CHAPITRE V
LE PROLOGUE d'uN DRAME
Sur le bord du Danube, rangés mal correctement en )ataille, paysans et paysannes, les yeux fixés vers Famont lu fleuve, attendaient dans une grande agitation. Les lommes, vêtus de leur pittoresque costume — pantalon cotant, veste courte, petit chapeau de feutre rond aux bords oulés — évoluaient parmi les groupes de femmes dont les hâles-coiffures nouaient sur les nuques de larges ailes rombre. Brusquement un cri jaillit, courût, s'enfla, devint lameur :
— Les voilà, les voilà !...
Battant Teau de ses deux roues parallèles, un bateau à apeur s'avançait, se taillant, dans le remous des eaux leues, une blanche traîne d'écume. Déjà, en lettres d'or, 'rillant à la proue du bâtiment, on pouvait lire un nom : 'rançois-Joseph.
î Loin du groupe formé par les paysans, une masse floconieuse de fumée, traversée par une flamme ronde, ouata le jaysage : une détonation déchira l'air.
li A bord, un mouvement s'était fait ; on vit une forme fémi- |ine, haute et svelte, s'approcher vivement du bastingage, juis, comme de la rive, entre deux détonations, des vivats iliontaicnt, tandis que s'agitaient, au bout des bras, les petits Ihapcaux des paysans, on aperçut la Une silhouette qui Hluait avec des gestes souples.
L'élégante personne qui, rêveuse, les yeux perdus, était assise sur la passerelle du François-Joseph, avait, brusquement sauté sur ses pieds, lors du premier éclat, en s'écriant :
— Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Paisible et calme, sans bouger, sans cesser de fumer la vaste pipe qu'il savourait paresseusement, le duc Maximilien en Bavière répondait à la blonde Elisabeth :
— Ce sont les sujets de ton futur empire qui souhaitent la bienvenue à leur future impératrice.
— Ils m'honorent un peu bruyamment, ne trouvez-vous pas, mon père ?
De la rive, plus nourris à mesure que le vapeur avançait, les vivats devenaient plus forts. Très amusée, maintenant, Elisabeth, ses cheveux de clarté, plus clairs dans le soleil, contemplait le pittoresque spectacle qui lui était offert. La duchesse Ludovica intervint :
— C'est toi qu'on acclame, ma fille, il faut saluer. Elisabeth, docilement, avec une docilité d'autant plus
grande qu'elle se mêlait d'un peu d'orgueil, s'inchna gracieusement. Au bord du fleuve, ce fut du délire. Majestueux, le François-Joseph passa, cependant que les cris formaient un accompagnement strident à la basse éclatante deej bombes. Et tout ce bruit, peu à peu, se perdit dans le loin tain.
— Mais 011 sommes-nous donc ? questionna Elisabeth.
— Nous approchons de Linz, dit le duc Maximilien, l'um] des villes principales de votre nouvel empire, madame.
Rêveuse à nouveau, troublée aussi, car le duc Maximilieil venait d'évoquer, pour la jeune ftlle, sa rencontre romaïf nesque dans le parc de Possenhofen, avec le jeune empef reur, Elisabeth dit d'une voix adoucie :
— Madame !... Plis encore !..:
— Oh ! c'est si près !...
— Trois jours, dit la duclicsse Ludovica. Dans trois joLîw^ffJ tu seras impératrice d'Autriche et reine de Hongrie.
— Pteine de Hongrie ! Je ne sais pourquoi, mais c'est ce titre-là qui m'est le plus cher.
— Si tu veux un conseil, intervint le duc, ne le dis pas trop haut devant ton mari.
Elisabeth allait demander pourquoi, mais, prise entre deux rê>'es, celui a'hier et celui de demain, elle se laissa aller au bercement léger du bateau, baissa les paupières et s'enferma en elle-même, — délicieusement.
A Linz, capitale de la Haute- Autriche, cependant que les vivats, à nouveau, chantaient sur les deux rives, un brillant officier montait à bord : c'était l'empereur qui venait au-devant de sa hancée, ou plutôt, non, ce n'était pas l'empereur, c'était François-Joseph, l'amoureux François-Joseph qui apportait l'offrande de son cœur à la jolie fille de Possen hofen. La réception officielle, la visite de l'empereur à la duchesse Elisabeth allait avoir lieu le lendemain, 22 avril 1854, aux portes de Vienne.
Ce n'est pas à Vienne, en effet, qu'elle descendit lorsque le bâtiment accosta, mais bien hors de la ville. Au débarcadère, le premier baiser qu'elle rencontra fut celui de sa tante, l'archiduchesse Sophie, mère de l'empereur. Il fut cérémonieux, froid, presque hostile. Ce n'était point cette fiancée-là, on s'en souvient, que l'archiduchesse avait choisie pour son fils et c'est à Elisabeth qu'elle tenait rigueur de la déconvenue que, seul, François-Joseph avait causée.
On conduisit, très simplement, la jeune fille au Theresianum, construction occupée actuellement par un aristocratique lycée de jeunes gens. C'est là qu'elle passa la journée du 22 et la nuit du 22 au 23. Le lendemain, elle faisait son entrée officielle dans Vienne. La ville lui apparut toute riante d'oriflammes, de bannières, de drapeaux, de décorations florales et d'arcs-de-triomphe. Môme, en passant sur un pont, elle apprit que ce pont portait son nom et des délégués de la municipalité le lui offrirent. Auj^ourd'hui, l'impératrice est morte et le pont démoli. Le soir, en manière d'apothéose, la tour de Saint-Etienne et toutes les églises de Vienne
s'illuminèrent dans la nuit. Le 24 au soir, le mariage fut célébré, sans grand apparat, car, à Vienne, l'apparat ne s'applique qu'aux unions bourgeoises. La cérémonie se déroula à l'église Saint-Augustin et l'ancien professeur de philosophie et de morale du jeune souverain, M^^ de Raûscher, prince-archevêque de Vienne, donna la bénédiction au couple impérial.
Aussi bien, si le faste fut absent de la cérémonie, c'est parce que les jeunes époux, et surtout Elisabeth, l'avaient désiré ainsi. L'union impériale avait lieu en pleine disette, on pourrait presque dire en pleine famine. François-Joseph et Elisabeth donnèrent 400,000 francs de leur cassette pour fournir de blé les paysans affamés, et, de plus, il fut décidé que l'argent destiné aux réjouissances publiques serait versé aux malheureux. C'est à cause de cela, plus encore que pour se conformer aux coutumes aristocratiques viennoises, que le mariage se passa presque simplement. Le soir môme de la bénédiction nuptiale, tandis que les fêtes se poursuivaient à Vienne, en dehors de la Hofburg, les nouveaux époux quittaient leur capitale pour voyager en Moravie et en Bohême.
On manque de renseignements sur leur déplacement intime. Il semble, toutefois, pour que rien de désobligeant ne fût rapporté à son propos, (|u'il se passa de manière à peu près satisfaisante, bien qu'il apparût trop officiel au gré d'Elisabeth. Ce que l'on connut plus nettement, c'est que, dès qu'ils furent rentrés à Vienne, des causes de dissentiments se manifestèrent entre les deux époux.
La malheureuse souveraine, impératrice-enfant, allait commencer à gravir son calvaire.
Il convient d'être juste quant à François-Joseph et de dire, que c'est moins lui qui la mena dans cette voie douloureuse que l'archiduchesse Sophie et tous les courtisans inféodés à| la mère de l'empereur.
Fière, hautaine, intelligente, la jeune Elisabeth, on ne sau-l rait l'oublier, avait à peine dix-sept ans lorsque son fronti
ceignit la couronne impériale. L'expérience lui manquait donc pour lutter contre les petites conspirations de cour et surtout contre les manières de brutal machiavélisme de sa belle-mère. Au lieu de se montrer, de manifester la volonté qui était au fond d'elle, elle s'emprisonna dans une dignité hostile faite à la fois de hauteur et de timidité. Elle était venue vers François-Joseph par amour et c'est la réalisation de cet amour, surtout, qu'elle recherchait ingénument. Elle espérait des sensations jolies, de romanesques satisfactions ; elle pensait, l'ayant si poétiquement commencé, vivre un vrai conte de fées. La réalité lui démontra tout de suite, et bien cruellement, que les contes de fées ne quittent guère la légende pour excursionner dans la vie. Ce fut de la désillusion qu'elle rencontra au seuil même de son existence de femme et de souveraine. Elle croyait, là-bas, à Possenhofen, et, plus près, sur le bateau qui l'amenait vers « sa capitale », qu'elle allait devenir une reine, — et c'est pour ce titre peutêtre que, obscurément, elle préférait la Hongrie qui le lui offrait, à l'Autriche qui lui conférait celui plus sévère d'impératrice, — une petite reine aux cheveux d'or, une reine jolie et, surtout, adorée. Reine, elle en posséda le nom, mais elle dut reconnaître que l'archiduchesse Sophie entendait en conserver le pouvoir. Quant à l'amour, elle ne tarda point à découvrir que la môme archiduchesse, pourtant sa mère d'élection, s'employait de son mieux à l'arracher du cœur léger et volage de François-Joseph.
Des froissements, à peine au retour du voyage de noces, du cher voyage qu'elle espérait tout de tendresse et qui fut d'officielle étiquette, des froissements l'attendaient à la Hofburg de Vienne. Toute la cour, en effet, stylée par la mère de l'empereur, s'apprêtait à ne rien laisser passer de ce qui pourrait froisser, gêner et, plus encore, diminuer celle que, déjà, sur l'initiative de l'archiduchesse Sophie, on appelait « la petite oie bavaroise », tilre injustifié s'il en fût, mais qui séduisait l'esprit à la fois frondeur et plat des courtisans. La pauvre Elisabeth, élevée simplement et bourgeoisement, ne
devait pas tarder à ressentir les effets du mauvais vouloir de son entourage. Dès qu'elle ouvrait la bouche, dès qu'elle faisait un geste, elle percevait, autour d'elle, des chuchotements ironiques et ne rencontrait que des sourires discrètement moqueurs. Et puis il y avait l'étiquette, la terrible étiquette espagnole de la cour d'Autriche, qu'on ne manqua pas de lui appliquer rigoureusement.
Quelques heures après le retour du voyage en Moravie, désireuse de se trouver seule un moment avec son mari, elle quitta ses appartements et se dirigea vers le cabinet de travail 011 elle savait trouver seul François-Joseph. Dans l'antichambre, un huissier l'arrêta et, respectueusement, devant quelques courtisans qui avaient suivi l'impératrice, se dressa entre Elisabeth et la porte du cabinet impérial.
Elle s'informa. Que lui voulait-on ? Elle allait chez son mari et entendait qu'on la laissât passer.
— Je demande pardon à Votre Majesté, dit l'huissier, en s'inclinant cérémonieusement, mais Votre Majesté ne peut entrer chez Sa Majesté l'empereur, sans lui être annoncée.
Gomme Elisabeth protestait et prétendait passer outre, un officier de service s'approcha et corrobora les dires de l'huissier. Dépitée, honteuse, blessée, la jeune souveraine dut attendre, sentant peser sur ehe les sourires des courtisans, qu'on l'eût annoncée pour pénétrer, enfin, dans le cabinet de son mari. Amèrement, elle se plaignit à lui. L'empereur, lui aussi, se rangeant du côté des ennemis de sa femme, invoqua r (( étiquette ». Le soir, l'aventure ayant provoqué quelque bruit au palais, la souveraine-enfant dut subir une admonestation déguisée de sa belle-mère qui l'invita, devant toute la cour, à se conformer dorénavant aux usages de la « Maison ».
L'étiquette !... C'est de cela, d'abord, qu'elle souffrit le plus. Par ce chemin étroit on l'amenait lentement vers la grande route de la douleur qu'elle devait suivre sans relâche, jusqu'au jour particulièrement tragique de sa mort.
L'étiquette !... Elle la trouva partout entre son désir et la
liberté. Elle adorait monter à cheval, et, s'abandonnant, solitaire, au galop de sa monture, faire de longues promenades dans la campagne : on lui opposa qu'elle ne pouvait sortir seule et qu'elle devait conserver une allure décente et mesurée au cours de ses chevauchées. Elle aimait passionnément la marche : Timpératrice, lui dit-on, même accompagnée, n'était point libre de se livrer à une distraction aussi vulgaire. Enfin, toute simple, elle eût désiré, adorant son mari, le rencontrer au moins en tête à tête à l'heure des repas. Là, encore, l'étiquette s'opposa à la réalisation de cette espérance : à la table des souverains s'asseyaient toujours des personnages officiels.
L'étiquette, l'étiquette et encore l'étiquette !... C'est ce petit moyen lancinant et cruel que l'archiduchesse Sophie mit en œuvre, dès le début, pour briser la résistance possible de sa belle-fille. Cette Bavaroise, de l'école italienne, avait bien auguré des effets de son système. Trop fière pour se plaindre, trop inexpérimentée pour lutter, la malheureuse impératrice se replia sur elle-même et ne se rebella plus.
L'archiduchesse Sophie atteignait ainsi son but qui consistait à conserver l'ascendant qu'elle exerçait sur François- Joseph, et qu'elle exerçait par tous les moyens. Si elle avait consenti à ce que son mari, l'archiduc François-Charles, renonçât à la couronne en faveur de son fils, la raison en clait simple. D'une part, femme d'un empereur âgé et affaibli, elle avait peu de chances de demeurer longtemps impératrice, mais pendant ce temps son fils grandirait, prendrait de l'autorité et arriverait au trône en un temps où l'esprit des souverains devient moins malléable aux mains de leur mère. D'autre part, mère d'un empereur de dix-huit ans, elle conservait tout son ascendant maternel sur le monarque et gouvernait à l'ombre de la couronne filiale. Elle poussa donc son mari à abdiquer, au lieu de le retenir sur le trône qu'il aurait dû normalement occuper. Le calcul était juste et les premières années du règne de François-Joseph le prouvèrent. Inspirée directement par les jésuites, dont elle fut
toujours l'instrument, elle dirigeait seule, sous le couvert d'un fils, poussé par elle vers un absorbant libertinage, les destinées de l'empire d'Autriche-Hongrie. Une seule fois, cet homme, indomptable pour tous mais plié sous l'habile volonté de sa mère, échappa à l'autorité maternelle. Ce fut, on le sait, à l'occasion de son mariage. L'archiduchesse Sophie avait choisi pour François-Joseph la princesse Sophie, douce, impersonnelle et qui n'inspirait nul amour au jeune souverain, et celui-ci lui amenait à Vienne la princesse Elisabeth, intelligente, libérale et qu'il adorait. L'archiduchesse Sophie trembla, mais elle se ressaisit vite et organisa un terrible plan de campagne contre l'ennemie. On n'ignore plus que, dans sa première partie, au moins, il avait réussi, puisque la petite impératrice renonçait, après Quelques mois, à toute opposition.
C'est de ce défaut de résistance même, qui se parait d'un mutisme hautain, que l'archiduchesse se servit pour créer à la jeune femme le renom de « petite oie » sans importance, et pour réaliser la seconde partie de son plan : la désunion du ménage impérial. Si, en effet, dès le début, sans s'arrêter au premier petit échec, elle s'était confiée à son mari, tout le grand malheur de sa vie eût, sans doute, été évité ou, du moins, fort amoindri. Si elle s'était plainte à lui des mille petites blessures d'amour-propre qu'elle subissait à la cour et que le commerce constant entretenu de force avec sa belle-mère lui apportait chaque jour, il est probable que François-Joseph, — Famour aidant, — eût cherché et trouvé, avec Elisabeth, le moyen de protéger la pauvre petite fée Printemps, et contre les courtisans et contre sa propre mère.
Elisabeth préféra se venger de ses adversaires par un dédain si marqué que, au lieu de la servir, il devint une arme aux mains de ses ennemis pour lui nuire dans l'esprit de son mari.
C'est elle ({ui avait à se plaindre d'eux, ce furent eux qui se plaignirent d'elle.
Pour expliquer complètement les motifs d'un dissentiment