‹ François-Joseph intime. Une page d'amour.--L'éducation d'un prince.--Distractions impériales.--La fuite de l'impératrice.--Le prince héritier.--Le mystère de Mayerling.--La fin des principes.--La fin d'une vieChapitre 4 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'éducation d'un prince

Ce n'est point égale dans son sourire que la jeunesse avait passé pour François-Joseph, et, bien qu'il convienne de faire la part de l'enthousiasme sentimental du moment, on peut considérer que l'empereur n'était pas fort éloigné de la vérité quand il déclarait au colonel O'Donnel, que jamais, jusqu'à l'heure de ses fiançailles avec Elisabeth, il n'avait aussi bien apprécié l'existence.

Né le 18 août 1830, à Schœnbrunn, de l'archiduc François- Charles, — second fils de l'empereur François Ier, — et de l'archiduchesse Sophie, — fille du roi Maximilien-Joseph de Bavière, — il fut, dès le début de la vie, destiné au trône. Le premier fils de François Ier, l'archiduc Ferdinand, n'avait pas obtenu de descendance de son mariage avec la princesse Marie-Anne, troisième fille de Victor-Emmanuel Ier, roi de Sardaigne, et, après François-Charles, c'est au fils de celui-ci, l'archiduc François-Joseph, que devait revenir la couronne impériale et royale d'Autriche-Hongrie.

L'enfant fut donc élevé à l'ombre lourde du sceptre que l'avenir devait mettre entre ses mains, et toute l'éducation qu'on lui donna tendit uniquement vers ce but. A une époque où les autres petits, fussent-ils princes, emploient leurs loisirs à jouer aux billes ou au cheval fondu, le petit François-Joseph n'entendit parler que de ses droits

et de ses devoirs de pasteur de peuple. A cet ennui pesant, un autre ennui, venu de la conformation même de son cerveau, devait venir s'ajouter, pour le petit prince. L'éducation impériale austro-hongroise se divise nettement en deux parties principales : l'éducation militaire, qui ravissait l'enfant, mais qu'il ne devait pratiquer sérieusement que plus tard, et l'éducation philologique, qu'il haïssait, et qu'on lui imposa dès qu'il put parler. Gouvernant un pays où se côtoient, se pénèlrent et s'enchevêtrent une douzaine de langues et d'idiomes, on exige du souverain qu'il puisse s'exprimer correctement, quand il le faut, dans chacun de ces dialectes. C'est ainsi que, en dehors de l'allemand, du français et de l'anglais, qu'on tenta de lui apprendre simultanément, le petit François-Joseph se vit implanter dans l'esprit, — et nous ne citons, ici, que les principaux idiomes, — l'italien, le hongrois, le tchèque, le polonais, le ruthène, le croate et le serbe !... Pour quiconque, ce serait beaucoup. Pour François-Joseph, ce fut infiniment trop. Par une malchance particulière, le pauvre François-Joseph était aussi mal doué que possible pour la philologie, et, bien que cela ne servît à rien, on ne renonça point, — surtout sa mère, femme hautaine, ambitieuse et férocement autoritaire — à faire de l'enfant, hostile à la compréhension des langues, un parfait polyglotte. Tâche ingrate et vaine pour les professeurs, qui subirent les effets de la méchante humeur de l'archiduchesse Sophie, puisque François-Joseph, malgré douceurs ou pensums, ne parvint jamais à parler correctement que l'allemand et le français. L'anglais même ne s'insinua qu'imparfaitement dans ses circonvolutions cérébrales. A ce sujet, on a conservé à Vienne le souvenir de son discours à Edouard VII, en 1903. Le souverain britannique était venu visiter le vieil empereur, dans la capitale autrichienne. Lors du grand dîner officiel, repas où devaient être échangés les discours, — les fameux discours que toute l'assistance écoute, debout, — Edouard VII se leva et prononça son toast en allemand. Le toast du roi

d'Angleterre achevé, l'empereur d'Autriche prononça le sien... en français. Les gazetiers composèrent, sur ce thème, maintes chroniques, où il était dit, notamment, que François-Joseph, pur gardien de la tradition, était revenu à la langue diplomatique, La vérité est infiniment plus simple : le vieil empereur, malgré qu'on lui eût seriné pendant des années, des années et encore des années, la grammaire anglaise eût été nettement incapable de proférer dix paroles suivies dans la langue de Shakespeare.

En cette aventure, l'insuffisance linguistique de François- Joseph ne comportait guère de gravité. Il est des cas, en revanche, où celte faiblesse lui devint préjudiciable. On peut dire que l'une des causes — une des causes seulement — de l'hostilité des Hongrois pour la personne du souverain réside dans sa méconnaissance de leur langue. Le premier heurt, qui fut sérieux et définitif, remonte à une époque fort lointaine.

C'était au temps où, tout jeune monarque, François- Joseph visitait ses Etals. Il faisait son premier voyage à Budapest, voyage officiel s'il en fût et accompagné de toutes les pompes ordinaires et extraordinaires qui encombrent ces sortes de déplacements. Au programme se trouvaient inscrites, notamment, l'inspection d'une école militaire et la visite d'un établissement hospitalier. Naturellement il devait prononcer, ici et Là, des allocutions, et, non moins naturellement, car on ne pouvait imaginer à Budapest que le souverain ignorât, officiellement au moins, la langue nationale, il fallait qu'il les prononçât en hongrois. Gomme il ne connaissait pas le moindre mot de hongrois et que, pour éviter de soulever les susceptibilités du pays, il convenait qu'il dît ses discours et ne les lût point, les Talma de ce Napoléon lui avaient appris, par cœur, deux petits discours en y joignant, dans le ton comme dans le geste, la façon de s'en servir. On avait répété. Tout allait pour le mieux. L'heure solennelle sonna. On commença la tournée par l'école militaire. L'empereur, après avoir souri aux discours

d'usage, dont il ne comprenait pas la première syllabe, répondit à tous les compliments qu'il venait de récolter. Au lieu de voir s'épanouir les visages, il les vit se rembrunir, tandis que la stupeur se peignait sur les traits de ses courtisans. A l'hôpital, même aspect, même gêne, même froideur. L'empereur, dans un hongrois très suffisamment pur, souligné par la mimique convenable, avait loué, à l'école militaire, l'excellence des soins donnés aux malades, et, à l'hôpital, la perfection des mouvements militaires exécutés devant lui 1 François-Joseph venait de faire maldonne !...

Les Hongrois lui en ont toujours voulu de cette involontaire mystification.

Quant à lui, si ce volume lui tombe sous les yeux, c'est peut-être ici qu'il apprendra sa lointaine méprise, attendu que jamais, dans son entourage, personne n'eut l'audace de la lui révéler. On aurait pu, tout de suite, le jour même, l'arrêter et empêcher, par un mot, qu'il) ne poursuivît sa bévue. Nul ne le tenta, parmi les courtisans. Et, il faut bien le dire, la faute en est moins à la méprisable courtisanerie qu'à l'empereur en personne, dont l'orgueil, la morgue et l'entêtement furent tels que jamais il n'admit que Sa Majesté apostolique, dans quelque circonstance que ce fût, se montrât susceptible d'erreur.

Tous les efforts dépensés pour rendre François-Joseph polyglotte n'atteignirent donc qu'un but, mais, là, du moins, firent-ils mouche : ce fut d'empoisonner l'enfance et la jeunesse du futur empereur.

Dans l'autre partie de son éducation, — le programme militaire, — il trouva, en revanche, de sérieuses compensations. Depuis des siècles, de père en fils, d'oncle à neveu, de cousin à cousin, les Habsbourg se transmettaient les principes d'un intransigeant amour pour toutes les choses de l'armée. On ne peut point dire, évidemment, que le poupon archiducal avait sucé ces principes militaristes dans le lait de sa nourrice, — encore que l'on n'ignore point combien les nourrices sont pou sévères aux troupiers, — mais on peut affirmer que, dès

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