‹ François-Joseph intimeChapitre 15 sur 25 · JEAN ORTH · texte numérisé non relu

JEAN ORTH

Phot. Bertel.

l'archiduc LOriS-VICTOR

pérairice présente, commençaiL à lémoigner d'une platonique sympathie pour l'impératrice louitaine.

François-Joseph jugea donc le moment opportun pour rappeler Elisabeth à la cour. Evidemment, elle n'aurait point répondu à l'appel du mari, non plus qu'à l'injonction de Tempercur, mais il espérait qu'elle entendrait la prière du père. Et c'est au nom du petit Rodolphe, à qui, disait-il, manquaient les soins maternels, qu'il supplia la mère de venir reprendre sa place aux côtés de son enfant. François-Joseph ne se trompait pas dans ses calculs. Bien qu'elle eût juré de ne plus reprendre la vie conjugale, elle y revint si bien que, rentrée en 1867, à la Hofburg, elle donnait le jour, le 22 avril 1868, à Buda-Pest, à son quatrième et dernier enfant, l'archiduchesse Marie-Valérie. Elle devait, dès lors, jusqu'en 1874, époque de la majorité de son fils, passer la plus grande

I partie de son temps dans les palais impériaux.

I Le retour pourtant — le retour maternel — n'apparut ni joyeux, ni facile, dans son début, car c'est un enfant point seulement indifférent à une mère inconnue, mais encore hostile à une mère méconnue, qui se dressa devant elle. Une fois de plus rarchiduchesse Sophie, déclinante et proche déjà du tombeau puisqu'elle mourut cinq ans plus tard, le 28 mai 1872, avait accompli son œuvre néfaste. Cette fois, ce ne fut pas un sentiment égoïste et altier qui poussa l'archiduchessemère, ainsi qu'elle faisait jadis pour son propre fils, à mal élever l'enfant qu'elle ne pouvait voir la couronne au front. Mais elle subit l'action non moins détestable de la jalousie. Ehe n'aurait nul profit personnel à fausser l'esprit de Rodolphe, elle arriverait seulement à le détacher de sa mère. Tout d'abord, elle se plut, dans ce terrain trop bien préparé, à semer les graines d'un autoritarisme maladif. Elle favorisa l'enfant jusque dans les plus répréhensibles de ses caprices, expliquant volontiers que tout désir, quel qu'il fût, devenait légitime pour un prince destiné à régner sur l'un des plus vastes empires du monde. Elle s'excusait, par ailleurs, en proclamant, qu'il ne fallait pas contrarier un être

aussi maladif et aussi nerveux. Quand le pelit Rodolphe, enfant mal élevé, mais fort attaché à sa grand'mère, pliée sous sa petite volonté, fut ainsi disposé à croire tout ce que celle-ci lui disait, Tarchiduchesse Sophie pénétra dans le vif de son sujet. Elle s'employa, du mieux qu'elle put, et elle pouvait beaucoup dans ce sens, à calomnier Elisabeth absente, la présentant au petit comme une mère indifférente et attachée à la satisfaction de ses seuls désirs. Puis, plus habile encore, quand elle sentit que son influence vieillissait, comme sa personne, aux yeux de François-Joseph, et qu'on tendait vers le retour de Y a autre », elle déclara à l'enfant que si sa mère revenait quelque jour, ce serait fini pour lui des jeux, de la liberté et de la bonne vie amusante, facile et volontaire que lui avait faite sa grand'mère. Il faudrait filer doux. Bref, aux yeux prévenus de l'enfant, sa maman, qui, souvent, pleurait, au cours de sa vie errante et désolée, en songeant au petit, sa douce maman se révélait sous l'aspect d'une manière de monstre et d'épouvantail.

Pour Elisabeth, un espoir, encore, mettait une étoile brillante dans le ciel gris de son cœur, quand elle franchit le seuil de la Hofburg, pour y retrouver, avec ses droits, la j libre dépense des trésors inoccupés de son amour maternel, s

Le cœur battant <i grands coups, les larmes prêtes à jaillir, les lèvres toutes gonflées de baisers, les mains frémissantes de caresses contenues, elle tendit les bras à Rodolphe, en criant, plutôt qu'elle ne dit :

— Embrass3-moi, mon chéri. Cette fois, ta maman te revient tout à fait.

Elle imaginait benoîtement qu'une clameur d'allégresse allait répondre à ce tendre propos.

L'enfant, froidement, le front rembruni, les yeux murés, la bouche close, s'avança vers sa mère et ne lui rendit même point les baisers qu'elle lui donna. Tout de suite, elle sentit d'où partait le coup. Elle en éprouva une grande peine, mais ne céda pas au désespoir. Elle était revenue : elle resterait»

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et, puisque c'était la lutte, elle lutterait jusqu'à la victoire ou jusqu'au bout de ses forces.

Un élément, qu'elle ne soupçonnait point, devait la servir, avec une rare puissance, dans ce combat qu'elle entreprenait.

Rodolphe, qui, dès son enfance, marquait un penchant très vif pour la beauté féminine et se plaisait, mieux que partout ailleurs, dans la compagnie des jolies femmes, se trouva séduit par la beauté de sa mère. Malgré tous les chagrins qu'avait subis l'impératrice, ses trente ans de blonde savoureuse s'épanouissaient alors dans une rare magnificence et il ne semble pas qu'elle ait jamais été plus belle qu'alors. Cette splendeur physique séduisit l'enfant plus qu'on ne saurait dire et il ne tarda point à se faire le chevalier servant de la beauté de sa mère. Il se mêla très certainement — ce qui, du reste, est beaucoup plus fréquent qu'on ne veut l'avouer par je ne sais quelle puérile pudeur — un peu d'amour physique dans la passion nerveuse que le petit Rodolphe voua à sa mère, mais le fait est qu'il ne tarda point à lui revenir, autant, toutefois, que son caractère heurté et variable lui permettait de se livrer à quelqu'un.

Aussi bien, la mère qui, obscurément, avait compris cette sorte d'impalpable affection physique que son fils lui vouait, ne s'en montrait point gênée, elle y découvrait une manière d'hommage rendu à ses qualités de femme et consolidait, sur cet appui matériel, tout le grand amour moral qu'elle éprouvait pour son enfant.

Et ce sentiment n'était pas plus différent de celui des autres mères, que l'affection de Rodolphe n'était différente de celle des autres fils. Tous deux subissaient, simplement, une loi de nature.

L'enfant, toutefois, volontaire et capricieux, gâté et mal élevé, se trouva souvent en opposition avec Elisabeth. Il était d'une sensibilité morbide et ses sautes d'humeur se manifestaient de façon désespérante. Parfois, un raisonnement, poussé à l'extrême, le jetait dans un état d'esprit déterminé

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dont le sortait, cinq minutes plus tard, une sensation de petit animal nerveux.

Un des témoignages les plus probants de cette manière d'être résulte d'un incident léger que la souveraine se plaisait à raconter à ses intimes.

Elle était à Ischl, dans son boudoir, oii elle lisait. Brusquement, suivi, avec moins de fougue, par sa sœur aînée, Gisèle, — enfant qu'Elisabeth, on le sait, n'aimait point — Ptodolphe fit irruption dans la pièce. Chacun des enfants avait cueilli un bouquet de fleurs des champs et tous deux venaient apporter la moisson diaprée à leur mère.

Elisabeth embrassa les deux petits pour les remercier, Rodolphe, avec passion, Gisèle, avec plus de calme.

— Maman, dit alors le jeune prince, comment se fait-il que je sois plus aimé que ma sœur?

La mère sursauta. Elle s'écria :

— Et par qui donc?

— Mais par tout le monde.

— Veux-tu bien ne pas dire de ces choses, Rudi, on ne t'aime pas plus que ta sœur.

— Ohl mais si... Ne penses-tu pas que je suis plus agréable que Gis:èle?

Elisabeth, mieux pour donner une leçon à son fils que par élan spontané, attirait Gisèle dans ses bras et la baisait au front. Rodolphe secoua la tête d'un air entendu et, avant que sa mère eût répliqué à sa dernière question, il ajouta :

— Tu auras beau faire, personne ne croira jamais que lu ne préfères pas ton Rudi à Gisèle.

L'impératrice déclara sur un ton moitié grave, moitié plaisant :

— Mon Rudi me parait un petit bonhomme bien vaniteux. C'est un très vilain défaut et le bon Dieu n'aime pas les enfants orgueilleux.

— Ah*! s'écria l'enfant, pour ça, je suis bien sûr que lo bon Dieu m'aime. Moi, je l'aime bien, sans le voir. Lui, qui me voit, il ne peut pas faire autrement que de m'aimer.

— Et sMl te voit capricieux, désobéissant, méchant comme tu l'es quelquefois, crois-tu vraiment, Rudi, que le bon Dieu puisse t'aimer?

Plein de morgue, l'œil mauvais, le front plissé, le petit se planta devant sa mère et, calé sur ses jambes, les mains enfoncées dans les poches de sa petite culotte, il dit d'une voix tranchante :

— C'est le bon Dieu qui m'a fait comme je suis. Il faut bien qu'il se contente de ce qu'il a fait.

Et rageur, offensé par le portrait que sa mère venait de faire de lui, il se retira.

Quelques minutes plus tard, sans s'occuper de lui davantage, Elisabeth se mit au piano et, de sa belle voix, douce, profonde et harmonieuse, chanta lentement un air grave do Schubert. C'est dans la musique qu'elle tentait, presque toujours, de trouver l'oubli d'une pensée qui la troublait.

Pendant qu'elle chantait, l'enfant frémit sensuellement. Quand les dernières sonorités s'éteignirent dans sa voix, elle aperçut le petit près d'elle, ses grands yeux ardents tout pleins de larmes. Il lui saisit le bras passionnément.

— Je te demande pardon, maman, dit-il. Je regrette...

Il y avait encore, chez le petit animal charmé, un reste de la rébellion du petit homme orgueilleux. Elisabeth insista, et de sa voix prenante :

— Que regrettes-tu, Rudi?

— Ce que j'ai dit... Tu sais, quand tu chantes, eh! bien, il me semble que je deviens meilleur.

Ayant exprimé ainsi tout le fond de sa petite sensualité attendrie, il se jeta au cou de sa mère et la couvrit de baisers...

L'influence de la grand'mère, à travers ces bouderies violentes, ces effusions passionnées, toutes ces ardentes sautes d'humeur, n'en persistait pas moins à se manifester. La dominante, en effet, quant au caractère de Rodolphe, résidait dans l'importance qu'il attachait à sa petite personne, aux droits que lui conférait son rang et aux honneurs qu'on lui devait.

Tout jeune, il était renseigné, aussi bien que quiconque, à la cour, sur les règles de rétiquette et les manifestations protocolaires. Jusque dans ses yeux, le constant souci de sa dignité de futur empereur le poursuivait.

Dans le parc de Schœnbrunn, par un bel après-midi d'été, Rodolphe et sa sœur, Gisèle, jouaient « au mariage » avec de petits amis et de petites amies, tous fils et filles de personnages de la cour. Rodolphe, bien entendu, car il se réservait toujours la part du lion, décréta qu'il serait le fiancé. D.'^ cette prétention que, une fois affirmée, il ne songea même point à abandonner, naquit une grave difficulté.

— Qui vais-je choisir comme fiancée? demanda-t-il. Dix petites voix fraîches clamèrent en bataille :

— Moi... moi... moi...

R.odolphe réfléchissait. Avec la plus entière gravité, il rhurmura :

— Je ne vois guère, ici, que Gisèle qui soit digne de moi, puisque aucune des autres n'est de sang royal.

Il ajouta, s'adressant à Gisèle :

— Et je ne peux pas t'épouser, Gisèle, puisque tu es ma sœur.

— Qu'est-ce que ça fait, disait la fillette, on joue.

— Il y a des choses qu'on ne fait pas, même en jouant.

— Alors, prends-en une autre.

— Puisque je te dis qu'elles ne sont pas de sang royal. Gisèle insista, revenant à sa première idée :

— Mais on joue, Rudi.

— C'est impossible.

Et on ne joua pas « au mariage », ce jour-là, dans le parc de Schœnbrunn. |

L'impératrice souffrait cruellement de cette tournure d'csî prit qui supprimait, chez Rodolphe, toute la grâce ingénue e | toute la naïveté spontanée de l'enfance. Et puis cela cadrai, si mal avec les idées libérales qu'elle professait, avec l'arl deur raisonnée qu'elle apportait dans toutes choses. Ellci.

travaillait donc à donner un pli nouveau à Timagination de son fils. Il faut déclarer que, si persistante que fût son application dans ce sens, elle n'obtint que de bien médiocres résultats, résultats môme qui, dans la plupart des cas, se manifestèrent à rencontre des efforts dépensés. Si elle avait su conquérir le cœur de l'enfant en charmant ses yeux, elle ne parvenait point à changer l'objectif de sa volonté en domptant son esprit.

Elle n'employait point que la parole, elle agissait encore en mettant son fils dans des milieux tout différents de ceux qui constituaient son centre d'évolutions coutumier. C'est ainsi que Rodolphe, excipant d'un goût violent — comme tous ses goûts, du reste — pour l'horticulture, elle lui fit donner un coin de jardin, insistant pour qu'il le cultivât luimême, et lui adjoignant, comme professeur et comme aide, le petit garçon, déférent et bien élevé, d'un valet d'écurie du château de Schœnbrunn. Elle veilla personnellement à ce que Rodolphe traitât le petit Jean, non comme un laquais, mais comme un camarade. On ne saurait dire, sans altérer la vérité, qu'elle y parvhit pleinement. Sur ce point, le kronprinz se montrait intraitable et, à cet essai de suppression des castes, l'impératrice gagna seulement ceci que le pauvre petit Jean se vit fort malmené par son élève. R^odolphe donnait des ordres, Jean travaillait ; il travaillait tout le jour et Rodolphe détruisait volontiers, le lendemain matin, tout le travail de Jean. G!est ainsi qu'ayant planté à grand'peine une importante série de rosiers, Jean trouva, quelques heures plus tard, ses rosiers arrachés et jetés pèle-mele dans un coin. C'était un procédé de Rodolphe pour constater si le plant prenait racines. Le petit prince n'en était pas moins fier de ce qu'il appelait « son » jardin. Il y entraînait souvent sa mère. Et lorsque celle-ci constatait que « tout cela serait certainement beaucoup mieux encore s'il y régnait un peu plus rrordre », Rodolphe frappait du pied, comme, autrefois, le faisait son père, et s'écriait :

•^ C'est la faute de Jean... Tu ne peux t'imaginer quelle

peine j'éprouve à remettre mon jardin en état dès que Jean y a posé le pied.

Et Rodolphe, inconsciemment, — on veut l'espérer, du moins, — tançait d'importance le pauvre Jean, qui ne disait mot et renfonçait ses larmes.

Ces boutades enfantines expliquent, d'ailleurs, le caractère de Rodolphe qui, dans la vie, accusa toujours les autres ou, à leur défaut, le Destin de tous ses déboires comme de toutes ses fautes et ne rechercha jamais l'origine du mal où elle se trouvait, c'est-à-dire en lui-même.

Cette expérience fâcheuse, comme maintes autres du même ordre et non moins infructueuses, ne découragea pourtant point le zèle maternel de l'impératrice, bien que ces échecs la fissent violemment souffrir.

Noël lui devint l'occasion, à la Hofburg, d'une tentative de démocratisation quant à l'esprit de son fils. Elle réunit au palais impérial un grand nombre d'enfants du peuple, cinquante filles et cinquante garçons, non seulement parce qu'elle adorait les enfants, mais surtout pour obliger Rodolphe, Gisèle et la petite Marie-Valérie, alors âgée de trois ans, à prendre contact avec les humbles.

On avait placé, dans la salle des fêtes de la Hofburg, un immense sapin, qui atteignait presque la haute voûte de bois sculpté. Ce sapin, tout orné de bougies multicolores, de f ots de rubans et de guirlandes fleuries, trônait entre des tables chargées de cadeaux variés unissant l'utile à l'agréable chauds vêtements, joujoux et douceurs. Les enfants furent introduits avec leurs parents, et la fête commença. Malgré la répugnance manifestée par Rodolphe, qui déclarait que ces gens « sentaient mauvais », Elisabeth l'obligea, ainsi que les archiduchesses Gisèle et Marie-Valérie, à distribuer les cadeaux aux petits malheureux. Ensuite, dans la salle voisine, où se trouvait dressé le buffet, garni des plats de tartines, de viandes froides, de « gùgelhupf » et de fruits rares que l'impératrice avait fait venir, à grands frais, du Midi de

l'archiduc RODOLPHE, UNIQUE FILS DE L'EMPEREUR FRANÇOIS-JOSEPH ET DE l'impératrice ELISABETH, A QUINZE ANS

la France et de l'Algérie, elle tint à ce qu'une seconde distribution, celle des friandises, lui faite, comme la première, par ses trois enfants. Du coup, la glace se rompit. Des cris aigus et des rires clairs emplirent la salle à manger, cependant que Rodolphe, indigné, témoignait d'un irrésistible dégoût.

Cette fois encore, la pauvre Elisabeth réussissait mal, d'autant plus mal que tout Vienne se gaussa, avec l'archiduchesse-mère, des « folies démocratiques de la petite oie bavaroise », tandis que, dans le peuple, tous les enfants n'ayant pu se trouver invités, on accusait ouvertement l'impératrice d'affectation et de pose.

Mais la souveraine qui, décidément, tenait à son idée, ne se considéra pas comme battue. Au contraire, son esprit de contradiction s'aiguisait dans la lutte et elle résolut de braver l'opinion publique.

A l'exposition qui eut lieu à Vienne, en 1873, — un an après la mort de l'archiduchesse-mère — l'Egypte exposait une « maison du Caire », gardée par un jeune garçon arabe. Cette exacte reconstitution, qui obtint le plus vif succès, fut offerte, avec son jeune gardien, à l'impératrice Elisabeth par le khédive Ismaïl-Pacha, après la clôture de l'Exposition. La souveraine, depuis ses séjours répétés en Algérie, tenait les Arabes en particulière estime. Elle se prit d'une vive affection pour l'enfant africain et le soigna même personnellement au cours d'une longue maladie qu'il contracta. La convalescence achevée, elle le donna pour camarade de jeux à la petite archiduchesse Marie-Valérie. Ces relations enfantines de princesse à esclave scandalisèrent vivement la « société » de Vienne. Lorsque l'impératrice en fut avisée, elle s'en fut, avec Marie-Valérie et le petit Arabe, chez un photographe en renom et fit photographier les deux enfants bras dessus bras dessous. De plus, elle autorisa l'opérateur à mettre l'image dans sa vitrine et à en vendre des reproductions aux marchands d'estampes de la capitale de l'Empire. On jasa ferme, comme il convenait; On ne parla même que

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de cela. Si bien qu'une gravure parodiée parut : on y voyait, de dos et dans le plus simple appareil, un petit garçon noir et une petite fille blanche, jouant ensemble, près d'une cabine de bains. L'empereur se mit dans une grande colère, fit saisir la gravure et retira la photographie initiale de3 vitrines publiques.

Ce fut le dernier acte de l'influence maternelle d'Elisabeth. 1 Un an plus tard, le 21 août 1874, le prince héritier atteignait seize ans, c'est-à-dire sa majorité, suivant les règles de la maison de Habsbourg ; on en profita pour retirer, une fois de plus, et définitivement, les enfants impériaux à leur mère. Peu de temps après, l'impératrice, qui, depuis sept années, s'était presque fixée, allait reprendre son existence errante.

Tout de suite le kronprinz recevait une cour personnelle, ce qui lui plut infiniment. Ce qui lui plut moins, en revanche, ce fut, par ordre impérial, de se voir affecter, après quelques mois, au 36^ régiment de ligne, en qualité de lieutenant. Il trouva là un avancement rapide puisque, dès l'année 1880, il était promu général.

Si la mère avait souffert des manières hautaines et de la terrible vanité de son fils, le père souffrit fort, lui, qui ne vivait que pour l'armée, du détachement que Rodolphe témoignait aux choses militaires.

De môme qu'Elisabeth avait essayé, sans succès, de démocratiser l'esprit orgueilleux de l'enfant, François-Joseph tenta vainement de transformer le jeune homme en soldat. Pour cela, lui aussi s'employa à la mise en œuvre de vains procédés.

Lors de son voyage à Prague, au début de i880, l'empereur fut reçu, à la gare, par les officiers de la garnison dont son fils faisait alors partie en qualité de colonel. Rodolphe n'avait pas vu son père depuis plusieurs mois. Il imaginait donc que celui-ci allait immédiatement l'appeler auprès de lui. Or, François-Joseph parut ignorer la présence de son fils. Il reçut d'abord le rapport du commandant de place, passa ensuite

la revue du piquet d'honneur et se fit enfui présenter les officiers supérieurs par ordre de promotion. Quand Rodolphe, à son tour, arriva devant lui, il lui dit, avec une raideur toute militaire, qui calma l'eiïusion latente :

— A vous, monsieur le colonel, je n'ai rien à dire pour le moment. Avez-vous quelque rapport à m'adresser?

Et, sur la réponse négative du colonel-archiduc, il le laissa partir sans que rien témoignât, dans son attitude, qu'il venait de parler à son fils.

Ces procédés ne firent point naître l'amour de l'armée dans le cœur de Rodolphe, ils ne le provoquèrent pas plus que la cérémonie de Noël, à la Hofburg, n'avait suscité, en lui, la moindre tendresse pour le peuple « qui sentait mauvais ».

La discipline, les règles et les cérémonies du métier des armes lui dévenaient de plus en plus odieuses. Il acceptait sa charge comme une corvée qu'il ne pouvait refuser d'accomplir, et rien de plus. Sur son jeune esprit, comme sur celui d'Elisabeth, les sciences exerçaient un attrait tout spécial, et aussi, il possédait, profond et ardent, le goût des voyages. Dès que ses devoirs militaires le lui permettaient, et môme davantage, il s'enfuyajt, loin des casernes, à travers le monde. Ses lettres de voyage, adressées à sa mère,, et publiées depuis, partiellement, expriment, dans un style exalté et poétique, des sensations très vives ressenties devant les grands spectacles de la nature. Cet amour des paysages le menait plus loin encore qu'il ne conduisait sa mère. Pour elle c'était un besoin de sensations. Pour lui, si on l'eût laissé agir à sa guise, il fût devenu explorateur. Il éprouvait un tel besoin d'expansion que, non content d'écrire do longues lettres, il publia différents ouvrages, notamment, en 1883, une forte plaquette d'impressions et d'étude, intitulée : Quinze jours sur le Danube, et, en 1884, un gros volume illustré de photographies prises par lui en cours de route : Un Voyage en Orient. Il y est grandement question de sa science favorite, l'ornithologie. Un autre ouvrage, d'un ordre

tout différent, et qui ne se termina qu'après la mort de Rodolphe, fut inspiré par lui et il y travailla même activement. C'est un véritable monument que cette œuvre sur la Monarchie austro-hongroise en paroles et en images à laquelle, sous la direction de l'archiduc Rodolphe, les plus ,i;rands écrivains et les plus grands savants de son pays ont collaboré. A ce propos, il entretint des relations suivies avec le monde scientifique, le monde des lettres, le monde des arts, l'Université, et aussi — mot terrible en Autriche — avec la presse. Il apprit là que les savants et les professeurs n'étaient point tous pédants ; que les écrivains et les artistes n'étaient point tous bohèmes ; et, enfin, que les journalistes

— contrairement à l'opinion de Rismarck, opinion adoptée aussi bien par la société de Vienne que par celle de Rerlin.

— n'étaient point tous ratés.

De ces fréquentations nouvelles du jeune prince naquit une transformation dans l'aspect des réceptions de la cour. On y vit un monde moins brillant dans ses dehors, mais d'intellectualité infiniment supérieure à celui qu'on avait jusqu'alors accoutumé d'y rencontrer. Et ce ne fut .point un spectacle ordinaire que de considérer des savants, à l'esprit avancé, comme Rrehm et Ho^neyer, coudoyant des courtisans dorés et bornés. Les courtisans, bien entendu, voyaient d'un œil courroucé l'invasion de ces nouveaux venus et des (( mots » s'ensuivirent, qui ne tournèrent point toujours à l'avantage des gens de cour. C'est à Rrehm que l'un de ces derniers disait un soir, sur un ton ironique, à la suite de je ne sais quelle négligence de protocole :

— J'ignorais que les hommes de science fussent si bien renseignés sur l'étiquette.

Il s'attira cette verte réponse formulée sur un ton de rare courtoisie :

— Je n'ignorais pas que les hommes de cour fussent si mal renseignés sur la politesse.

Finalement, c'est aux courtisans que la place resta. On fit

demeure nette. L'empereur interdit même à son fils de continuer à fréquenter certains savants, tels que Brehm, dont on jugeait dangereuses, pour le futur empereur, les idées élevées et largement humaines.

On peut admettre, toutefois, que les apparences libérales que montra quelquefois le fils du militaire François-Joseph, quand il lui fut donné d'exprimer certaines opinions politiques, viennent, d'une part, de la persistance de sa mère à dompter sa vanité d'enfant, et, d'autre part, de la fréquentation des savants et des écrivains qu'il groupa autour de sa personne. Il n'en faudrait point conclure que Rodolphe possédât un esprit vraiment libéral. Ce fut bien plutôt, chez lui, une manière d'élégance intellectuelle, presque du snobisme. On peut être assuré, en effet, que ce prétendu libéralisme, dont on se plaît à le parer, aujourd'hui qu'il est mort, n'eût rien changé à la politique de l'Empire si Rodolphe eût régné. La raison la plus sûre de ces tendances avancées du kronprinz résidait dans les idées conservatrices outrancières de l'empereur. C'est une loi presque fatale que les princes héritiers, souverains de demain, mais, dans l'instant, princes oisifs et sans autorité, se donnent des allures d'action en faisant de l'opposition à la politique du monarque en place. Sans parler d'Edouard VII, qui suivit une politique si différente de la politique de sa mère, — commei prince de Galles, — on peut citer Frédéric, libéral, comme kronprinz, — alors que Guillaume P'' était conservateur, — et même Guillaume II, conservateur, comme fils du prince héritier, alors que Frédéric était libéral.

Ce sont là petits jeux de cour. On peut les noter, parce qu'ils sont symptomatiques. Il conviendrait moins que l'on s'y arrêtât.

Du reste, l'existence de l'archiduc Rodolphe est là pour montrer que ses idées de liberté et de justice ne furent jamais que des idées de parade, encore qu'il fût d'une intellectualité supérieure à celle de François-Joseph, grand seigneur féodal ankylosé dans la cangue étroite des préjugés de sa caste.

Avant tout, et suivant, ici, l'exemple paternel, Rodolphe fat, en dehors de ses fugues, à travers la République des idées, un « joyeux viveur ». Seulemenl, l'enfant chétif qu'il avait été, le jeune homme débile qu'il était, l'homme alcoolique, morphinomane et neurasthénique qu'il devint, succomba lamentablement là où le père, épilcptique mais robuste, avait résisté.

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