SOLIMAN II
Le traité de Cambrai n'avait été dans Tesprit du Iloi qu'une pierre d'attente, le moyen de recouvrer ses enfants. A peine est-il signé, qu'il proteste par-devant témoins contre la nécessité qui le lui a fait conclure ^. Jamais François l" n*a renoncé dans son cœur à ses prétentions sur T Italie. Le Milanais est toujours resté pour lui un héritage .sacré. Les six ans de paix qui vont suivre seront donc une préparation à la guerre : préparation au dedans par la réorganisation de Tarmée et le rétablissement de Tordre ; préparation au dehors par la formation des alliances.
Les réformes de T armée sont très importantes.
Une ordonnance du 12 février 1534 reconstitue la gendarmerie. Elle diminue le nombre des archers attachés à chaque gendarme, cause fréquente d'embarras sur le champ de bataille, et elle accroît leur paie sans augmenter la dépense par la répartition du plus grand nombre sur le plus petit. Elle impose en outre aux compagnies quatre revues par année, afin qu'on puisse s'assurer de la réalité des effectifs; puis elle rappelle le noble aux vieilles obligations féodales, en lui ordonnant de faire chaque année une revue du ban et de l'arrière-ban, « en Testât qu'il est obligé par le devoir de son fief » .
' Paris, 29 novembre 15S5. Anciens fonds français, 2846, f* 56.
François ayant compris à Pavie Timportance des gens de pied sur le champ de bataille, créa la même année (ordonnance du 25 juillet) une nouvelle infanterie française. Elle se composait de sept légions, comprenant chacune six compagnies de 1,000 hommes : chaque compagnie partagée en deux cohortes, et chaque cohorte en cinq centuries. Les cohortes levées par les soins des municipalités et paroisses portent le nom des provinces dont elles sont originaires. Quatre* tambourins et deux fifres y sont attachés, premier essai de musique militaire. Le Roi se réservait la nomination du colonel de légion et du capitaine de compagnie, laissant à ceux-ci le choix des officiers inférieurs. Il réglait aussi la paie, double en temps de guerre du temps de paix. La discipline de cette armée était très dure, mais tout légionnaire pouvait par son mérite arriver aux premiers rangs, et, une fois lieutenant, il était anobli. Une des dernières ordonnances de François P*^ fut celle qui remplaçait le grand maître des arbalétriers, titre suranné comme les armes, par un colonel général de [infanterie française ^ , «Cette invention fut fort belle, — nous dit Montluc parlant de Tinfanterie française, — si elle eust été bien suivie, car le vrai moyen d'avoir une bonne armée sur pied, c'est de tenir son peuple aguerri. Pour quelque tenfps nos ordonnances et nos lois furent gardées; mais après, tout s'abastardit. » De grands obstacles, en effet, naquirent, dans l'application, des habitudes peu guerrières de la bourgeoisie et de Findiscipline du peuple. « Les légionnaires français, — rapporte Justiniani, — ne sont que des paysans élevés dans la servitude, sans aucune expérience du maniement des armes; et comme ils passent tout à coup de T extrême asservissement à la
' Esiai historique sur les institutions militaires de CukêaiVET»
liberté et à la licence de la guerre, il advient, comme dans tout changement subit, qu ils ne veulent plus obéir à leurs maîtres ^ . » Les légions françaises coûtaientdonc plus cher, et étaient moins sûres au combat que les lansquenets et les Suisses. C'est ce qui les fit négliger.
Pendant la captivité du Roi, de grands désordres s* étaient introduits dans les provinces. Les seigneurs, se croyant maîtres, imposaient partout leur volonté, au dire de Thistorien d'Aquitaine, par combats et violences. En face de cette anarchie, François renouvela les grands jours, assises nationales que les Rois et les seigneurs tenaient eux-mêmes ou faisaient tenir, de temps en temps, dans les villes de leurs dépendances, pour réparer les abus et les négligences de la magistrature locale '. Il ordonna donc que les grands jours de Poitou seraient tenus en la ville de Poitiers par messieurs du parlement de Paris, et il délégua à cet effet un président, douze conseillers et d'autres officiers de cette cour. Leur juridiction s'étendait sur l'Anjou, la Touraine, le Maine, l'Aulnis, l'Angoumois et la Marche. Pendant la session qui dura des premiers jours de septembre aux derniers d'octobre, plus de cinq cents appellations verbales furent vidées et de nombreuses exécutions accomplies, même de gentilshommes. Douze ou treize furent décapités à Poitiers*. On rendit en même temps les édits les plus sévères pour la répression des voleurs.
L'unité du royaume fut accrue en 1532, sans lutte, par la réunion de la Bretagne à la France. Les États y concoururent. En outre, le trésor se remplissait. Le Roi avait
' Ambassadeurs vénitiens, t. I, p. 173.
''Ce nom de grands jours 8*appliquaic à Torigine à l«i justice de Champagne, comme VÈchiquier à celle de Normandie. C'est par la suite qu'il prit de l'extension. Gaillard, t. VI, p. 397.
' Historiens d' Aquitaine, cité par Sismonoi, t. XVI, p. 397.
«54 FIN DE Là VIEILLE FRANCE.
conservé avec soin Théritage maternel, et il avait réprimé bien des gaspillages. Les impôts étaient plus réguliers, les ressources s'accumulaient. François demanda aussi au Pape Tautorisation de lever un subside sur les biens de TÉglise, toujours sous prétexte de croisade. Gomme le Pape, partagé entre lui et Gharles-Quint, faisait des difficultés, il s'adressa directement à son clergé, qui le lui accorda sans bulle.
La question des alliances extérieures était plus difficile à résoudre. La Réforme naissante jetait une grande perturbation en Europe; toutes les relations en étaient troublées.
Ce n'est point ici , pour nous , le lieu d'exposer les causes si complexes et si profondes de cette révolution religieuse. L'abandon des mœurs du clergé, et l'athéisme cynique qui régnait parmi les grands dignitaires, principalement à la cour de Rome, faisaient alors appeler une réforme par tous les gens honnêtes, au dedans comme au dehors de l'Église. Nous nous contenterons de rappeler en quelques lignes la manière dont le mouvement éclata.
Un moine Augustin, Martin Luther, de l'Université de Wittemberg, nature impétueuse, vaillante, grossière et naïve, fait un voyage à Rome en 1510. Scandalisé parles abus qu'il y trouve, il pousse, en rentrant en Allemagne, un cri d'alarme, que la cour de Rome n'entend pas. En 1517, la prédication des indulgences, qui se fait en Allemagne de la façon la plus scandaleuse, excite de nouveau sa verve brûlante et railleuse. Docteur de l'Université, il publie contre les indulgences quatre-vingt-quinze thèses qui sont accueillies par le public avec une extrême faveur. Cité devant la diète d'Augsbourg et menacé de censure, il s'enfuit; le duc de Saxe le prend sous sa protection, et refuse de le livrer au légat. Ses idées, en se répandant.
s'accentuent. De la réprobation des indulgences, il arrive à attaquer les cérémonies et même certaines parties du dogme. L'Athénien Léon X, fort dédaigneux jusque-là d'une querelle ecclésiastique soutenue en un latin barbare, se décide, le 1 5 juillet 1 520 , à lancer une bulle par laquelle il condamne quarante et une propositions de Luther. Le 20 novembre, le novateur jette au feu la bulle avec les décrétales, à la porte de Wittemberg, aux applaudissements du public. Gharles-Quint, qui venait d'être élu, convoque une diète à Worms, le 6 janvier 1521, pour réprimer les nouveUes doctrines. Luther, qui y comparait, se défend avec un audacieux courage, et, le voyant en péril, l'électeur de Saxe, son protecteur, le fait enlever et conduire secrètement au château de Wartbôurg en Thuringe, où il reste caché plus de neuf mois. Pendant ce temps, un décret impérial le déclare hérétique et excommunié. Luther sort de Wartbôurg plus âpre et plus fougueux que jamais. Il demande l'abolition et la confiscation des monastères. Les princes, goûtant alors de plus en plus sa doctrine, commencent à l'appliquer en s'emparant des biens de l'Église. Gharles-Quint se trouve en face d'un soulèvement du pays. Toutefois, comme la politique ne cesse de le guider, en 1529, lors de la ligue sainte réunie contre lui et présidée par Clément VII, il se fait une arme du mouvement huguenot et prend à son service les bandes du fanatique Frundsberg, que nous avons vues à l'œuvre du saccage de Rome.
Cambrai change la situation de face. Charles-Quint, réconcilié avec le Souverain Pontife, vient alors en Italie se faire consacrer par lui. Le 20 juin 1530, à Bologne, dans l'église Petronia, il est couronné de ses mains, qu'il baise à genoux, au milieu du plus magnifique auditoire de princes et de dignitaires ecclésiastiques. Cette scène ma-
jestueuse devait être bien malencontreusement troublée ^ Dans ce temps-là, MM. les réformés manquaient absolument de savoir-vivre. Ne comprenant rien aux finesses du monde et aux détours de la politique, quand il s'agissait de leur ' bon gros dogme et de leur controverse non moins grosse, ils ne manquaient guère de mettre les pieds dans le plat. Ainsi, au milieu de cette orthodoxe et noble compagnie, s' appuyant du traité de la veille, ils arrivent haut la tête et présentent à Charles-Quint leur profession de foi rédigée par Mélanchthon.
Qu'on juge du scandale ! Le légat, irrité, se tourne en fureur contre Gharles-Quint, qui, surpris et embarrassé, voudrait bien arranger les choses. Il cherche d'abord la conciliation; mais n'y pouvant arriver, il prend son parti, renie les protestants et condamne leurs actes et leur doctrine, en rendant une ordonnance qui annule la vente des biens ecclésiastiques et menace d'exil et de mort ceux qui persisteront dans l'hérésie. Les princes allemands se retirent indignés, et bientôt, en vue de parer ]e péril, se confédèrent pour la défense commune dans la fameuse ligue de Smalkalde. L'union de l'empire germanique était rompue.
Les progrès de la Réforme sont d'ailleurs rapides dans toute l'Europe. Leduc de Holstein, luthérien ardent, appelé à remplacer sur le trône de Danemark et de Suède son neveu, le cruel Ghristiern. chassé par ses sujets, l'introduit dans ses nouveaux États. En Suisse, elle s'établit avec Zwingle et Calvin. En Angleterre, Henri YIII se sépare de Rome è l'occasion de son divorce ; toutefois, la tète bourrée de prétentions théologiques, il injurie Luther et impose à ses sujets sa propre confession de foi. En France, nous
^ Gaillard, t. III, p. 104.
allons voir la Réforme pénétrer aussi, mais avec un caractère assez différent.
François I", comme Marguerite, avait un grand fonds de nature religieuse. Si ce sentiment tient moins de place dans sa vie, c'est que la violence des passions et Tactivité de la guerre l'absorbent; mais dans les crises sérieuses de la vie morale, il renatt toujours avec sincérité et élan. Ce sentiment, dans sa forme personnelle et mystique, préparait naturellement François V^ à la Réforme. En effet, il en accueille les premières manifestations sans aucune répugnance. Le lettré même en lui s'y montre sympathique, car il voit tous les huguenots portés à Tétude des langues, tandis que les théologiens catholiques la réprouvent comme dangereuse pour la foi. Le frère et la sœur sont donc de même esprit. Toutefois, tandis que Marguerite, avec un désintéressement et un sentiment d'humanité supérieurs, reste toute sa vie fidèle à elle-même, François, gâté par l'orgueil du pouvoir absolu, tombe en des contradictions qui seront la faiblesse et le malheur de son règne.
Après la condamnation par le Saint-Siège des œuvres de Luther, la Sorbonne, Faculté de théologie, les avait fait brûler solennellement au parvis Notre-Dame, et son syndic, le fameux Béda, l'adversaire du collège royal, s'était mis à rechercher avec une grande acrimonie les savants dont les écrits pouvaient reproduire quelques-unes des propositions incriminées. Les plus indifférentes même au point de vue dogmatique, comme de dire qu'il y a dans l*Écriture trois femmes du nom de Madeleine, au lieu d'une seule, n'étaient pas épargnées. Il arrive ainsi à frapper d'anathème et à exclure de l'enseignement les premiers professeurs de l'Université : Lefebvre d'Étaples, Farel, Guillaume Roussel, Yatable et quelques autres.
Le diocèse de Meaux se trouvait alors gouverne par ce
Guillaume Briçonnet, que nous avons vu en correspondance spirituelle avec la duchesse d'Alençon. Malgré ses singularités théologiques, Briçonnet n'était pas le premier venu. Fils de ce cardinal-évéque de Saint-Malo excommunié par Jules II et réhabilité par Léon X, il avait commencé sa carrière par les armes, sous le nom du comte de Montbrun, puis il était entré dans les ordres, à l'exemple de son père. En cette qualité, il avait été envoyé ambassadeur extraordinaire à Rome. Libéral, d'esprit aimant et cultivant leslettres, il prend l'initiative généreuse d'appeler dans son diocèse les professeurs censurés. Il les pourvoit de bénéfices et les met en rapport avec la duchesse d'Alençon, qu'ils intéressent par leurs connaissances, leur esprit sérieux et leurs ardentes convictions.
La Sorbonne, furieuse, s'attaque alors à l'évéque. Elle fait examiner ses livres, y découvre d'innombrables erreurs et le convoque à sa barre. Briçonnet n'était pas de force à soutenir la lutte. Hérétique sans s* en douter, il s'humilie et fait amende honorable, pendant que ses protégés résistent, poursuivis par le bras séculier que la Sorbonne a mis en mouvement. Marguerite alors se fait leur défenseur; elle intervient auprès du Roi, qui, tout enclin à l'indulgence, ordonne au Parlement de laisser tomber la procédure.
Survient Pavie.
En l'absence du Souverain, la Sorbonne, rancunière, essaie de reprendre les poursuites. Mais Marguerite est là, sur la brèche, pour défendre ses protégés. Du fond de la prison du Roi, elle obtient le commandement de tout arrêter. *
Berquin, gentilhomme du pays d'Artois, savant distingué, grand ami d'Érasme, fait aussi des livres de polémique qui sont condamnés. Il refuse la rétractation ; on
le jette à la Conciergerie. Marguerite obtient encore sa liberté. Mais Berquin est entêté de prosélytisme; il recommence ses discours et ses écrits. On le saisit de nouveau, et Marguerite, cette fois, est obligée de mettre tous ses amis en œuvre pour arriver à la délivrance, entre autres Montmorency, à qui elle écrit après le succès :
« J'ayme Berquin aultant que moy mesme, et en Je « retirant vous pouvez dire que vous m'avez retirée de tt prison *. »
La Sorbonne se venge en prononçant une censure contre les écrits d'Érasme, Tami de Berquin. François ordonne alors au Parlement d'arrêter le débit du libelle que la Sorbonne publie contre ce savant étranger.
Marot lui-même, Tami et le poète de Marguerite, doit payer sa dette. Son crime n'est pas de faire de la théologie suspecte, mais de parler irrévérencieusement des théologiens. Au retour de sa prison de Pavie, la duchesse d'Alençon ayant alors quitté la France pour l'Espagne, on profite de cet éloignement pour accuser Marot d'hérésie et le jeter en prison. Marguerite l'apprend à Madrid. Aussitôt, un ordre du Roi le fait libérer. Plus tard, on le reprend, sous prétexte qu'il a favorisé la fuite d'un prisonnier. Nouvel ordre du Roi en sa faveur. Sa verve railleuse, qu'aucune punition ne peut arrêter, met les théologiens en furie. On fait une descente dans sa maison de Blois. Les livres défendus y abondent, mais, cette fois, on n'arrive point à s'emparer de sa personne. Il se réfugie en Navarre, chez la Reine, et de là passe en Italie, chez madame Renée, huguenote résolue et liée avec sa nièce Marguerite de la plus tendre amitié. C'est la Reine qui fait les frais du voyage. Plus tard, il obtient la permission de rentrer en
' Correspondance de la Reine de Navarre^ 1'* partie, p. 219, et deux lettres aa Roi, 9? partie, p. 96 et 98.
France, prétendant qu*il est devenu très circonspect. Il écrit à François I" pour Ten assurer :
Ces Lombards, avec qui je chemine,
M'ont fort appris à faire bonne mine,
A un mot seul de Dieu ne deviser,
A parler peu et 4 poltronis.er.
Dessus un mot, une heure je m'arrête.
S*on parle à moy, je réponds de la tête *.
En dépit de cette prétendue circonspection, il se compromet bientôt encore et fuit à Genève, où, sous Taustérité calviniste, ses mœurs légères faillirent le faire pendre. Sauvé par son ami Calvin, il dut quitter Genève et alla mourir à Turin, en 1544, âgé d'environ soixante ans.
C'est Marot qui commença cette belle traduction des psaumes, mis en musique et chantés alors par toute la cour. Théodore de Bèze la continua, mais non pas, nous dit un auteur du temps, « ayec la même joliveté ' » .
Cette protection accordée aux réformés n'était pas toutefois dans Tâme du Roi sans hésitation et sanâ retour. Non que le scrupule lui vint à l'endroit de l'autorité papale. Depuis cinquante ans, avec les Borgia, les la Rovere, les Médicis, les Boiis avaient vu trop souvent les Papes mêlés à leurs querelles spéculer sur la religion en faveur d'ambitions et d'intérêts privés, pour avoir gardé un grand respect de la tiare. Aussi paratt-il avéré, selon plusieurs témoignages, qu'après sa seconde entrevue avec Henri YIII il fut fort tenté de suivre son exemple.
« Ce grand Boy, — nous dit Brantôme, — quelque grand zélateur qu'il fût de l'Église romaine, si cuida-t-il s'esbranler de son obeyssance lorsque luy et le Boy d'Angleterre s'assemblèrent à Bouloigne et Calais, et qu'en leur eutre-
* Lettres inédites de la Reine de Navarre , p. 305. ^ Cité par Gaillard, t. VIF, p. 78.
vue s'entredirent leur grand mécontentemeDt qu'ils avoient et du Pape et de sa cour, pour les grandes extor* sions, deniers, annates qu*elle tiroit tous les ans de la France et ses subjets ; de sorte que je tiens de bon Keu, et se disoit alors, qu'il estoit à mesme de le renoncer comme l'Anglais. Mais le mariage accordé de la nièce du Pape et de Monsieur d'Orléans rabilha tout, comme de l'autre côté, le mariage de l'Anglais avec Anne de Boleyne gasta tout ' . »
Outre, en efFet, que se séparer du Pape, c'était renoncer définitivement à l'Italie, la Réforme posait des questions inquiétantes au point de vue du pouvoir absolu, et ses manifestations avaient souvent un caractère de violence et de grossièreté très répugnant aux instincts du Roi.
On voyait partout, en Allemagne, les sectes populaires, comme celle des anabaptistes, mêlées de gens sans aveu, prêcher le désordre, le renversement des pouvoirs publics, le meurtre et le pillage. En 1525, leurs hordes, refoulées jusqu'en Lorraine, avaient été écrasées par le duc de Guise. Sans doute, les réformés sérieux et convaincus réprouvaient ces excès. Cependant, même parmi eux, l'injure, la révolte, la déclamation étaient des procédés coutumiers. On attaquait les rois comme les prêtres, sans aucun ménagement; on affectait une austérité farouche. L'adultère était puni de mort. On détruisait les œuvres d'art sous prétexte d'idolâtrie. Tant qu'il ne s'était agi que des libertés de la pensée et de la conscience, François I**^ avait pu s'y montrer sympathique. Mais, dans un esprit qui manquait trop de philosophie pour se rendre compte que si tout brusque changement dans la société implique des excès, ces excès sont transitoires, de telles mœurs de-
1 Brantôme, t. I, p. 245.
voient amener la prévention contre les doctrines. « Le Roi haïssait la nouvelle secte, — nous dit Brantôme, — comme tendant plus à la destruction des royaumes et monarchies qu'à Pédification dés âmes ^ » Il était confirmé d'ailleurs dans ces ombrages et poussé à la répression par un parti de fanatiques qui déjà commençait à se former à la cour autour de Montmorency et du cardinal de Tournon, et qui tenait souvent en échec toute autre influence.
Dans cette situation complexe et épineuse, il aurait fallu aux réformés français une grande mesure, un grand tact, une grande patience pour faire tourner les événements en leur faveur. Malheureusement, ces qualités ne sont pas le fait de gens énergiques et convaincus. Les violences commencèrent donc aussi de leur côté, et compromirent leur cause plus que tout le reste.
Déjà, à la suite des affaires de Meaux, les mandements affichés sur les murs de la ville avaient été par eux mis en pièces; au nombre des plus ardents à les lacérer, se trouvait un cardeur de laine nommé Jean Le Clerc. Il est s^isi, fustigé, marqué d'un fer chaud, et comme peu après il recommence, on lui coupe le poing et le nez, et on le livre au feu. Ce fut, en France, le premier martyr de la* Réforme.
Le 31 mai 1528, nouvelle agression. Une image de la Vierge est tratnée dans la boue, rue des Rosiers. Le Roi voit dans cet acte une atteinte à son autorité, et pour la première fois, il s*irrite. Il fait faire une statue pareille à celle quia été détruite, et le 1 1 juin suivant, à la tête d'une procession solennelle, la replace lui-même dans la niche. En même temps, il autorise de nouvelles poursuites contre Berquin, qui s'entête dans son prosélytisme. Cette fois, Màr-
' Brantôme, t. II, p. 183, et t. I, p. 244,
guérite est impuissante à le sauver. Berquin, après avoir été mis au pilori et marque d'un fer rouge, est brûlé vif au parvis Notre-Dame, le 17 avril 1525 '. Une veine de persécution alors commence. Des conciles provinciaux sont assemblés pour réprimer l'hérésie : un à Lyon, dont les actes ne nous sont pas restés; un autre à Bourges, sous la présidence du cardinal de Tournon, qui condamne les croyances luthériennes sans les rapporter, crainte de con* tribuer à les répandre (20 mars 1528); un troisième, plus important, à Paris, présidé par Duprat (3 février 1528) *. A la suite, les exécutions se multiplient.
Béda triomphant, son audace et son orgueil ne connaissent plus de bornes. La Reine de Navarre est en horreur à la Sorbonne, on l'accuse partout publiquement. C'est elle qui est le grand fauteur de l'hérésie par la protection dont elle couvre les coupables. Son petit royaume est leur refuge, — chose vraie d'ailleurs. — Le Berry lui ayant été donné en apanage, elle en remplit l'Université de Bourges. Elle nomme Gérard Roussel, — ancien moine Dominicain , sorti de son ordre et chassé de l'enseignement, — abbé de Glairac, puis évéque d'Oléron *. Lefebvre d'Etaples est devenu par ses soins bibliothécaire dans la bonne ville de Blois *. Elle lit des prières en français; elle écoute des sermons prêches eu habit laïque; elle fait dire la messe en sept points, ainsi nommée parce qu'elle diffère en sept points de la liturgie romaine ; on prend chez elle une sorte de cène à laquelle le Roi de Navarre lui-même a participé; enfin elle a pour prédicateurs deux Augustins
* Péripéties du procès et de la condamnation, Mémoires d'un bourgeois de Paris, p. 378-^84.
* Gaillard, t. VII, p. 293.
^ Correspondance de la Reine de Navarre, 1'* partie, p. S67, 299.
entachés d'hérésie. Peu à peu, le flot des vociférants grossit. Les Jacobins surtout se font remarquer par leur haine. On la dénonce publiquement en chaire ; un moine propose même de la mettre dans un sac et de la jetei" à Teau.
Marguerite souriait de ces colères, et ne voulait pas même qu'on y répondît. Cependant, quand on va jusqu'à la jouer publiquement, au collège de Navarre, dans une farce d'étudiants où elle est représentée sous la forme d'une Furie lisant une Bible en français, le Roi ne peut supporter cette insulte. Il fait saisir les acteurs, et c'est encore grâce à l'intervention de Marguerite qu'ils en sont quittes pour quelques jours d'emprisonnement. La répression d'ailleurs n'empêche rien; les insolences continuent. Maintenant, c'est le poème théologique de la Reine, le Miroir d'une âme pécheresse, dont on feint de ne pas connaître l'auteur et qui est déféré à l'ofBcialité, sous prétexte qu'il ne parle pas des saints et du purgatoire. On le censure publiquement. Cette fois encore, le Roi intervient. Il force le censeur, au nom de l'Université, à désavouer la sentence. Béda est banni, puis gracié, et comme il recommence à prêcher contre le Roi , il est condamné à faire amende honorable au parvis Notre-Dame et enfermé au Mont Saint-Michel , où il mourut le 8 janvier 1537 >.
La condamnation de Béda est suivie d'une accalmie précieuse. C'est le triomphe de Marguerite, regardée dans l'Europe entière comme le refuge de la Réforme. Les protestants s'adressent à elle de toutes parts. Le prince de Hohenlbhe, doyen du chapitre de Strasbourg, luthérien résolu, lui demande son intervention pour venir à Paris chercher à concilier les doctrines^; Érasme lui exprime
* Lettres inédites de la Reine de Navarre,
< Ibid., lettres 28, 48, 49, 51, p. 180, 211 , 215.
son admiration ' ; on Tencourage à protéger « contre la malice » des méchants les hommes lettrés et les sincères amis du Christ '; Mélanchthon la remercie de sa pitié pour les réformés et lui recommande Claude Baduel '. Marguerite ne s^épargne pas. Elle ne parai^ devant son frère qu'à Tétat de suppliante, et, une fois passées les colères, elle obtient beaucoup de lui, car ils sont au fond de même esprit et de même cœur. François, qui, en réalité, s'intéresse bien plus aux lettres qu'à la théologie, fait maintenant de nouveaux efforts pour attirer Érasme, qui, sans quitter T église romaine, condamne ses abus et tient le milieu entre les deux doctrines. Il appelle aussi Mélanchthon, espérant que par son éloquence et sa science on arrivera à la conciliation. Toutefois, Télecteur Palatin, qui sait à quoi s'en tenir en fait de controverse, empêche Mélanchthon de partir.
Je ne dis pas que Mélanclitlion Ne desclare au Roy son advis; Mais de disputer vis à vis, Nos maistres ny veulent entendre *.
C'est justement cet instant où les huguenots auraient eu tant d'intérêt à rester calmes, qu'ils choisissent pour afficher aux murs et jeter dans les carrefours de Paris un pamphlet des plus violents contre la messe. Une main invisible en colle même un exemplaire à la porte de la chambre du Roi, en son château de Blois. Cet attentat direct à sa personne le met hors de lui. Ceux de son entourage qui détestent le plus les protestants. Montmorency et le cardinal de Tournon, ont alors beau jeu pour l'exciter.
' Lettres inédites de la Beine de Navarre, lettre 31, p. 184. ^Ibid., lettre 60, p. 269.
» /6m/., lettre 107, p. 292.
* Ibid., t. I, p. 63.
Jean Morin, le lieutenant criminel, reçoit les ordres les plus sévères, et les prisons se remplissent promptement
« d'hommes et de femmes de toute qualité ' ». Le 21 janvier 1535, le Roi se met à la tête d'une procession solennelle, portant les corps et reliques des saints et martyrs, et
il parcourt ainsi tous les quartiers de la ville. « Après le service faict, le Roy et la Reyne vinrent dîner en la maison de Tévesque de Paris. Ce même jour furent brûlés de ^relevée (F après-midi) six luthériens, trois à la Croix du Tirouer et trois aux halles *. » Us furent brûlés avec
« merveilleuses huées du peuple, tellement ému que peu s'en fallut qu'il ne les arrachât des mains des bourreaux pour les dédiirer ; mais si sa fureur était grande, la constance des martyrs fut plus grande encore * » . Un édit pour l'extermination de toutes les sectes (29 janvier 1535) et des lettres pour l'abolition de l'imprimerie, lettres d'ailleurs qui ne furent jamais mises en pratique, parurent en même temps. On reprit aussi les procès abandonnés. L'heure est terrible, et Marguerite, impuissante, obtient à grand'peine quelques grâces particulières, entre autres celle de son ami Gérard Roussel, qu'elle arrache en quelque sorte au supplice *,
L'intervention efficace devait cette fois venir du dehors.
Charles-Quint s'étant posé en Europe comme le grand défenseur de l'Église, François n'avait pu trouver d'alliés
I Théodore de Bjèze, Histoire ecclésiastique, t. XLI, p. 15, 16.
• Mémoires d*un bourgeois de Paris, p. 44-3, 444.
' Théodore db Bèze, Histoire ecclésiastique , t. XLI, p. SI. Ce double témoignafre de deux contemporains, dont Tun, le bourgeois de Paris, a assisté à la procession ; dont l'autre, le célèbre réformé, est si directement intéressé à révénement, justifie François I*' de l'accusation d'avoir assisté lui-même aux supplices.
* Correspondance de la Reine de Navarre, t. I, p. 898.
contre lui que parmi les hérétiques. Le premier était le Roi d'Angleterre.
Chose curieuse : François I" et Henri VIII, si souvent en guerre, avaient un certain goût l'un pour Tautre. C'est que tous deux possédaient ce puissant tempérament, chez l'un bienveillant et généreux, chez l'autre grossier, souvent bas et cruel, mais également capable d'explosions sincères. En dépit des oppositions de la politique, ils pouvaient donc se comprendre, tandis que ni l'un ni l'autre ne comprenaient Charles-Quint, dissimulé, fuyant et insaisissable. Une grande amitié semble donc alors les unir. Douze ans après le Camp du Drap d'or, le 20 novembre 1530, ils se retrouvent au même lieu dans une nouvelle entrevue. Tous les serments d'union sont renouvelés. Henri VIII sera un fidèle allié dans la guerre qui se prépare contre l'Empereur, et François obtiendra du Pape, coûte que coûté, l'autorisation du divorce. Là-dessus, on donne des fêtes, on distribue les ordres de Saint-Michel et de la Jarretière. La confiance juvénile semble retrouvée. Du côté de l'Allemagne, les princes protestants qui viennent de former la ligue de Smalcalde, cherchant des alliances contre Charles-Quint, font aux deux Rois des avances très bien accueillies. François, ayant promis par le traité de Cambrai de ne pas les appuyer dans les affaires religieuses, prend prétexte d'une irrégularité dans l'élection de Ferdinand comme Roi des Romains pour intervenir en qualité de défenseur des vieilles libertés germaniques.
Une telle base d'alliance contre l'Empereur était des plus solides et de la meilleure qualité. Mais François r% toujours inconséquent, aveuglé par son amour de l'Italie, ne voyant les choses qu'à la surface, croit en même temps jouer à son ennemi un excellent tour en mariant son second fils, le duc d'Orléans, avec Catherine, la der-
nière de cette branche fameuse des Médicis, qui descendait de Gôme et de Laurent. Ce mariage disproportionné, qui ravissait Clément YII d'orgueil et de joie, et auquel s'opposait Charles-Quint, après avoir été pendant plusieurs années une source d'intrigues entre le Souverain Pontife et les ambassadeurs des deux princes, finit par s'accomplir dans l'automne de 1533. Union doublement fatale à la France : dans l'avenir, par la personne de Catherine; dans le présent, en introduisant fatalement un élément de dissolution dans les alliances protestantes que le Roi venait de contracter. Quand même Clément YII ne serait pas mort l'année suivante, il n'aurait pu ramener l'Italie au Roi, et il commençait par lui enlever l'Angleterre. François, en effet, après avoir promis à Henri de faire de son divorce une condition du mariage, faiblit devant les artifices du Pape. Clément VU, ne voulant à aucun prix se brouiller avec Charles-Quint, l'abuse par des promesses vagues, qu'il se garde de tenir le mariage une fois fait. Henri, indigné, adresse à son frère les plus amers reproches et se refroidit fort à son endroit, en attendant qu'il écoute les propositions de Charles-Quint.
François, qui ne saisissait pas plus le lien des idées qu'il ne prévoyait les conséquences des actes, croyait^ qu'on pouvait impunément s'appuyer des protestants au dehors et les persécuter à Tintérieur. Il se trompait. Les bûchers dressés à Paris lui amènent de la part des princes allemands des réclamations si vives qu'il tremble sur leur alliance. Il leur écrit alors pour expliquer sa conduite, en séparant la cause des luthériens allemands, très respectueux de leurs chefs, de celle des calvinistes français révolutionnaires. Puis il leur envoie Yoré, son secrétaire, pour ménager une réconciliation : tout son désir est d'amener les deux doctrines à s'entendre, et il presse de nouveau