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LE MARIAGE DE RODOLPHE

Par esprit héréditaire, avec le désir de voir, de son vivant, se perpétuer sa race dans une lignée de descendance directe, l'empereur François-Josepli se fit de bonne lieure le courtier matrimonial de son fils unique. Le sentiment, qu'il affirmait, de se découvrir rapidement grand-père ne dictait point seul ses agissements. S'il voulait marier Rodolphe et le marier sans retard, c'est surtout parce qu'il redoutait que la vie de débauches que celui-ci mena de fort bonne heure — grâce à la complicité de son ami et maréchal de la cour, le comte Charles Bombelles — ne devînt préjudiciable, chez cet être dégénéré, aux sources mômes de la reproduction.

Une fois de plus la difhculté, qui présidait, moins de vingt années auparavant, au choix d'une impériale épouse, -pour François-Joseph, se dressait aujourd'hui, quant à la découverte d'une fiancée princière, pour l'archiduc Rodolphe. Il semblait que, par une malchance particulière, les princesses catholiques, de sang royal et mariables, chômassent au moment où la cour d'Autriche en réclamait une piour l'élever au rang de kronprinzessin. Le choix apparaissait des plus maigres et la vitrine d'exposition aussi mal pourvue que possible. Il restait bien encore des Wittelsbach disponibles, car il y en avait toujours sur le marché, mais l'impératrice Elisabeth, à qui les craintes qui la torturaient suffisaient

amplement, n'entendait point, par une nouvelle union des Habsbourg avec sa famille d'origine, les accroître bénévolement. Pourtant ses seules craintes et sa seule volonté n'eussent point suffi, sans doute, à détourner l'empereur de l'idée d'un de ces mariages presque incestueux, si Rodolphe, prévenu et conquis par sa mère, ne s'y était opposé lui-même, et très catégoriquement.

François-Joseph parla alors, au prince héritier, de Mathilde de Saxe. Les tournées conjugales du jeune homme allaient commencer. Docilement, il se rendit à Dresde, afm de juger, en vingt-quatre heures, s'il lui semblait que la demoiselle proposée remplît bien toutes les conditions requises pour lui assurer du bonheur jusqu'à la mort. Une première entrevue suffit à lui prouver le contraire. Une bigoterie telle régnait à la cour de Dresde, entre le prince Georges de Saxe et sa femme, l'Espagnole Marie-Anne, qu'il en éprouva tout de suite un évident malaise. Si cette odeur de sacristie ne satisfit point son odorat intellectuel, épris de senteurs de plein air, la pefite princesse, niaise et grasse, qu'on lui montra, dressée sur un fond de robes de prêtres, ne le séduisit pas davantage. Lui qui, dans son culte, presque cynique, pour la beauté d'Elisabeth, déclarait que le type svelte et fm de sa mère était le seul vraiment aimable, ne pouvait guère éprouver de désir pour cette petite femme dodue, potelée et bien en chair.

Mathilde de Saxe fut son premier laissé pour compte.

Revenu de Dresde à Vienne, il fut dirigé, par son père, vers le marché matrimonial de Madrid. Là, deux sujets allaient se disputer la clientèle de la future Majesté apostolique. Mais la Majesté ne sortit point le moindre contrat de sa poche pour acquérir, soit l'infante Maria de la Paz, soiL l'infante Eulalie Francesca, toutes deux filles de la reine Isabelle, et qu'on proposait de lui céder, au choix. La reine Isabelle, on le sait, n'était ni jolie, ni gracieuse, ni bien faite, ni distinguée. Or, les deux infantes ressemblaient précisément h leur mère, et il imagina facilement, en regardant la reine

Les filles et les gendres de françôis-joseph

Jr^nui. t-uanz.

L'archiduchesse Valérie, son mari, l'archiduc François-Salvator

et leurs enfants

Phot. Baumann.

L'archiduchesse Gisèle

Phot. Diilmar.

Lcopold de Bavière

Isabelle, Faspect que présenterait quelqucjs années plus tard, la fiancée — l'une ou l'autre — qu'on lui proposait. Il frémit d'épouvante et reprit le train à destination de la capitale autrichienne.

François-Joseph avait-il décidé de forcer son fils, comme, chasseur ardent, il forçait une compagnie de perdrix en la poursuivant sans trêve ni. repos? A peine le laissa-t-il se poser à la Hofburg. Il le levait, à nouveau, et l'obligeait à diriger son troisième vol vers Bruxelles. Le triple déchet de la cour de Saxe et de celle d'Espagne, l'écart volontaire de la cour de Bavière ne laissaient plus de princesses disponibles, dans l'instant, en dehors de la cour de Belgique. Sans doute, les Gobourg étaient de bien médiocre origine, en regard des Habsbourg, mais on n'avait pas le choix et puis il n'existait pas de crainte, au moins, de mêler, ici, deux sangs trop fréquemment alliés, bien que Marie-Henriette, femme de Léopold II, fût une archiduchesse autrichienne.

Le prince Rodolphe partit donc pour Bruxelles. Là on lui montra la princesse Stéphanie. Ses seize ans, pas encore éclos, ne faisaient guère prévoir les vingt-cinq ans somptueux où elle devait s'épanouir glorieusement. Longue, mince, poussée en asperge, d'une pâleur chlorotique, les paupières rouges, les lèvres blanches, les cheveux d'un blond filasse, les- mouvements gauches, maladroits et disgracieux, timide et sans esprit, elle déplut pleinement à Rodolphe, mais, du moins, le fit sourire. Il avoua au comte Bombelles que, en apercevant cette longue fille, fisse et droite comme un manche à balai, il avnit songé à la première de ses fiancées éventuelles, la petite Mathilde de Saxe, toute ronde, et que l'image d'un bilboquet s'était présentée à ses yeux, un bilboquet où Mathilde jouait le rôle de la boule et Stéphanie, celui du manche.

Une troisième fois, il revint donc à Vienne, bien décidé à demeurer temporairement célibataire. Mais il vit son père si affecté par cette résolution, on l'incita tellement au mariage,

qu'il finit par se laisser faire. Celle-là ou une autre, après tout, peu lui importait. Il n'émettait point la prétention d'accomplir un mariage sentimental, — l'union de son père et de sa mère, aussi bien, ne constituait guère un exemple digne de l'inciter à une telle détermination, — il eût désiré seulement posséder une: femme jolie, mais puisqu'il n'en existait pas dans les cours catholiques — les seules cours qui lui fussent conjugalement accessibles par raison d'Etat — il épouserait donc au hasard. Et, bien décidé à continuer, après le mariage, sa vie de débauches et d'orgies, il jeta son dévolu, d'un cœur léger, sur la princesse Stéphanie.

Les fiançailles furent célébrées le 7 mars 1880, à Bruxelles.

C'est avec joie que la nouvelle en fut reçue en Autriche. Le peuple, dans l'empire des Habsbourg, est si profondément imbu de l'esprit monarchique qu'il prend presque aussi à cœur que les siennes propres, les affaires de la famille impériale.

Quant à l'empereur, il rayonnait.

Mais si la joie séjournait dans le cœur du peuple comme dans la pensée impériale, une personne, du moins, ne partagea-t-elle giière l'allégresse générale. Ce fut l'impératrice Elisabeth.

Ce jour, en effet, ce septième jour de mars de l'année 1880, marque, pour elle, le premier pas dans la voie douloureuse d'un nouveau calvaire. D'abord, la fiancée, qu'elle savait inintelligente, têtue, sournoise, jalouse, coquette et vaine ne pouvait plaire à son esprit ouvert, loyal et clair. Et puis, ne médisant point des mariages d'amour, car elle connaissait que la ruine du sien venait d'une femme descendue au tombeau depuis huit ans, — l'archiduchesse Sophie, — elle eût désiré, pour son fils — car elle aurait aidé sa bru, une bru de son choix, à conserver Ptodolphe — une union où la tendresse eût apporté quelque garantie de bonheur. Et de l'amertume séjournait au fond du calice de son cœur. Les événements, qui allaient lui fournir le plus âpre de tous les

breuvages, devaient faire déborder le vase de sa tristesse éperdue.

Le premier heurt brutal lui vint de rinconscience de François-Joseph. On frémit en songeant que, devant Elisabeth, il osa prononcer l'allocution suivante, en réponse aux compliments que lui apportait une députation de la ville de Vienne à l'occasion des fiançailles du prince héritier :

(( Les fiançailles de notre fils remplissent notre cœur d'une joie d'autant plus grande qu'il ne s'agit nullement, ici, d'un acte politique, mais d'un véritable choix du cœur. Or, c'est dans l'amour, et dans l'amour seul, qu'il faut chercher la base de tout bonheur matrimonial. »

Ce fut avec une sorte d'épouvante qu'Elisabeth entendit ces paroles. Elle avait eu, parfois, des accès de haine, des crises de dégoût aussi pour François-Joseph, mais elle n'avait point cessé tout à fait de l'aimer. Ce jour-là, il paracheva son œuvre de destruction en se montrant, aux yeux de sa femme,' sous un aspect encore inconnu d'elle. Elisabeth le méprisa. Ce mépris s'augmenta d'une colère qu'elle ne pouvait malheureusement exprimer, car il importait qu'elle demeurât calme et digne, quand l'empereur ajouta ces mots mensongers à son speech trompeur :

« Notre épouse, Sa Majesté rimpératrice, connaît la fiancée, et comme nous, elle se montre enchantée de cette touchante union de deux jeunes cœurs épris. »

La colère contenue d'Elisabetli fut d'autant plus vive que, le matin de ce même jour, elle écrivait les lignes suivantes à son fils :

« Mon fils, mon pauvre cher iils,

« Je vois avec terreur que tu ne comprends pas quelle misère affreuse te réserve ce mariage que tu vas accomplir si légèrement et sans que le moindre sentiment d'amour te guide. Ton père désire que tu te maries. C'est dans son rôle de souverain d'un grand empire qu'il envisage, surtout dans

une telle aventure, le côté politique qu'elle comporte. Mai; moi, mon cher enfant, moi, ta mère, tout simplement te mère, j'ai bien le droit de considérer une aussi grave question que ton mariage sous un jour différent. Ce que je vois dans le mariage de mon fils, c'est quelle vie il assurera àj son ménage, quelles conditions de bonheur il comporte, querf avenir il réserve à mon cher Rudi. Et je suis obligée de conclure, après avoir mûrement réfléchi, que Stéphanie n'est point la femme qu'il te faut et ne la deviendra jamais. »

Elisabeth se montrait si profondément et, il faut l'avouer, si justement convaincue que ce mariage ferait le malheur de son fils, sans pour cela rendre heureuse la jeune fiancée, qu'elle s'employa de toutes ses forces à le rompre.

Au mois de mai de l'an de grâce 1881, S. A. R. Stéphanie, princesse de Belgique, n'en mettait pas moins officiellement le pied sur le territoire austro-hongrois. C'est à Salzbourg qu'elle fut reçue par son fiancé, à la même frontière qu'elle devait repasser plus tard au bras d'un autre homme, fiancé celui-là, de son cœur : le comte Lonyay. Les plus petits faits ne vont point, parfois, sans grande ironie. C'est ainsi que, à Salzbourg, le premier arc-de-triom.phe qu'elle rencontra sur le territoire autrichien, portait cette inscription : Tu felix Austria nube, alors qu'il n'y eut jamais de félicité, ni pour elle, ni pour l'Autriche, dans ces suites de l'acte nuptial qu'elle se préparait à accomplir. A Schœnbrunn, elle fut reçue par l'empereur, qui ne la connaissait pas, et le jour même, un grand bal de cour était donné en son honneur.

C'est le lendemain que l'une des plus dures stations du calvaire effectif d'Elisabeth devait se manifester.

L'entrée officielle dans Vienne eut lieu par le pont Elisabeth, celui-là même que, dans des circonstances identiques, la malheureuse impératrice, seulement fiancée impériale, ce jour-là, recevait en don de joyeuses noces, le 24 avril 1854, de la municipalité de Vienne... Elisabeth, au fond d'un carrosse de gala, traîné par huit chevaux, repassait donc sa

vie, aux côtés do Stéphanie, fiancée de son fils. Même, l'épreuve de l'arrêt ne lui fut pas épargnée. Au milieu même de ce pont qui portait son nom, le carrosse stoppa et elle entendit, adressées à une autre, les paroles qu'on lui avait adressées vingt-six ans plus tôt, à elle, au seuil d'une vie matrimoniale qu'elle espérait toute chaude d'un grand feu d'amour, et sur laquelle, en se retournant, elle n'apercevait plus qu'un manteau de cendres grises et froides. Autour d'elle les oriflammes claquaient dans la brise, les chevaux piaffaient, l'or des costumes et des caparaçons brillait au soleil, et les sonneries des fanfares montaient sous le ciel bleu. Elle ferma les yeux pour cacher ses larmes et les tint clos encore après que le cortège se fut ébranlé. A présent, le défilé gagnait la ville impériale et la Hofburg. Devant marchaient la garde magnifique des trabans impériaux et les fonctionnaires de la cour, en grande tenue et à cheval. Venaient ensuite la garde autrichienne, puis la garde hongroise avec deux peaux de panthères par cavalier : une sur le dos du cheval, l'autre sur l'épaule de l'homme. Enfin apparaissaient les carrosses de gala et le grand carrosse impérial, le carrosse de Charles VI, père de Marie-Thérèse, tout de cristal et d'or, et décoré, à l'extérieur comme à l'intérieur, de peintures exécutées par les artistes les plus célèbres du temps.

Quand le cortège s'arrêta à la Hofburg, les canons tonnaient, les cloclies sonnaient, les acclamations populaires éclataient de toutes parts.

Un peu surprise, mais flattée dans sa vanité, Stéphanie gagna la grande salle des cérémonies où l'attendait l'empereur, entouré d'un groupe d'officiers revêtus d'uniformes magnifiques.

Cette journée s'était faite rude pour la pauvre Elisabeth. Celle du lendemain, 10 mai, devait se montrer plus cruelle encore. A midi, en effet, elle pénétrait, toutes cloches carillonnantes, dans l'église des Augustins et s'agenouillait, avec

François-Joseph, là où, vingt-six ans auparavant, elle s'était agenouillée en la compagnie du même homme, pour la célébration de son propre mariage. Qu'elle était confiante alors et comme sa jeune pensée, curieuse de la vie, jetait un regard assuré sur l'avenir ! Mais quelle désillusion, aujourd'hui, montait de son cœur meurtri à sa pensée trop vive ! Ces vingtsix années qui lui semblaient, dans leur aube, tout illuminées d'un grand soleil de joie, lui apparaissaient tristes, douloureuses, mornes et mortes, au temps où la cloche de l'élévation sonna, ce jour-là, VAngelus de leur crépuscule. Et puis le spectacle des deux êtres qui se tenaient là, devant l'autel, n'était point pour provoquer de la gaîté dans son cœur mélancolique, car elle les sentait distants, tragiquement, l'un de l'autre, et redoutait, non sans raison, les lendemains de ce mariage sans amour. Aussi, quand les deux jeunes gens s'inclinèrent pour recevoir la bénédiction du prince Schwarzenberg, archevêque de Prague, qui officiait, la pauvre Elisabeth fondit-elle en larmes, tandis que l'empereur, au lieu de tâcher à la consoler, manifestait une violente impatience. Rodolphe tourna son visage ennuyé du côté de sa mère et Stéphanie, qui ressemblait, dans son attitude, à une victime que l'on mène au bourreau, devint encore plus pâle qu'elle ne l'était déjà.

On n'en fit pas moins largesse. Vingt-deux bourses de dix mille florins furent données, par l'empereur, aux écoles polytechniques. Il y ajouta dix bourses de dix mille florins également, pour les lycées de filles d'officiers, et destina, en outre, vingt mille florins aux pauvres de la ville de Vienne.

Enfin, à la nouvelle stupeur d'Elisabeth, il mit le faîte à son monument de cynisme serein en adressant à son ami, le comte Taaffe, un ordre du jour où se trouvait cette phrase mémorable :

(( Le trésor d'amour et de fidélité que Nous avons transmis, ainsi que S. M. l'impératrice, à Nos enfants bien-aimés, leur

sera un gage de bonheur. Ils travailleront certainement à conserver ce patrimoine de tendresse conjugale, que Nous leur léguons et qui ne saurait être qu'un présage heureux au seuil de leur vie nouvelle que Nous prions le Ciel de leur rendre douce et bonne, »

Elisabeth n'était point superstitieuse. Il lui sembla pourtant que François-Joseph venait de tenter le sort. Et elle eut peur...

La lune de miel que les jeunes époux passèrent au château de Laxenburg fut de courte durée. Rodolphe ne tarda pas à s'apercevoir que sa mère avait raison lorsque, au mois de mars 1880, elle lui écrivait que Stéphanie n'était nullement la femme qui lui convenait. Il essaya, en effet, à la prière d'Elisabeth, de devenir un mari possible. Il l'essaya, au moins pendant les premiers mois de son mariage. Rodolphe reprenait ses études d'histoire naturelle et s'intéressait, de nouveau, à la littérature. Il espéra, à défaut d'autre chose, créer un lien entre Stéphanie et lui en s'efforçant de l'intéresser à ses recherches, à ses travaux, à ses écrits. Vains efforts. Stéphanie et Rodolphe ne parlaient point la même langue. Là, où il parlait sciences, arts, philosophie, littérature, voyages, elle répondait bals, soirées, dîners, fêtes mondaines, chiffons. Le prince héritier, espérant quand même amener sa femme à des sentiments d'une moins banale frivolité, attira, à Laxenburg, des savants, des artistes et des écrivains. Stéphanie témoigna seulement de sa répugnance pour (( ces roturiers ». Pas plus qu'elle ne s'intéressait aux travaux de son mari, elle ne trouva d'attrait aux conversations élevées qui s'échangeaient dans son salon. De son côté, Rodolphe ne pouvait éprouver le moindre plaisir à écouter les propos de sa femme et il refusait de transformer son logis au point où l'eût désiré Stéphanie, qui l'entendait, dans son rêve, tout sonore de fêtes bruyantes.

Stéphanie réclama et bouda. Rodolphe ne dit rien, mais s'éloigna. La chasse l'avait toujours attiré, il y revint, préfé-

rani séjourner pendant des semaines dans son petit château de Mayerling plutôt que de rentrer à Laxenburg, qu'il abandonnait aux goûts mondains de l'étrangère de son foyer. Peu à peu, il reprit complètement sa vie de célibalaire. Quand il rentra à Vienne, avec Stéphanie, ce fut pour y séjourner fort peu de temps. Presque aussitôt il partait en voyage de chasse, pour les régions giboyeuses de Styrie puis de Hongrie. Pendant le temps intermédiaire qu'il passait à Vienne, il sortait chaque jour pour aller jouer aux cartes au Jockey-Club, ou bien s'enfermait dans son cabinet de travail afin de travailler à quelque ouvrage ou de tenir des propos inaccessibles à Stéphanie, avec certains de ses intimes. De son côté, Stéphanie vivait sa vie. Le « manche de bilboquet », avec trois années de plus, était devenu une femme savoureuse et désirable, aux formes pleines, à la chair blanche, à la taille ronde : superbe fruit de volupté. Elle se savait jolie et adorait qu'on le lui dît. Son unique préoccupation résidait, d'abord, dans sa parure. Une fois parée, elle voulait se montrer. Se montrant, il lui devenait indispensable qu'on la courtisât. Les galants se montraient nombreux et Stéphanie rayonnait dans ■ un cercle béat de fidèles adorateurs. Ainsi chacun des époux menait une existence différente, et leurs vies s'organisaient distantes et parallèles, sans aucune chance, à présent de se rencontrer jamais. Aucun accord n'était intervenu, mais nulle querelle, non plus, n'éclatait. Et tout alla relativement pour le mieux jusqu'au jour où, après deux années de mariage, Stéphanie devint mère d'une enfant, à laquelle on donna le nom d'Elisabeth. Pendant sa convalescence, Stéphanie, que ses succès mondains rendaient ambitieuse, imagina, sans doute par ennui, de conquérir son mari. Sa tentative échoua. Elle s'en montra fort dépitée. Mais comme elle ne possédait point assez d'intelligence pour reconnaître ses propres torts, elle imputa aux circonstances l'échec qu'elle essuyait. En outre, se plaisant à tout concréter, elle accusa la chasse de lui enlever son époux, alors que la chasse n'était qu'une consé-

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