SOUS FRANÇOIS I
Pendant les six ans qui suivent le traite de Cambrai, la prospérité renaît en France, et le Roi, que la guerre n'absorbe plus, va lui dontier, par les développements de Tesprit et des arts, une gloire nouvelle. Il avait montré des goûts lettrés si jeune, que la première grammaire hébraïque faite en français par Tissot lui fut dédiée à Tâge de quatorze ans. Vers le même temps, lorsque Balthasar Castiglione vint en France, ayant montré au jeune duc de Valois la première partie de son Courtisan, appelé par les Italiens le livre d'or, les réflexions de Tudolescent Pétonnèrent tellement qu'il présagea ce qu'il serait un jour.
Une des créations les plus importantes de ce règne est celle du collège royal, aujourd'hui Collège de France, à laquelle Budé eut une si grande part.
Budé, né en 1467, était depuis longtemps célèbre par sa connaissance des langues anciennes et des sciences exactes. Il vivait loin des grands, solitaire, dans la retraite et l'étude, quand François V va le chercher, Pamène à Paris, Py fixe par la charge de maitre des requêtes et d'intendant de la librairie royale, en attendant qu'il le fasse nommer prévôt des marchands par la ville de Paris. Budé lui-même laisse au Roi l'honneur d'avoir eu la première idée du collège ' .
' Budé, Commentaires de la langue grecque, cité par Gaillard. Voir t VI, p. 233-26t.
Il faut dire que Lëon X leur avait donné à tous deux l'exemple en fondant à Rome, en 15 17, le collège des jeunes Grecs. Un simple chanoine de Bruxelles avait aussi déjà fondé en Lorraine le collège des trois langues : hébraïque, grecque et latine, auquel Érasme donnait ses soins. C'est en tout cas dans les entretiens du vieux savant et du jeune Roi, que ridée mûrit et prit corps. Le Roi, plein d'enthousiasme et de bon vouloir, subissait, il est vrai, de nonàbreux entraînements; les femmes, la. guerre, se le disputaient tour à tour. Budé alors attendait Theure, et le ramenait au grand projet, qu'il reprenait tojijours avec celte jeunesse et cette ardeur d'impression qui l'ont caractérisé toute sa vie. Le désastre de Pavie et la captivité en Espagne en suspendirent toutefois plusieurs années l'exécution. C'est seulement après la paix qu'il fut possible de l'exécuter.
Les premiers plans du collège royal étaient très étendus. Sur le terrain de l'hôtel de Nesle, — emplacement de l'Institut, — on devait élever un édifice capable de contenir six cents écoliers avec les professeurs les plus variés. Une rente de cinquante mille écus pourvoirait aux besoins et dépenses. Le cours des études serait de quatorze ans.
Les ressources manquant pour réaliser un projet aussi vaste, le Roi se décida à commencer son œuvre en détachant seulement une portion de l'Université pour y fonder des chaires d'hébreu, de grec et d'éloquence latine, auxquelles il joignit plus tard des chaires de mathématiques, de médecine et de philosophie. Le caractère supérieur et nouvean de cette création, était de constituer l'indépendance de l'enseignement, dont l'Université jusqu'alors avait eu le monopole.
Au Moyen Age, il n'existait à Paris que des écoles particulières, attachées à des chapitres ou à des abbayes, quelques-unes très célèbres comme celles de Sainte-Geneviève
et Saint-Germain TAuxerrois. Ces écoles étaient ecclésiastiques, parce qu'à cette époque tous les travaux de F esprit et des arts venaient du clergé. C'étaient des religieux le plus souvent qui, prenant le titre de maures maçons, travaillaient aux cathédrales. En 1050, Tarchevéque de Lyon s'était fait l'architecte d'un pont bâti sur la Saône, et l'évéque d'Auxerre avait destiné trois prébendes de sa cathédrale pour un peintre, un vitrier et un orfèvre ^
Philippe- Auguste, en 1200, réunit toutes les écoles de Paris en un seul corps, qui prit le nom d'Université et auquel il accorda de grands privilèges, confirmés çt augmentés par ses successeurs. L'Université de Paris comprenait quatre facultés : la théologie, le droit civil ramené au droit canon, la médecine et les arts. Les facultés se réunissaient pour nommer le recteur. Toutefois, le Pape restait le véritable chef du corps. C'était son légat, Robert Courçon, cardinal de Saint-Étienne, qui lui avait imposé des statuts en 1215, et les écoliers, comme les professeurs, relevaient des tribunaux ecclésiastiques.
L'Université à ses débuts, centralisant la science de l'Europe, avait conquis une grande célébrité; mais elle manquait d'ouverture et de souplesse pour guider les développements de l'esprit et suivre la transformation de la science. Le Moyen Age y avait imprimé sa forte marque. Toutes les branches du savoir y étaient ramenées à la théologie, et les procédés de l'enseignement à l'argumentation scolastique. Comme tous les corps, d'ailleurs, en possession d'un monopole, bientôt l'Université était devenue extraordinairement despotique. Louis IX, qui avait le goût des lettres et l'âme indépendante tout en étant un saint, en reconnut les abus et abaissa son orgueil en créant en face
* Gaillard, t. VI, p. 155.
d'elle, en 1229, rUniversitë de Toulouse. Elle n'ëtait plus dès lors la fiUe unique des rois, mais seulement leur fiUe aînée^.
Au seizième siècle, ses méthodes de plus en plus vieillies, son étroit despotisme, sa tyrannie jalouse entravaient tout essor de Tesprit, et Tignorance s'y prélassait, disait-on, de la plus franche manière, sous les prétentions du savoir. On y connaissait à peine le nom des génies grecs, Homère, Platon^ Sophocle, Thucydide, et si Ton affectait de vénérer la doctrine d'Aristote, c'était pour la défigurer dans des versions barbares. Le jurisconsulte Conrad Heresbach soutient qu'il a entendu un moine dire en chaire :
« On a trouvé une nouvelle langue que Ton appelle grecque; il faut s'en garantir avec soin. Cette langue enfante toutes les hérésies. Je* vois dans les mains d'un grand nombre de personnes un écrit en cette langue; on le nomme Nouveau Testament. C'est un livre plein de ronces et de vipères. Quant à la langue hébraïque, tous ceux qui l'appreilnent deviennent Juifs aussitôt'. »
La création du collège royal allait briser ce joug d'ignorance. Ses professeurs devant être nommés directement parle Roi, sans qu'il eût à tenir compte des grades universitaires, il deviendrait le refuge de tous les hommes libres d'esprit au dehors comme au dedans du royaume. L'Université le comprit. Aussi, rien ne peut rendre les tempêtes de colère qui soulevèrent alors toutes ces vieilles classes de la pédanterie. Appuyée sur Duprat et Poyet, qui créaient des difficultés au point de vue des finances,' et sur toute la portion fanatique de la cour, T Université multiplie devant le Roi les obstacles. Puis, ne pouvant l'arrêter, au nom de ses privilèges elle cite les nouveaux professeurs ou
I 6AILL4RD, t. VI, p. 163 à 172.
> Ibid., p. 261 et 293.
professeurs royaux à la barre du Parlement, demandant qu'ils fussent astreints pour renseignement à ses examens et à son autorisation préalables. Bëda, syndic de la feculté de théologie, que nous verrons tout à Fheure à la tète de la persécution religieuse, mène cette campagne et se présente lui-même pour la soutenir en personne. Singulier procès, où se pose en germe la distinction de la foi et de la science, de T Église et de F État.
La religion est perdue, disait Béda, si des gens autres que les théologiens osent enseigner le grec et Thébreu; Tautorité de la Vulgate est détruite. Les Bibles mêmes de ces. intrus ne viennent-elles pas presque toutes de TAlle* magne, pays d'hérésie, ou encore des Juifs?
Nous ne sommes pas théologiens, il est vrai, répondaient les professeurs royaux par Torgane de leur avocat G uillaume de Marillac ' , nous sommes grammairiens et savants. Si vous entendez le grec et l'hébreu, venez à nos leçons et dénoncez nos hérésies ; c'est le métier que vous savez le mieux faire. Si vous n'entendez pas ces langues, de quoi vous mêlezvous?
Le malheureux Parlement, entre la théologie et Thébreu où il ne voyait goutte, et le Roi, par derrière, qui riait à gorge déployée, sûr d'être le dernier à rire, ne savait littéralement où donner de la tête. Peu vaillant d'ailleurs de sa nature, il décide, dans son angoisse, de ne rien décider; il laisse les parties aux prises. Le Roi alors va de l'avant; il complète son collège, et met au paroxysme la colère des docteurs en choisissant comme imprimeur royal, pour les
* Goillaame de Marillac et son frère Charles, archerèque de Vienne, cjni remplit plusieurs ambassades à Gonstantinople, en Angleterre, en Aileiaa{;ne, étaient tous deux fils de Gilbert de Marillac, secrétaire du connétable de fiourbon, qui écrivit sa vie, et grands-oncles du maréchal décapité en 1632. Gaillard, t. VI, p. 207.
228 FIN DE LA VIEILLE FRAr^CE.
lettres hébraïques et latines, un des hommes les plus violemment attaqués par eux : le savant éditeur et typographe Robert Estienne (24 juin 1539) ^
Aucune famille ne laisse dans l'histoire du temps une trace plus curieuse que celle des Estienne '. Érudits et artistes en même temps, tout en approfondissant Tétude des langues anciennes et en se livrant aux traductions les plus savantes, ils développaient et perfectionnaient Tart de la typographie et l'appliquaient à leurs œuvres. Leur vie de famille présente le tableau le plus intéressant. Après la mort de Henri, fondateur delà maison en 1520, son fils Robert, âgé de dix-sept ans, d'abord associé avec sa mère et son beau-père, Cimon Colins, fonde à côté d'eux une nouvelle imprimerie. Robert épouse à vingt-quatre ans la jeune et savante Perette, fille de Josse Rade^ imprimeur et érudit également fameux, et associe sa femme à tous ses travaux. Elle le secondait dans ses traductions, entretenait la correspondance avec les savants étrangers, les recevait dans leurs visites et administrait toutes les affaires. Sept enfants naissent de ce mariage, élevés dans les mêmes traditions et qui les continuent. Dans cette maison, on ne parlait, on n'écrivait que le latin : la mère, les sœurs, les ouvriers typographes n'employaient pas entre eux d'autre langue, et les servantes mêmes, à force de l'entendre répéter,avaient fini par en retenir les expressions et les tours les plus vulgaires, et par les employer tant bien que mal. •
^ L*Imprimerie royale ne fîitpas fondée sous François I***, comme on l'a dit, mais sons Loais XIII, par Richelieu, en 1660. Il y eut seulement sous François I*' des imprimeurs du Roi, soit pour l'hébreu, le latin, le grec, le français. Dizobrt et Bachelbt, t. I, p. 1377.
' On a dit que les Estienne étaient de noble origine, et que le premier d'entre eux qui se liyra à l'imprimerie, Henri, fut déshérité par son père en 1482, pour cause de dérogeance. Dictionnaire historique de Lalannk, p. 718. — Renouard le met en doute dans ses Annales des Estienne.
FRANÇOIS !•'. 2t9
« Jamais, — nous dit Henri ', fils de Robert, — ni moi ni mes frères nous n'aurions ose parler que latin devant mon père et les correcteurs de notre imprimerie ' . »
C'était dans une des rues les plus étroites, les plus sombres et les plus populeuses du vieux Paris universitaire, la rue du Clos-Bruneau, plus tard rue Saint-Jean de Beauvais, que vivaient les Estienne. François V les visitait souvent en compagnie de sa sœur. Ce Roi, si épris de luxe, d'éclat, de vie facile et élégante, prenait plaisir à s'asseoir à ce foyer du travail et de l'austérité, à se mêler à ces conversations érudites. Parfois, quand l'imprimeur était absorbé dans ses travaux, il faisait prier le Roi Jie l'attendre, et le Roi l'attendait comme chose naturelle ^.
« François I*** aimait beaucoup mon père, — dit encore Henri. — Tout ce que mon père demandait, il l'obtenait sans peine. L'extrême libéralité du Roi était à la hauteur de ses grandes entreprises typographiques, elle allait même au-devant de ses désirs et les surpassait... Peu de jours avant sa mort, le Roi manifesta cette affection devant toute sa cour, de la manière la plus formelle '. v
Les théologiens détestaient Robert Estienne justement, parce que sa traduction des Écritures, remontant aux sources et rétablissant les textes falsifiés, mettait au jour leur mauvaise foi, leur ignorance, et facilitait aux fidèles la lecture des livres saints qui conduisait facilement à l'hérésie. Sa première traduction de la Bible hébraïque date de 1532; les autres suivent. On n'a pas idée des tem-
* Il raconte lui-même ces détails a son fils Paul, dans une préface en latin qui précède Aulu^Gelle (1585). Cité par Chapelet, Robert Estienne et François P'^ p. 12. Voir aussi le Dictionnaire historique de Ludovic Lalarre, p. 718.
* Ceci résulte, nous dit M. Crapelet, d'un texte mal traduit d'HEl^'Slus. Robert Estienne et François /*'", p. 8.
' Ibid., p. 35.
pétes dont elles furent le signal. Ce sont des cris, des accusations sans fin. Robert commet un sacrilège en revisant la version des docteurs. Il est digne du dernier supplice; on ne parle que de le brûler. En Tabsence du Roi, qui le couvre de sa faveur, on fait fouiller sa maison par les gens de justice; il est force de fuir, de se cacher. Enfin le Roi arrive, et met le holà. « Aussitôt, — dit-il, — j'obtins des lettres pour arrêter leur foncennerie ' . «
François V fait rechercher par toute l'Europe, en Italie, en Grèce et jusqu'en Asie, les vieux manuscrits. Il les communique à Robert, qui les reproduit, et il veille luimême à la beauté des impressions qui enrichissent à Fontainebleau sa magnifique bibliothèque '. Il appelle aussi de toutes parts,pourlesattacher à son collège, les hommes du plus grand savoir.
Depuis longtemps, les trois frères du Bellay, si renommés dans la diplomatie, Tarmée et TÉglise, Guillaume Petit, évéque de Troyes, puis de Senlis, confesseur de François I*' après avoir été celui de Louis XII, Gop son médecin, né à Bâle, qui avait traduit Hippocrate et Galien, ami de Lascaris et d'Érasme, avaient accepté la tâche de lui faire connaître tous les savants du royaume et de l'étranger afin qu'il pût les attirer par ses faveurs. Ceux-ci accourent de tous les points de l'Europe, 'de l'Italie surtout, qui, ruinée par l'invasion et écrasée sous la domination impériale, trouve du moins un refuge dans cette France qui l'a politiquement abandonnée.
La Reine de Navarre, entrant avec enthousiasme dans
* Robert noufi raconte lui-même, dans un liyre écrit en latin et traduit par lui en français, intitulé : Censures des théologietis de Paris, toutes lés péripéties de m» luttes avec la Sorbonne. Devenu huguenot, il dut quitter la France après la mort de François I"** et s'établit à Genève, oii il mourut en 1559^ Chapelet, Robert Estienne et François /^', p. 47.
* Gaillard, t. VI, p. 241.
l'esprit de son *frère, mettait une infatigable ardeur à seconder ses reformes. C'était un autre lui-même, qui avec la vivacité, la souplesse et la grâce de son esprit et de son sexe, Taidait à grouper les hommes et lui facilitait toutes les relations. Bndé ne cessait non plus de le soutenir. Son grand désir, comme celui du Roi, avait été dès le début de placer Érasme à la tète du nouveau collège. Poncher, évéque de Paris, qui avait connu celui-ci à Bruxelles et ne l'appelait que le dieu de rÉloquence, du Génie et du Savoir, se joignait à eux. Le Roi fait à Érasme les propositions les plus séduisantes. Il lui offre la trésorerie de Tours, puis un évéché, et enfin se met à sa disposition pour tout autre avantage. Sa liberté sera complète; il lui en donne toutes les garanties, car Érasme redoute les dépendances de la cour. Poncher, chargé des négociations, plusieurs fois abandonnées et reprises, descend aux plus petits détails pour le rassurer, lève tous les obstacles. Aucune hésitation ne rebute François T'. Tant qu'il garde Tespoir déposséder Érasme, il ne se lasse pas de renouveler ses demandes. Mais elles devaient échouer. Érasme, touché de tant d'empressement et longtemps indécis, finit pourtant par refuser d'une manière définitive, sous l'influence, dit-on, de son ami Gutbert Tunstal, — ambassadeur d'Angleterre à Bruxelles et depuis évéque de Londres, — qui lui fit peur des théologiens français, ennemis^nés de tout savoir et très opposés à son arrivée en France. Budé, furieux de cet insuccès, souhaitait tout haut « que la terre s' entr' ouvrit pour ensevelir ces corneilles criardes, à qui la gloire d'Érasme faisait peur ^ » .
' A la même époque, Henii VIII et Charles-Quint faisaient aussi de grandes instances à Érasme pour qu*il s'établit auprès d'eux. £f Frayé de ces rivalités puissantes, ne se souciant que de l'étude et du repos qu'elle appelle, après avoir un peu erré, il finit par se fixer en Suisse, à Baie, au milieu d*un cercle d'élèves et d'amis. Gaillard, t. VI, p. 268 et 269.
232 FIN DE LA VIEILLE FllANCE.
Les premiers professeurs d'hébreu au collège royal sont des italiens : Guidacerio de la Calabre, déjà distingué par Léon X et professeur d'hébreu à Ronoie, et Paul Paradis, Vénitien et juif de naissance, converti au christianisme sincèrement, disait^on. Ce dernier, ancien maître de Marguerite, avait été présenté par elle à son frère ^ . Le fameux Pierre Danès est le premier professeur de grec. Il avait pris à lâche de défendre François P' contre les théologiens, tâche militante s'il en fut. Plus tard, il séjourna assez longtemps à Venise à la recherche de vieux manuscrits, accompagné du savant Georges de Selves, fils de ce président au parlement de Paris qui avait négocié le traité de Madrid. Guillaume Pélicier, évéque de Montpellier, qui avait composé un commentaire sur Pline, et Jean André Lascaris, émigré grec après la conquête des Turcs, sont également attachés au collège. Dans le même temps, un autre émigré grec, Tagliarcane de Sarzane, était fait évéque de Grasse et donné comme précepteur aux enfants du Roi, et Bruto écrivait près de lui, à Fontainebleau, -son histoire de la liberté^ florentine détruite par Thabileté des Médicis*.
Le savant peut-être le plus en faveur auprès de François l" était rhelléniste Pierre du Chatel. Correcteur, à Bàle, des éditions d'Érasme, du Chatel avait aussi beaucoup voyagé en Italie et dans le Levant. Ses connaissances variées qui ne venaient pas seulement des livres, mais du contact des hommes et de l'observation des sociétés diverses, son éloquence naturelle, charment François P*^ à qui da Bellay l'avait présenté. Il lui donne Pévêché de Tulle en attendant Tévêché de Mâcon, et l'attache à sa personne pour l'entretenir pendant ses repas et lui faire la lecture.
1 Gaillard, t. VI, p. 307-310.
2 Ibid., p. 334-348.
FRANÇOIS r% Î33
Les lectures du Roi, alors en grande vogue, avaient lieu à haute voix au milieu d*un groupe. La conversation suivait. Des questions de littérature, d'histoire et d'histoire naturelle, pour laquelle François V* avait beaucoup de goût, se trouvant ainsi soulevées, chacun pouvait donner très librement son avis. Du Chatel avait des impressions vives, des convictions fortes et une indépendance courageuse, qui ne craignaient pas à Toccasion de s'opposer au souverain. La jalousie en profite pour dresser contre lui une cabale. Des courtisans beaux esprits affectent de le contredire en toute occasion pour Texciter, le troubler, le confondre. Le Roi pénètre leur manège et les laisse aller, parce que le choc des esprits Tamuse, mais il fait dire secrètement parle Dauphin à du Chatel qu'il garde entière sa liberté de paroles, car rien ne lui plaît davantage '. Tout en conservant son indépendance, du Chatel ne manquait pas à l'occasion d'habileté et d'esprit. On raconte que les mêmes envieux essayant de lui opposer dans la faveur du Roi un érudit nommé Bigot, avant de l'accueillir, le Roi demande a du Chatel qui est ce Bigot.
« — C'est un philosophe, — répond-il, — qui suit les opinions d'Aristote.
« — 'Et quelles sont ces opinions?
« — Sire, Aristote préfère l'état républicain à l'état monarchique, n
Ce mot, dit-on, produisit son effet. Bigot resta en Normandie, sa province ^.
C'est au milieu des soins du gouvernement et des travaux incessants de la guerre, que François P' trouve le
> Gaillard, t. VI, p. 254 ù 258.
' Gallandius in vita castellani. Cité dans le« Observations aux mémoires de VieiUeville, t. XXïX, p. 343.
tu FIN DE LA VIEILLE FRANGE.
moyen .d'introduire à la cour cette vie animée des choses de l'esprit. Nous avons de lui, à cette même époque, une correspondance politique considérable avec ses ambassadeurs à l'étranger, et nous verrons tout à l'heure qu'il se préparait déjà à rentrer en campagne. Mais les lettres étaient en même temps pour lui une distraction et un repos. Durant ses nombreux voyages de château en château, la cour le suivait, et Ton ne changeait rien au train de vie. M La table du Roy étoit une vraye école, — nous dit Brantôme ; — il s'y traitoit de toutes matières, aultant de la guerre que des sciences hautes et basses ^ » Huber Thomas de Liège, ambassadeur de l'électeur Palatin, nous raconte comment il rejoignit le Roi à quelque distance du Havre et entra dans sa suite :
« Nous remontâmes la Seine jusqu'à Rouen, — nous dit-il. — Il était d'usage, lorsque le Roi était par les chemins, de lui lire quelque histoire. En ce moment, on lisait Thucydide, qu'il avait fait traduire en français. Le Roi et les savants qui l'entouraient interprétaient cet auteur avec tant d'élégance, que je veux être damné si jamais voyage m'a paru plus court, bien que notre navigation durât depuis le matin jusqu'au soir '. »
Les arts n'ont pas moins de place dans la sollicitude et l'amour du Roi que les sciences et les lettres. L'architec* ture, la sculpture, la peinture renaissent sous son règne, pour employer le terme consacré. Tout d'abord, les châteaux s'élèvent : Saint-Germain en Laye, Blois, Fontainebleau, Ghambord, FoUembray, Villers-Cotterets, Madrid,
1 Brantôme, t. I, p. 247.
^ Voyage d' Huber Thomas de Liège, collection Niel. — « Ce prince eit cl*ane érudition si étendue, — nous dit aussi Maiîno Gayali, — qa*il n'est chose, ni étude, ni art, sur lesquels il ne puisse raisonner pertinemment et qu'il ne juge d'une manière aussi assurée que ceux-là qui y sont spécialement adonnés. » — Ambassadeurs vénitiens, t. I, p. 283.
sont créés ou transformés par lui, et les grands suivant son exemple, Ghenonceau, Écouen, Chantilly, Meudon, s'élèvent à leur tour. Enfin, on commence le Louvre.
Les premiers Rois de France avaient habité, à Touest de ta Cité, un palais dont les jardins s'étendaient jusqu'à la rivière. Leurs successeurs habitèrent Saint-Pol, puis les Tournelles, à l'est de la ville, près du mur d'enceinte. François l" n'aimait pas les Tournelles. La duchesse d'ÂDgouléme en trouvait aussi le séjour malsain, à cause du voisinage de Tégout. Le Roi acheta la maison de Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroy, sur l'emplacement des Tuileries, maison qui plaisait à cette princesse à cause de sa situation au bord de la rivière ', et ses yeux s' arrêtant sur le Louvre, il décida d*en faire sa demeure.
Le Louvre était alors un donjon féodal, bâti par Louis le Gros pour servir de principal manoir aux fiefs relevant delà couronne. Philippe- Auguste y avait ajouté une grosse tour, où les grands feudataires faisaient la prestation de foi et hommage^. « D'aultant que cette tour occupait la cour intérieure, — nous dit Androuet du Gerceau, — et offusquait le logis, par le commandement du Roi François l" elle fut démolie et rasée, et peu après commencé le bâtiment de présent ^. »
Ce bâtiment se composait de l'angle sud-ouest du carré d'aujourd'hui, terminé d'un côté par le pavillon de l'horloge entre les Tuileries et la cour intérieure, de l'autre par
^ Cette acquisition avait été faite par voie d'échange contre la terre de Cliamelou, près Montlhéry. Gaillard, t. VII, p. 242.
• C*e«t de là que venait l'usage. de dire que telle ou telle seigneurie relevait du Louvre. On enferma plus tard dans cette tour le trésor royal. De nos jours on en a retrouvé les fondements, désignés dans la cour carrée par une ligne blanche.
'Jacques Ahdrouet du Geroeau : Les plus beaux monuments de France,
le pavillon du quai en face du pont des Arts. Ce fut le commencement du nouveau Louvre.
La sculpture se mêle partout à Tarchitecture, et Italiens et Français travaillent côte à côte. On trouve Fra Giacomo, Vignole, Sébastien Serlio, élève de Peruzzi, auprès de Nepveu, Lescot, Goujon, Pilon, Philibert Delorme et bien d'autres.
En peinture, les nationalités sont plus distinctes. C'est à la vieille école française que nous devons ces portraits si fins, si vivants, si expressifs,- si naturels, qui sont encore la gloire de nos musées. Cette école était connue sous le nom générique de Janet ou Clouet. Le premier Janet avait occupé à la fin du quinzième siècle le poste de peintre du duc de Bourgogne, on en a la preuve par une quittance, signée de lui en 1495 ', a pour travaux exécutés par les ordres du dit seigneur » . Son fils et son petit-fils, Jean et François Clouet, s'établirent en France et devinrent tour à tour valets de chambre et peintres ordinaires du Roi. François Clouet fut méoie naturalisé Français. C'est de lui que nous viennent la plupart des portraits de la cour des Valois ', connus sous le seul nom de famille, tant ces humbles artistes absorbaient leur personnalité dans leur art. Ils ne dédaignaient d'ailleurs aucuns travaux. François Clouet, comme Holbein en Angleterre, décora souvent dés trophées et des étendards. Sous le règne suivant, quand apparut le premier carrosse . royal, il en décora aussi les panneaut avec les emblèmes entrelacés de Henri et de Diane'.
* Les premiers artistes italiens, ramenés par Charles VIII de son eipédition à Naples, avaient déjà ti*ansformé Amboise, embelli Blois et créé le château de Gaillon.
' Voir au cabinet des estampes, jBibl. nationale, les curieuses collectioni Gower, Niel, Bouard, Gnignières, Lenoir, Hennin, etc., d'après Clouet.
^ On suppose que François Clouet mourut vers 1572, car c*est de cette
François r**, tout en protégeant Técole française, introduisit avec les Italiens la grande peinture en France, les œuvres de style coutumières aux écoles de Rome et de Florence, même à Tépoque de leur décadence. Léon X était mort, et ses successeurs trouvaient plus important de se défendre contre Thérésie que de favoriser les arts. Aussi, ce fut une véritable émigration à Fontainebleau. LeRosso, peintre, architecte, poète, musicien, et, dit-on, très éloquent, fit la conquête du Roi, qui assura sa vie par un canonicat de la Sainte-Chapelle, lui donna des lettres de naturalisation ^ et le nomma surintendant de ses travaux, sous le nom de maître Roux. C'est le Rosso qui fit construire la grande galerie de Fontainebleau, et la décora des peintures représentant les principales victoires de François V^. Mais il était ombrageux et jaloux, il avait peine à vivre avec les artistes.
Le^Primatice vint deux fois à Fontainebleau. La première, ne pouvant s'accorder avec maître Roux, il se retira devant lui; la seconde, maître Roux était mort, et la rancune le porta à détruire quelques-uns de ses ouvrages. Il rapportait d'ailleurs d'Italie au Roi de véritables trésors artistiques : cent vingt-cinq figures antiques , quantité de bustes et les creux de la colonne Trajane, du Laocoon, de la Vénus de Médicis, de la Cléopàtre et des plus célèbres statues, qui furent toutes moulées en bronze et placées a Fontainebleau. Il fit aussi mouler en plâtre par Vignole le cheval de Marc-Aurèle, qui, longtemps placé dans la grande cour, lui donna son nom de cour du Cheval blanc.
année que le nom de Jean Court remplaça le sien comme peintre du Roi. Collection de lord Ronald Gower, Trustées ofthe national portrait gallery, fiibl. nationale. — Voir aussi une curieuse Notice sur les Clouet, dans les Archives de l'art français, t. V, p. 97, et le savant ouvrage de M. Léon dk
LiBORDE.
* Lettres patentes de François I*', Archives de Vart français, t. V, p. 113.
C'est sur ses d^essins que fut bâti le château de Meudon, propriété du cardinal de Lorraine.
André del Sarte venu en France, où il peignit le dauphin François, fut moins fidèle. Il retourna en Italie avec la mission d'y acheter des tableaux et des antiques, mais il dissipa la somme considérable que François I*' lui avait donnée à cet effet. Naturellement, il ne revint pas. Salviati, jaloux tour à tour de Rosso et du Primatice, quitta également Fontainebleau. Titien, qui peignit tous les souverains de son temps, entre autres le Pape Paul III et l'Empereur des Turcs Soliman, nous a laissé de François V le magnifique portrait qui est encore au Louvre. Le plus célèbre de ces peintres est Léonard de Vinci, dont le séjour en France fut trop court et que la tradition fait mourir entre les bras de François V\
Il avait été grandement question d*un voyage en France de Michel-Ange, lors de sa brouille avec la seigneurie de Florence, en 1529 '. N'ayant pu réussir* à l'attirer, François P' lui écrit plus tard directement pour avoir, au moins, quelques-uns de ses travaux à défaut de sa personne :
« Pour ce que j'ay grant désir d'avoir quelque besongne « de vostre ouvrage, j'ay donné charge à l'abbé Saiijt- « Martin de Troye (le Primatice), présent porteur, que « j'envoye par de là, d'en recouvrer, vous priant si vous « avez quelques choses excellentes faites à son arrivée, les a luy vouloir bailler en les vous bien payant, ainsy que je a luy ay donné charge ; et davantage vouloir estre content « pour l'amour de moy qu'il moule le Christ de la Minerve M et vostre Dame de la Febvre, afin que j'en puisse orner « l'une de mes chapelles comme de choses que l'on m'a
^ Voir une lettre de Lazare Baïf, publiée dans le premier tome de la Bévue d* Anjou,
« assuré d'estre des plus exquises et excellentes en vostre
tf art.
a Priant Dieu, Seigneur Michel-Ange, qu'il vous oit en sa
a garde.
« François de l' Aubespine ' .
* Escript à Saint-Germain en Laye, le Y III* joor de février 1546 *. »
Cette intervention personnelle de François I" dans les découvertes ou les acquisitions des choses d'art était continuelle. Nous en avons un autre bien curieux témoignage.
« En ycelle ville (Nismes), — nous dit un contemporain, — se voient plus de singulières antiquités presque qu en ville de France. Entre les aultres, il y a un amphythéatre que Ton appelle aujourd'hui les Areines. . . Le feu Roy Fran-. cois premier du nom se pleust tant.en ces singularités que, arrachant plusieurs de ces statues avec leurs roulleaux et inscriptions, en feist porter tant à Fontainebleau qu'ailleurs pour l'ornement de ses beaux édifices. Et qui plus est, d'aultant que toute cette province, et narbonnaise, et lyonnaise, et le Dauphiné sont pleines de telles choses, ce grand Roy ne se desdaignoit d'entrer dans les grotesques (grottes) tantost hault,tantost bas, pour lire les inscriptions des fondements et des pierres que l'on avoit osté de leurs places, afin que s'il y avoit rien de remarquable et notable, il les feist mettre en plus belle parade que d'estre ainsi méprisées de tout le monde *. •
Les artistes appelés à Fontainebleau logeaient dans la demeure du Roi et étaient pensionnés par lui, leurs travaux d'ailleurs payés à part*. François les soutenait de son pouvoir et de ses dons, et aussi de sa chaleur et de
* Secrétaire de François I**".
' QuATREMÈRB DE QuiifCT, Histoirc de MicheUAnge^ p. 86.
' Cosmographie universelle d*André Thetbt, t. II in-f<>, I. XIV, p. 536.
^ Il suffit de parcourir la liste des dépenses privées de François I***, rôle
sa sympathie. Il se plaisait à aller les voir, dans Tatelier, travailler, à s'entretenir de leur art avec eux et même des secrets du métier. La liberté de son esprit, dégagé de toutes les étiquettes, de tous les formalismes de cour, Télan et la cordialité de ses sentiments , la familiarité courtoise de ses manières, exerçaient sur eux un extraordinaire empire. Il avait souvent fort affaire, à cause des jalousies et des querelles qui les divisaient, mais sa parole était toutepuissante pour les ramener. Il leur inspirait une sorte de culte. Les mémoires de Benvenuto Cellini nous font saisir ces rapports sur le vif et bien mieux que tous les commentaires.
L'orageux Cellini, né en 1500, d'un père dessinateur à Florence, avait embrassé la profession d'orfèvre malgré ses parents, qui en voulaient faire un musicien. A la suite d'un de ces démêlés violents dont il était partout coutumier, il vient en France, attiré par la grande renommée du Roi. Reçu d'abord assez froidement par l'ombrageux maître Roux, il est au contraire accueilli de la façon la plus affable par François I" , qui désire l'attacher à son service. Toutefois, parlant pour Lyon en vue d'une guerre prochaine, il propose à l'artiste de le suivre afin de causer en route des beaux ouvrages qu'il a dessein d'exécuter. Cellini consent, el François V le fait entrer dans la suite du cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Esté, beau-frère de Renée de France, attaché à sa cour. Le voyage se fait heureusement, avec de longues conversations chaque soir. A Lyon, on se sépare. Le Roi, descendant dans le Midi, fait donner à Cellini jusqu'à son retour une demeure où il pourra travailler. Mais Cellini tombe malade ; il commence à s'ennuyer
des «icquits, qu'il a signée de sa main de 1530 à 1539, pour juger de la place qu'y occupent les encouragements donnés aux arts. Compte des bâtiments du Roi, par le marquis de Laborde, t. Il, p. 199-274 et 359-417.
FRANÇOIS I*'. S4i
« des Français et de leur cour » , et veut retourner dans son pays. Le cardinal de Ferrare, après avoir essaye de le retenir, le voyant décidé, lui donne Fargent nécessaire au voyage et à l'exécution d'un bassin et d'un vase d'argent qu'il destine au Roi. Puis il le met en route, avec la promesse qu'il reviendra au retour de François I".
L'année suivante, Gellini, qui a repris son travail à Rome, reçoit une lettre du cardinal de Ferrare ainsi conçue :
« Renvenuto, notre cher ami, le Roi Très Chrétien s'est « rappelé de toi, il y a quelques jours; il désire t'avoir à « son service. Je lui ai dit ta promesse, et le Roi a ajouté : <c Je veux qu'on lui envoie l'argent nécessaire à son voyage, « comme le mérite un homme tel que lui. »
Sur cette lettre, Gellini se préparait à partir, lorsqu'il est accusé d'avoir volé les pierreries de la tiare durant son confinement avec Clément VU au château Saint-Ange, lors du siège de Rome. On le jette en prison; François I" le fait réclamer par Jean de Montluc, son ambassadeur, comme un homme lui appartenant. S'il est coupable, qu'on le traduise du moins devant des juges. La violence de Cellini avec les gens du Pape gâte tout. On le refuse au Roi, et il est resserré plus durement qu'auparavant au château Saint-Ange. Quelque temps après, à l'aide de draps attachés les uns au bout des autres, il parvient à se sauver de sa prison. Le château bordant l'enceinte, il descend du côté de la campagne, mais il se casse la jambe en tombant d'une assez grande hauteur et perd connaissance au pied du château. Au réveil, il se croit en purgatoire, puis, reprenant ses esprits à grand'peine, il se traîne jusqu'à la porte de Rome qu'il franchit par une large fissure. Un pauvre passant, sur sa demande, le porte à l'escalier de Saint-Pierre. Là, il est reconnu par le cardinal Cornaro, qui le met à l'abri chez une de ses protec- I. ]^
trices, la duchesse Octavio, dont le mari est préfet de Rome et neveu du Pape. Son aventure s'ébruite; on s'en entretient avec admiration : toute la ville vient le voir.-
A la suite de plusieurs péripéties, le Pape, toujours furieux, trouve moyen de le reprendre, et il est resserré en prison de la façon la plus dure. Le Roi de France, qui ne Toublie pas, charge alors le cardinal de Ferrare d'intervenir auprès du Pape pour obtenir sa liberté.
Le cardinal, passionné pour les arts et doué de la double finesse du prélat et de Tltalien, se fait inviter par le Pape à souper avec lui au Vatican. Le Pape était curieux. Le cardinal le met en belle humeur en lui racontant de la manière la plus piquante des aventures de la cour du Roi. Puis, saisissant le moment où l'intérêt et la gaieté sont au comble, il réclame de nouveau Cellini avec les instances les plus vives. (( — Je veux qu'à l'instant même vous l'emmeniez chez vous !» — répond le Pape, avec un grand éclat de rire.
Puis il donne des ordres en conséquence et se lève de table.
Le cardinal ne perd pas de temps. Cette même nuit, deux de ses gentilshommes vont chercher Cellini et le lui amènent*.
Enfin, Benvenuto part pour la France, emmenant avec lui deux compagnons, ouvriers artistes, Pagolo et Ascanio. A la suite d'un voyage des plus mouvementés, ilsarriventà Fontainebleau, suivis d'un muletier qui conduit dans une charrette le vase et le bassin d'argent travaillés pour le Roi, les outils et les bagages. Ils se présentent chez le cardinal de Ferrare qui leur fait donner des logements, et le lendemain, Cellini est mené au Roi, à qui il porte le bassin et le vase.
* Mémoires de Benvenuto Cellini, t. I, p. 358-361.
a Dès que je fus devant Sa Majesté, — nous dit-il, — je me jetai à ses genoux, mais elle me releva à Tinstant avec beaucoup d'aménitë. Je la remerciai de m'avoir tiré de prison... Ce bon Roi m'ëcouta jusqu'à ce que j'eusse fini de lui témoigner ma reconnaissance. Prenant alors le vase et le bassin que je lui apportais :
« — Je crois, en vérité, — me dit-il, — que jamais les anciens n'ont rien fait d'aussi beau. Je me souviens des meilleurs ouvrages de l'antiquité et de ceux des plus habiles artistes de l'Italie, mais rien ne m'a fait autant d'impression que ceci.
« Il fit au cardinal de Ferrare, en français, des éloges de moi encore plus grands. Puis, reprenant en italien, il me dit :
a — Benvenuto, passez gaiement quelques jours, reposezvous, divertissez- vous, et pendant ce temps nous penserons à vous donner toutes les facilités dont vous avez besoin pour exécuter un bel ouvrage.
« La cour s'apprêtait à faire une tournée à l'intérieur du royaume. Nous la suivîmes. Elle était précédée de douze mille hommes au moins et voyageait comme un enterrement. Fréquemment elle s'arrêtait dans des endroits où il y avait à peine deux ou trois maisons. On dressait alors des tentes à la manière des bohémiens. Souvent on était très mal. n Cellini, ennuyé de cette existence oisive, s'en plaint au cardinal, qui lui conseille de se présenter souvent aux repas du souverain. Un jour, en effet, au dîner, le Roi commence à l'entretenir très gracieusement de ses travaux, et commande au cardinal , son commensal ordinaire , de s'entendre avec lui pour les appointements et l'organisation de l'atelier. Le lendemain, le cardinal appelle Cellini et lui fait des offres qui lui paraissent insuffisantes. Une vive discussion intervient, et, à la suite, l'irritable artiste
fait sceller son cheval et s'en va. On le poursuit, par les ordres du Roi, on l'atteint à deux milles, on le ramène, et François donne satisfaction à ses exigences. Il aura les mêmes appointements que Lëonard de Vinci : sept cents ëcus par mois, outre le prix de chaque ouvrage, et un présent de cinq cents écus d'or pour sa bienvenue. Benvenuto remercie chaleureusement le Roi , et ses deux ouvriers lèvent les mains au ciel en bénissant Dieu d'avoir repris « leurs honorables lisières '» .
Le Roi commande alors à l'artiste les modèles de douze statues en argent, de sa taille, représentant six Dieux et six Déesses pour des candélabres, et il engage Cellini à chercher à Paris un lieu convenable à ses ateliers. Cellini l'a bientôt trouvé. C'est le petit Nesie, sur la rive gauche de la Seine, — emplacement actuel de l'Institut. — Il le demande au Roi.
Le château de Nesle, célèbre par les débordements et les crimes de la reine Jeanne de Bourgogne, était une ancienne propriété des seigneurs de Nesle en Picardie, achetée en 1308 par Philippe le Bel. A la suite de divers changements, il était devenu la propriété particulière du Roi. Gomme on ne l'avait jamais réparé, il tombait alors en ruine. C'était un grand bâtiment triangulaire adossé au mur de la ville et partagé en deux parties, qu'on appelait le grand et le petit Nesle.
Le Roi accorde aussitôt à Cellini sa demande et ordonne à un de ses officiers de l'installer au petit Nesle. Mais ce n'était pas si aisé.
II se trouvait, en effet, qu'en 1522 François V avait assigné le petit Nesle comme logement à un bailli chargé de conserver les privilèges de l'Université de Paris. Quatre ans après, cette charge avait été confondue avec celle du prévôt, et comme celui-ci habitait le Ghàtelet, cette seconde
FRANÇOIS r'. 245
demeure lui était inutile. Toutefois , on lui en avait laisse tacitement la disposition, et il n'en fallait pas davantage pour constituer un privilège. Aussi Tofficier, en recevant les ordres du Roi, fit-il quelques difficultés à cause du prévôt. Mais François I*' déclara que cette propriété étant à lui, il entendait en disposer à sa façon, et que le prévôt s*en irait au besoin par la force.
« — Allez-y sur l'heure, — dit-il à Tofficier, — et si une petite force ne suffit pas, employez-en une grande. »
Le lieutenant, alors, conduit Cellini au château de Nesle, renvoie les gardiens du prévôt et lui livre la place en lui recommandant de prendre ses précautions pour n'être pas tué. Cellini arrête des domestiques robustes et achète plusieurs armes fort longues.
Cependant le prévôt, Jean d'Estouville, seigneur de Yillebon, homme très violent et très entier, apprenant que le Roi lui a repris sa propriété pour la donner à un misérable artiste, entre en une véritable fureur. Comme il était de la noblesse, les gentilshommes ses amis prennent sa cause en main et insultent Cellini de telle sorte qu'il retourne au Roi, en le priant de l'établir ailleurs. Le Roi alors, en colère, lui dit :
« — Qui êtes-vous? Quel est votre nom?
« Tout stupéfait à ces paroles, — raconte-t-il, — ne pouvant comprendre, je restai muet, et le Roi répéta sa question.
« — Je me nomme Benvenuto, — lui dis-je.
« — Eh bien ! donc, — répliqua le Roi, — si vous êtes ce Benvenuto dont j'ai tant entendu parler, agissez à votre manière, je vous donne toute liberté.
« Je répondis à Sa Majesté que rien ne pouvait m'épouvanter, si j'étais sûr de garder ses bonnes grâces.
« — Soit! — dit le Roi, en souriant dans sa barbe, — jamais mes bonnes grâces ne vous manqueront. »
Il remet alors Tartiste aux mains de âon premier secrétaire Viileroi ', qui, avec Marmagne*, trésorier du Languedoc, doit pourvoir à tous ses besoins. Mais, précisément, ces deux hommes sont les amis du prévôt, et, le Roi éloigné,, ils engagent Gellini à renoncer à Nesle, lui disant 'que ce personnage très puissant ne manquera pas de le faire tuer. « — Je ne suis venu d'Italie en France, — répond Gellini, — que pour servir le Roi. Quant à la mort, je sais qu'il faut mourir. Un peu plus tôt, un peu plus tard, peu importe. »
Marmagne, alors, Taccompagne au petit Nesle et commence par s'emparer des meilleures pièces du château pour son propre usage, prétendant qu'il y est autorisé. Gellini le nie avec violence : il a les ordres du Roi.
« Quand j'eus prononcé ces mots, — continue-t-il, — cet homme audacieux et hautain me tint en français les plus grossiers discours. Je lui dis dans ma langue qu'il mentait. Emporté par la colère, iljfit mine de mettre la main au poignard; je saisis une longue dague que je portais continuellement pour me défendre, et je lui dis :
tt — Si tu as la hardiesse de dégainer, je te tuerai sur le coup.
<c II était accompagné de deux domestiques, et j'avais avec moi mes deux ouvriers. Gependant il se tenait sur ses gardes, ne sachant trop que iaire, et marmottant entre ses dents que jamais il ne supporterait cela.
« — Dès que vous me verrez tirer la dague de mon fourreau, — dis-je bien haut à mes ouvriers, — jetez-vous sur les domestiques et poignardez-les. Gelui-ci, je le tuerai sans peine, et nous nous éloignerons aussitôt.
1 Nicolas de Neufville, seigaeur de Viileroi, obtint en 1539 la survivance de son père. Il remplit les emplois les plus importants jusqu*à sa mort (i598). ' François TAUemant, seigneur de Marmagne.
« A ces mots, Marmagne s'en alla, croyant s'en tirer à bon marché avec la vie sauve. »
A la suite de cette aventure, dont le récit amusa fort le Roi, Gellini s'établit au petit Nesle. La lutte toutefois n'était pas finie.
Un fabricant de salpêtre, fort protégé par la duchesse d'Ëtampes, exerçait son métier dans les dépendances du château. Gellini veut le faire déguerpir, il refuse, et la duchesse d'Étampes qui n'aimait pas Gellini , peut-être à cause de la faveur du Roi, l'encourage dans la résistance. Gellini lui donne trois jours pour déménager, et, ce temps écoulé, le trouvant encore là, il le met à la porte l'épée à la main et fait jeter le mobilier par la fenêtre.
Get homme, stupéfait, épouvanté, ramasse ses effets le mieux possible et va faire à madame d'Étampes , continue Gellini, une « description infernale de ce qui s'est passé.
« Cette dame raconte le fait au Roi, avec d'autant plus d'amplification qu'elle était très éloquente. On m'a rapporté que Sa Majesté fut sur le point de se fâcher contre moi, et de donner en conséquence des ordres sévères. Mais le Dauphin et la Reine me défendirent avec tant de talent que Sa Majesté prit tout en plaisantant. »
Cependant Gellini , très respecté maintenant de ses voisins, s'occupe d'organiser son travail. Il engage des ouvriers et se met à Fœuvre jour et nuit sans désemparer. «
Ayant achevé le bassin et le vase que le cardinal de Ferrare destinait au Roi, il les lui présenta, et François en fut tellement content qu'il voulut lui donner une marque de sa satisfaction; mais le cardinal l'en empêcha, disant que c'était trop tôt, qu'il n'avait encore rien fait pour lui : « G'est précisément afin de l'encourager n , — répondit le Roi.
Quand Gellini eut terminé le modèle en terre du Jupiter,
du Yulcain et du Mars, il commença le Jupiter en argent, et, apprenant que le Roi était à Paris, il alla lui * faire sa cour :
« Dès que Sa Majesté me vit, — continue-t-il, — elle m'appela d'un air riant et me demanda si j'avais quelque chose de beau à lui montrer. Je lui rendis compte de mon travail, elle eut aussitôt le plus grand désir de le voir et après son diner se rendit chez moi. Madame d'Étampes, le cardinal de Lorraine, le Roi et la Reine de Navarre, le Dauphin, la Dauphine et une grande partie de la cour raccompagnaient.
« J'étais déjà rentré dans mon atelier et remis au travail quand le Roi arriva à la porte du château. En entendant le bruit des marteaux, il défendit qu'on me prévint, voulant me surprendre, et tout à coup il entre dans la grande salle. Ce fut moi qui le vis le premier. Je tenais à la main une plaque d'argent qui Servait pour le corps du Jupiter, un autre ouvrier travaillait à la tète, un autre aux jambes, et nous faisions grand bruit. J'avais à côté de moi un petit Français qui m'avait fait je ne sais quelle sottise ; je lui donnai un coup de pied qui, par bonheur, le frappa entre les jambes et le jeta ainsi à plu^ de quatre brasses, de façon qu'au moment où le Roi entra, cet enfant se précipita sur Sa Majesté, ce qui la fit beaucoup rire. J'en restai très mortifié.
(c Le Roi commença par me demander ce que je faisais, et il exigea que je continuasse mon ouvrage, le louant fort sur tous les points. Puis il me dit que je devais travailler par moi-même le moins possible, pour ne me pas fatiguer, et .prendre tous les ouvriers dont j'aurais besoin sans m'inqùiéter de la dépense. Il s'en retourna à son palais après m' avoir comblé de faveurs,
«Le lendemain, il me fit appeler pendant son dtner.
Quand j'arrivai, on était au second service; le cardinal de Ferrare était à table en face du Roi. Je m'approchai de Sa Majesté, qui me demanda une salière... j'allai lui chercher un modèle. En le voyant, le Roi s'écria avec surprise :
« — Ce modèle est mille fois plus beau que je ne me l'étais imaginé; je veux que vous l'exécutiez en or.
« Comme je faisais des difficultés au sujet du travail qui serait fort long, le Roi répondit :
« — Si on allait ainsi chercher la fin des choses, jamais on n'entreprendrait rien.
(c II parla alors à ceux de son entourage de façon à faire comprendre que des travaux de ce genre n'étaient pas le fait de gens sans courage. Sur quoi, je dis que les princes comme lui, en encourageant les artistes, facilitaient toutes les grandes entreprises. Le Roi ordonna ensuite à son trésorier, le vicomte d'Arles, de me remettre mille écus de vieil or et de bon poids. »
Peu de temps après, le Roi envoie à Gellini des lettres de naturalisation sans frais :
« Elles me furent apportées, — continue-t-il, — par un des premiers secrétaires de Sa Majesté, Antoine le Maçon, qui me les remit avec de grandes démonstrations d'estime delà part du Roi.
i^ Je remerciai le secrétaire, et je le priai de m'apprendre ce que c'était que ces lettres. Il rit d'abord beaucoup, puis, reprenant son sérieux, il me l'expliqua. Il retourna ensuite vers Sa Majesté et lui rendit compte de l'affaire. Le Roi rit fort à son tour et ajouta :
« — Je veux maintenant qu'il comprenne pourquoi je les lai ai envoyées. Allez, je lui donne le petit Nesle pour qu'il en soit nommé seigneur. Il comprendra cela plus facilement que des lettres de naturalisation. »
Quelque temps après, le Roi dit encore à Cellini, dans un ëlan d'enthousiasme :
(( — Mon ami, je ne sais lequel de ces deux plaisirs est le plus grand : celui d'un prince qui trouve un artiste selon son cœur, ou celui d'un artiste de talent qui trouve un prince qui le comprend et lui donne le moyen de réaliser ses inspirations.
« — Sire, — répondis-je, — si je suis la personne dont vous parlez, mon bonheur est sans doute le plus grand qu'on puisse connatlre.
« — Disons, — répondit Sa Majesté en riant, — que les deux sont égaux.
(c Je partis au comble de la joie, et je revins chez moi ' . »
Les choses pourtant Se gâtèrent, grâce à madame d'Étampes que Benvenuto ne sut jamais se concilier, grâce aussi au cardinal de Ferrare, qui finit par se fatiguer de son humeur irritable. Tout le monde alors s'entend pour le desservir. Le Roi voulait lui donner une abbaye pour le fixer en France en assurant sa vie; il ne s'en trouva jamais de vacante. L'argent manque pour continuer ses travaux, et madame d'Étampes, en refusant d'aller dans son atelier, en détourne le Roi..De guerre las, l'artiste finit'par rentrer en Italie, mais, chose remarquable, jamais ce Benvenuto si violent, si haineux « qui attaque de la façon la plus amère tous les personnages de la cour, ne parle de François qu'avec une sympathie, un respect attendri qui sont pour le souverain le plus noble des témoignages ^ .
> Mémoires de Benvenuto Cellini, t. I, p. 8-12, 273-358; t. II, p. SO- TS, 95-125.