EMPEREUR FRANÇOIS-JOSEPH, EN UNIFORME DE HUSSARD HONGROIS
nettement révolutionnaires quand Louis Kossutli mit en circulation des billets de banque hongrois qui prirent le nom de billets Kossuth. Sur l'insistance du ministre des fmances de Buda-Pest, le comte Batthyânyi se décida à publier un appel aux armes. Il était temps. Quelques jours plus tard, le 11 septembre, Jellachich envahissait la Hongrie, à la tête des troupes impériales. L'archiduc palatin marcha à sa rencontre, mais en parlementaire. Jellachich refusa de parlementer. L'archiduc Etienne comprit alors que Jellachich agissait non en Croate, rebelle à la Hongrie, mais en qualité de chef des troupes impériales et sur l'ordre de l'empereur. Le palatin n'osa entrer en conflit avec la famille impériale, qui était la sienne. Il donna sa démission et quitta la Hongrie. Le dernier lien entre la maison des Habsbourg et la patrie de Kossuth était tranché. Par rescrit impérial le comte Lamberg, un Autrichien, était nommé commandant en chef des troupes aationales hongroises. Buda-Pest répondit en jetant le général Lamberg au Danube. Jellachich, cependant, marchait sur Buda-Pest avec trente mille hommes. Le gouvernement hongrois envoya contre lui le général Moga, à la tête d'une armée de volontaires. Près de Stuhlweissenburg, Jellachich fut défait. Il demanda un armistice de trois jours que Moga commit la faute de lui accorder. Pendant ces trois jours, en effet, Jellachich prit son vol, laissant seulement sur le terrain cinq mille hommes et douze canons que Moga captura. La seconde faute du général hongrois fut de libérer tous ses prisonniers sur la promesse qu'ils lui engagèrent, mais qu'ils ne tinrent point, de ne plus porter les armes contre la Hongrie.
A l'instigation de l'archiduchesse Sophie, Ferdinand nommait Jellachich commissaire royal, en Hongrie, à la place du comte Lamberg. Sur ces entrefaites, on apprit que les Viennois avaient empêché les régiments impériaux de quitter la capitale do l'empire pour venir combattre les Hongrois. Ce fut du délire. Et, le premier, Louis Kossuth, poète de la politique, poussa ce cri hâtif : « A Vienne ! » qui trouva un écho formidable dans tous les gosiers de la nation. Le « comité de
défense » donna l'ordre au général Moga de marcher sur Vienne révoltée et qu'assiégeaient les troupes impériales. On sait que les troupes du général hongrois arrivèrent dans l'occurence, comme les carabiniers d'Offenbach. Il était trop tard. Vienne s'était rendue au prince de Windischgraetz qui répondait, par cette phrase célèbre, aux propositions de parlementaires que, d'ailleurs, il faisait tranquillement prisonniers : « On ne traite pas avec des rebelles, » Jellachich était alors en compagnie du prince de Windischgraetz. Tous deux se retournèrent contre Moga qu'ils défirent et blessèrent si grièvement que le général hongrois, incapable maintenant, dut donner sa démission. L'espoir que les Viennois viendraient à son secours fut déçu, de même qu'il avait déçu, de son côté, l'espoir que les Viennois, assiégés, mettaient dans l'intervention probable de ses armes. Un ancien lieutenant autrichien, le commandant Gôrgey, fut nommé, par Kossuth, général en chef de l'armée hongroise au lieu et place de Moga. Gôrgey, sans doute, n'était point un mauvais tacticien, mais c'était un homme politique. Il commença par renvoyer de l'armée un certain nombre de volontaires qui ne lui semblaient pas suffisamment (( sûrs ». Lourde faute, surtout à un moment où l'armée venait déjà de s'affaiblir dans ses cadres, désertés à la suite d'une proclamation du prince de Windischgraetz, laquelle traitait les volontaires hongrois de rebelles et tenait pour traîtres à l'empereur tous les officiers de l'armée de Kossuth.
C'est dans ces circonstances que, le 2 décembre 1848, dans la grande salle des fêtes du palais archiépiscopal d'Olmiitz, François-Joseph ceignit la couronne impériale sans qu'un seul représentant du pays hongrois assistât à la cérémonie. La proclamation du nouvel empereur, « espoir de la nation », chanté par Louis Kossuth, quelques mois auparavant, parlait nettement des « traîtres à l'intérieur » et exprimait l'espoir <( de maintenir ILlat uni et de rassembler, dans un corps unique, tous les peuples de la monarchie ». Seulement, si cette proclamation était contresignée par le président du con-
seil autrichien, elle ne l'était point, en revanche, par le président du conseil hongrois, reconnu peu de semaines auparavant par l'empereur Ferdinand.
La réponse des Hongrois ne se fit pas attendre. L'Assemblée nationale déclara qu'elle tenait François-Joseph pour un usurpateur et qu'elle ne pouvait reconnaître pour roi un souverain n'ayant point prêté serment sur la Constitution hongroise. François-Joseph, décidé, par sa mère, à persévérer violemment dans la politique centraliste quand même, répondit par une proclamation insultante où il déclarait traître et coupable du crime de lèse-majesté, non seulement le « comité de défense », mais bien encore l'Assemblée nationale hongroise. Tout espoir d'entente pacifique était donc détruit. Le « pouvoir central » employa immédiatement la tactique chère à l'archiduchesse Sophie, et s'employa à « diviser pour régner ». Contre Buda-Pest, on souleva les Serbes, puis la Transsylvanie, en outre de la Croatie. Et le sang recommença de couler. Des atrocités furent commises. Dans la petite ville de Szalalna (Transsylvanie), où douze cents Hongrois s'étaient réfugiés, on comprit étrangement les devoirs! de l'hospitalité. On creva les yeux aux Jiommes, on leur coupa le nez et les oreilles, puis on les brûla vifs. Quant aux femmes et aux jeunes filles, après les avoir violées, et avant de les fouetter jusqu'à ce que mort s'ensuivît, on leur arracha les seins. Il importe de noter que la garnison autrichienne assistait paisiblement à cette odieuse exécution.
Des combats ont lieu, un peu partout, sur le territoire de la malheureuse Hongrie, dont l'armée est tiraillée par les chefs, jaloux souvent et parfois traîtres. Pourtant les Hongrois, bien que Windischgraetz soit entré dans Buda-Pest, remportent quelques victoires, décidés qu'ils sont à lutter quand même. François-Joseph sent la situation difficile. Il est prêt aux concessions. Il révoque Windischgraetz, avec qui toute entente serait impossible pour les Hongrois, et nomme à sa place le général Welden, dépourvu de passé politique. On va peut-
être se joindre. Mais Kossuth, redoutant sans doute une paix onéreuse, et sûrement poussé par son ambition, va rendre, bénévolement, toute conciliation impossible en faisant proclamer la république hongroise, le 14 avril 1849, dans la grande église luthérienne de Debreczin. Il est d'ailleurs nommé, par acclamation, « gouverneur de la République ». François-Joseph, qui avait tenté une rébellion contre les conseils combatifs de sa mère, ne peut plus reculer, cette fois. Et l'archiduchesse Sophie va encore triompher. Evidemment, les troupes autrichiennes dont l'empire peut disposer sont bien faibles, car la majeure partie est occupée en Italie, mais l'étranger est là, qui offre son concours au jeune souverain pour supprimer la liberté dans son empire et étouffer une' Constitution presque millénaire. Nicolas F'", de Russie, qui redoute le voisinage d'une république, offre deux cent mille hommes que François-Joseph ne redoute pas d'accepter.
Un admirable mouvement naît alors en Hongrie. Tout ce que le pays contient d'hommes valides se lève pour défendre la liberté menacée. On enrôle tout, même des enfants de quinze ans, même des femmes. D'abord Gôrgey, appelé par Kossuth au ministère de la guerre, refusa l'appui de ces dernières, mais elles s'introduisirent par ruse dans l'armée et se rendirent si utiles que Gôrgey dut lever l'interdiction. Même une de ces amazones, une juive, du nom de Marie Lebstock, fit preuve d'un tel courage et d'une si intelligente initiative qu'on la nomma « lieutenante ».
Un tel élan, surtout dans son début, est presque indomptable, et l'armée volontaire des Hongrois triompha de l'armée régulière des impériaux. Le 15 mai, Gôrgey mettait le siège sous Buda-Pest, après avoir battu le général autrichien Hentzi, et le 21 mai, la capitale hongroise, prise naguère par Windischgraetz, tombait aux mains des troupes nationales. Le 5 juin suivant, l'Assemblée nationale et le gouvernement f' s'y installaient à nouveau.
Ce fut une joie débordante, la République devenait une
religion dont Kossuth était le Messie. On fut si joyeux qu'on oublia l'ennemi.
La guerre d'Italie était terminée. L'armée autrichienne, renforcée par les troupes de Lombardie, passait la frontière hongroise, à l'ouest, tandis que Paskevitsch, à la tête de deux cent mille Russes, la franchissait à l'est. Et Buda-Pest était toujours en fête, quand le cri d'alarme retentit : « Les Russes arrivent. »
Kossuth, dans son invraisemblable optimisme, invita les puissances à protester contre l'invasion du territoire de la République hongroise. Mais les puissances firent la sourde oreille. Tandis que Kossuth fabriquait de la rhétorique, les alliés faisaient du chemin. Les Russes s'emparaient de la Transsylvanie et les Autrichiens enlevaient le drapeau tricolore hongrois qui flottait sur toutes les forteresses de Test. L'empereur François-Joseph assistait en personne aux combats que son armée livrait à ses anciens sujets. Peu après, l'Assemblée nationale et le gouvernement durent abandonner une seconde fois Buda-Pest pour gagner Szegedm, dans le sud de la Hongrie. Gorgey, gagné par les Russes, qui lui avaient promis une forte somme, préparait la capitulation de l'armée nationale. Il exigea, pour marcher, que Kossuth démissionnât et lui remît la dictature. Pour « sauver la patrie », Kossuth acquiesça aux conditions de Gorgey cl se réfugia en Turquie.
Avant de partir, cependant, il enterra lui-même la couronne hongroise, l'antique couronne de Saint-Etienne, dans les environs du village frontière d'Orsova. Quand on la retrouva, plus tard, la petite croix qui la sommait se trouvait penchée de côté. Depuis ces temps, les armes de Hongrie portent une couronne dont la croix est inclinée à gauche.
Revenons à Gorgey. Le 11 août, il prenait la dictature. Tout de suite il traita avec le général russe Ruidiger. A Vilagos, Gorgey lui remit onze généraux, mille quatre cent vingt-six officiers, trente mille huit cent quatre-vingt-neuf hommes,
cent quarante-quatre canons, sept mille neuf cent soixantesept chevaux et soixante drapeaux, lesquels passèrent des mains des Russes à celles du général autrichien Haynau. Le général Ruidiger demandait seulement un sauf-conduit pour Gôrgey, qui put quitter le pays sans être inquiété.
La répression fut terrible. Vingt-cinq généraux furent pendus, les membres du gouvernement furent pendus, les membres du comité de défense furent pendus, des milliers de Hongrois furent pendus. La Hongrie, pendant plusieurs semaines, conserva l'aspect terrifiant d'un vaste gibet. François-Joseph, au hasard, gracia quelques-uns des prisonniers.
11 eut parfois la main heureuse, notamment pour le comte Jules Andràssy, qui devint, dans la suite, président du conseil des ministres de Hongrie et ministre des affaires étrangères, et à qui François-Joseph doit la Triple-Alliance.
Mais les exécutions ne suffisaient point. L'idée de l'archiduchesse Sophie de transformer la Hongrie en province autrichienne fut mise à exécution et d'autant plus facilement que François-Joseph, toujours conseillé par sa mère, avait suspendu, entre temps, la Constitution autrichienne. Pendant plusieurs années la Hongrie frt traitée en pays conquis, subissant une terrible oppression, oppression tell© que quiconque parlait sa langue nationale, le hongrois, était considéré comme un traître.
On peut opprimer une nation, on ne peut guère la détruire; François-Joseph, qui s'en aperçoit aujourd'hui, en Hongrie] allait en faire plus vite l'expérience en Italie. Dès 1848, 1^ mouvement séparatiste s'était indiqué dans les provinces it£ lionnes rattachées à l'Autriche : la Lombardie et la Vénétiej soulevées au premier signe du roi de Sardaigne, Charlegj^ Albert. Le vieux général Radetzky, toutefois, avait su vaincr' ce mouvement en forçant le roi de Sardaigne, après la vicj, toire autrichienne de Gustozza, à demander un armistice. L,'
12 mars 1849, Charles-Albert reprenait les armes. Il fut battij toujours par Radetzky, deux fois en quatre jours : à Morlar^
et à Novara. Pendant dix années, la population italienne des provinces autrichiennes subit durement le joug du gouvernement de Vienne, qui se montrait tyrannique pour des sujets déjà trop disposés à se détacher de lui et qu'il indisposait encore davantage. Plus on voulait germaniser les provinces italiennes, plus Tidée nationale devenait vivace et forte. Il est vrai que, pour des raisons politiques. Napoléon III encourageait ce sentiment. Même à la réception du jour de l'an 1859, Napoléon III avait fait, au cours de la réception des ambassadeurs, une remarque nettement hostile au gouvernement de François-Joseph. Bref, le 29 avril suivant, la guerre éclatait entre l'Autriche-Hongrie et l'Italie, soutenue par les armées de l'empire français. Radetzky n'était plus là. François-Joseph eut beau prendre, en personne, le commandement des troupes, il fut battu à Magenta, battu à Solférino et perdit la Lombardie. La répercussion, en Autriche, fut immense. Pour obtenir la tranquillité à l'intérieur, le souverain dut promettre une nouvelle Constitution à son peuple. Elle fut proclamée le 26 février 1861.
Avec l'année 1864, ce fut la guerre du Schleswig-Holstein, 011 l'Autriche soutint la Prusse. En même temps l'état de siège était proclamé en Hongrie où l'insurrection polonaise faisait renaître l'espoir de secouer le joug des Habsbourg ; le reste des provinces italiennes rattachées à l'empire montrait un regain de mouvement national ; enhn, une tension de rapports se manifestait entre la Prusse et l'Autriche. En 1866, à rencontre de la volonté de François-Joseph, qui, en 1859, à Villafranca, répondait à Napoléon III, qui lui parlait du Rhin : « Sire, je suis un prince allemand ! » la guerre fut déclarée à l'Autriche par la Prusse, du fait de la volonté bismarckienne. Bismarck, en effet, voulait en hnir, une fois pour toutes, avec l'ambition, témoignée par François-Joseph, d'ajouter, à la couronne impériale autrichienne, la couronne môme de l'empire allemand rêvé par le chancelier de fer. Malgcé les victoires autrichiennes de Custozza, sur terre, et de Lissa, sur mer, dues toutes deux à la science stratégique de l'archiduc
Albrecht, la défaite de Kônigsgraetz obligea François-Joseph à subir la paix. L'ambition de joindre la couronne de l'empire allemand à la couronne impériale d'Autriche et à la couronne royale de Saint-Etienne sur l'écusson des Habsbourg devait être abandonnée à tout jamais.
En outre, l'Italie, profitant de cette situation critique, et appuyée encore par Napoléon III, obtenait la cession de la Vénétie. Du même coi'p l'empire allemand, au nord, et l'unité italienne, au sud, étaient fondés au détriment de l'empire d'Autriche-Hongrie.
La leçon porta. François-Joseph comprit, dégagé de la néfaste influence maternelle, que le principe centraliste ne pouvait être appliqué à une monarchie formée de pièces et de morceaux.
Il avait vu, en effet, les Hongrois prcls à lier leur sort à celui de la Prusse, contre Vienne, et ce fut là une des raisons qui l'engagèrent le plus sûrement à presser les négociations de paix.
Deux conséquences des derniers événements lui apparurent : d'abord le besoin de nettoyer l'administration et de constituer autre chose qu'une armée d'apparat ; ensuite la nécessité de faire la paix avec la Hongrie. Pour accomplir ce dernier projet, il décida de se faire couronner roi de Hongrie. Le 8 juin 1867, la cérémonie eut lieu dans la cathédrale de Buda.
Quand le primat de Hongrie eut reçu le serment que la Hongrie attendait depuis près de vingt ans, un long cri d'allégresse ébranla les voûtes de la basilique. On criait :
— Vive le roi ! (Eljen a Kiraly ! Eljen a Kiraly I)
Enfm, le 23 décembre de la même année, le « roi de Hongrie » signait un compromis réglant les droits et les relations des deux pays.
L'ambition du jeune François-Joseph, celle, surtout, de sa mère, l'archiduchesse Sophie, échouait lamentablement après maints orages et maintes avaries
Phot. Koller
l'impératrice Elisabeth en robe de cour no\(iRoisE