avait rien de brillant.

Henri d' Albret, après avoir échoué, dans son adolescence, à la conquête de la Navarre espagnole sous la conduite de Lesparre, était resté dans l'armée, toujours guerroyant. Fait prisonnier à Pavie et étroitement resserré dans la citadelle de cette ville, il avait réussi h s'en échapper au milieu des plus grands périls. Un de ses chambellans, François de Rochefort, lui fait passer une échelle de corde. Henri l'attache aux barreaux de sa fenêtre et commence à descendre du plus haut de la citadelle par-dessus les murs et les fossés. Au milieu du chemin, le cœur du jeune prince défaille. Il veut retourner en arrière, mais Rochefort, qui se sent perdu si la tentative échoue, le menace de couper la corde. Faisant alors de nécessité courage, il reprend sa route et arrive heureusement à terre. Un cheval l'attendait. Il s'enfuit avec Rochefort *.

Henri d'Albret avait de la force, de la vaillance, de la beauté physique; il n'avait ni esprit, ni savoir. Ses portraits nous montrent une tête régulière, sans animation'.

* Voir a ce sujet jine lettre de Charles-Quint à la régente. Ms. Béthune, 8496, fo 13. Cité par Genin.

' Voir une lettre du Roi de Navarre dans la Correspondance de la Beine, pièces ju.stilicatives, p. 438.

' Voir à Versailles, attique nord, n® 3122, un portrait sur bois du seizième siècle, représentant Henri d'Albret. Voir aussi les portraits de la collection Gower.

tôt FIN DE LA VIEILLE FRANCE.

De neuf ans plu3 jeune que Marguerite, il est probable qu'il sentit en elle la défaveur de l'âge plus que la supériorité de l'esprit. Mais elle était sœur du Roi, et il avait toujours fort à cœur de recouvrer sa Navarre espagnole. Quant k Marguerite, elle ne connaissait que la soumission à son frère et obéit sans murmurer. La cérémonie avait eu lieu le 24 janvier 1527.

« Nostre mariage, — écrivait*elle un peu avant à madame « de Larochefoucault, sa parente, avec une sorte d'indiffé- « rence, — n'est encoresi certain que je y onze (ose) convier u mes parents ' . » Et, quelques mois après, à Montmorency :

« J'ay voulu vous faire savoir des nouvelles de mon « mesnage; je me trouve si bien que j'ay occasion de m'en « louer *. »

François, par le contrat, avait renoncé en faveur des époux à toute espèce de prétentions sur le comté d'Armagnac et s'engageait à leur faire restituer la Navarre espagnole. Un peu plus tard, il donna le Berry en apanage à sa sœur et le gouvernement de Guyenne à son beau-frère*.

Jeanne d'Albret était venue au monde un an après, et*au moment de la délivrance de ses neveux, Marguerite allait avoir un fils qui ne devait pas vivre ^. Elle exprime à Montmorency le regret de son absence avec une grande vivacité ^.

Les deux femmes qui avaient négocié le traité de Cambrai

* Lettres inédites de la Reine de Navarre, lettre 55, p. 222.

2 Jbid., 17 octobre 1527, p. 224.

^ Leur contrat de mariage, dont rorî^rinal est aux archives de la préfecture de Pau, a été publié par Genin, Lettres inédites de la Reine de Navarre, 1'" partie, pièces justificatives, p. 439.

^ Sur la mort de ce prince, à cinq mois et demi, inhumé dans le caveau du duc d'Alençon, voir la lettre désolée de Mai^erite à son frère et la réponse du Roi. Correspondance, i'^ partie, p. 269, 270.

^ Jbid., V^ partie, trois lettres a Montmorency, p 255 258 et 2* partie, une lettre au Roi, p. 105.

ne lui survécurent pas longtemps. Marguerite d'Autriche étaitmorteàMalinesle 30 novembre 1530 '. Louise de Savoie mourut Tannée suivante, le 25 septembre 1531. Depuis plusieurs années déjà, sa santé chancelait. Marguerite en était très inquiète '. A Fontainebleau, dans l'automne de 1531, elle écrit à son frère que leur mère a été bien souffrante : « Mais maintenant elle va mieux, car elle a eu «trois petits médecins (ses petits-fils), qui lui ont fait «oublier ses douleurs. Il n'est possible de faire meilleure « chère qu'ils lui ont fait. Mais ils ne sont pas contents que «vous estes parti. Monseigneur d'Angouléme (le troi- « sième) a bien délibéré, si une fois il vous peult trouver, «de jamais n'abandonner vostre main; il dit que si vous « allez à la chasse du sanglier, que vous le garderez bien a d'être blessé. Croyez, Monseigneur, que Madame n'a pas « ouy tous ces propous sans pleurer, ce qui luy a faict « grand bien, car l'on dit :

« Qui pleure larmes par amour « N'en sent mal ny douleur ^. »

Quelques jours après :

a Monseigneur, je ne vous saurais dire l'ennui et la fas- « chérie qui est en ceste compagnie, car tout le bien que « en vostre absence on est accoutumé d'avoir, qui est « Madame, donne plus d'occasions de peine que de con- « tentement. Quelque dissimulation qu'elle fasse, elle est « si changée que jamais je ne l'ay trouvé de cette sorte... « Son passe-temps après dîner,x'est d'envoyer quérir ceux u qui ont quelque mal à la jambe ou au bras et de les

^ Elle eut un abcès au pied, et Ton cnit nécessaire de le lui couper. Les médecins alors Tendonnirent si bien avec de Topium qu'elle ne se réveilla plus. Correspondance de Marguerite d* Autriche et de Maximilien, t. II.

* Correspondance de Marguerite, l""» partie, p. 404; 2" partie, p. 107.

' Jbid., 2* partie.

« panser pour expérimenter ung oignement qu'elle a et « qui çst fort singulier... Je vous supplye pour sa santé « et cunsolacion, ne la laisser guère en ce lieu sans vous. « Envoyez-la quérir avec quelque peu de train. Le surplus « pourra demeurer icy av£C messieurs vos enfants, que je tt serviray '. »

Cependant, une terrible épidémie vient d'éclater dans r Ile-de-France. Toute la famille alors s'apprête à partir. Mais Madame est bien faible, écrit encore Marguerite à Montmorency. Elle aura peine à se mettre en route. Pourtant les médecins exigent le départ, car le « danger icy « est si grand que je n'ouze escrire au Roy ny h la Reyne, « ny à vous, de peur que mes lettres se sentent de Tayr* » .

Les enfants partent les premiers.

« Nous sommes encore en ce lieu, — continue Margue- « rite. — Madame s'y trouva hier bien faible, jusques à « presque s'évanouir '. » Cependant Louise, effrayée de la contagion, veut absolument s'éloigner. Les deux femmes montent en litière et se dirigent sur Romorantin. Mais les progrès du mal sont si rapides qu'elles doivent s'arrêter à Grez en Gatinois.

« Monseigneur, — écrit de là Marguerite à son frère, — « voyant la maladie de Madame si variable que une heure il « semble qu'elle doive mourir et l'autre retourner en santé, « je ne vous ai ouzé escripre, espérant que le changement « d'ayr, veu Topinion qu'elle y avoit, luy servirait. Pour « vous en dire la vérité, comme je scay qu'il vous en plaist « Vous fyer à moy, je n'y voys nul amendement. Samedi «qu'elle arriva icy, elle endura bien ia lytière sans se « plaindre. Aujourd'huy, je l'ay trouvée fort faible, plus

* Correspondance y 2® partie.

2 Ibid.y 1" partie, p. 277.

» Ibid.y p. 279.

«quelle n'a esté; sa voix débile, son haleine pressée, « avecque des paroles si tristes qu'il n'y a nul qui les puisse «porter; des jours elle tient ces propos, des aultres non. « Toutefois, Monseigneur, je la voys sans cesse s'affaiblir. «... De ce qu'il surviendra incessamment, je « vous en advertiray ' . »

Louise mourut deux jours après ^. Elle avait cinquante ans. Dans les dernières années de sa vie, elle s'était jetée dans le parti de l'intolérance religieuse, en vue peut-être de racheter ses désordres. Elle garda jusqu'à la fin sa nature résolue, ne cessa de soutenir sa créature, le chancelier Duprat, et de pousser son fils aux actes d'autorité les plus arbitraires. Après sa mort, on trouva dans ses coffres quinze cent mille écus d'or que ses mains avides y avaient secrètement amassés. François I*% surpris, n'avait jamais été aussi riche. Il se servit de ce trésor pour achever le paiement de sa rançon, en dégageant les villes de la Somme qui étaient restées entre les mains de Charles-Quint, et pour réorganiser son armée.

* Cornespondanccy V* partie, p. 280.

' Lettre de François I"' à Charles-Quint, lui annonçant la mort de sa mère, ms. Dupuy, p. 64, f* 23.

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