FRANÇOIS-JOSEPH GRAND-PKKK
quenco du détachement préalable de Rodolphe. Aussi, chaque fois qu'il partait pour Mayerling, Stéphanie, diplomate malhabile, s'eniployait-elle à mener des scènes bruyantes contre son mari. Si elle ignorait l'art de se maîtriser, Rodolphe, de son côté, brillait mal par la patience. Et des mots désobligeants furent échangés entre eux. Quand elle voyait Rodolphe revenir de la .chasse, au lieu d'atténuer l'effet de ces disputes par une attitude conciliante, elle boudait pendant des jours entiers et s'attachait à montrer à Rodolphe — lequel déjà trouvait peu d'attrait dans sa compagnie — un visage maussade, hostile et renfrogné.
C'est alors que la pauvre Stéphanie eut, entre toutes, la plus fcicheuse idée. Pour punir son mari, elle imagina — se croyant la plus désirable de toutes les femmes — de lui fermer la porte de la chambre nuptiale. On eût dit que Rodolphe n'attendait que ce signal pour donner la liberté la plus complète à ses désirs de chair, refrénés depuis des mois.
Il ne brisa point la porte de sa femme : il ouvrit la porte de la rue.
Et Rodolphe, reprenant tout à fait son existence de célibataire, s'en fut, d'un pas délibéré, vers des alcôves plus souriantes.
Stéphanie n'éprouva, de ce fait, nulle peine de cœur. A cette époque, elle n'était guère capable d'amour, non plus, d'ailleurs, que de chagrin sentimental. Mais la femme vaniteuse qu'elle était se trouva blessée dans son orgueil. Une jalousie furieuse, la pire et la plus basse de toutes, puisqu'elle n'avait point l'amour pour motif, gronda en elle et se manifesta en violence, insupportable et vulgaire dans ses éclats. Rodolphe ne pouvait plus faire un pas, causer avec une autre femme, ou même, risquer un regard vers quelque joli visage, sans se voir menacé de scènes tumultueuses.
Jamais, malgré toutes ses douleurs intimes ; jamais, malgré tout le sacrifice de son pauvre amour ; jamais, malgré les
faiblesses de François-Joseph et les férocités de l'archiduchesse Sophie, subies depuis près de trente années, l'épouse impériale n'avait fait retentir la Hofburg de ses récriminations. Elisabeth, qui avait mené une existence de martyre, n'éleva pas la voix, publiquement, contre son bourreau.
Stéphanie, épouse sans amour, jalouse par orgueil, et furieuse par médiocrité d'esprit, n'observa point la même discrétion. Le vieux palais frémit, jusque parmi ses couloirs, de retentissantes imprécations ; les gardes entendirent des mots vulgaires sortir des lèvres ardentes de la kronprinzessin ; les valets de chamibre, enfm, ramassèrent, maintes fois, au matin, dans les salons réservés au prince héritier et à sa femme, des débris de vases de prix et de fins bibelots, victimes innocentes de la jalousie forcenée de la belle Stéphanie. La pauvre femme allait ainsi à rencontre de ses intérêts. Plus elle se montrait violente, et plus Rodolphe trouvait, dans ces. manières, la justification d'infidélités... à venir. De plus la raison de famille et d'Etat qui aurait pu retenir vaguer ment le prince héritier auprès de sa femme n'existait plus. Les médecins, en effet, déclaraient, après la naissance de ]a petite archiduchesse Elisabeth, que tout espoir de maternité nouvelle devait se voir abandonné. Stéphanie devenait inapte à la perpétuation de la lignée mâle des Habsbourg, et, de ce fait, apparaissait comme un fonctionnaire manquant à sa fonction. Le mari, déjà, s'était désintéressé de sa femme, le Habsbourg se désintéressait à présent de la continuatrice infidèle de son nom.
Aussi, malgré les cris de rage qui réveillaient les échos endormis de la Hofburg, malgré les débris de vieux Chine et de Saxe élégants qui jonchaient les lapis de son appartement, le kronprinz continua-t-il à rechercher, au dehors, et jusque dans le palais impérial, toutes les occasions d'amour qui satisfaisaient aux caprices de son esprit hbertin. Enumérer toutes les... occasions qui se succèdent de façon ininterrompue, au cours de ses sept années de mariage, serait
dresser une liste qui risquerait d'envahir un grand nombre de pages. Il cherchait — et trouvait — n'importe qui et n'importe où. C'est ainsi que la femme de èon cocher succéda à la femme du directeur d'une des plus grandes compagnies de navigation autrichiennes, laquelle avait pris la place de la fille d'un garde forestier, qui la tenait elle-même d'une princesse de sang royal.
Tandis que François-Joseph travaillait, un matin, dans son cabinet de la Hofburg, la porte s'ouvrit et l'huissier avisa :
— Son Altesse l'archiduchesse Stéphanie demande si elle peut parler à Votre Majesté.
François-Joseph fronça les sourcils. Un geste las des épaules et des bras vint ensuite, puis il dit d'une voix fatiguée :
— Faites entrer.
Stéphanie pénétra en coup de vent, bruyante et désordonnée. Elle allait parler. François-Joseph lui indiqua un siège près de son bureau et déclara :
-- Je vous serais reconnaissant, ma fille, de montrer un peu plus de réserve dans vos manières devant les gens de service.
— Il s'agit bien de cela, éclata Stéphanie.
— Il s'agit toujours de cela, avant tout. Et vous m'obligeriez, ma fille, en ne l'oubliant pas si fréquemment. Voyons, qu'y a-t-il? Est-ce encore une incartade de mon fils qui vous amène?
— Certes. Et, cette fois, la mesure est comble.
— Il me semble que je connais cette formule-là. Oii donc l'ai-je entendue déjà?
Les traits de Stéphanie se contractèrent. Elle siffla plutôt qu'elle ne dit :
— Ne raillez pas, mon père. Cette fois, c'est sérieux. Je vous assure que les agissements de votre fils...
— Pardon, de votre mari.
— Oh! si peu... Enfin, je ne puis plus supporter de tels
affronts. Imaginez-vous qu'il est actuellement à Abazzia, où il se montre avec M°*® K...
— Qui est M'^^K... ?
— La femme du directeur de la Compagnie de navigation
de F Si encore elle était jolie !... Mais elle est grosse,
vieille, laide, plâtrée comme un mur en réparation, et cou verte de toutes les peintures de la terre... Et il s'affiche avec elle. On les voit partout : à la promenade, sur la plage. Ils prennent même leurs repas dans la salle à manger de l'hô tel... Et savez-vous quel hôtel ils ont osé choisir?
— Pas encore, mais je sens que je vais le savoir.
Au comble de l'indignation, l'archiduchesse jeta le nom
— L'hôtel Stéphanie!...
L'empereur dit simplement :
— C'est le meilleur.
— Soit, mais il porte mon nom. Le mari de l'archidu chesse Stéplianie à rilôtel -Stéphanie, avec sa maîtresse Imaginez-vous chose pareille!...
Elle se prit à crier en frappant le bureau du poing ;
— J'en ai assez, j'en ai assez, j'en ai assez!... L'empereur posa sa main sur celle de sa bclle-fillc, la main
tint immobile, et dit :
— Oui, je sais, la coupe est pleine. Eh! bien, ma fille, je vous prie instamment de la laisser déborder avec moins de bruit et, surtout, sans m'inviter.
— A qui voulez-vous que je m'adresse?
— A qui vous voudrez, mais pas à moi. D'ailleurs, les confidences que vous me faites, vous les partagez entre votre femme de chambre, vos valets de pied, n'importe qui, et... moi. Je vous en dispense donc, à l'avenir... Notez que, depuis quinze jours, c'est le troisième assaut de cette sorte que je subis. C'est trop. J'ai sermonné mon fils. C'est tout ce que je pouvais faire. Je ne puis le maintenir de force dans la chambre conjugale, n'est-ce pas? C'est affaire à la femme et non au père. J'ajouterai qu'il n'y a rien, en dehors d'un
amour que vous n'avez pas su lui inspirer, qui le retienne auprès de vous, puisque nous n'avons plus l'espoir de vous voir jamais perpétuer notre race.
Abattue, cette fois, Stéphanie murmurait :
— Est-ce ma faute?
— Ce n'est certes pas la mienne, répliquait l'empereur. Et puis, il ne s'agit pas de savoir si c'est une faute ou non. C'est un fait. Et on ne peut aller contre les faits. Bref, ma fille, je vous prie formellement de m'épargner tous les « potins » que vous colportez jusqu'ici contre mon fils. Je ne vous écouterai plus, je vous en avertis, à moins que vous ne m'apportiez un fait, un fait grave et définitif.
Furieuse, dans sa sottise, de la leçon que venait de lui donner François-Joseph, elle écrivit immédiatement à son père, le roi Léopold II, pour lui demander fautorisalion de réintégrer la cour de Bruxelles.
Elle reçut, en réponse à sa lettre, le télégramme suivant, laconique et précis :
« C'est votre devoir de rester auprès de votre mari. »
Léopold II, qui n'a jamais compris le sentiment... chez les autres, ne pouvait guère soutenir sa fille dans de telles conjonctures, car il prévoyait la réponse peu agréable que son gendre lui aurait opposée si, lui, le vieux coureur de cotillons, avait eu l'audace de faire entendre la moindre réprimande sur le chapitre féminin.
Mais Stéphanie, qui ne vit jamais bien loin devant elle, rêvait aux dernières paroles de son beau-père : « Je ne vous accueillerai plus à moins que. vous ne m'apportiez un fait grave et définitif. » Et Stéphanie, qui, décidément, s'acharnait à détruire, les uns après les autres, toutes les chances de rapprochement entre elle et son mari, imagina de prendre celui-ci en flagrant délit.
Esprit vulgaire, elle ne pouvait agir sans vulgarité. Elle acheta donc les domestiques de son mari, en même temps qu'elle s'adressait à une agence de renseignements et de (( police privée » pour faire « filer » Bodolphe.
Le prince héritier, revenu à la Hofbiirg, entretenait une liaison, à Vienne, avec une demoiselle H..., divette d'une petite scène de la capitale, bien chantante et remarquablement jolie. Souvent Rodolphe dînait avec elle chez Sacher, puis l'accompagnait au théâtre dans un de ces « fiacres » privilégiés à deux chevaux — attelages superbes dont Vienne a le secret — et que conduisait son cocher favori, Rratfisch, nom singulier, qui signifie « poisson grillé ». Il se rendait ensuite au Jockey-Club, où il passait trois ou quatre heures, et se dirigeait enfin vers le domicile de son amie.
Stéphanie fut mise au courant de ces habitudes par l'agence de police privée à laquelle elle s'était adressée. Donc, certaine nuit, sachant que Rodolphe se trouvait chez la divette, elle fit atteler, vers une heure, un carrosse de la cour, avec cocher et valet de pied en grande tenue, et se fit conduire au domicile de IVP^ H... Là, elle abandonna le carrosse, donna l'ordre à la livrée d'attendre le prince héritier, monta dans un fiacre et rentra au palais. Lorsque, le jour tout à fait venu, Rodolphe quitta la demeure de son amie, il trouva devant la porte le carrosse impérial et, tout autour, une véritable foule — passants et gens du quartier — qui le salua respectueusement, au moins dans les apparences, car on connaissait bien la maison de la demoiselle. Rodolphe entra dans une colère affreuse, colère qui ne fit qu'augmenter, quand l'empereur, obligé de tenir la parole qu'il avait donnée à Stéphanie, le fit venir et l'admonesta. Une scène violente s'ensuivit dans le ménage du prince héritier : l'abîme, l'abîme que rien, désormais, ne pouvait plus combler, s'ouvrait, insondable, entre les deux époux, qui devenaient deux ennemis.
Cela n'empêcha point Stéphanie de continuer ses manœuvres d'espionnage.
Aussitôt après l'aventure du carrosse, Rodolphe, qui ne retournait plus chez M"^ H..., car il l'avait promis à son père, — et il possédait intensément le respect de la parole donnée
— se mit à soupirer dans le sillage d'une ravissante jeune
fille de dix-neuf ans, la princesse A A Malgré le nom
de la personne et la situation de la famille, l'une des premières de l'empire, on ne croyait guère que cette passion fût toute platonique, bien que Ptodolphe l'af Armât.
Gomme il s'absentait constamment pour aller à Mayerling et que Stéphanie avait la certitude que les rendez-vous se donnaient dans ce château de chasse, elle fit suivre le prince et la jeune fille, et entoura Mayerling de ses agents. Un beau jour, l'un de ceux-ci vint la prévenir que la jolie princesse venait de partir pour Mayerling. Elle se jeta aussitôt en voiture et fila vers le même but. A son arrivée au château, les domestiques, qui ne la reconnaissaient point, sous l'épaisse voilette qui lui cachait le visage, refusèrent de la laisser pénétrer. Une discussion s'engagea, au cours de laquelle intervint le valet de chambre personnel de l'archiduc. L'archiduchesse se fit alors connaître. On dut la laisser entrer.
Quand elle pénétra dans la chambre de son mari, celui-ci, près du lit défait, se trouvait seul. Elle se précipita à la
fenêtre. Vainement! La princesse A avait eu le temps
de fuir.
Alors, comme une furie, elle s'avança vers Rodolphe, et, sans souci du scandale, les domestiques étant massés dans l'antichambre voisine, elle hurla :
— Tu étais ici avec une femme.
Rodolphe se contenta de hausser les épaules. Rageuse, elle saccageait le lit, à présent.
— Tiens, tiens, on voit encore la trace de son corps et les draps sont chauds de sa chair et de la tienne.
— Vous êtes folle.
— Et je sais qui est cette fille.
— Je vous dis que vous êtes folle.
— C'est la princesse A
Rodolphe pâlit. Instinctivement il leva la main sur Sté-
phanie. Mais il la laissa retomber le long de son corps, et dit, la voix tremblante :
— Vous mentez.
— Je mens, je mens, allons donc. Je te dis que c'est cette fille, cette fdle...
Il la prit par le bras, qu'il meurtrit, et, la poussant brutalement dehors, il dit, d'une voix de crime :
— Sortez.
Et il rejeta la porte sur elle.
La vie devint effroyable dans le ménage princier. Stéphanie ne désarmait point. Chacun cherchait constamment à blesser l'autre le plus cruellement possible. C'est alors qu'un événement, qui devait avoir les plus désaslreuses conséquences, se produisit dans la vie de Rodolphe, excédé. Il fut atteint d'un rhumatisme aigu contracté à la chasse. Le médecin, qui le soignait, lui fit des injections de morphine. Rodolphe qui, non seulement, y trouva l'apaisement de sa souffrance, mais encore l'oubli, continua les injections après sa guérison ei ne tarda point à devenir morphinomane.
De ce jour, déjà neurasthénique et furieusement épuisé, Rodolphe, morphinomane puis bientôt éthéromane et alcoolique, était définitivement condamné.
Une année plus tard, l'héritier du trône d'Autriche-Hongrio devenait l'ombre de lui-même. Souffrant, dès lors, physiquement, car la morphine ne l'apaisait plus, et moralement, attendu qu'il se rendait compte de l'impasse où il se trouvait engagé, il se jeta dans une vie de folies, espérant y découvrir l'engourdissement de sa pensée morbide. Les deux dernières années de sa vie ne présentent qu'une suite de laides débauclies. La petite métairie de Kriau, qui joue, au Prater de Vienne, le rôle du Pré-Catelan au Rois de Boulogne, et maints autres petits restaurants élégants des environs de Vienne conser\^ent le souvenir des orgies auxquelles se livrèrent le prince et ses amis, notamment son grand-maître de la cour, le comte Charles Bombelles ; le duc de Bragance ; le comte Hoyos ; enfin le prince Philippe de Cobourg, beau-frère
de Rodolphe, celui-là môme qui fit, dans la suite, interner sa femme parce que la malheureuse préférait Famour délicat du lieutenant Mattachich à la poursuite brutale que lui imposait l'ivrogne répugnant qu'était son mari.
Ils quittaient Vienne, pour ce genre de têtes, dans des fiacres à deux chevaux. Le fiacre de Bratfisch en était toujours, et tous les cochers faisaient la fête avec le prince, les gentilshommes et les filles, le plus souvent de très basse prostitution, que ces messieurs appelaient à Thonneur de les distraire. Il faut dire que ces cochers de « fiacres » ou voitures de louage d'un tarif très élevé — ce que nous appelons (( fiacre », à Paris, se nomme « confortable » à Vienne — sont souvent de véritables artistes — siffleurs, chanteurs, exécutants et improvisateurs, — et qu'il en est même qui se sont créé, là-bas, un renom comparable à celui que possèdent, ici, les chansonniers montmartrois. Rodolphe avait un penchant pour ces types essentiellement viennois. Il partait volontiers, dirigé par eux, pour ses expéditions nocturnes et se grisait abominablement, en leur compagnie, soit avec du Champagne, soit, de préférence, tors de la saison, avec du Ileurigen ou vin nouveau. Aussi bien n'était-ce là que le côté le plus innocent de ses escapades. Plusieurs fois, la nuit, aux abords de la Kriau, les arbres du Prater virent entre leurs troncs vénérables des sarabandes folles de princes, de nobles seigneurs, de cochers de fiacres et de filles de ruisseau, évoluant en costumes plus que primitifs sous la conduite de l'archiduc Rodolphe. Les gens de la bande, leur danse achevée, rentraient, titubants et hoquetants, dans la petite salle de la Kriau et considéraient alors le vieux piano comme un meuble d'usage tout intime qu'ils purifiaient volontiers, ensuite, sous des flots de Champagne.
Ces répugnantes orgies se répétaient plusieurs fois par semaine. On conçoit qu'elles aient complètement délabré une constitution aussi faible que celle de l'archiduc Rodolphe. Lo malheureux ne pouvait plus se maintenir qu'en s'injectant de la morphine plusieurs fois par jour, en respirant des quan-
tités invraisemblables d'éther et en buvant de l'alcool dans des proportions effrayantes, car le Champagne ne lui faisait plus aucun effet et il prenait, à présent, les cognacs et les alcools les plus corsés dans des verres, à pied.
La lignée mâle des Habsbourg, la descendance directe de S. M. épileptique François-Jose})h, sombrait dans la débauche, l'alcoolisme et la folie...