LE MAGASIN
suites contre cet adroit ennemi, toujours invisible et présent ; on envoya contre lui un vaisseau de sa nation... Jaflier ne se défiait pas de la France, et vous ne tardâtes pas à le rencontrer... Ab! c’est une triste affaire, et les jours de Fontcqoy sont loin de nous!.. Mais, baste! nous sommes à la cour, ce qui est une raison pour ne point parler de politique, et à lai cour du plus galant roi du monde , ce qui est une raison pour parler de galanteries!.. Livronsnous à l’influence des souvenirs qui nous environnent; et pour dissiper des impres- ,i sions fâcheuses, qu’un de nous raconte...
CHABANNE, se tenant. Halte là ! tu cherches une transition pour nous initier au secret de quelque fade aventure... Gondrecourt , mon ami, sois bref* .
le chevalier. Que je sois marié demain, si je méditais une trahison pareille!
moi , raconter une de ces vulgaires intrigues, où l’exposition , le nœud, le dénouement , sont toujours les mêmes ! Songez donc que nous portons des costumes héroïques ; que cette fêle est mystérieuse comme un bal de doge ; que cette nuit est pleine de parfums et de lumières comme les plus belles nuits d’Italie !.. Il nous faudrait quelque récit bizarre, incidenté, romanesque. Ne riez pas, messieurs; d’après quelques demi - confidences que le comte m’a faites, je parierais cent louis qu’il a une histoire de ce genre à nous raconter.
LÉONCE. Tu perdrais la gageure !
LE chevalier. Non pas. D'abord ton caractère et tes habitudes ne sont pas taillées sur le même patron que les nôtres ; ensuite, tu crois à l’amour, et nous ne croyons qu’au plaisit. Enfin, nous n avons pas quitté Paris , et tu n’y demeures que depuis six mois!
LÉONCE. Je ne crois plus à l’amour.
CHABANNE. Depuis votre retour en France?
Léonce. Peut-être.
CHABANNE. C’est l’effet du climat. Mais après ceci, comte, il est impossible de vous taire. .
LÉONCE. Vous ne trouverez rien d extraordinaire dans la situation d’un homme amoureux d’une femme qu’il croit pure et qui passe pour telle ; amoureux surtout de cette réputation sans tache ; amoureux à un point qu’il n’ose dire...
CHABANNE. Et cette femme a un fermier-général pour amant ; le fond est
* Les trois outres se tirent aussi. Cliabannc . laoncc, le Chevalier, Bony.
TIlÉATBAt..
continuez...
(Deux homme» en costume vénitien, noir» «le» pieds b la tête, passent lentement au fond du théâtre.) LÉONCE. Soit. Je ne suis pas fâché de vous raconter mon aventure; vous me trouverez fort ridicule ; et le chevalier, qui est jeune encore , pourra profiter de mon infortune. Cette femme va peu dans le monde, jamais à la cour; je n’avais aucun moyen de lui parler; mais je la suivais à la promenade, à l’église, et j’avais loué en secret un appartement vis-à-vis le sien.
LE chevalier. Quand je vous disais qu’il a des façons de l’autre monde !
LÉONCE. Ah! c’est que je l'aimais éperdument cette femme, autant que je la respectais, messieurs; je trouvais des jouissances infinies dans mes poursuites timides ; j'avais autant de plaisir à la voir , de loin , s’élancer dans sa voiture, que j’en aurais eu peut-être à lui dire : Je vous aime ! que dis-je? jamais je n’aurais ose lui faire cet aveu , et si mon amour était connu d’elle, mes yeux seuls l’en avaient instruite! Un jour," elle sortit de son hôtel, à pied , seule, de grand matin, cachée sous un voile et sous un manteau ; elle arriva sur la place du Palais-Royal et monta dans un fiacre; je le suivis en courant , le cœur tout agité de pensées sinistres , et sûr que ma destinée allait se décider... savez-vous où le fiacre s’arrêta?., dans l’une des rues les plus sombres et les plus honteuses qui environnent la Grève, une de ces rues où chaque maison cache un crime inconnu, un égoût vivant de créatures humaines... la rue Geoflroy-Langevin ! Elle descendit de voiture, cette femme que je divinisais; cette idole que j’adorais en silence, et elle disparut dans une allée plus noire que l'avenue de l’enfer ! je courus au cocher ; il avait ordre de revenir dans la soirée; j’ouvris le fiacre ; elle avait oublié son mouchoir ! je m'élance sur ses traces ; je franchis deux étages , je m’arrête à la porte où mon instinct me dit qu’elle était entrée; j’ouvre... et je la vois dans les bras d'un homme qui l’appelait de son nom de baptême et lui disait lu! une figure sévère et que je ne voyais pas , ce me semble , pour la première fois ; il s’avança vers moi avec des regards flamboyans; mais la rage l’empêcha de parler. « Madame , lui dis-je à elle, je vous rapporte votre mouchoir, je vous remercie , adieu ! " elle était presque évanouie... et comme je sortais en riant , j’entendis une voix qui me criait : Tu entendras parler de moi , Mondoville !
FRANÇOIS JAKF1ER.
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charanne. Quelle aventure!
LE CHEVALIER, remontant la scène. Il y a du bruit dans ces feuilles ; quelqu’un nous écoute!
CUtnANSE. Personne, excepté le vent.
LE chevalier. Je vous jure que j’ai vu des yeux briller dans l’ombre!
Char wne. Le reflet de ces lampions...
une histoire intéressante et tragique, comte ! Il est inutile de vous demander si vous êtes guéri de votre amour ?
bl'Ssy. Èb non ! c’est à ce propos que le comte veut que nous lui fassions la guerre !...
Char ANNE . Il nemanqueau récit qu’une seule chose : le nom de la dame?
russy. Vous allez nous le dire?
Léonce. Non , messieurs ; je ne veux pas faire une chose grave d’une plaisanterie.
BUSSY. Il faudra deviner.
CHARANNE. Une réputation sans tache ; c’est l’énigme du Sphynx !
le chevalier. Mais l’adieu de cet homme renfermait une menace , il ne t’est rien arrivé de fâcheux ?
LÉONCE. Non.
LE chevalier. Tu te trompes; il y a quelque temps, une partie de ton hôtel a etc dévorée des flammes...
LÉONCE. Un accident qui peut arriver à tout le monde !... tu m’avais mené cette nuit-lâ à la Comédie-Italienne, et chez M“” Favart!...
le chevalier. Oui , niais souviens-toi que ce fut une .partie improvisée, et que dans ta maison même , on te croyait rentré.
Charanne. Allons donc, chevalier, avezvous peur de ce monsieur de la rue Gcoffroy-l’Angevin? il ferait beau voir que des coquins poursuivissent monsieur de Mondoville qui est le neveu de la sécurité parisienne personnifiée dans M. de Sartines!.
le comte aurait pu prendre quelques informations sur cet homme , voilà tout.
LÉONCE. Il a changé de logement.
charanne. C’est qu’il vous craint plus que vous nele craignez. Rentronsau palais.
(An chevalier.) Vous ne nous suivez pas, chevalier?
le chevalier. J’ai deux mots à dire à monsieur de Mondoville.
(Sortent Chabanne et Bussy.)