‹ François-Joseph intimeChapitre 10 sur 25 · ARE · texte numérisé non relu

ARE

— Au ton que tu prends, je vois que tu es de la chasse impériale ?

— Sans doute.

— Tu es peut-être, même, un chasseur impérial ?

— J'en suis un.

— Eh bien ! je ne veux rien avoir à faire avec des gens qui s'amusent et se saoulent, tandis que le pauvre peuple s'éreinte et meurt de faim pour entretenir des soldats que le bon plaisir de l'empereur fait tuer sur les champs de bataille.

François-Joseph pâlit affreusement. C'était la première fois qu'un homme osait lui dire aussi brutalement la vérité. C'était la première fois qu'il entendait directement la voix de « son » peuple. La sonorité, sans doute, fut désagréable à cet homme qui, quelques semaines auparavant, parlait, dans un ordre du jour à l'armée, du devoir élevé de se faire tuer pour l'empereur. Il saisit par le bras le vieillard audacieux qui, déjà, tournait les talons et, se plantant en face de lui, questionna, d'une voix rageuse :

— Sais-tu bien à qui tu parles ?

— Non, mais que m'importe !

— C'est ton souverain qui est devant toi.

Il s'attendait à un effondrement. Ce fut de la colère qui s'alluma dans les yeux du vieil ouvrier quand il dit :

— S'il est vrai que tu sois l'empereur, je m'en félicite, car, quoi qu'il doive m'arriver, j'aurai pu, du moins, avant de mourir, te dire ce que je pense et ce que bien des hommes pensent avec moi.

Blême de fureur, l'empereur fit un geste de menace, tourna le dos à l'insolent et s'enfonça dans la profondeur de la forêt.

Le lendemain, sur la demande du monarque, le vieil ouvrier, honnête et consciencieux, et qui n'avait que son travail pour vivre, était brutalement congédié par le propriétaire de la scierie.

Une autre anecdote, il est vrai, montre le souverain sous un jour différent. Il apparaît là emporté, violent, autoritaire, mais justCj^ du moins, grâce à la réflexion. Seulement, — il

y a là un seulement de quelque valeur, on comprendra après en avoir pris connaissance — que l'événement était d'ordre différent et que la justice de l'empereur, dans l'occasion, fut plutôt l'effet d'un calcul politique que d'un véritable mouvement de simple pensée et de bon cœur.

Un lundi de Pentecôte, tout clair sous les rayons d'un frais soleil de printemps, François-Joseph quittait Vienne, dès l'aube, pour chasser à Mûrzzuschlag. L'empereur devait être de retour dans sa capitale le soir même et ordre était transmis au chef de gare de Mtirzzuschlag de tenir prêt, pour cinq heures du soir, le train impérial se dirigeant vers Vienne. Le r^^rvice, sur la ligne montagneuse de la célèbre Sûdbahn, construite, disons-le en passant^ par le Français Bontoux, — le Bontoux de 1' « Union générale » — est déjà fort encombré en semaine. Il devenait donc plus malaisé encore, par ce jour de fête que favorisait un ciel radieux. Tout Vienne avait profité de la liberté et du beau temps pour gagner la montagne et de nombreux trains d'excursions, en outre des trains ordinaires, allaient et venaient en tous sens. Un changement dans l'horaire, surtout vers le soir, alors que les montagnards occasionnels revenaient vers Vienne pour y dîner, ;aurait provoqué infailliblement les pires catastrophes. Or, il advint que l'empereur ayant fait, par hasard, mauvaise chasse, se dégoûta de son sport favori avant l'heure dite et arriva à la gare un peu avant quatre heures et demie. Immé diatement, de fort méchante humeur, il dépêcha son aide de camp au chef de gare, avec ordre de faire avancer, sans aucifh retard, le train impérial. Devant une telle prétention, l'employé de la Sudbahn leva les bras au ciel et affirma que le désir de l'empereur était irréalisable. L'aide de camp eu beau affirmer que l'empereur était courroucé, qu'il entendai ne pas attendre et que toute infraction à son ordre pourrai coûter cher au chef de gare, celui-ci déclara que, malgré lî meilleure volonté du monde, il se trouvait dans l'impossibi lité de faire partir le train avant l'heure fixée par la direc lion centrale de Vienne, d'accord, en cela, avec l'empereur

Cette réponse achevée, il s'en fut donner Tordre de départ h un convoi pour Trieste, cependant que l'aide de camp retournait auprès de Tempereur. François-Joseph, on ne Fignore plus, n'admettait rien en dehors de sa volonté et le moindre obstacle à ses désirs recelait le don de l'exciter jusqu'à l'exaspération. Le train de Trieste n'était pas encore parti qu'un grand mouvement se produisit sur le quai. L'empereur &e dirigeait droit sur le chef de gare, lequel signait, dans le moment, les papiers du chef de train. L'employé, effaré mais résolu, prit la position militaire, salua et attendit.

— Je désire partir immédiatement, dit l'empereur.

— Sire, malgré mon grand désir d'obéir à Votre Majesté,, il m'est impossible de La satisfaire.

— Pourquoi ?

— Ma responsabilité me le défend.

— Et moi, votre empereur, je vous l'ordonne.

— Que Votre Majesté me pardonne. Je ne puis exécuter ses ordres.

François-Joseph se retourna vers sa suite qui, pâle d'émotion, écoutait ce bref dialogue. Avec un rire sec et dur, le sourcil froncé, l'œil brillant d'une mauvaise flamme, il dit :

— En vérité, messieurs, la situation est au moins étrange. Vous assistez à un événement sans précédent : votre souverain est prisonnier d'un employé de chemin de fer !...

Sur le mode ironique, il demanda alors au chef de gare, qui n'avait point quitté la position du soldat sans armes :

— Et quand monsieur nous permettra-t-il de partir ?

— Le train de Votre Majesté quittera la gare à cinq heures, exactement.

— Venez, messieurs, dit l'empereur.

Et, à grands pas, entre une double haie de curieux, respectueusement découverts sur son passage, le souverain regagna son salon d'attente. Cinq minutes avant cinq heures, le chef de gare venait annoncer que le train de Sa Majesté était

'Jî avancé et, à cinq heures juste, le train impérial quittait Mûrzzuschlag sans que l'empereur daignât répondre au salut

que lui adressait remployé tout tremblant et que, seule, la crainte d'une vraisemblable catastrophe avait empêché d'obéir à Firascible monarque.

De Vienne à Trieste, et de Trieste à Vienne, déjà les conducteurs des trains montants et descendants colportaient le récit de l'altercation de Mûrzzuschlag et il ne faisait de doute, pour personne, que le malheureux chef de gare allait payer de sa place la stricte exécution de son devoir.

Pendant ce temps, silencieux parmi le silence apeuré de toute sa suite, François-Joseph, assis près de la vitre de son wagon-salon, filait vers Vienne à toute vapeur. A chaque instant, des trains littéralement bondés de voyageurs croisaient le sien, et, dans toutes les gares traversées, la foule apparaissait, joyeuse et compacte, couvrant les quais de sa masse et faisant vibrer les halls de sa tapageuse gaîté.

Trois heures après le départ du train impérial de Mûrzzuschlag, le chef de cette petite station, qui attendait sa révocation pour le lendemain, recevait un télégramme de service l'informant qu'il était nommé au grade de chevalier dans l'ordre impérial et royal de François-Joseph, et cela sur décision directe du souverain. L'ordre stipulait que l'empereur « avait pu se rendre compte personnellement de l'exactitude et de la discipline que le chef de gare apportait dans ses fonctions délicates et comportant une si grande part de responsabilité ».

Le chef de gare, semble-t-il, étant donnés le caractère et les habitudes de François-Joseph, avait eu simplement la chance, d'abord que l'empereur ait trouvé, sur le parcours de Mûrzzuschlag à Vienne, une décisive leçon de choses, ensuite que la scène se fût passée en public.

Il aimait, en effet, à étonner les foules. Longtemps, en chassant seul, sans garde et sans suite, — car il était trop bon chasseur pour affectionner les tueries officielles auxquelles, la plupart du temps, il n'assistait pas, — il se plut à jouer le personnage d'Haroun-al-Raschid. Il se promenait en chasseur, au milieu de paysans, d'ouvriers, de pâtres, de

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bûcherons, se faisait passer pour un garde, causait avec eux en langage vulgaire et même argotique, heurtait son verre contre le leur et, brusquement, éblouissait les pauvres gens en révélant sa qualité.

Ce jour-là, avec la décoration du chef de gare, Haroun-al- Raschid, une fois de plus, et différemment, venait d'éblouir la foule.

Avec la chasse, nous l'avons dit, — et aussi avec les exercices militaires, qui représentent ses joies les plus complètes — le théâtre fut la distraction préférée de François- Joseph. A vrai dire, il ne marqua jamais de goût bien défmi pour un genre ou pour un autre. Il semble cependant que les comédies françaises — celles de Scribe et de Pailleron surtout — l'aient touché plus et mieux que les ouvrages allemands. Nulle scène allemande, en effet, n'a joué autant de pièces françaises que le théâtre impérial, ou Burgtheater, pour l'appeler par son nom.

Mais si François-Joseph, en dehors des ouvrages français, ne montre point de goût particulier, il témoigna, en revanche, d'agressives répugnances. C'est ainsi que les grands classiques allemands et, entre autres, Schiller le révolutionnaire, n'ont point trouvé grâce devant la critique impériale. Même Grillparzer, le plus grand poète dramatique de l'Autriche, fut longtemps banni, de façon systématique, et par ordre impérial, du Burgtheater. Il est vrai que, dans Bniderzwizt im Hause Habsburg, pièce historique qui traite de la vie de l'empereur Rodolphe, il ne s'était pas montré tendre pour les ancêtres de François-Joseph. L'empereur ne le lui pardonna jamais.

Aujourd'hui le Burgtheater est dirigé par un des pionniers les plus libéraux de l'art dramatique, en Allemagne : le D'' Paul Schlenther. Malgré cela, la volonté intransigeante de François-Joseph pèse sur le théâtre d'Empire, et les grands modernes, dès qu'ils choisissent un sujet réaliste ou — horribile dictui — social, en sont brutalement exclus. Ainsi, Die

Sklavin, — Une esclave — de Ludwig Fulda, traitant des aspirations de la femme moderne et de l'amour libre, fut interdite, au Rurgtheater, par ordre exprès de l'empereur, après la première représentation. Le même sort advint, en 1904, à la dernière pièce de Gerhardt Hauptmann, Fauteur des Tisserarids et de VAscension de Hannelle Mattern, que tous les Parisiens ont applaudi sur les planches du théâtre Antoine.

Ce ne sont là que deux exemples pris parmi toute une série d'interdictions plus réactionnaires et plus mesquines les unes que les autres et qui ont amené le public à donner un sobriquet significatif au Burgtheater. On l'appelle, à Vienne, Komtessentheater, mot dont la traduction littérale ne signifierait rien pour nous, mais qui représente, dans son intention, quelque chose comme théâtre pour jeunes filles du monde ou, si l'on préfère, théâtre blanc.

Et quand on songe que ce théâtre blanc est le théâtre de refnpereur !...

Cet homme libertin, jouisseur, débauché même, exerce lui-même cette censure rigoureuse et qui n'a rien à voir avec l'Anastasie viennoise, laquelle, très dure pourtant, mais infiniment moins sévère que le prude François-Joseph, agit sur tous les théâtres de la capitale autrichienne, à l'exclusion absolue du théâtre impérial.

Le Burgtheater a bien un directeur et un intendant. On les choisit même — le nom du D'* Schlenther en constitue un sûr témoignage — très libéraux et très littéraires. Il n'en est pas moins vrai que les convictions artistiques de ces hautes personnalités doivent disparaître devant la volonté de l'empereur. Celui-ci, d'ailleurs, considère intendants et directeurs de tous les théâtres impériaux, qu'il s'agisse du Burgtheater, de l'Opéra de Vienne, de l'Opéra de Buda-Pest ou du Théâtre>- National de la même ville, comme des employés à sa solde, et rien de plus.

Un de ces théâtres, le Burgtheater, dont les frais d'entretien sont prélevés sur la cassette impériale, se trouve régi

par un règlement qui n'est point sans rapport avec celui qui gouverne la Gomédie-F'rançaise, à ceci près, toutefois, que les artistes n'y sont point groupés en société. Mais, sinon au point de vue de leurs droits, — dont le souverain n'a cure, — du moins quant aux devoirs qu'on leur impose, les comédiens ordinaires de S. M. François-Joseph sont très voisins des comédiens ordinaires de la troisième République. Les artistes du Burgtheater sont divisés en deux catégories : stagiaires et pensionnaires. Les stagiaires signent un contrat de durée limitée. Les pensionnaires s'engagent pour la vie. C'est l'empereur seul qui, en audience spéciale, peut les délier de leur conwat et, encore, à la condition expresse qu'ils ne joueront point sur une autre scène viennoise. François-Joseph s'est intéressé passionnément ' au Burgtheater. Cette scène, il y a encore une quinzaine d'années était installée dans une aile même de la Hofburg. Le plus grand nombre des liaisons amoureuses de François- Joseph — ■ et on en compte une quantité fort respectable ! — furent conclues avec des artistes du théâtre impérial. Une surtout, une qui dure toujours, domina sa vie : ce fut sa liaison avec M"'^ Katharina Schratt, artiste remarquable et qui sut, fait mal vraisemblable, retenir Ib souverain.

Un fait remarquable, pour un homme à femmes, tel que le fut François-Joseph, c'est qu'il ne s'est jamais occupé du corps de ballet. L'Opéra de Vienne, pourtant, a compté de bien jolies ballerines. Jamais l'une d'elles, jamais aucune danseuse ne fut, même en passant, la maîtresse de l'empereur. Comme, en outre, la musique sérieuse le passionne aussi peu que possible, il s'occupe à peine de l'Opéra.

Quand, de temps à autre, l'empereur, jadis, fréquentait le Hofoperntheater il aimait à voir de jolies filles en scène. Et c'est peut-être à raison de mécontentements... esthétiques qu'il délaissa l'Opéra viennois. Dans le cercle de ses intimes, il témoigna maintes fois du désagrément qu'il éprouvait à voir la célèbre cantatrice Wild. Sans doute elle avait une voix superbe, sans doute c'était une incomparable artiste. Mais

elle était exagérément grosse et beaucoup plus près de la laideur que de la beauté. Aussi François-Joseph ne comprenait-il point que le public l'acclamât.

En dehors des théâtres impériaux, où l'empereur a sa grande loge de cour et une petite loge personnelle, tout près de la scène, le souverain fréquentait fort au Theater an der Wien, salle célèbre dans l'histoire de l'opérette viennoise et où furent créées toutes les opérettes de Strauss. Pendant les trente premières années du règne de François-Joseph, le Theater an der Wien réunissait une collection de divettes di primo cartello, tant au point de vue du talent que de la beauté et de la perfection des formes. Or, toutes, à de très rares exceptions près, purent se vanter d'avoir obtenu de telles faveurs, que le Theater an der Wien aurait pu ajouter, à ses titres de gloire, celui de fournisseur de l'alcôve impériale. Une d'entre elles, surtout, Marie Geistinger, aussi facilement prodigue de ses faveurs que l'empereur lui-même, ce qui ne l'empêcha point — bien au contraire — d'être l'idole du public viennois devant qui elle interpréta et créa les principaux rôles des opérettes d'Offenbach, de Strauss et de Suppé, Marie Geistinger, d'un esprit vif, primesautier et hardi, ne se gênait guère pour raconter entre amis — et Vienne n'ignore pas qu'ils furent innombrables — les scènes les plus intimes qu'elle avait jouées, hors du Theater an der Wien, en compagnie de l'empereur.

On peut donc se rendre compte que ce que préférait l'empereur dans le théâtre comme dans la chasse — tandis que la triste Elisabeth pleurait plus que de raison dans un appartement déserté par l'époux volage — c'étaient des jouissances physiques et brutales. Il s'armait d'un fusil comme il s'armait d'une lorgnette, dans le but de faire une belle chasse. Et souvent, après une battue particulièrement heureuse, Il lui arriva de revenir à Vienne, de passer la soirée au Burgtheater ou au Theater an der Wien et de terminer la journée en inscrivant quelque pièce de choix « au tableau » de cette chasse d'un autre genre...

Phot. Le Cadre.

l'empereur FRANÇOIS-JOSEPH, d'aPRÊS ^VINÏERHALTER

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