‹ François Ier [i.e. premier]: portraits et récits du seizième siècleChapitre 33 sur 40 · LA REINE DE NAVARRE ET LES POÈTES · texte numérisé non relu

LA REINE DE NAVARRE ET LES POÈTES

C'est au seizième siècle que commence, à proprement parler, ce qu'on appelle la cour.

Les anciens Rois de France vivaient, à la manière des seigneurs féodaux, dans des châteaux forts, entourés de leurs hommes d'armes; les femmes à part, très retirées. Anne de Bretagne, nous l'avons vu, commença à créer la cour des dames, et aussi la cour des chevaliers avec sa garde d'honneur composée de cent Bretons. Anne pouvait, mieux qu'une autre, accomplir cette innovation. Elle était duchesse de son propre chef, titre féodal qu'elle ne laissa jamais amoindrir dans la royauté conjugale. Son carac' tère résolu, d'ailleurs, et l'austérité de ses mœurs, lui donnèrent le plus grand ascendant sur Charles VIII et Louis XII. Elle eut donc une cour, une cour toutefois qui ressembla toujours à une école. Les deux sexes y vivaient très séparés. « Au regard des dames, — nous dit Brantôme, — la Reine Anne commença à s'en entourer, mais le Roy son mary ne s'en souciait guère. »

Sous le règne suivant, grand changement. La pauvre Reine Claude ne comptait pas. Louise, toute-puissante par l'arnour de son fils, continua donc la cour à sa façon.

FraDçois P' avait vingt ans. Ce sont des fêtes, des plaisirs sans fin qui tous appellent la présence des femmes. « Considérant, — nous dit Brantôme, — que toute la décoration d'une cour venait des dames, le Roy voulut en peupler la sienne. Ce n'étaient d'ailleurs que dames de maison, damoiselles de réputation qu'on y voyait paraître comme déesses au ciel. Que si elles favorisaient parfois leurs amants ou serviteurs (je dis quelques-unes), quel blâme pouvait en avoir le Roi, qui n'usait jamais de force ou de violence , mais laissait chacun garder sa garnison? — Au lieu de recevoir une si honnête troupe de dames, aurait-il été plus louable de suivre les errements du temps passé, où les Rois admettaient dans leur suite tant de femmes de mauvaise vie, — dont le roy des ribauds, depuis converti en prévost de Thôtel, avait charge et soin, à qui il faisait départir cartiers et logis et rendre la justice? Quant à moy, je conclus que rien ne fut jamais mieux introduit que la cour des dames. Bien souvent ai-je veu nos Rois aller aux champs, aux villes ou ailleurs et n'y point mener de dames. Nous estions tout ébashis, perdus ou faschés. Huit jours nous paraissaient un an... Et en guerre , qu'est-ce qui réjouit le plus un gentilhomme, sinon d'emporter une faveur de sa maîtresse? Les dames rendent autant vaillants les gentilshommes que leurs propres épées... Pour fin, une cour sans dames est une cour

sans cour ' . »

François était dans la première jeunesse, chevaleresque, ardent, plein de passion. Sa mère, l'aimant avec idolâtrie, voulait à tout prix le retenir auprès d'elle. De mœurs faciles d'ailleurs, elle s'entoure des femmes les mieux faites pour plaire et lève toutes les barrières de l'étiquette

* Brantôme, t. I, p. 257, 259.

qui tenaient les deux sexes à distance. A dater de cette époque, seigneurs et dames se rapprochent en toute occasion dans la vie de la cour, avec une liberté et une aisance qui ne paraissent pas du reste leur avoir déplu. Non seulement les femmes ont place dans les cérémonies et les amusements : aux fêtes, chasses, jeux, voyages, entrevues de souverains, mais elles entrent dans la politique et les affaires, elles prennent part aux choses de l'esprit, elles ont voix sur tout.

Il faut rendre cette justice à François P% qu'il ne rechercha pas seulement le plaisir près des femmes. Il aimait en elles les qualités particulières de l'esprit et du cœur : la spontanéité, la grâce, la finesse, une certaine poésie qu'elles dégagent des choses. Il encourageait leur culture, se plaisait à leur société et entretien, leur faisait une part généreuse dans ses pensées, ses sentiments, ses travaux, sa vie. Leur beauté même avait pour lui un sens artistique et noble. La chevalerie lui avait légué cette fleur de respect qui, au milieu même du désordre, préserve l'idéal. « Il ne voulait point qu'on médit des femmes, — nous dit encore Brantôme, — mais qu'on leur portât grand honneul* et respect. » Un jour , entendant un (c compaignon » tenir à leur sujet des propos insolents, il entre en grande colère et commande à ses archers de le saisir et de le pendre. Heureusement, le « compaignon » s'était enfui au plus vite, et le lendemain le Roi avait pardonné.

La comtesse de Chateaubriand et la duchesse d'Étampes eurent tour à tour une grande influence sur son règne.

Françoise, de la célèbre maison de Foix, cousine de Gaston et de Germaine, sœur de Lautrec, de Lescun et de Lesparre, avait appartenu à la cour d'Anne de Bretagne. Cette Reine l'avait mariée elle-même, dans l'adolescence.

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en lui donnant vingt mille francs de dot , à un seigneur riche et grandement ne, mais sans esprit et de difficile humeur, Jean de Laval-Montmorency, sire de Chateaubriand'. Françoise était dans tout Féclat de la première jeunesse et de la plus grande beauté, lorsque François I*' vint au trône ^. Il la distingua bientôt parmi les filles qui entouraient sa mère, Taima et sut le lui dire. — Ce prince, prétend-on, s'entendait à cela. — On ne sait si la lutte fiit longue, mais, chose certaine, Françoise succomba. La passion du Roi se révéla tout haut le 25 août 1518 lorsque, au baptême du Dauphin , il fit prendre rang à madame de Chateaubriand aussitôt après les princesses'. Dès lors, elle absorba entièrement le jeune souverain, et la cour fut à ses pieds.

Ce n'était pas là précisément ce que Louise avait cherché, — nos traits atteignent si rarement le but qu'ils visent! — mais il n'en fut ni plus ni moins. A dater de cette époque, la mère et la maîtresse du Roi se partagèrent l'influence. Nous avons vu en Italie les tristes résultats de leur rivalité.

Cependant, comme tout s'épuise dans cette vie changeante et dans nos variables cœurs , après dix ans de constance — nous ne disons pas de fidélité — cette belle flamme commença à se refroidir. La désastreuse campagne de Pavie, le long emprisonnement en Italie et en Espagne amenèrent chez le Roi une crise de l'être moral qui emporta comme une partie du passé. Au moment de sa délivrance, lorsqu'il rejoignit sa mère et la cour « au galop de son cheval arabe » , madame de Chateaubriand était là, mais

* Gaillard, Histoire de France, t. VII, p. 136. Mémoire de Hénio, avocat au parlement de Rennes, contre les inventions de Varillas.

*Voir un intéressant portrait du temps^ un crayon, dans la collection Renard. Les traits sont forts, la figure pleine ; mais quel charme d'expression!

' Collection Niel.

Télan juvénile ne le ramena point à ses pieds. C'est à peine s'il lui parla.

Louise triompha de ce dédain. C'était sa vengeance. On alla à Mont-de-Marsan, puisa Bordeaux, se reposer quelques jours.

Parmi les femmes qui suivaient la régente, « les plus excellentes du royaume » , se trouvait Anne de Pisseleu, mademoiselle d'Heilly, alors âgée de dix-huit ans, dont la beauté et la grâce attiraient les yeux de toute la cour '. Elle était Lorraine, douée d'un de ces esprits faciles et ouverts qui s'assimilent tout. Très jeune, elle aimait déjà les lettres; on l'appelait : » la plus belle des savantes et la plus savante des belles *. » Marot lui adressait ces vers :

Dix et huit ans je vous donne,

Belle et bonne; Mais à votre sens rassis Trente-cinq ou trente-six

J'en ordonne*

C'est à mademoiselle d'Heilly qu'il était donné de rani^ mer l'ardeur du Roi. Dès cet instant, il lui témoigna un sentiment qui la toucha à son tour. Il s'y attacha extrêmement. Plus tard, il la fit duchesse d'Étampes et la combla de biens'.

Que se passa-t-il alors entre ces deux femmes? Comment se dénoua la première liaison et se forma la seconde? C'est ce que l'histoire, plus sobre au seizième qu'au dixseptième siècle, ne nous raconte pas. On a fait à ce sujet des récits fantastiques. François V aurait été brutal et

> Martin du Bellay, t. XVIII, p. 3ii. — Belleforest, p. 1455.

^ Épttre dédicatoire de ses poésies, éd. de Charles de Sunts-Martiib, datée du i*' septembre 1540, p. 20-37.

3 En 1536, il la maria pour la forme à Jean de Brosse, dont le père, René, avait été engagé dans la révolte du connétable, et à qui, moyennant cette complaisance, il rendit tous %e% biens. Gaillard, t. II, p. 529.

FRANÇOIS I". tll

malappris à ce point de reprendre à madame de Chateaubriand, pour les donner à sa nouvelle maîtresse, les bijoux dont il lui avait fait présent. Il aurait eu de plus la lâche cruauté de la livrer à la vengeance de son mari, qui lui aurait fait subir les plus mauvais traitements jusque même à la mort^

Autant de fables! Il suffit, pour en être assuré, de F histoire des bijoux racontée par Brantôme, et de la visite du Roi à Chateaubriand après la réunion de la Bretagne.

Au beau temps de sa flamme, le Roi galant et lettré avait composé pour madame de Chateaubriand des devises d'amour que sa sœur, la complaisante Marguerite, Tavait aidé à tourner de la façon la plus spirituelle et la plus tendre. Ces devises se trouvaient inscrites sur des bijoux artistiques dont le Roi avait fait don à sa maîtresse.

Mademoiselle d'Heilly, jalouse de ces témoignages d'une passion qui n'avait pas été pour elle, voulut avoir les devises. Combien de fois les demanda-t-elle à son amant? Brantôme ne nous le dit pas. Nous nous imaginons que ce fut plus d'une. Toujours est-il que François I" finit par céder. Il eut tort sans doute. Où est l'amant sans faiblesse?

Le Roi donc envoie un messager redemander les bijoux à madame de Chateaubriand. A cette requête inattendue, elle répond qu'elle est souffrante; que le messager doit revenir dans trois jours. Puis, après son départ, elle envoie quérir un orfèvre, lui ordonne de faire fondre les bijoux et de les lui rapporter tous fondus.

L'ordre est exécuté, et au retour du messager, madame de Chateaubriand lui remet les lingots d'or.

« — Allez! — dit-elle, — portez cela au Roy. Puisqu'il

* L'ori(rine de ce roman vient de VariUas. Voir cette discussion dans Dbeux ou IUoier, t. IV, p. 151.

lui a plu révoquer ses dons, je les lui rends en lingots; pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et coUoquées dans ma pensée, et les y tiens si chères, que je n'ay peu permettre que personne aultre en disposast, en jouist et en eust du plaisir.

a Quand le Roy eust reçu les lingots et entendu les propos de la dame, il ne dit aultre chose, sinon :

« — Retournez-luyletout. Ce quej*enfaisois, cen'estcfit pas pour la valeur — je lui eusse rendu volontiers deux fois plus! — mais pour Tamour des devises. Puisque elle les a faict ainsi perdre, je ne veulx point de For et le lui renvoyé. Elle a monstre en cela plus de courage et de générosité que je n'eusse pu penser pouvoir provenir d'une femme *. »

Un Roi capable d'accepter une telle leçon ne livre pas une femme lâchement après avoir tout reçu d'elle , et une femme capable de la donner ne devient pas la débonnaire victime d'un mari sans honneur et sans courage. M. de Chateaubriand, restant à la cour et continuant à jouir des faveurs du Roi au milieu de sa mésaventure, pouvait bien grommeler et se plaindre, — il le fit toute sa vie, — mais il n'était pas de taille à se venger. Si donc, après l'abandon du Roi, sa femme reprit la vie commune, c'est qu'elle se sentit assez forte pour s'imposer à lui. Et en effet, en 1532, lors de la réunion des états de Bretagne, le Roi fit un séjour dans la seigneurie de Chateaubriand. Il y fut reçu fort magnifiquement par le comte et la comtesse, et, avant de partir, il donna à celle-ci les deux riches terres de Rhuis et de Lucinio*. Ils n'étaient donc pas tous trois si mal ensemble.

> Brâktôme, t. II, p. 418.

' Il f;arda sa compagnie de quarante hommes d'armes, fut fait chevalier de Tordre parle Roi, puis gouverneur de Bretagne.

3 Darv, t. IX, p. 257. — Cité par Sismondi, t. XVI, p. 401. Madame de

Nous ne savons si madame d'Étampes fut aussi belle que les contemporains Tout dit. Le portrait sur bois du seizième siècle, au musée de Versailles, — attique nord, n*^ 31 70, — ne nous donne pas cette impression. C'est une tête fine, spirituelle, animée plutôt que belle; une physionomie expressive, avec beaucoup de sécheresse. Elle avait certainement des lettres, de Tesprit, du monde, et même une certaine largeur de pensées qu'elle montra dans son opposition à la persécution religieuse. Elle possédait surtout rhabileté de tirer parti de ses dons. Entrant dans tous les goûts, tous les sentiments du Roi, elle Tentoura de mille liens qui s'entre-croisèrent avec le temps, et sut ainsi renouveler pendant vingt et un ans le charme de leurs relations. Son pouvoir ne finit qu'avec la vie du souverain.

Madame d'Étampes se lia fort avec Marguerite, quo sa tendresse pour son frère rendait indulgente à ses faiblesses. Le Roi et la Reine de Navarre habitaient tantôt le château de Pau, tantôt la cour de François I". La mort de Louise avait resserré les liens du frère et de la sœur. François se plaisait à retrouver auprès de Marguerite la sollicitude do su mère; il lui communiquait ses préoccupations politiques, lui donnait entrée dans toutes les affaires, se servait d elle àl'occasion. « Elle savait fort bien, — nous dit Brantôme, — entretenir les ambassadeurs étrangers, les contenter de beaux discours. Elle estoit aussy fort habile à leur tirer les vers du nez, dont le Roy disoit souvent qu'elle l'assisloit beaucoup. Eux, grandement ravis d'elle, en faisoient au retour des rapports à ceux de leur nation ^ » — « Lu Reine de Navarre, sœur du, Roi, — dit le Vénitien Justi-^ niano, — est une femme d'un talent et d'une sagesse rares,

Chateaubriand mourut dans la teiTe de son mari, en 1537; elle avait ,\\ov» environ quarante ans.

» Brantôme, t. II, p. 183, 184.

et qui prend part à tous les conseils de la couronne ^ . » Marguerite, toujours très curieuse de lettres, se plaisait à réunir autour d'elle les philosophes, les savants, les poètes surtout. Clément Marot, le plus célèbre, était son valet de chambre.

Le père de Clément, Jean Marot de Normandie, avait été déjà attaché comme escripiain au service de la Reine Anne, puis à celui de Louis XII, qui Femmena à Gènes. Clément, né à Cahors en 1495, commença à faire des études universitaires assez mauvaises. Puis il s'associa à la troupe des Enfants Sans 'Soucis qui jouait des soties devant le public, il fréquenta le Palais, vécut de la basoche et devint ensuite page du sire de Villeroy, qui, après l'avoir emmené à la guerre, l'introduisit à la cour. Présenté à François d'Angouléme, qui n'était pas encore Roi, son esprit lui plut. Franc d'allures, original et leste, il entra même assez avant dans ses bonnes grâces et se créa des amitiés à là cour. François, devenu Roi, le fit « coucher sur son estât » , c'est-à-dire mettre au nombre de ses pensionnaires, et, en 1519, le donna comme valet de chambre à sa sœur. Il fut en même temps attaché à la cour militaire du duc d'Alençon. En 1521, quand éclata la guerre avec Charles-Quint, il suivit le duc à l'armée du Nord, puis en Italie. Plus vaillant que son maître, il se fit blesser au bras à la bataille de Pavie et faire prisonnier à côté du Roi, pendant que le duc fuyait*. Plus tard, libéré, il reprit son service auprès de la sœur du Roi.

On connaît sa fidèle adoration pour Marguerite. Il n'a cessé pendant toute sa vie de célébrer sa beauté, sa grâce, sa vertu, son génie. Culte bien platonique, quoi qu'on ait

' Ambassadeurs vénitiens, François Justiniano, p. 173. * Notice sur Clément Marot y par son éditeur Saint-Marc. Garni er, t. I,

pu conter, et qui n'a jamais ému ni la duchesse d'Alençon, ni la Reine de Navarre. Marguerite ne ressemelait nullement à sa mère. Imagination, tendresse, grâce, recherche, parfois même afFéterie, « elle était toute sur le merveilleux » , comme aurait dit Saint-Simon, et s'entendait en amour à peu près comme en théologie. Il est vrai qu'elle se plaisait fort à disserter sur ce sujet. « Les femmes froides, — a-t-on dit, — aiment à parler d'amour comme les frileuses à se chauffer. » La passion, en effet, la passion délicate et profonde, comme la passion grossière et terrible, est réservée et silencieuse. Elle a trop peur de se trahir, et elle sent trop aussi FinsufHsance des mots. Rien de rassurant, au contraire, comme ce spirituel et élégant caquetage, qui commente le sentiment à perte de vue. Dans Tàge avancé, c'est parfois un souvenir ou un regret; dans la jeunesse, c'est toujours une indifférence.

Le ton d'ailleurs, à cette époque, est à la galanterie; c'est un devoir pour les hommes d'être amoureux de toutes les femmes, de ne leur parler que par déclarations. On découvre l'antiquité et on leur en fait les honneurs. Le comble de l'art mondain consiste à accommoder les mœurs de l'Olympe aux mœurs de la cour. Les femmes sont des nymphes, des grâces, des déesses, et Marguerite est quelque chose de plus, car elle unit l'esprit et la science à la beauté et à la grâce. Les portraits que Marot en trace sont un échantillon du genre :

Ma maîtresse est de si haute valeur

Qu'elle a le corps beau, droit, chaste et pudique.

Son cœur constant n*est, pour heur ou malheur,

Jamais trop gai ne trop mélancolique ;

Elle a au chef un esprit angelique,

Le plus subtil qui oncq aux cieux resta.

{;rand merveille ! On peut voir par cela

Que je suis serf d'ung monstre fort estrange^.

Monstre, je dy, car pour tout vray, elle a

Corps féminin, cœur d'homme et teste d'anfje K

Madame escript si hault et doulcement Qae je m'estonne en voyant choses telles Qu'on n'en reçoit plus d'esbahissement.

Puis quand je Toy parler si sai{;ement Et que je voy sa plume travailler, Je tourne bride et m'esbabis comment On est si sot de s'en esmerveiller.

Dès Torigine, il y eut entre Marot et Marguerite un échange trè^s vif d'esprit et de poésie. Lui-même se plaît à nous dire qu'il

i..ne faict dixaîn ne chanson, Chant royal, ballade, n'epistre, Qu'en sa teste elle n'enregistre.

Et il l'appelle sa sœur d'alliance*. Voici une table de jeux présidée par Marguerite. Un dizain est la rançon du vaincu^ Marot perd et s'exécute :

Que plust à Dieu que ceux à qui je doy Fussent contents de semblable monnoy!

La Reine répond :

Si ceux à qui devez comme vous dites

Vous congnoissoient comme je vous congnois,

Quitte seriez des dettes que vous feites

Le temps passé, tant grandes que petites,

En leur payant un dizain toutefois,

Tel que le vostre qui vault mieux mille fois

Que l'argent dû par vous en conscience.

Car estimer on peult l'argent au poix.

Mais on ne peult, et j'en donne ma voix, '

Afisez priser vostre belle science.

Marot, à son tour :

Mes créanciers, qui de dizains n'ont cure, Ont lu le vostre, et sur ce leur ay dit :

Sire Michel, sire Bon aventure, La sœur du Roy a pour moy faict ce dit.

^ Marot, éd. Saint-Marc, 1879, t. II, p. 2. .

2 Ibid,, p. 41.

Lorg, eux cuydant que fusse en grand crédit,

M*ont appelé Monsieur a cry et cor«

Et m'iia valu yostre autant qu'or :

Car promis ont non-seulement d*attendre,

Mais d'en prester (foi de marchant) encor,

Et j'ay promis (foi de Clément) d'en prendre >.

Où est en tout cela Téclair révélateur?

Marot, d'ailleurs, n'est point seul. Saint-Gelais , qu'on ^ffelleV Ovide français, Crétin, le souverain poète ^ Colin, Forestier, Jacques Bourgeois et bien d'autres, dont l'histoire ne garde pas les noms, sont coupables de méfaits analogues. Regardant Marguerite comme leur protectrice, leur sœur en Apollon, ils ne cessent de la célébrer, en lui adressant des déclarations poétiques qui ne portent ombrage à personne.

Dorât nous raconte en vers sa conception miraculeuse. Louise de Savoie, mangeant une huître dans la coquille même d'où Vénus était sortie, avala sous forme de perle une goutte de la rosée divine. De cette perle' fut créée Marguerite, perle divine elle-même. Voici encore M. de Lavaux, qui va mourir pour elle si elle ne prend son martyre en pitié, à quoi elle répond spirituellement :

Vous estes loin quoique vostre escript die :

De ceste mort par trop d'affection, Car, Dieu mercy, vous n'avez maladie, ' Monstiant ennuy, douleur, ne passion.

Mais si la mort souffrez par fiction. Quand vous serez par amour ti^espassé.

Je vous en dois la lamentation, Et en la fin requiescant in pace '.

Cette façon de traiter légèrement les choses, sans austérité ni pruderie, est loin d'impliquer passion ou licence. Les esprits ombrageux peuvent toutefois s'y tromper, et

* Gaillard, Histoire de François J*"", t. VII, p. 32 à 35.

* Lettres inédites de Marguerite, i*"' partie, p. 45.

surtout les fats, tëmoin Taventure de Bonnivet. Marguerite nous la raconte elle-même, en termes couverts, dans la cinquante-huitième nouvelle du Décaméron.

Le sire de Bonnivet, un des plus beaux hommes de la cour, s'éprend de Marguerite et lui fait une cour assidue. Elle le reçoit à sa façon coutumière, en se jouant du sentiment. Bonnivet se croit vainqueur. Il invite le Roi, les princesses et la cour à le visiter dans son château, à la campagne. La brillante compagnie arrive. Le soir, chacun se retire dans son appartement. Tout à coup, au miheu de la nuit, Marguerite est réveillée en sursaut par un bruit et des mouvements étranges. C'est Bonnivet lui-même, qui estentré, au moyen d'une trappe ; il s'est « coulé dans lamelle du lit » . Marguerite se défend d'une façon vigoureuse, et Bonnivet fiit si bien battu que le lendemain il dut garder la chambre, contrefaisant le malade , à cause « des égratignures dans son beau visage » . Indignée, Marguerite voulait se plaindre à son frère. Mais la vieille et prudente madame de Chàtillon, qui Vivait élevée, l'en empêcha, disant justement que c'était déjà trop pour une femme d'avoir à se défendre, et que la malveillance l'accuserait de coquetterie. Aussi, c'est seulement après la mort de Bonnivet que se répandit l'aventure. Il est à remarquer que Marguerite, en la racontant, parle fort bien du héros. « Il était si sage etsi hardy, — dit-elle, — que de son aage et de son temps il y a eu peu ou point d'hommes qui l'ayent surpassé , comme sa glorieuse mort nous en est une bonne preuve. »

Les femmes honnêtes ont parfois de ces indulgences.

Un des jeux d'esprit également en vogue à la cour était celui des monosyllabes rimées, inventé par Marot. Bonaventure des Perriers y excelle. Des Perriers, autre valet de chambre de Marguerite, avait écrit des nouvelles à son exemple. Dans la soixantième de son recueil, il suppose

un moine à table, de bon appétit, et qu*on dérange par des questions insolites; il répond brièvement, entre les morceaux :

Quel habit portez-vous? — Froc.

Combien êtcs-vous de moines? — - Trop.

Quel pain mangez-vous? — Bis.

Quel vin buvez-vous? — Gris.

Quelle chair mangezovous? — Bœuf.

* Combien avez-vou? de novices? — Neuf.

Que vous semble de ce vin? — Bon.

Vous n*en bavez pas de tel? — Non.

Et que mangez-vous le vendredi? — Œufs.

Combien en avez-vous chacun? — Deux *.

Les jurements, les anagrammes, les emblèmes, les devises, sont encore parmi les modes du temps. Chaque gentilhomme, chaque prince, doit avoir une formule de serment qui le caractérise, conime le cri des armes. Louis XI, en qualité de dévot, jurait la Pâques ï)ieu; Charles YIII : Par le jour Dieu; Louis XII disait à tout moment : Que le diable rn emporte! — (La popularité de ce jurement est peut-être venue de la popularité de ce prince.) — François P' jurait /o/rfe^e/i/i7Aomme *. Un mauvais quatrain du temps marque, par leurs jurements, la succession de ces quatre princes :

Quand la Pâques Dieu décéda, Par le jour Dieu lui succéda.

Le diable m emporte s*en tint près, Foi de gentilhomme vint après '.

Marot avait fait lui-même Tanagramme de François F'. Dans François de Valois, il avait trouvé : De façon suis royal, sans autre changement que d'un v consonne en u voyelle. Toute la cour s'extasiait devant cette découverte ingé-

* Gaillard, t. VII, p. 59.

« Ibid.y p. 222.

^ Brantôme, t. 1, p. 243.

nieuse ^ L'emblème n'était pas moins à la mode. Un peintre du temps, Dell' abbate, élève du Primatice, représente le Roi tenant d'une main Fépée de Mars, de l'autre le caducée de Mercure; sur la poitrine l'égide de Pallas; sur son épaule le carquois de l'Amour; au-dessous, la trompe de Diane. Ce sont les emblèmes des cinq principaux traits qui caractérisent le héros. Ronsard rend l'idée du peintre dans ces huit vers :

François en {][uerre est un Mars furieux ; En paix Minerve, et Diane h la chasse; A bien parler, Mercure copieux; A bien aimer, vrai Amour plein de {rrâce.

France heureuse, honore donc la face De ton grand Boi qui surpasse nature!

Car rhonorant, tu sers en même place Minerve, Mars, Diane, Amour, Mercure ^.

La devise jointe à l'emblème semble nous être venue d'Italie, car elle commencée paraître à l'époque de l'expédition de Charles YIII . Louis XII est le premier Roi de France qui ait pris une devise : un porc-épic, avec ces mots : Cominus et eminus [de près et de loin)^ adressés, dit-on, à ses ennemis. La devise de Claude était : Cane/ie/acane/tWi/s^. Celle de Marguerite , la fleur du souci inclinée vers le soleil , symbole spirituel de Dieu, avec ces mots : Non inferiora secutus {ne se point arrêter aux choses inférieures) *» Celle de François, bien connue, la salamandre dans le feu, et : Nutrisco et extinguo (je nourris et je m' éteins, ou je m'en nourris et je V éteins). On a fort discuté la signification de ces mots obscurs, mais les dissertations les plus savantes n'ont guère éclairé le sujet*. Un certain vague, d'ailleurs, n'est-il

J Gaillard, t. VII, p. 212 et 222.

« Ibid., p. 252.

^ Brantôme.

^Ibid., p. 183.

* Gaillard, t. IV, p. 363.

FRANÇOIS !•'. tJl

pas le propre de la devise, rimagination pouvant alors en tirer ce qui lui convient? » Marguerite, — nous dit Brantôme, — était la personne du monde qui faisait le mieux les devises en français, en latin et autres langues. Il y en a une infinité en nostre maison, en des lits et tapisseries, qu elle a composées ' . »

Ces jeux d'esprit, ces fictions poétiques, sont le propre d'une époque qui sort de la barbarie pour entrer dans la civilisation. On n'avait guère encore écrit qu'en latin, et quel latin ! Lés lettrés du temps, en imitant les anciens, épuisent toutes les ressources du mauvais goût et du pastiche. Ils avaient inventé, nous dit-on, les vers léonins simples, qui riment par les deux hémistiches sans rimer entre eux ; les doubles léonins^ qui riment deux à deux par les deux hémistiches; les triples léonins, qui, outre la rime finale, mettent encore une rime après le premier pied et une après le troisième, faisant ainsi rimer deux à deux les vers en trois endroits. Dans les longs poèmes, les acrostiches n'admettaient que des mots commençant par la même lettre. Les petits poèmes devaient figurer, par la mesure du vers, différents objets : un outil, une hache, des ailes, un œuf, des croix, une bouteille avec un verre, etc. ^.

Sous François I", on commence à secouer le joug de ces artifices puérils et laborieux. Le Roi et sa sœur, tout en parlant et écrivant le latin, avaient Tamour du français et se plaisaient à l'employer. Leur exemple le met eu honneur parmi les savants et les lettrés; il en répand l'usage. Cette langue, il est vrai, n'est point faite encore. D'une construction lourde, embarrassée, difficile, elle bégaie, elle hésite, et, quand elle cherche la finesse et la nuance, elle tombe dans l'affectation. Pleine d'expressions fortes et

^ BlUKTÔME, t. II, p. 187.

* Gaillard, t. VII, p. 16.

Sn FIN DE LA VIEILLE FRANGE.

de tours ingénieux, elle manque de règles, en même temps simples et savantes, qui la dégagent des vieux moules et lui donnent de Tampleur et de la légèreté. Dans les siècles suivants seulement, elle prendra son essor. La clarté, l'aisance, la justesse, sortiront du désordre et de la confusion, comme la science naît d'erreurs qu'on corrige. François et Marguerite eurent une grande part à ces développements : ne l'oublions pas!

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