‹ François-Joseph intimeChapitre 9 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DISTRACTIONS IMPËRIALEb

Tandis que la triste Elisabeth se morfondait dans Tombre de la Hofburg ou dans le parc de Schœnbrunn, François- Joseph, en dehors de ses occupations politiques, partageait sa xvie entre deux plaisirs qui lui semblaient particulièrement chers : la chasse et le théâtre. A vrai dire, ces deux passe-temps rencontraient, pour le souverain, une origine commune : le besoin sensuel de se dépenser. Dans la chasse, il apercevait une prodigalité musculaire accompagnée de joies violentes et brutales. Dans le théâtre, où il ne découvrit jamais de satisfactions d'art, de littérature, ni même de pensée, il (( dilatait sa rate » et ne dédaignait point, surtout, les plaisirs intimes que pouvaient lui procurer les plus jolies personnes de l'interprétation.

Occupons-nous, tout d'abord, de la chasse. Les Habsbourg, à travers les âges, furent passionnément les disciples de Nemrod. Le traditionnel François-Joseph ne pouvait donc manquer de se conformer aux coutumes de ses ancêtres. De très bonne heure, éprouvant là presque les mêmes plaisirs qu'il découvrait, au cours de la campagne d'Italie, dans la chasse à l'homme, il s'arma d'un fusil et battit, l'arme au poing, les contrées les plus giboyeuses de son giboyeux empire. Il est peu, on pourrait même dire qu'il n'est point de pays en Europe offrant, autant que l'Autriche-Hongrie, un

terrain conforme aux exploits cynégétiques les plus variés. En dehors de la chasse vulgaire, de la chasse « devant soi », de la chasse au lièvre, au lapin et à la perdrix, le territoire est exceptionnellement propice à la chasse du gros gibier : cerf et chevreuil. De plus, certaines régions témoignent d'intéressantes particularités : dans les Alpes de Styrie et du Tyrol, on découvre, en quantité, le chamois et le coq de bruyère, avec lesquels il faut user autant de force que de ruse, à raison, d'une part, des accidents du terrain, et, d'autre part, de l'éveil particulier du gibier ; en Hongrie, le chasseur trouve le renard, le canard sauvage et l'oie sauvage ; dans les Karpathes, enfm, on a la plus belle occasion de chasse après celle du lion : la chasse à l'ours, à laquelle François-Joseph ne manqua point de se livrer. En dehors du plaisir très Vif qu'il éprouvait à pratiquer ces rudes exercices, sa passion lui procura l'occasion d'entrer en contact direct avec les peuples différents qui composaient son disparate empire. Hautain, autoritaire et dédaigneux à la cour, il se montrait au contraire, — du moins le plus généralement, — simple, souriant et « bon garçon » lors de ses équipées à travers la campagne. Et l'on peut dire que s'il est vivement aimé par les populations alpestres, c'est que les montagnards du Tyrol et de la Styrie l'ont plutôt aperçu, gai et rieur, dans son costume de chasseur tyrolien, — les genoux nus entre les gros bas de tricot et la demi-culotte de cuir, et le chef couvert du petit chapeau de feutre vert, orné d'un bouc de chamois ou d'une plume de coq de bruyère, — que. dans sa grande tenue de général, guindé et méprisant, parmi les pompes impériales.

Il n'en faudrait point conclure que le bon garçonisme de François-Joseph fût réel ; si par hasard ce sentiment existait au fond de lui, sa mère et les éducateurs choisis par elle, — les Bombelles et les Rauscher, — s'étaient si bien et si consr tamment employés à le réfréner qu'il n'en demeurait plus que d'anodins et lointains vestiges. Il s'est créé, à ce propos, -dans la région des Alpes, une série de légendes que l'on se

plaît à colporter et qui montrent, tour à tour, Sa Majesté impériale et royale, sous les aspects d'un homme simple, modeste, de brave cœur et de spirituelle bonhomie, qualités appréciées tout particulièrement par les Alpins. Il serait oiseux de s'arrêter à reproduire ces légendes qui faussent complètement le caractère du monarque. La vérité réside tout entière dans un fait authentique que nous allons raconter, et qui explique, en synthèse, comment on a pu croire à la bonhomie de François-Joseph, alors que rien ne le séduisit jamais, sinon l'exercice rigoureux de son autorité.

C'était en 1852, trois ans après son avènement au trône d'Autriche-Hongrie ; il chassait, près de Vienne, dans les environs de Miirzzuschlag, où il possède des tirés enclavés dans d'autres territoires cynégétiques. Selon sa coutume favO'rite, il était seul, ayant renvoyé jusqu'à son porte-fusil, afm de jouir pleinement, en égoïste, de son plaisir favori. Dans son ardeur, il ne s'aperçut point qu'il avait dépassé les limites de la chasse impériale. Tout à coup, à quelques pas, un superbe faisan se lève. François-Joseph ajuste, il va tirer. Une forte voix l'interrompt dans son geste :

— Si vous tirez ce faisan, je vous envoie une décharge de plomb dans... les jambes.

François-Joseph abaisse son fusil et, rouge de colère^ s'écrie : .

— Qui donc se permet de me parler ainsi ?

— Moi, mon petit monsieur î...

Un gros homme, en tenue de chasse, sortit de la futaie. François-Joseph allait lui jeter à la face qu'il était l'empereur. Il se contint, brusquement amusé par le côté imprévu de l'aventure. Ce fut toutefois avec la morgue qui lui était coutumière qu'il répliqua :

— Qu'ai-jie donc fait de répréhensible, mon gros monsieur ?

— Ne vous donnez donc pas tant de mal pour paraître spirituel. Vous allez vous fatiguer. Vous chassiez sur moi, voilà tout. Et vous le savez bien. Allons, pas de;^ manières,

suivez-moi au château où je vais vous faire dresser procèsverbal, et, en attendant, donnez-moi votre fusil.

— Si je refuse ?

— Si vous refusez, c'est bien simple ; comme vous sortez des tirés impériaux, je me plaindrai à l'empereur.

François-Joseph ne put s'empêcher de sourire.

— Vous connaissez l'empereur ?

— Non. Mais, tout de même, vous avez tort de prendre un air malin. Sa Majesté aime la chasse, il n'a point le droit de !iG pas être juste. Il me comprendra.

— Soit. Vous avez raison et j'avoue que je suis en défaut.

Il livra son arme et suivit le chasseur bourru. Sans autrement deviser, la couple de Nemrods arriva au château ou, plutôt, à la ferme du gentilhomme campagnard, qui s'appelait le baron N... Dans l'antichambre, ils croisèrent la baronne, femme jeune, douce et gracieuse, mais qui semblait, frêle et fragile, dominer de toute sa faiblesse la force athlétique de son rustaud de mari. Elle s'informa de ce qui advenait. Le baron narra l'épisode.

Pendant le récit, on était entré dans le cabinet du gentilhomme, et le jeune souverain avait augmenté la séduction de son aspect, en parant ses traits agréables d'un masque soumis, suppliant et penaud. La châtelaine n'y résista point, et, comme François-Joseph venait de s'excuser de sa faute, disant qu'il avait péché par ignorance et dans un excès de zèle pour la chasse, elle intervint et réclama la grâce du jeune homme. Le baron se faisait prier ; elle dit alors, d'une voix caressante et musicale :

— Voyons. Tu ne peux pas me refuser cela.

Le chasseur saisit sa femme à pleins bras et, bien que, confuse, elle s'en défendît, lui plaqua un baiser sonore dans le cou. Puis, s'adressant à son prisonnier, il proclama, avec un rire épais :

— C'est vrai... Bénissez le Ciel, jeune homme, de ce que la baronne m'ait donné un fils, voilà trois semaines. Sans cette circonstance, vous n'y coupiez pas... Touchez là.*.

François-Joseph mit sa main dans la grosse patte calleuse du baron et le pacte de réconciliation fut signé. Le baron proposa d'y ajouter une rasade de bonne amitié et on passa dans la salle à manger. Là, en choquant les gobelets, les langues s«^ délièrent et, après maints propos, l'empereur qui s'était donné pour un officier de la garde impériale et avait appris que le baptême de l'héritier de la maison devait avoir lieu quinze jours plus tard, s'offrit pour servir de parrain au poupon. De bonne amitié, l'offre fut acceptée. Et, le jeune chasseur ayant pris congé, on ne tarit point dans le ménage des hobereaux sur sa bonne grâce et sa cordiale simplicité.

Ils devaient en rabattre quelques jours plus tard.

A la date fixée pour le baptême, tous les parents et tous les intimes des N... étaient réunis à la ferme-château. On n'attendait plus que le parrain. Précédé par des piqueurs impériaux, un carrosse de gala s'arrêta devant la porte. Le jeune chasseur, en grand uniforme de général, en descendit, suivi par deux aides de camp, tandis qu'un valet de pied annonçait « Sa Majesté l'empereur ». On juge de Témoi du baron et de la baronne N... François-Joseph aurait pu changer cette confusion en joie s'il s'était montré aimable et simple. Il s'en garda bien et s'employa, tant que dura son séjour, à augmenter l'embarras des pauvres gens. Même, afin de mettre le comble à la gêne du gentilhomme-farmer, il n'hésita point à lui rappeler, devant tout le monde, qu'il l'avait menacé de lui envoyer du plomb dans... les jambes et qu'il avait même déclaré que si le fusil ne lui était pas livré immédiatement, il se plaindrait à l'empereur !...

Il est donc certain que le baron N... qui, d'abord, fut tout dévoué à un François-Joseph ignoré, qu'il avait vu seulement sous son aspect séduisant, — comme le virent les paysans des Alpes — lui devint hostile, du jour où il aperçut ce que cette apparente bonhomie cachait de morgue hautaine et blessante.

Quelques montagnards, du reste — un surtout — l'ont découvert, plus durement encore, sous son véritable jour.

Univar.iui; ^X B13LIOTHECA |

Pendant la guerre avec la Prusse, en 1866, cependant que les armées autrichiennes se faisaient décimer pour le bon plaisir impérial et que, en outre, du fait de ce même entêtement de Fempereur, le pays subissait une terrible crise intérieure, la cour avait organisé une grande battue dans les forêts de Styrie. Le souverain, les membres de la famille impériale et tout leur entourage y prenaient part. Depuis plusieurs jours, on abattait des quantités prodigieuses de gibier, hécatombes que l'on fêtait le soir, le plus bruyamment du monde, et en buvant force Champagne, au château de chasse styrien.

Fatigué de suivre une manière de chasse qu'il n'aimait point, François-Joseph, certain matin, s'éloigne du gros des chasseurs. Fusil sous le bras, pipe aux dents, il suit un petit sentier sous bois. Une chose, une seule, l'ennuie. Il n'a pas de briquet pour allumer sa pipe. Guidé par une légère odeur de fumée de tabac, qui chatouille ses narines envieuses, il arrive sur le bord d'un ruisseau torrentueux animant la roue à palettes d'une scierie mécanique.

Un vieillard travaillait là, et ce vieillard fumait.

— Hé ! bonhomme ! hèle l'empereur, donne-moi du feu. Le vieux ne bouge point.

François-Joseph, mal disposé par cetle attitude du vieil ouvrier, s'approche de lui et, lui frappant sur l'épaule, réitère sa demande, laquelle était bien plutôt un ordre qu'une prière. Le fumeur bat son briquet, le tend au souverain, le reprend, l'éteint, le réintègre dans sa poche et se remet au travail, sans avoir prononcé tine syllabe. Intrigué, l'empereur se fait plus aimable. Familier comme il savait le paraître à l'occasion, il s'asseoit sur un tronc d'arbre et questionne le vieux sur son travail. Même silence.

— Ah ! cela, s'écrie l'empereur en se dressant, ta scie t'a donc coupé la langue, vieille souche !...

..Le vieillard se dresse à son tour et, toisant son interlocuteur, de haut en bas, laisse tomber ces paroles :

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