MONTMORENCY. TRÊVE DE DIX ANS
François P' avait promis de ne pas attaquer TEmpereur pendant son expédition de Tunisie, mais il avait gardé sa liberté envers le duc de Milan. Poursuivant la vengeance de l'assassinat de Merveilles, il demande au duc de Savoie un passage pour se rendre dans le Milanais. Sur son refus, il réclame ses États comme l'héritage de sa mère ^ Il fait envahir la Savoie par Brîon-Chabot, au printemps de 1535, et en automne, le Piémont. Ces deux provinces, incapables de se défendre, se rendent sans coup férir.
Sur ces entrefaites, Sforce meurt, le dernier de sa race. Il n'y a plus lieu à vengeance, mais sa succession est ouverte, et François réclame encore le Milanais comme son héritage.
Gharles-Quint, au retour d'une expédition heureuse et brillante, mais pleine de périls, où il s'était fait le défenseur de la chrétienté, se plaint amèrement de cette conduite ^. Cependant, n'étant pas prêt à recommencer la guerre, il engage des négociations qui lui laisseront au moins le temps de réorganiser son armée. Sa proposition est de donner le Milanais en dot à une de ses nièces en la mariant au troisième fils du Boi. Les pourparlers à ce sujet, conti-
^ Paradin, Histoire de notre temps, p. 280.
^ LàNZ, Correspondance des Kaisers^ t. II, p 212-223.
nués tout l'hiver, échouent au printemps ; mais Charles- Quint a réussi à leurrer François F'. Toujours prêt à croire ce qu'il désire, se voyant d'avance en possession du Milanais, François, sur la foi de négociations pendantes, a rappelé son armée et laissé le commandement du Piémont au marquis de Saluce, qui le trahit pour Charles- Quint.
Pendant ce temps, l'Empereur, ayant achevé ses préparatifs, s'est mis en route. Il entre à Rome le 6 avril 1536, est reçu par le Pape solennellement, et là ses projets éclatent dans un consistoire où il fait contre François P' un réquisitoire en forme; il dénonce à toute l'Europe sa politique antichrétienne, et renouvelle son vain défi d'un combat à outrance. Ce discours, prononcé en espagnol, confond les auditeurs d'étonnement.
Aussitôt après, il continue sa marche vers le nord et arrive aux frontières du Piémont, que le marquis de Saluce avait déjà livré à Antoine de Leyve. La province est reprise, les Français chassés, et l'Empereur, enflé de son succès, se prépare à le poursuivre de. l'autre côté des Alpes. Cependant François P', surpris, se rend en hâte à Lyon; il réunit promptement une armée nouvelle pour arrêter l'ennemi, se met à sa tète et descend le Rhône jusqu'à Valence; Là, un coup terrible devait le frapper.
Il avait laissé à Lyon le dauphin François, prêt à venir le rejoindre. Le Dauphin, alors âgé de dix-neuf ans, n'était pas doué, nous dit Brantôme, des qualités brillantes de son père. Mais son esprit posé et réfléchi, son caractère froid, son humeur tempérée et contenue, promettaient de la sagesse dans le gouvernement et inspiraient au peuple de grandes espérances. Une teinte de gravité un peu triste, reste douloureux de la prison espagnole, se marquait dans sa physionomie, son attitude, et jusque dans son cos-
tume sévère, presque toujours noir. Sa sobriété était extrême. 11 ne buvait ordinairement que de Teau et fuyait les repas copieux, les bombances. Au regard des femmes, on Ta accusé d'avoir. fait secrètement bien des folies; cependant Brantôme, qui n'est pas réservé sur ce sujet, nous laisse de lui un très bon témoignage :
» J'ai oui dire aux dames de ce temps-là qu'il leur estoit fort respectueux, les servoit avec grand honneur, comme aussi sa maîtresse, une fille de la Reyne, de la maison de Maumont, ma cousine germaine. G' estoit une très sage et très vertueuse fille, car les grands volontiers se font des maîtresses pour la gentillesse et les vertus autant que pour aultres choses. »
Le Dauphin, attendant à Lyon les ordres de son père, alla jouer un jour à la balle dans les prés d'Ainay. On était au commencement d'ao&t. Ayant très chaud, il commande à un page de sa chambre d'aller lui quérir de l'eau fraîche dans un certain vase qui lui avait été donné par Dona Agnès Pacheco, dame d'honneur delà reine Éléonore. C'était un vase portugais, d'une terre particulière, « tanée, subtile etfine » , qui avait pour vertu, disait-on, de maintenir la fraîcheur de l'eau, tout en évitant qu'elle soit nuisible même à la suite d'un exercice violent... Assertion, hélas! trop hasardée.
Le page Sébastien MontecucuUi va au puits d'Ainay, pose le vase sur la margelle, tire de l'eau, le remplit, le porte à son maître, qui, ayant grand soif et chaud, le vide d'un trait. Aussitôt il se sent touché et malade. Il meurt quatre jours après * .
Quand cette affreuse nouvelle arriva à Valence, elle jeta parmi les seigneurs la plus grande consternation.
* BR4HTÔME, t. I, p. 273.
Nul n'ose'aborder le père pour la lui annoncer. Enfin, après beaucoup d'hésitation, on décide que le cardinal Jean de Lorraine, le plus ancien dans Tamitié et la familiarité du Roi, devra prendre cette charge.
Le Cardinal se rend auprès de François I*'; mais, dès qu'il a mis le pied dans sa chambre, la parole lui manque, et il perd tellement contenance que le Roi pressent quelque chose de grave. Il lui demande avec inquiétude si Ton a des nouvelles de son fils.
 cette question, le cardinal sent sa langue comme attachée à ses lèvres, et, bien qu'il Teût naturellement tt faconde et diserte » , il peut seulement répondre en bégayant que Tétat du prince a empiré, mais qu'il faut avoir en Dieu confiance et espérer sa guérison.
« — J'entends bien, — dit alors le Roy. — Vous ne m'osez de première entrée dire qu'il est mort, mais seulement qu'il mourra bientôt. »
 ces mots, le silence du cardinal confirme cette douloureuse divination, et plus encore les larmes, sanglots et soupirs auxquels les assistants se livrent.
Le Roi alors laisse échapper un grand cri qu'on entendit jusque dans les pièces voisines, et se retirant seul vers une fenêtre, sans mot dire, il essaie de contenir l'expression de sa douleur. Mais, après les plus grands efforts, un autre cri lui échappe, et alors, tète nue, levant les mains, les yeux et la pensée au ciel^ il s'écrie :
« Mon Dieu, je n'ignore point que je doive prendre en patience et en gré tout ce qui procède de toy. Mais de qui, sinon de toy, dois-je attendre patience et force de cœur? Fais-moy donc connaître ta volonté afin que je n'y résiste, et renforce la naturelle et humaine infirmité ^ »
* Martin du Bellay, t. XÏX, p. 420.
FBANCOIS 1". 289
La mort du Daupbin, atteint d'une fluxion de poitrine à la suite de la plus grave imprudence, n'avait rien que de fort naturel. Mais à une époque où les rêves de poison hantaient toutes les têtes, nul ne consentit à l'admettre, et l'imagination des contemporains se fourvoya dans les accusations les plus étranges. Tantôt, c'était la Reine Éléonore qui avait fait tuer le prince par jalousie et pour avancer ses propres enfants. Elle n'en avait pas; en outre, cette princesse aimable et bienveillante avait, toujours montré le plus grand attachement aux fils du Roi. Le Pape Clément VII voulait pousser sa nièce au trône. Il était mort l'année d'avant. On accusa Catherine elle-même, mariée depuis trois ans et dans la première jeunesse. On accusa surtout Charles-Quint et ses deux généraux, Antoine de Levve et Ferdinand de Gonzague, qui auraient payé Mon*tecucuUi pour jeter du poison dans le vase. Charles-Quint et tous les Espagnols protestèrent avec une grande indignation contre ces suppositions absurdes. A quoi leur aurait servi en effet de faire mourir le fils aîné du Roi, quand il en avait deux autres pour prendre sa place? L'imagination était tellement surexcitée qu'un contemporain va jusqu'à dire qu'il a vu, au mois d'octobre précédent, trois soleils apparaître à l'horizon, présage de cette « infortunée
mort * >' .
Le malheureux MontecucuUi paya pour tout le monde. Il fut horriblement torturé, et, au milieu des supplices, accusa les Espagnols. Il eût accusé père et mère pour être délivré*.
Cependant le Roi, malgré sa douleur, doit continuer
* Martin du Bellit, t. XIX, p. 470. — Paradin, Histoire de notre temps^ p. 309. — Belleforest, t. II, p. 1493.
* Voir le texte de l'arrêt de sa condamnation. Cimber et Danjou, Archives curieuses de Vhistoire de France, t. III, p. 3.
la guerre. Charles-Quint avance toujours ; il a franchi les Alpes et vient planter son étendard à Saint-Laurent, sur la terre de France. Une bataille gagnée peut le mettre maintenant au cœur du royaume.
C'était la première fois, depuis Pavie, que François reprenait les armes. Son audace guerrière gardait encore r ébranlement de la défaite, et la douleur paternelle Taccablait. L'influence de Montmorency prévalut dans le con« seil. Cette influence, qui n'avait fait que s'accroitre depuis la délivrance du Roi, gouvernera entièrement la politique dans les années qui suivront.
Anne de Montmorency, de deux ans plus âgé que le Roi, appartenait à la plus ancienne et à la plus illustre maison ^ Né à Chantilly en 1492, de Guillaume de Montmorency et d'Anne Pot, son prénom lui venait de la Reine Anne, qui l'avait tenu sur les fonts baptismaux. Élevé à Amboise parmi les compagnons du jeune comte d'Angouléme, il était un de ses préférés. François arrivé au trône, Montmorency participe à tout. Il suit le Roi en Italie et se bat à ses côtés à Marignan. En 1520, il est chargé d'une mission en Angleterre, et nommé, au retour, premier gentilhomme de la chambre. En 1521, il contribue h la défense de Mézières, puis il fait avec Lautrec la campagne du Milanais. Sa conduite à la Bicoque est tellement brillante, que le Roi le nomme, en 1522, maréchal de France. L'année suivante, quand le
' Le nom pati'onymique de Montmorency est Burchard ou Bouchard. Un acte du dixième siècle mentionne un baron de Montmorency qui possédait plus de six cents fiefs. Le château de Montmorency fut détruit au dixième siècle par l'empereur Othon II, et majinifiquement reconstruit par Burchard IV. Au quatorzième siècle, les Anglais le détruisirent de nouveau de fond en comble. C'est en 1397, après l'érection de la baronnie de Bourbon en duché-pairie, que les sires de Montmorency prirent, selon Duchêne, le titre de premiers barons de France.
connétable de Bourbon vint avec les Impériaux envahir la Provence, il réussit à Ten chasser et le poursuivit jusqu^au milieu des Alpes. Fait prisonnier à Pavie et libéré sur parole, il joue un rôle actif dans la délivrance du Roi. La même année, il est nommé grand maître et gouverneur du Languedoc.
Dans ce siècle de vaillance, nul ne fut plus vaillant que Montmorency, plus redoutable a Tennemi et plus dur k lui-même. Mais le caractère de son courage n'était pas Félan. G*était la ténacité et la résistance, une sorte d'intrépidité froide qui F enracinait en face de Tennemî et multipliait ses coups. Dans le gouvernement de ses troupes, il portait une impitoyable dureté. Son commandement était impératif, sa sévérité inexorable. Pour un mot, un geste, il I envoyait ses soldats à la torture et à la mort, et il était inutile d'essayer de le fléchir. L'effroi seul de son nom assurait à Montmorency une autorité toutepuissante à l'armée, mais il ne possédait pas le don des grands guerriers de communiquer l'enthousiasme. Jamais il ne fit d'une troupe de soldats vulgaires une légion de héros. En réalité, les grandes capacités militaires lui manquaient : la longueur de vue, l'initiative, la décision^ l'audace. On ne cite pas plus de lui une victoire mémorable qu'un brillant coup de main. Sa carrière est pleine d'insuccès. Montmorency n'était pas de ceux qui surprennent ou violentent la fortune ; seulement, à force de sacrf> fices, de résistance et d'opiniâtreté, il la lassait quelquefois.
La dureté de son commandement se reporte sur tous ceux qui l'approchent. Non seulement, nous dit Bran-» tome, « il repassoit ses capitaines et grands et petits, mais il faisoit boire de belles hontes à toutes sortes d'états comme à ces messieurs les présidents, conseillers et gens
de justice, quand ils avoient faict quelque pas de clercs.
« La moindre qualité qu'il leur donnoit, c'est qu'il les appeloit asnes, veaux, sots, et qu'ils vouloient faire des suffisants et n'estoient que des fats, si bien que s'ils n'estoient fort habiles et des plus fins, ils demeuroient si estonnés qu'ils ne savoient que dire.
il Un président de par le monde, qui sentoit son patria à pleine gorge, vient un jour lui parler touchant sa charge. Gomme il faisoit grand chaud, il avoit osté son bonnet et, s'approchant ainsi tête nue du visiteur, il s'adresse à lui :
« — Dites donc, monsieur le Président, ce que vous voulez dire, et couvrez-vous.
« — Monsieur, — répond celui-ci, — je ne me couvrirai point que vous ne soyez couvert le premier.
« — Vous êtes un sot, monsieur le Président, — reprend le connétable, — pensez-vous que je me tienne découvert pour l'amour de vous? C'est pour mon ayse, mon amy, et que je meurs de chaud. Vous pensez être ici en votre siège présidential. Couvrez-vous si vous voulez, et parlez. »
Et comme le malheureux magistrat ne pouvait que balbutier, dans son ébahissement :
« — Vous êtes un sot, — continua encore le connétable. — Allez songer vostre leçon ^ »
Montmorency n'était pas seulement un guerrier. C'était un homme d'affaires des plus âpres et des mieux entendus. Ambitieux et avide, il n'avait jamais assez d'honneurs, de places et d'argent pour lui et sa nombreuse clientèle : ses six fils d'abord, puis ses neveux, ses amis, ses obligés, ses serviteurs, et aucun scrupule ne le gênait. Dans ce siècle qui connut l'honneur, mais qui ne connut guère l'honné-
1 Brastômb, t. I, p. 315.
teté, Montmorency fut le moins honnête des hommes de gouvernement. Le testament de M. de Chateaubriand en est un témoignage entre bien d'autres.
Lors de la réunion de la Bretagne à la France, il avait été convenu qu'en compei\sation de la perte de son indépendance de grands travaux d'utilité publique seraient faits dans cette province, entre autres un canal de communication entre Rennes et la mer, passant par Messac, Redon et La Roche-Bernard. Pour faire face à la dépense, les « rachapts de Bretagne » , impôts royaux de la province, devaient être affectés aux travaux jusqu'à leur achèvement. M. de Chateaubriand, gouverneur de la province, fut alors nommé, en même temps, par le Roi et par les États, pour en toucher les produits et veiller à la répartition. Tous les impôts devaient donc être centralisés entre ses mains, tous les ordres de travaux devaient partir de lui, tous les paiements se faire dans ses coffres. Grande tentation pour un avare, à une époque surtout où la dilapidation de la fortune publique était Tusage toléré et en quelque sorte admis chez tous les gouverneurs de province. La tentation devint d'autant plus grande, que les travaux commencés d'abord avec ardeur se ralentirent peu à peu devant l'impossibilité de les mener à bien. Les retours de la marée les détruisant au fur et à mesure, sans qu'on y pût rien opposer, on finit par les abandonner entièrement. Or, n'ayant pas prévu le cas, on n'avait pas non plus prévu le remploi des fonds. L'argent donc continuait chaque année à s'amasser dans les coffres du gouverneur et y restait, personne ne prenant de décision.
Le malheur voulut que, juste à point, il y eut de grandes réparations à faire aux châteaux et aux terres du gouverneur, de sorte que, par un certain courant naturel des choses, les deniers de l'État y furent employés. Si encore
«t FIN DE LA VIEILLE FRANCE.
il s'hélait agi d'une somme une fois versée, le fait isolé aurait pu passer inaperçu. Mais, se renouvelant chaque année, il finit par attirer l'attention du premier président des comtes de Bretagne, nommé La Pommeraye, qui appartenait au connétable. Sans se montrer autrement scandalisé du fait, La Pommeraye pensa que son maître |>ourrait en tirer avantage, et s'empressa de lui en a réveiller l'esprit » .
Voilà donc le pauvre gouverneur de Bretagne en face du sire Anne de Montmorency. C'était vraiment pour lui trop forte partie.
Aussitôt averti, Montmorency dresse ses plans. Il persuade au Roi, toujours manquant d'argent, de » faire une cavalcade dans le royaume afin de connaître les déportements des gouverneurs et leur faire rendre gorge à l'occasion. On commence par la Bretagne. » Le Roi se rend h Amboise, et pendant ce temps Montmorency envoie à M. de Chateaubriand « un messager plein de cotelle » , qui l'avertit en secret que le Roi a des soupçons sur lui et les '^eut tirer au clair. Le connétable a commandement de connaître ses actes. Si les soupçons sont justifiés, sa personne sera saisie, et on le condamnera à rembourser le 4{uadruple de ce qu'il a pris. En outre, sa postérité en <lemeurera à jamais redevable, selon la vieille maxime : « Qui mange de l'oie du Roy, en cent ans il en rend la plume. »
A ces mots, M. de Chateaubriand, aussi piteux criminel que piteux mari, « tombe en une si grande frayeur qu'il eût voulu être mort » . Montmorencv arrive à Nantes. Afin de prévenir le coup, il se rend à sa rencontre et le supplie de wenir en sa maison, pour de là donner ordre aux affaires, joutant toutes sortes d'offres d'assistance et de services.
Montmorency répond, avec un visage sévère, que certai-
nement « il ne partira pas de la province sans Taller voir n • En même temps, a pour donner goût à la chose » , il commande bien haut de faire venir à Nantes tous les receveurs de Bretagne, principalement ceux des domaines, afin qu'il leur montre son pouvoir de » contrôler les finances pour le service du Roi durant les dix dernières années, et de juger des abus qu'on aurait pu commettre » .
Après avoir prononcé majestueusement ces paroles, il se retire en sa chambre sans permettre à personne de lui parler pendant le reste du jour.
M. de Chateaubriand, en entendant cet ordre, se croit perdu. Il demande à voir le connétable en particulier, et à grand'peine en obtient une audience pour le lendemain de bon matin. Il s'y rend avec La Pommeraye. Tous trois ensemble ont, une conférence de trois heures, au sortir de laquelle ils partent pour Chateaubriand. Ils y passent trois jours à faire bombance, pendant qu6 Je notaire prépare un acte authentique par lequel M. de Chateaubriand fait don au connétable, pour en jouir après sa mort, non seulement de sa belle demeure seigneuriale de Chateaubriand, mais de dix autres terres titrées en Anjou et en Bretagne , le tout estimé à quinze cent mille livres du temps, ce qui vaudrait aujourd'hui dix ou douze fois autant.
L'acte signé, le secrétaire du connétable Berthereau ', sur l'ordre de son maître, va trouver le Roi et lui fait de sa part mille louanges du seigneur de Chateaubriand^. Il avait bien perdu le temps, de descendre jusque-là pour le
* Nicolas Berthereau devint ensuite secrétaire des finances de François P*". Histoire des secrétaires {TÉtat, par Fauvelet, p. 41.
* Cette donation scandaleuse donna lieu à de nombreux procès. Guy de Sccpaux, principal héritier de Chateaubriand, Tattaqua, et pour terminer ce {;rand procès, Henri de Montmorency, fils du connétable, fît épouser Jeanne de Scepaui^ à son fils unique. Mais le mariage ayant été dissous
contrôler. Il n'y avait province sous la couronne mieux conduite, régie ni policée que celle de Bretagne. . Berthereau rapporta un brevet dépéché à Chambord, signé de la main du Roi, portant quittance générale de tous les deniers de rachats reçus par le seigneur de Chateaubriand, sans que jamais ni lui ni les siens pussent être recherchés à cet égard.
M. de Chateaubriand ne se releva pas du coup. Il mourut deux ans après, à Tàge de cinquante-six ans ^
Cette façon d'entendre l'honnêteté n'empêchait pas Montmorency d'être fort dévot: seulement il modelait sa foi sur sa personne, et non sa personne sur sa foi. A ses yeux, un souverain maître au ciel avait surtout pour objet de consacrer le pouvoir des maîtres souverains de la terre. Dieu était la source de l'autorité despotique. à laquelle il ne se faisait pas faute de puiser. Sa religion se résumait en une discipline extérieure doublée d'esprit de persécution . « Une failloit jamais , — nous dit Brantôme, — au maigre et au jeune, ne soupoit pas le vendredi, et disoit régulièrement ses prières, soit qu'il fût au logis ou à cheval, ou à se pourmener dans les champs, ou à faire la guerre. » Seulement, la charité y avait peu de part. Il
avant la consommation, les clauses du contrat favorables aux Scepaux demeurèrent sans effet.
Cette donation fut pareillement attaquée par les ducs de Guise et de Nevers, et il en coûta cinquaiite-deux mille écus au connétable Henri de Montmorency pour les engager à se désister. Additions aux Mémoires de Castelnau, t. II, p. 509.
ï Vieilleville, d'où nous tirons ce récit anticipé sur le temps de quelques années, nous dit aussi que M. de Chateaubriand, à la même occasion, reçut l'ordre de Saint-Michel; mais il en était décoré déjà. Cette aventure, d'ailleurs, n'est pas la seule qui nous édifie sur l'honnêteté de Montmorency. Vers le même temps, messire Claude de la Ville-Blanche lui fit une donation de tout son bien, aux dépens de sa sœur qu'il aimait pourtant tendrement. Ce fut un de ses gentilshommes domestiques qui trama cette affaire avec le connétable, sous la promesse d'une place de gentilhomme de la chambre du Roi. Vieilleville, t. XXVIII, p. 218-23Î.
était même passe en proverbe qu'il se fallait défier des patenôtres de M. le connétable , à cause des singulières diversions qui s'y mêlaient. Tout au milieu, par exemple, on l'entendait s'écrier : « Allez-moi pendre un tel, attachez celui-là à cest arbre, faites passer celuy-ci par les picques ou les arquebuses tout a ceste heure; taillez en pièces ces marauds, qui ont voulu tenir un clocher contre le Roy; bruslez-moy ce village, mettez le feu partout à un quart de lieue à la ronde. Et tout cela, sans se desbaucher nullement de ses paters jusqu'à ce qu'il les eût parachevés, pensant faire un grand péché s'il les eût remis à une autre heure, tant il y estoit consciencieux'. »
L'austérité de ses mœurs, qui venait moins d'ailleurs de vertu que d'indifférence, étaitproverbiale. Cependant, Brantôme prétend qu'il n'était pas « tantennemi delà beauté et de l'amour» , qu'une femme ne pût à l'occasion avoir raison de son humeur revêche. Mademoiselle de Limeuil, qui devait plus tard s'emparer du cœur de Condé, lui plaisait extrêmement. C'était une des plus belles et des plus spirituelles filles de la cour, disant très bien le mot et avec qui il fallait compter. Un jour, la rencontrant dans les rues de Rouen, Montmorency s'empresse de la saluer, veut l'escorter tout à cheval et cause avec elle, l'appelant sa maîtresse.
Mademoiselle de Limeuil, qui n'était pas ce jour-là dans ses bonnes, le reçoit assez mal et commence aie renvoyer.
a — Eh bien, ma maîtresse, — lui dit-il, — je m'en voys ; vous me rabrouez fort.
a — C'est bien raison que vous rencontriez quelque personne qui vous rabroue, — lui répond-elle, — puisque vous estes coustumier de rabrouer tout le monde.
> Brantôme, t. I, p. 314.
« — Adieu, — dit-il encore, — ma maîtresse, car vous m'avez donné la mienne ' . »
Là-dessus il se retire.
On ne peut pas imaginer deux êtres plus différents que Montmorency et François I". Mais, précisément, cette différence faisait l'empire du premier sur le second. François I" était plein de lacunes et de xléfaillances dans l'exercice du gouvernement. Il n'entendait rien au maniement des affaires, tandis que Montmorency était le premier administrateur du royaume. Membre du conseil, d'ordinaire ille présidait, et sa parole y décidait tout. Les finances surtout étaient son fort. Son esprit entier, méticuleux, et savolontéimpérative, lessimplifiaientenlestranchant. Travailleur et assidu, il ne reculait jamais devant la tâche. Les secrétaires des commandements lui rendaient compte chaque jour de leur charge. Il les faisait écrire sous lui, parfois trois en même temps.
Dans un gouvernement sans base fixe, sans législation uniforme, sans organisation définie, où les dépenses et les recettes ne sont ni régulières, ni équilibrées, où les pouvoirs locaux sont partagés par des corps privilégiés qui s'entre-choquent sans cesse, les problèmes naissent à chaque pas. Or, quand François I" ne savait plus où donner de la tête, il appelait Montmorency. Celui-ci arrivait avec sa grande allure, sa face renfrognée et hautaine, son air superbe d'autorité, et, traitant les embarras d'enfantillages, d'un tour de sa robuste main il tirait le char de l'ornière. Fort jaloux, d'ailleurs, de son autorité, tout devait passer par ses mains : les sollicitations, les grâces, comme les places et les faveurs. Il ne souffrait pas qu^on
* Brantôme.
approchât du souverain par autre moyen que son intermédiaire, et sa hauteur et sa dureté terrifiaient les gens. Le seul moyen de T amadouer était Texces de l'humilité et de la flatterie, et- il faut dire que les courtisans ne s'en faisaient pas faute ' .
Nos troupes, fraîches et vaillantes, en face des Impériaux, il fallait un homme comme Montmorency pour décider la mesure cruelle qui fut alors prise et que son succès même ne justifie pas : le ravage systématique de la Provence. Les dernières extrémités de la défaite auraient seules pu légitimer cette exécution odieuse d'une de nos plus belles provinces, par ceux-là même qui la devaient protéger. Qu'on se représente l'armée française campant, l'arme au bras, « es plaines d'Avignon » pendant que ses propres compagnies d'infanterie et de cavalerie vont désoler tout le pays situé de la mer à la Durance et du nhône aux Alpes, contenant plus de six cent mille habitants, afin que l'ennemi n'y trouve que la famine!
Leur commission était « d'aller sur tous les chemins de France rompre les fours et moulins, brûler les blés et fourrages et défoncer les vins de tous ceux qui n'avaient faict diligence de les retirer des places fortes : aussy gaster les puits, jetant les blés dedans, afin de corrompre les eaux^ » . Ces compagnies allaient par bandes de trois ou quatre mille hommes, « faisant emporter tout ce que porter se pouvait, au demeurant mettre le feu, raser les villes et les villages * » . Parfois les habitants, désespérés, s'opposaient à la dévastation des soldats, au Luc, par exemple; et alors il fallait les réduire comme des ennemis. L'impré-
1 La collection Ribier contient une multitude de lettres venant de prélats, de magistrats, de gens de finance, d'ambassadeurs, de nobles, de grands, de princes même, qui tous s'adressent à lui comme à un supérieur et en employant les termes les plus humbles.
* Martin du Bellay, t. XIX, p. 332.
voyance qui accompagna ce système de défense en accrut l'horreur. Nombre de paysans ayant cru pouvoir mettre leurs provisions en sûreté dans les villes, les virent détruites sous leurs yeux. A Aix, par exemple, — spectacle piteux et lamentable, — « les vins sont défoncés aux caves, les moulins démolis, des pierres de meules et moulage rompues et brisées, les fours emportés, et tous ceux de la ville envoyés au camp pour y être employés à la guerre ' » .
Le plus grand nombre des habitants, réfugiés dans les bois, dénués de tout, y périrent de misère, de faim et de froid. On trouvait partout des cadavres dans les champs, souvent plusieurs enlacés ensemble, et les airs mêmes en étaient corrompus. Des villes entières telles que Grasse, Digne, Antibes, Draguignan, Toulon et d'autres encore, furent saccagées au point qu'il n'y restât pas pierre sur pierre. Seuls, les moulins d'Auriol, entre Aix et Marseille, étaient encore debout. Biaise de Montluc, dans le plus brillant des coups de main, traverse la montagne avec cent vingt hommes, et en une nuit parvint à les détruire *.
Ces mesures draconiennes réussissent toutefois à arrêter l'ennemi. Les Impériaux, trouvant le pays désert, font une tentative sur Marseille, d'où ils sont repoussés : Charles- Quint alors revient à Aix. Il aurait voulu se faire couronner Roi de Provence dans cette vieille capitale. Mais par qui ? La noblesse, le clergé, le Parlement sont en fuite. Dans les rues désertes se traînent ses propres soldats, malades et mourants, car une terrible épidémie, résultat de la famine , a envahi le camp impérial . Antoine de Leyve y succombe, et en mourant supplie son maître de renoncer à cette désastreuse campagne. Charles-Quint se décide enfin à rentrer en Italie, en laissant derrière lui une route
1 Martin du Bellay, t. XIX, p. 389. -;- Paraoin, p. 302. * Mémoires de Montluc, t. XXII, p. 93.
jonchée de cadavres. Il n'avait plus d'armée en arrivant à Gênes où il s'embarqua pour l'Espagne '.
On a beaucoup reproché à Montmorency de n'avoir pas même tenté de lui couper le passage avec l'armée toute fraîche et de l'enlever prisonnier. Rfais Montmorency était de ceux qui ne veulent jamais rien risquer.
A la suite de cette campagne, le Roi rentre à Paris, et, dès la fin de l'hiver (1537), la guerre recommençait dans le nord de la France dont les Impériaux ont franchi les frontières, dans le Piémont que les Français s'efforcent de reprendre. Guerre confuse de marches et de contremarches, où les villes sont prises et reprises sans bataille décisive, et sans qu'on sente jamais du côté de la France un pouvoir vraiment directeur. Le Roi acharné à recouvrer le Milanais fait de vains efforts pour ramener à lui les princes italiens ; ils savent trop ce que leur a coûté son alliance. Les Vénitiens mêmes offrent leur flotte à l'Empereur.
Dans cette extrémité, c'est encore Soliman qui va sauver la France.
La Forêt, en arrivant en Asie, avait trouvé le Sultan occupé a son expédition contre les Perses. Arrivé à son camp et à celui du grand vizir Ibrahim, le 25 mai 1535, il y avait été reçu avec la plus grande courtoisie. Il rentre avec eux à Constantinople et, au mois de février 1536, signe, au nom de son maître, le premier traité écrit d'alliance et d'amitié qui ait lié la Turquie et la France*. Selon ce traité, Soliman passe l'année en nouveaux pré-
' Voir une lettre écrite à Rome à Tabbé Gaprare, intitulée : Du glorieux retour de T Empereur de ProvencCy UQ'véritahXepam^hleX. Cimbrr et Dasjou, Archives curieuses de V histoire de France y t. III, p. 3.
^ Ce fut le dernier acte du célèbre Ibrabim, assassiné le 15 mars suivant. Négociations avec le Levant y t. I, p. 287.
paratifs sur terre et sur mer, et, au printemps de 1537, Barberousse va ravager les côtes de la Fouille pendant que la flotte française, commandée par le baron de Saint- Blancard, rallie la flotte turque près de Fatras. Toutes deux mettent ensemble le siège devant Corfou. Spectacle nouveau : une flotte chrétienne et une flotte musulmane agissant de conserve! François P' devait profiter de cette diversion pour attaquer le nord de Tltalie, mais un tel cri d'indignation et d'horreur s'élève contre lui dans toute l'Europe, et le Fape lui fait des reproches si durs, qu'il s'arrête, n'osant tenir toutes ses promesses à Soliman. La flotte turque alors s'éloigne, et le Sultan, tournant ses efforts contre la Hongrie, remporte la grande bataille d'Esseck(31 décembre 1537). Ce mouvement, qui retient les Impériaux en Allemagne, permet à François I" de reconquérir le Fiémont.
Cependant, la Reine de Hongrie, se joignant à la Reine Ëléonore, obtient d'abord de faire signer au Roi et à l'Empereur la trêve de Bommy pour les Fays-Bas, puis, le 16 novembre, la trêve de Monçon, qui s'étend à l'Italie. Le Fape ne cessait d'adjurer les deux princes, au nom de la conscience et des intérêts de la chrétienté, de s'entendre et de s'unir. On fait les plus grands efforts pour arriveîr à la paix. Les pourparlers continuent tout l'hiver. Mais ils n'aboutissent pas. Faul III prend alors la chose en main; il convoque les princes dans la ville de Nice, où il ira en personne présider leur conférence.