‹ François Ier [i.e. premier]: portraits et récits du seizième siècleChapitre 36 sur 40 · FRAI9Ç0IS · texte numérisé non relu

FRAI9Ç0IS

Mélanchthon, dans une lettre des plus flatteuses, de venir travailler avec lui à cette œuvre si importante pour la chrétienté. Il lui offre un passe-port, et même des- otages pour sa sûreté personnelle ^ Enfin, le 16 juillet suivant, il rend une nouvelle ordonnance où il .dit que Vire de Dieu étant apaisée, il défend dorénavant les poursuites pour cause religieuse et permet le retour des fugitifs, pourvu qu'ils vivent en bons et vrais catholiques '.

Ces fluctuations, en détruisant d'une main ce qu'on édifie de l'autre, paralysent toutes les forces du pays. La situation est encore compliquée par la secrète alliance de François T' avec les Turcs, qui, pour la première fois, vont se mêler aux affaires européennes.

A dater des croisades, des relations d'échange s'étaient établies entre l'Europe et le Levant, et il en était résulté des capitulations commerciales qui avaient pour objet de garantir sur mer la sûreté dés trafiquants. Les Européens avaient institué pour y veiller la mission des consuls, dont on fait remonter l'établissement à saint Louis, dans la ville d'Alexandrie. Marseille, très indépendante par sa constitution municipale, entretenait des consuls à ses frais dans les villes du littoral de l'Afrique et traitait directement avec les princes. Ces relations, toutefois, n'emportaient aucun caractère politique, et les musulmans continuaient à rester en horreur aux chrétiens.

' Lettres inédites de la Reine de Navarre, p. 63.

- IsAMBERT, t. XII, p. 405. Il est à remarquer que cet édit de tolérance est daté du même jour que les lettres de provision qui remplacent le chancelier Duprat par Antoine du Bourg, oncle d*Anne du Bourg, et que celui-ci n'y fut peut-être pas étranger. Duprat était mort le 9 juillet 1535, dans son château de Nantouillet. Ayant avoué au Roi qu'il avait 400,000 écus d'or dans ses coffres, tout prêts pour acheter la tiare, — argent volé à l'État, — aussitôt qu'il eut rendu Tâme, le Boi fit saisir ses meubles, et ses enfants n'héritèrent que des terres. Biographie universelle, t. XII, p. 308. Cité par SiSMONDi, t. XVI, p. 665.

Pour bien comprendre ce sentiment, il faut se rendre compte que la morale et le droit paraissant alors inséparables de la religion, les sectateurs de Mahomet représentaient Tabomination en ce monde et la damnation dans l'autre. Si cruelles que fussent les guerres des chrétiens entre eux, la foi commune pouvait toujours les réconcilier comme les enfants d'un même père, qui se battent un jour et s'embrassent le lendemain. Mais avec les infidèles, on était à jamais ennemi, et leurs procédés de guerre mettaient le comble à Thorreur : des armées innombrables enlevant des populations entières dont on n'entendait jamais plus parler; les vierges chrétiennes, les chastes épouses livrées aux harems des riches musulmans; les chevaliers, les hommes d'armes réduits en esclavage, enchaînés aux galères ou cultivant sous le fouet du Maure le sol brûlant de l'Afrique. Ces histoires, passées à l'état légendaire dans l'imagination du peuple, le jetaient dans la dernière épouvante.

Un grand prince gouvernait alors les Turcs, Soliman II. a Soliman, — nous disent les ambassadeurs vénitiens, — est brun de couleur, le teint pâle, les yeux enfoncés, le nez aquilin et maigre, le cou long; il porte un tolopan qui lui vient jusqu'aux yeux et lui donne l'air sombre. C'est un prince d'un naturel facile aux voluptés, libéral, superbe, un jour emporté, un jour fort humble ' . »

Soliman était sans doute un barbare, mais il avait de grandes et nobles aspirations de générosité et de justice; tous les écrivains du temps le reconnaissent. Arrivé au trône en 1520, à l'âge de vingt-quatre ans, successeur de son père, Sélim I*', après avoir réparé les cruautés du dernier règne et relevé la justice, il commence par s'emparer

* Baschet, Diplomatie vénitienne.

de Belgrade, et, Tannée suivante, il fait la conquête de Ttle de Rhodes, occupée depuis deux cent treize ans par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem'. Son caractère, d'ailleurs, se marque d'une façon très haute dans un lettre qu'il écrit un peu plus tard à François r% en réponse à quelques réclamations au sujet des chrétiens d'Orient. Après la longue énumération des titres et formules en usage chez les Orientaux, il continue : « Vous avez parlé « d'une église appartenant jadis aux chrétiens de Jérusa- « lem et devenu» ensuite une mosquée. J^ai pris une con- « naissance détaillée de tout ce que vous avez dit à ce a sujet. L'amitié et l'affection qui existent entre ma glou rieuse majesté et vous, rendent vos désirs admissibles « auprès de ma personne. Mais cette affaire ne ressemble « point à celle de domaine et de propriété, elle concerne «notre religion... Cette église est depuis longtemps une « mosquée, et les. musulmans y ont fait des prières. Il est « contraire dès lors à notre religion qu'elle soit altérée par « un changement de destination. Votre demande ne peut « donc être accueillie auprès de ma personne, source de u bonheur.

« Les lieux autres que les mosquées continueront toute- « fois à rester entre les mains des chrétiens : personne ne ft molestera sous notre équitable règne ceux qui y demeu- « rent. Ils vivront tranquillement sous l'aide de notre pro- « tection ; il leur sera permis de réparer leurs portes et « leurs fenêtres ; ils conserveront en toute sûreté les ora- « toires et appartements qu'ils occupent actuellement,

^ Les chevaliers, après s'être héroïquement défendus pendant six mois, sons la conduite de leur chef, Villiers de l'Isle-Adam, se rendirent, la vie et la liberté sauves, le 26 décembre 1512, et vinrent plus tard occuper Malte, que Charles-Quint leur avait abandonnée. ^- Sur le siège de Rhodes et rétablissement à Malte, voyez Gharrière, Négociations dans le Levant, 1. 1, p. 83-95 et 132-146.

« sans que personne puisse les opprimer et les tourmenter tf d'aucune manière ^ »

On a été longtemps incertain sur Torigine des rapports secrets de François T' et de Soliman. Aujourd'hui, la lumière est faite, grâce à un mémoire de M. Hammer, publié en 1827 dans la Revue asiatique, et dont les renseignements sont puisés à deux sources étrangères : les rapports des ambassadeurs de Venise à Gonstantinople et les historiens allemands'.

C'est au lendemain de Pavie que la régente, aux abois, envoya à Soliman un premier chargé d'affaires secret pour s'efforcer d'éveiller ses sympathies et peut-être l'amener à une diversion. Une telle initiative, dans l'état de l'esprit public en Europe, montrait de la hardiesse. Louise n^en manqua jamais.

Ce premier envoyé fut assassiné en traversant la Bosnie, avec douze hommes qui l'accompagnaient. Nous en avons la preuve par les réclamations du second envoyé, Frangipani, consignées dans le rapport de l'ambassadeur vénitien, et dans celui de deux ambassadeurs du roi Ferdinand à une époque postérieure^.

' Il est probable que pour la première expédition Louise n'avait pas eu le temps de s'entendre avec son fils, mais pour la seconde ils s'étaient mis d'accord. Frangipani même dut porter à Soliman une lettre de François T'; on n'en trouve aucune trace dans les papiers de la captivité, mais on a la réponse de Soliman. Arrivé à Gonstantinople à la fin de 1525, Frangipani y fut reçu parle sultan avec les plus grands honneurs. Soliman avait tout intérêt à trouver un point d'appui en Europe, et sa nature

> GHAnniinE, Négociations dans le Levant, t. I, p 129. • Jbid., p. 113.

» Ibid.

généreuse devait être touchée par les malheurs du Roi. Il lui répond, en effet, une lettre d'encouragement et de bienveillance : a Toy qui es Français et Roy du pays de «France... Il n'est pas étonnant que des rois soient « défaits et deviennent prisonniers. Prends donc courage « et ne te laisse point abattre. Nous aussi, marchant sur la « trace de nos glorieux ancêtres, nous n'avons cessé de K conquérir en tout temps des provinces et des forteresses. « Nuit et jour, notre cheval est scellé et notre sabre est a ceint ' . »

Frangipani, après avoir reçu de très beaux présents, quitta la Turquie emportant cette lettre pour François I*', qu'il trouva délivré à Rayonne. C'est aussi de cette ville probablement que le Roi répondit à Soliman, pour le remercier, une lettre qui ne porte pas de date ^.

Il n'avait été question de guerre dans aucune de ces lettres; on doit pourtant remarquer que quelques mois après eut lieu la grande invasion turque si fatale à la Hongrie. Au courant de l'été de 1526, Soliman remporta dans les champs de Mohacs, sur le Danube, la terrible bataille où succomba le jeune Roi Louis II, dernier des Jagellons. Les Turcs n'étaient plus qu'à quelques lieues de Vienne. C'était bien le cas pour la France d'attaquer l'Empire; mais le Roi tremblait pour ses enfants!

Après la mort de Louis II, la monarchie hongroise étant élective, on procéda à la nomination d'un nouveau Roi, et le pays se divisa. Les purs Hongrois nommèrent Jean Zapolski Voïvode de Transylvanie, tandis que le parti allemand appelait Ferdinand d'Autriche, frère de Charles-Quint. François appuie Zapolski de concert avec l'Angleterre et Venise, et

1 GharriÈre, Négociations dans le Levant, t. I, p. 116. > Captivité de François P'y p. 529; Négociations dans le Levant, t. I, p. 119. L'original est dans le fonds Fonanieu, n» 201.

lui envoie un ambassadeur, Rinçon, Espagnol d'origine, qui, après avoir rempli sa mission en Hongrie, se rend en Pologne afin de décider le Roi Sigismond à soutenir Zapolski. Malli^ureusement, sur ces entrefaites la diète de Presbourg, sous Tinfluence de Gharles-^Quint, ayant donné raison à Ferdinand, il marche contre son rival, le bat dans les plaines de Tokay et est proclamé Roi à sa place. Voyant alors sa cause perdue, Zapolski, pour provoquer une intervention plus active de François I", fait avec Rinçon ce curieux traité, publié pour la première fois en ce siècle, qui ne stipule pas moins, après sa mort, que la transmission de son royaume au second fils de François V, le jeune Henri d'Orléans ^ Zapolski fait pis encore. Tandis que son rival Ferdinand exerce à Presbourg une autorité nominale, il se met sous la protection des Turcs, qui occupent toutes les places fortes du pays. Soliman, au prix de ce vasselage, promet à Jean son appui, et, le 10 mai 1529, après avoir reçu « solennellement » son hommage sur le champ même deMohacs, il s'avance vers T Allemagne. C'est alors qu'en face de cette invasion l'opiniâtre Charles-Quint se décide à céder à François T' sur la question de la Bourgogne. Le traité de Cambrai est conclu par lequel François I*' s'engageait à renoncer à rarlliance de Soliman, et même à marcher contre lui avec Charles-Quint s'il attaquait la chrétienté. On connaît la valeur de ces sortes d'engagement. Charles-Quint, libre du côté de la France, réunit alors toute l'Allemagne contre la Turquie, et s'avance au-devant de Soliman avec une armée si formidable que celui-ci s'arrête. Après avoir pris Bude, dont il fait un pachalick turc , et livré à Vienne quelques assauts , il rentre à Con-

> Négociations dans le Levant. Affaires de Pologne et de Hongrie, t. I, p. 147. Traité entre François I*' et Jean de Hongrie, p. 162. — Lauk, Correspondance des Kaisers, lettre de Hannart à TEmpereur, t. I, p. 9S.

stantinople en décembre 1529, mais en annonçant qu'il reviendra. Il ne tarde pas, en effet, à commencer des préparatifs pour une nouvelle invasion.

L'année suivante, peut-être pour Fen détourner, la plupart des souverains de T Europe lui envoient des ambassades d'honneur, le Roi de Pologne, le Gzar de Russie, Ferdinand même et Charles-Quint. François seul s'abstient, sachant avec quel ombrage ses démarches auprès de Soliman sont envisagées. En 1531, toutefois, il est moins prudent. Le sultan se préparant ostensiblement à entrer en Allemagne, il lui envoie Rinçon pour essayer de le retenir. Rinçon trouve Soliman sur la route de Vienne; il ne peut l'arrêter, et son ambassade, tout en étant reçue magnifiquement, n'a d'autre résultat que de faire accuser François r*^ par Charles- Quint de complicité avec la Turquie ' . L'accusation était fausse. *Nous en avons la preuve par une lettre de M. Baïf, notre envoyé à Venise, datée du 5 août 1532, au moment où Rinçon venait d'arriver dans cette ville à son retour d'Orient, lettre adressée à l'évéque d'Auxerre :

« Le seigneur Rinçon, — dit-il, — est céans en mon logis, « retourné non trop sain de son voyage... Le Turc luy a « répondu que pour l'ancienne amytié qu'il avoit avec la « maison de France, il se fust volontiers retiré à sa requête a s'il n'eust été si avant. Mais maintenant, on diroit qu'il « se retire par peur de Charles d'Espagne, comme ils le « nomment. Et davantage il s'esmerveille que le Roy fasse «telle requête en la faveur d'un homme qui l'a si mal «traicté, et lequel n'est point chrestien, veu qu'il a sac- « cage le chef de sa religion, et mis et retenu en prison, et

* Négociations dans le Levant, p. 180. — Extraits de la Cornespondance de Rome et de Venise, p. 192-214. — Papiers d'État du cardinal de GrakvELLE, t. II, p. 170, 180-205.

« pris et rançonné le grand vicaire de son Christ, et qui « tous les ans plume et pille les chrétiens sous ombre de tf faire aux musulmans la guerre.

tt Au demourant, le sieur Rinçon dit merveille de la a puissance de Soliman, laquelle est incrédible. Quatre- « vingt mille avant-coureurs marchent à deux ou trois « jours de Tarmée pour endommager, brasier et gaster les « terres ennemies. Au camp se trouvent trois cent mille « hommes payés, dont la plupart ont dix, vingt, trente « et soixante chevaux sous eux. Plus de cent mille chevaux tt et cinquante mille mulets traînent les cbarroys de proa visions. Le seigneur Rinçon arriva de nuit au camp, et tt on lui fit grand honneur et accueil. Les Turcs tenoient « un flambeau au bout de chaque lance, et, comme ils tt étoient plus de quatre cent mille, croyez que tous les « feux de Rome et du château Saint-Ange ne seroient en tt comparaison que comme un village à Paris ' . »

Soliman arriva jusqu'à Vienne, assiégea la ville, du 27 septembre au 14 octobre, lui donna plusieurs assauts repoussés vaillamment, et, le 18 novembre 1532, rentra à Gonstantinople. En 1533, voyant l'Europe unie contre lui et la Perse le menaçant, il se décide à tourner ses armes du côté de TAsie, et, avant de partir, en juillet, signe avec Ferdinand d'Autriche un armistice au sujet de la Hongrie *. Toutefois, pour bien montrer qu'il n'a renoncé à aucun de ses projets sur Gharles-Quint, il fait en même temps une démonstration contre l'ile de Coron dans l'archipel, et il nomme amiral de son armée de mer le corsaire Barberousse , avec charge d'infester les côtes de la Méditerranée.

Durant ces dernières années, les relations de François T'

> GuARRiàRE, Négociations dans le Levant, p. 207. « Jbid,, p. «43.

et de Gharles-Quint s^ëtaient de plus en plus tendues. L'Empereur ne désirait pas la guerre, le traité de Cambrai étant tout à son avantage, mais, voyant le Roi s'y préparer, il prend les devants lui-même. En Italie, il réunit contre lui tous les princes en une ligue, — Venise excepté, qui résiste. — Il s'attache le duc de Savoie, abandonné d'ailleurs par le Roi au traité de Cambrai, en lui vendant le comté d'Aoste; puis il l'emploie, — sans succès d'ailleurs, — pour essayer de rompre la vieille alliance des Français et des Suisses. Enfin, il ameute l'Europe contre le Roi, en dénonçant son alliance avec Soliman. François se défend avec une grande irritation ; des injures s'échangent, et quand Charles-Quint lui propose de le démentir en contribuant à la croisade par im corps d'armée et de l'argent, François répond qu'il n'est le banquier de personne, qu'il ne prête pas sa gendarmerie, mais la mène luimême au combat, et que si l'Empereur est inquiet pour l'Italie, il est prêt à la garder à la tête de cinquante mille hommes.

Vainement cette bonne Reine Éléonore, toujours attachée à son rôle d'ange médiateur, essaie-t-elle de s'interposer. Si seulement son frère voulait se relâcher un peu de ce dur et injuste traité, qui est resté comme une flèche au cœur du Roi ! S'il consentait par exemple au rachat de la suzeraineté des Flandres et de l'Artois, on pourrait alors arranger une entrevue, et ces deux lions ne résisteraient pas à l'attendrissement d'une fraternelle accolade. Mais ce n'est pas Charles-Quint qui renoncç à un fragment quelconque du pouvoir en faveur d'un sentiment! Éléonore passe de mécomptes en mécomptes ' . Une dernière insulte fait déborder la coupe.

* Gaillard, t. III, p. 165.

François, les regards toujours attachés sur Tltalie, entretenait auprès du duc de Milan un ambassadeur secret nommé Merveilles. Celui-ci, mêlé à une rixe où Balthasar Gastiglione périt, est saisi et exécuté par voie de justice. Bien que sa mission ne fût pas avouée, elle était connue. L'exécution était une atteinte au droit des gens.

Le Roi, furieux, demande une réparation. Le duc la refuse sous Tempire de Charles-Quint. François déclare alors qu'il l'obtiendra par la force. Il concentre son armée dans le Midi, regardant l'Espagne et l'Italie.

Sur ces entrefaites, arrivé au printemps de 1535, Barberousse, à la tète de la flotte turque, commence son expédition dans la Méditerranée en s' emparant de Tunis.

Depuis un demi-siècle, l'Espagne luttait contre les Mores, qu'elle avait refoulés en Afrique où ils s'étaient transformés en corsaires, désolant ses côtes par leurs brigandages. Pour arriver à une répression plus effective, elle s'était établie sur le littoral africain par des colonies à Oran, au pignon d'Alger, et par des entreprises à Tripoli et à Tunis ^ L'attaque de Barberousse la touchait donc directement. Sentant le danger de laisser les Turcs s'établir si près de lui, et appelé d'ailleurs à l'aide par le bey, Charles-Quint se décide à s'opposer à eux par une grande expédition maritime. Il élève alors sa cause en en faisant celle de l'Europe; il se déclare le protecteur de la chrétienté, et, en son nom, demande à François P% quels que soient ses griefs, de suspendre les hostilités jusqu'à son retour. François, sous le coup de l'opinion, ne put refuser cette demande. Nous ne répondons pas, toutefois, que dans le fond de son cœur il fit alors des vœux pour l'armée chrétienne.

* Négociations dans le Levant, t. I, p. 247.

François I*' avait été sincère en promettant de renoncer à Talliance des musulmans, sans cesse mêlée pour lui de scrupules religieux. Mais les vieux péchés nous recherchent toujours, et quand on continue injustement à nous en accuser, ils deviennent irrésistibles. L'Europe ne voulant pas douter que François I'' fût resté Tallié des Turcs, il le redevint, et cette fois d'une manière ostensible. Redoutant la puissance que son rival pourrait rapporter d'une expédition victorieuse, pour la première fois il envoie à Soliman un ambassadeur officiel afin de presser son retour de TAsie et de s'assurer son appui. Cet ambas* sadeur était le sieur de La Foret, gentilhomme d'Auvergne, formé à l'étude du grec par le célèbre Lascaris, et qui devint plus tard cardinal ^

Cependant, à la tête d'un armement formidable auquel l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne avaient contribué, Ciharles-Quint s'avance contre Tunis. Il nous raconte luimême de la manière la plus curieuse, dans trois lettres adressées à Hannart et une autre à sa sœur Marie, gouvernante des Pays-Bas, sa rapide expédition ^ :

« 13 juin 1535.

« Cher et féal,

a Nous nous embarquâmes de Barcelonne le dimanche « pénultième du mois passé, et le lendemain lundi au soir, « nous ralliâmes nos navires à une lieue de la baie. Le « vent, d'abord propice, ayant tourné contre nous, nous « approchâmes de Majorque le mardi, et nous côtoyâmes

' Négociations dans le Levant, t. I, p. 251-255.

• Nous ne donnons qu'une analyse de cette correspondance, écrite en un français très obscur et mêlé de latin. On la trouvera dans toute son étendue : D*" Lanz, Correspondance des Kaisers, t. II, p. 186.

u cette île et celle de Minorque avec nos vaisseaux, visitant u quelques-unes de leurs villes jusqu'au samedi suivant. Le (I dimanche, nous repartîmes avec toute Farmëe. Le vent, a d'abord faible, fraîchit bientôt, et la mer devenant haute « et brave, nous passâmes le golfe. Toutefois, nos navires (t s'ëtant disperses, il fallut jeter les anchres à Tîle de a Saint-Pierre, près de la Sardaigne, pour les rallier. Ils « nous rejoignirent le jeudi suivant, et nous nous rendîmes ft à Cagliari où nous trouvâmes les galères, galions, carie raques, brigantines et autres vaisseaux amenés de Gènes « par le marquis del Guast, • avec les gens de guerre alle- « mands et italiens, Finfanterie espagnole équipée dans « nos divers royaumes, et les munitions et provisions de « bouche qu'on y a levées. En y joignant six galères du u Pape, quatre de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, les « galères et caravelles de Portugal, notre armée revient u à environ trois cents voiles.

« Après avoir visité la ville de Cagliari qui nous reçut a comme en triomphe, nous donnâmes les ordres néces- « saires pour la conduite des navires et la distribution des « provisions, puis nous nous dirigeâmes vers Tunis, en « nous en remettant à Dieu comme à notre guide et notre « aide.

a Barberousse, ainsi que nous l'apprîmes de quelques « captifs chrétiens, s'était éloigné de Tunis depuis plusieurs « jours, et avait réparti ses galères entre le canal de Tunis, « la Gouletle et d'autres lieux de la Camarck, qu'il forti- « fiait et réparait en nous attendant. »

« 13 juin, terre d'Afrique.

« Embarqués le mardi 15 avant le jour, nous abordâmes « en ce royaume deux heures avant la nuit, avec la plus « grande partie de nos navires. Nous jetâmes l'anchre au

« port de Farina, où le reste nous rejoignit, et nous navif( guàmes en suivant la côte jusqu'au golfe de Tunis, à trois a milles de la Goulette. Quelques-uns de nos navires « allèrent alors reconnaître les lieux, la situation du châ- H teau et le meilleur endroit pour débarquer. Plusieurs « coups de canon furent échangés entre nos galères et le u château, mais sans grand dommage de part et d'autre. « L'heure étant tardive, nous ne poussâmes pas plus loin « ce jour-là nos opérations.

a Le lendemain, au matin, on débarqua Tinfanterie « allemande et espagnole, puis nous descendîmes à terre, «accompagnés des chefs, capitaines, gentilshommes et « principaux personnages de Tarmée. Notre maison était « presque au complet. Nous prîmes alors une tour assez «forte, quelques citadelles, villages et maisons près du « port, sis sur remplacement de Tancienne cité de Gar- « thage. Nous y fîmes asseoir le camp de Finfanterie et « nous nous y logeâmes. Le château de la Goulette, comme « nous rapprîmes par quelques prisonniers turcs et mores, « était bien pourvu de défenses et de munitions. Tunis de « même, et comme il eût été dangereux de nous éloigner « de notre armée de mer où nous pouvions seulement nous « ravitailler, nous nous décidâmes à mettre notre artillerie « sur pied et à faire des tranchées pour assaillir et battre « le château. »

« 24 juin.

a Ayant déjà fort avancé les tranchées et approché notre « artillerie, il est arrivé qu'une troupe de gens de cheval ft et de pied sortant de la place s'est jetée sur nos travail- « leurs avec une grande impétuosité, pensant les vaincre du « coup. Le bataillon commis à leur défense fit face très u rapidement à l'ennemi, qui revint encore à la charge; « l'infanterie espagnole placée tout près accourut à Taide.

a L'ennemi fut refoulé, laissant une trentaine de morts, u tandis que nous ne perdions que sept ou huit hommes. « Nous avons su par les captifs que parmi leurs morts. a étaient trois capitaines turcs d'importance, dont ils au- « raient bien voulu venir chercher les corps. Mais ils n'ont te pas osé. »

« 28 juin.

u Le samedi suivant, au matin, l'ennemi ayant placé « quelque artillerie dans un petit bois d'oliviers et de « figuiers d'où les hommes tiraient sur notre camp, nous a décidâmes pour notre honneur de les en chasser, et nous a y réussîmes très bien à l'aide d'une bande d'arquebu- «siers. Ils furent forcés de fuir après s'être vu enlever a leur artillerie. En les poursuivant, notre gendarmerie « arriva jusqu'à une lieue de Tunis, en vue de la ville. On ft leur tua ainsi une cinquantaine d'hommes, et nous n'en

ft eûmes qu'un de blessé, le marquis de Montyar. Encore « on espère le guérir.

<c Le marquis Âlarçon nous a amené douze cents hommes, a tant de Naples que de Sicile, parmi lesquels plusieurs a barons et hauts personnages; et de nouveaux vaisseaux a qui nous fournissent abondamment de victuailles , de u sorte que notre armée est largement pourvue.

a Trois Mores à cheval âont venus vers nous avec des tf lettres du bey de Tunis, de ses parents et alliés, deman- « dant de se joindre à nous contre Barberousse. Ils nous « prient de leur envoyer quelques galères à un certain pasti sage des montagnes pour nous rejoindre par mer, et c'est ft ce que nous allons faire.

(( On se hâte pour les tranchées, la grosse artillerie « approche, et dans trois ou quatre jours on pourra com- « mencer l'attaque, dont j'espère bonne issue. »

FRANÇOIS !•'. t8:î

« 14 juillet 1535.

« Après avoir ce jourd'hui dresse une batterie par mer « et une par terre contre la dite Goulette, depuis les trois « heures du matin jusques à une heure de Taprès-midi, la ce ville a été prise d'assaut avec telle dilligence et dextëu rite, que bien peu de gens de notre armée y sont demeu- « rés... Et en la prise s'est trouvé gros nombre de gal- « 1ères, brigantins, galliottes et fustis avec grosse quantité « d* artillerie, qui sont en nostre pouvoir. Et pour ce que tf présentement nous sommes sur nostre délosgement pour » aller à Tunis, nous ne serons pas plus prolixe. »

Du 22 au 23 juillet, Charles-Quint écrit aussi avec de grands détails à la Reine de Hongrie, sa sœur, lui racontant de nouveau la prise de la Goulette, et, à la suite, sa rencontre avec Bàrberousse, dont il a battu et dispersé Tarmée ^ Il a délivré les chrétiens réduits en esclavage, vingt à trente mille.

Le 23 juillet, il écrit à François V pour lui apprendre ses succès, « ne faisant doute, — dit-il, — que ce vous sera « un gros plaisir de savoir ceste bonne nouvelle, tant utile « au commun bénéfice de la République chrétienne » , et .le même jour à la Reine de France, sa sœur, pour l'informer que parmi les prisonniers mis en liberté se trouvent soixante et onze Français, et entre autres les serviteurs du Dauphin et du duc d'Orléans, au nombre de dix, qui avaient été capturés sur les galères du feu capitaine Portando *.

Charles-Quint, vainqueur sur mer et sur terre, rétablit le bey de Tunis, qui se reconnaît pour son tributaire, et plein de soucis sur les affaires européennes, se décide au retour. Embarqué le 17 août, il descend à Palerme le

• Lan2, Correspondance des Kaisers, t. II, p. 193.

• Grawvelle, Papiers d'État, t. II, p. 361, 362.

4 septembre, et fait à Naples son entrée triomphale le 25 novembre. Là, il confirme le pouvoir du duc de Florence Alexandre, en dëpit de ses crimes, et trois mois après il lui donne en mariage sa fille naturelle Marguerite. Pendant ce temps, ses affaires avec la France s'étaient brouillées de plus en plus.

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