‹ François RabelaisChapitre 5 sur 8 · SOB · texte numérisé non relu

SOB

GUILLAUME COLOrTET

Quoyqne l'on ne conaid^a point à présent cet homme si célèbre dans le monde comme on poète fronçois, si est-ce qu'il le fut effectivement, et qa'en cette qualité mesme il tint un rang fort honorable paimy ceux qui l'estoîent de eon temps. Le auffrage éternel qu'ils en ont rendu dans leurs ceuvies peut garantir cette vérité que je publie dauB les mienneB. dénient Marot, dans sa gentille Spistre à Françoia Sagon, eoubs le nom de Friflpelispes, son valet, le met ainsy au nombre des poètes fameux de son siècle :

Je ne voy point qn'mi Sûngelais

Ud Heroët, un Babelais,

Un BrodsBD, un Seiir, nn Cbaspay

Aillent «Mrivuit contre Iny.

2 KOTICE SUR

Joachim da Bellay, dans êon poëme de U MuBagnoëmachie, ou du combat de Tignorance, parlant des poètes qui s'estoient ré* voltez contre elle, nomme François Babelai»

en ces termes :

Carie, Heroêt, Saingelais, Les trois favoris des Grftoes, L'utile, doux Babelais Et toj, Boi\jn, qui embrasses, &,

Jean Edouard du Monin, dans son discours en vers de la Poésie philosophique, le fait ainsy marcher de pair avecque Marot mesme, qui estoit reconnu de son tems pour le Prince de nos poètes.

Voys-tn pas, dans ces lieux, ces ombres vagabondes Des poètes françois qui font leurs vaines rondes, Four entrer eu crédit en nostre samt Palais Où logeroient plutost Marot et Babelais?

Ce que je puis encore confirmer par le témoignage exprès de ce grand antiquaire de nos Gaules, Estienne Pasquier, lequel, dans le •?« livre de ses doctes Èeoherehêê de la France^ parle ainsy de ce fameux autheur:

Je mettray entre les autheurs du mesme temps François Babelais; car, combien quUl ait écrit en prose les faits héroïques de Gargantua et de Pantagruel, si estoit-il mis au rang des poètes, comme je l'apprends de quelques vers de Marot. Après tout, dans ses œuvres en prose, nous lisons assez de rimes de sa façon, pour ne luy pas refuser le titre de poëte^ ou du moins d'un rymeur.

FRANÇOIS BABSLAI8 3

St par ce correctif, je fais assez connoître que la poésie n'estoit pas son fort, et qu'elle n*estoit en luy qu'un accessoire des principales sciences dont il possédoitle fonds autant que pas un autre de son siècle; ce que je dis sans prétendre rien diminuer de la gloire de ces grands personages, les Budée et les Tiraqueau qui viyoient en mesmetems, et qui faîsoient grand estât de son amitié et de sa rare suffisance dans les bonnes lettres. Comme la petite ville de Rotterdam, en Hollande, presque inconnue dans le monde et dans nos cartes mesmes, auparavant qu'elle nous eust donné le grand Érasme, est devenue si connue et si célèbre par la naissance de cet illustre sçavant, nous pouvons, certes, dire la mesme chose de la petite ville de Chinon, dans la province deTouraine, puisqu'elle s'est hautement signalée dans le monde par la naissance qu'elle a donnée à ce fameux personage, François Babelais('), dont le nom ne peut estre inconnu que de ceux qui n'ont jamais ny veu ny cogneu le soleil. Lorsque Jupiter nasquit en l'isle de Crette, on dit que les Curettes et les Corybantes accompagné- Tent l'heure de sa nativité d'une agréable harmonie de voix, de flûtes et de tambours, pour témoigner d'autant plus leur réjouissance publique; et quelle joye seorette ne oonçeut point la nature à la naissance de celuy qui, par ses bons mots et par ses doctes railleries, devoit faire tant rire la nature humaine, et qui devoit tant rire luy-mesme,

que jamais le riear Démocrite, ni l'antique dieu dn ris n'ont possible jamais ri davantage; tant il fat vray de dire à son égaid que le ris est le propre de l'homme (*). Son père, voyant comme dès sa plus tendre jeunesse il se portoit gayement à l'estude, n'ayant peut-estre pas les moyens de l'y entretenir, s'advisa de le rendre moyne.

Cordiffcntm ipêe ene VuU pcUer arridens, êubridenafiUua ^Mt oimictie.

En efEet, à peine ce jeune enfant eut-il Taage de dix ans, que celuy qui l'avoît mis au monde l'en retira bientost; lorsqu'il le revestit de l'habit de saint François et qu'il le renferma dans le couvent des Cordeliers de Fontenay-le-Comte, en Poitou. Ce fut là que contraignant d'abord son humeur enjouée, il se vit réduit au point de pratiquer les austéritez d'une règle, qu'il ne pouvoit violer sans crime et sans chastiment; si bien que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, il témoigna lors assez de zèle pour la religion; mais surtout il n'est pas croyable avec quelle contention d'esprit il s'appliqua à l'estude des sciences et des langues qui font les sçavans, je veux dire aux langues grecques et latines, et de quelle sorte il y réussit. Ce fut en ce tems-là que son sçavoir prodigieux l'insinua dans la bienveillance et dans les bonnes grâces de ce grand Varron de son siècle, de cette lumière étemelle des sçavans hommes, Guillaume Budée, Conseiller et

FRANÇOIS RABSLAIS 5

Maistre de requestes ordinaires da Boy François I^('), qui prenoit plaisir de s'entretenir ayecque luy,tanto8t de vive voix et tantostpar lettres, comme on le voit par les doctes épistres grecques et latines (^) que ce grand homme ne dédaigna pas d'écrire à ce docte religieux, quoyqu'il fust encore fort jeune ; et c'est là mesme que Ton peut voir comme l'ardente passion que Rabelais témoignoit pour les lettres grecques excita des troubles et des haines contre luy, parmy ses confrères, qui f aisoient sans doute plustost encore procession d'ignorance que de religion. caput mihi ExoptatUTThy dit le mesme Budée escrivant à un docte religieux de cet ordre, te et BabeloMum tuum intelligo ah Utis EUgantia et venu»UUi9 osoribtis aodalihus vestria obtttrbator propier vehemena circa litteraa grœcaa atudium qwimplwrimia gravibuaque malia vexaH, Pape ô IftfaaaUxm virorum delirationem. Et tout le reste de cette épistre est contre cette crasse et stupide ignorance monacale, ce qu'il continue d'exagérer avec autant de juste cholère que de mépris dans ime autre épistre grecque et latine qu'il écrivit au mesme Rabelais, soubs ce titre : Guillehnua Budœua Franciaco Raibelaiao Sodali FranciacalL Si jusques-là mesme qu'il s'y plaint de l'horrible calomnie de ces malheureux ignorans qui vouloient faire passer pour hérétiques ceux qui s'appliquoient à cette belle langue et les poursuivoient avec un excez d'inhumanité, propre-

modum ed vemrmU ut in Utleria grœcia aiudioao

verscmtia tanquam hœreticos solum vertere impellerenty <ê., persécation horrible devant Dieu et devant les hommes raisonnables I D y a bien aussy de l'apparence de croire que Babelais se voyant traité de la sorte, ponr bien faire, eust esté fort aise d'abandonner ces lasches persécuteurs de la science, si l'occasion favorable s'en fust présentée, et qu'il eust volontiers quitté un froc qui ne luy estoit aussy bien qu'à charge, et qui n'estoit pour luy qu'un frein rude et insupportable. De fait, s'il en faut croire quelques-uns, et peutestre de ses malveillans et de ses ennuîeuz, on dit qu'un certain jour de f este que tout le peuple de Fontenay chômoit avecque réjouîssance, avec des violons et d'autres instrumens de musique, Babelais, doucement attiré par les oreilles, voulut estre de la partie, et qu'après avoir amplement sacrifié au dieu Bacchus, la teste pleine des vapeurs du vin, sans respecter l'habit qu'il portoit, ou plutost sans penser qu'il l'eust encore, il se mit à dancer et à sauter avecque les autres dans les places publiques; voire mesme ils adjoutent que les menestriers s'estant alors endormis, il prit leurs instrumens de musique et les alla, par une estrange profanation, suspendre au col du saint tutélaire de la prochaine église, et que cela fait, il retourna dans son couvent; mais que ce scandale estant venu jusqu'aux oreilles de ses supérieurs, il en fut mis in Face, c'est-à-dire enferiné entre quatre murailles, condamné

et réduit au pain et à Peau, et à recevoir la discipline pendant quelques jours.

Sicqme generis aUquos JRabekuoquiescis in annos.

Il y en a mesme qui Taccusèrent en ce tenislà d'avoir pris une image de saint François, son patron de religion et de naissance, puisqu'il en portoit le nom, et qu'il en avoit embrassé la règle, et qu'en la présence de quelquesuns de ses confidens, il en avoit fait un jouet et un objet de raillerie; impudence, ou plutost impiété abominable qui estoit une marque infaillible du libertinage de son âme. Mais qu'est-ce que ne fait point la calomnie contre ceux dont elle a entrepris de noircir la réputation? Quoy qu'il en soit, je trouve, par mes diverses lectures, qu'après avoir reçeu les sacrez ordres de l'Eglise, en suite de sa profession soubs la règle du glorieux patriarche saint François, et mesme après avoir plusieurs fois offert et célébré le saint sacrifice de la messe, il s'ennuya et se lassa de pratiquer ces actions de piété; quelques-uns encore assurent qu'il fut puissamment excité à jetter le froc aux orties, et cela par les puissantes persuasions de quelques parens du président Brisson, qui estoit de la ville de Fontenay-le- Gomte, pour jouir avec plus de liberté de sa conversation divertissante, et pour l'obliger d'autant plus à continuer dans son humeur boufEonue; mais je trouve, par la lecture d'une très-humble requeste qu'il présenta au Pape sur le sujet de sa sortie fondée sur

8 NOTIOS SUR

Paustérité de la règle de saint François, que ce fut en vertu d'une bulle expresse du Pape Clément VU, et fondée sans doute encore sur l'antipathie naturelle qui se rencontre ordinairement entre ceux qui sçavent quelque chose et ceux qui ne sçavent rien ; qu'il passa de l'ordre des frères Mineurs de saint François à l'ordre de saint Benoist, et qu'il en prit l'habit solennellement parmy les religieux de l'abbaye de Maillezais, en Poitou, où il demeura plusieurs années à estudier toujours, et à toujours consulter les bons livres de toutes sciences profanes et sacrées. Ainsy, par la force de son esprit et par ses longs travaux, il s'acquit cette polymathie que peu d'hommes ont possédée; car il est certain qu'il fut très-sçavant humaniste et très-profond philosophe, théologien, mathématicien, médecin, jurisconsulte, musicien, arithméticien, géomètre, astronome, voire mesme peintre et poète tout ensemble ; mais comme la science des choses naturelles estoit celle qui revenoit le plus à son humeur, il se résolut de s'y appliquer entièrement, et à cet e£Eet, il quitta l'habit de religieux de saint Benoist, et prenant un habit séculier, sans la permission de ses supérieurs, il s'en alla droit à Montpellier, où il se mit à estudier si bien en médecine, que, s'estant fait passer docteur en cette faculté, il y enseigna publiquement plusieurs années, et y pratiqua mesme la médecine tant à Montpellier (•) qu'à Paris et en plusieurs autres endroits, avec beaucoup de

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snccez et de louanges. Les doctes commentaires qu'il fit alors, et quelques traitez sur les aphorismes d'Hippocrate et sur l'art de Galien, dont il f aisoit des leçons publiques, témoignoient bien jusques à quel point il possédoit ces deux grands génies de la médecine ; il connoissoit encore si exactement toutes les parties du corps humain, qu'il passa pour un des plus renommez anatomistes de son temps. La dissection fameuse qu'il fit à Lyon du corps d'im homme qui avoit servy de spectacle public en cette ville,, justifiera cette vérité que je publie, et ce d'autant plus, qu'Estienne Dolet, l'un de ses amis, fit sur ce sujet une épigramme latine qui se trouve encore dans ses œuvres, soubs ce titre : Ct^uêdam Epitaphium, qui exemplo edito strangulatus puhlico postea spectaculo Lugdani sertus est, Francisco Rahelaso doctissimo medico fahricam corporis interprétante. Et le poëte, faisant parler ce misérable, conclut qu'il avoit reçeu plus d'honneur après sa mort, en servant de sujet et de matière aux doctes observations d'un si sçavant médecin, qu'il n'avoit reçeu de honte et d'infamie par son genre de mort.

Totus ad extremum cvanvlor HonorifmSy circumflvoque Jam ghria,— Jurât sors jam furat.

Honoribus, circumfluo.

Mais, comme à l'imitation de ces anciens philosophes qui entreprenoient toujours de

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grands voyages pour voir de nonveatuc peuples, et pour toujours apprendre des choses non* velles, se sentant piqué du désir de visiter ritalie et Borne mesme, dont il avoit tant leu de merveilles, il se résolut de s*y acheminer, et pour le faire aveoque moins de peine, il trouva moyen d'accompagner le cardinal Jean Du Bellay (*), François de nation, qui faisoit grand cas des hommes sçavans, et qui Testoit extrêmement luy-mesme. Il ne luy fut pas fort difficile de s'introduire chez luy; car sa réputation y estoit déjà connue, et comme ce généreux cardinal eut goûté sa doctrine et sa. suffisance profonde, et d'ailleurs qu'il l'eut reconnu de helle humeur et d'un entretien oapable de divertir la plus noire mélancholie, il le retint toujours auprès de sa personne en qualité de son médecin ordinaire, et de toute sa famille, et l'eut toujours depuis en grande considération. Et ce fut en ce tems-là mesme qu'un jour, entre les autres, Babelais, suivant le cardinal, son maistre, au baisement des pieds du Pape, et le voyant en cet estât de déférence et d'humilité que l'on doit à Sa Sainteté comme au Dieu visible des Chrétiens, il ne put s'empescher de censurer cette action et de lancer ce trait piquant de raillerie : Si mon maistre, dit-il, n'a le crédit que de baiser les pieds du Pape, moy, qui suis son valet et son domestique, il ne me sera permis que de luy baiser le derrière. Ce mot qui scandalisa toute l'assistance, luy ayant fait connoître qu'il n'estoit pas là en seureté, il fendit la

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preaae le plus habilement qu'il pat, e'en vint droit dans Pesourie de son maistre, otk, sans rien dire à personne, il prit le meilleor cheval et se résolut de sortir à toute bride des terres de la domination du Pape; et comme il oouroit aini^ sans s'arrester, il advint qu'un grand orage s'éleva accompagné d'une pluye pro* digieuse, et sur ce qu'un courtois Italien le pria de se mettre à couvert dans son logis, il n'en voulut rien faire, et luy dit en courant toujours, et en le remerciant : J'ajrme mieu:^ essuyer cette tempeste que les foudres du Vatican.

KaXo pluat quam Vulcaniw igniê adunU.

Biais ce qu'il croyoit devoir estre pris pour un grand crime ne passa à Borne, par l'adresse de son maistre, que pour un trait d'esprit et une pure galanterie, si bien qu'estant rappelé par luy, il fut depuis considéré à la cour comme un homme de bonne conversation et d'humeur libre, qui ne pouvoit déguiser ses plus secrets sentimens; mais tandis que quelques-uns se plaisoient dans son humeur l)Ou£Eonne(^), il y en avoit d'autres qui l'employoient utilement dans leurs afEaires les plus importantes et les plus sérieuses.

Je mets en ce rang GU>defroy d'Estissac, évesque de Maillezais(') et son Mécène, lequel, l'ayant reconnu d'un esprit propre à tout faire, ne fit point difficulté de le charger des affaires les plus considérables qu'il avoit à la Botte, et en la cour du Pape, dont il s'aoquittoit toujours avec adresse, et avec un

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heureux succez, au grand contentement de oô prélat, qui demeuroit ordinairement à Paris ou en Poîctou, tandis que son agent le servoit si fidèlement à Rome. Les lettres que le mesme Rabelais luy écrivit de cette grande ville et qui ont esté depuis peu publiées à Paris('), avec de curieuses observations historiques, justifieront éternellement cette vérité, et faisant voir les diverses intrigues de la cour Romaine, font connoître en mesme temps Tesprit de discernement de Tautheur.

Pendant toutes ces négociations qu*il faisoit pour les autres, il se mit à penser sérieusement à luy-mesme, et considérant avec une grande componction de cœur les affaires temporelles dont il estoit accablé, et la vie turbulente qu'il menoît, ses actions libertines peu dignes d*un homme religieux et d'un prestre tel qu'il estoit, et enfin le crime énorme d'apostasie et d'irrégularité qu'il avoit encourue, en quittant son cloistre et changeant d'habit et de profession; dans ce bon mouvement qui prooédoit sans doute du Saint-Esprit, il présenta une seconde requeste à Sa Sainteté, par laquelle il exposa que le Pape Clément VII, l'ayant absous du crime d'apostasie et d'irrégularité, et luy ayant permis de reprendre l'habit de religieux dans l'ordre de saint Benoîst, en cas qu'il trouvast quelque supérieur qui eust la charité de l'y recevoir, il ne souhaîttoît rien plus ardemment. Et sur ce que le cardinal Du Bellay, évesque de Paris, et abbé du monastère de Saint-Maur-des-fosseas,

FBAirçOIS BABBLAI8 iS

dans le menne diocèse et du mesme ordre de eaiitt Benoist, s^estoit- offert de le recevoir dans ce monastère, et Vy avoit effectivement reçen, il rq^résenta an Pape qu'il Iny restoit Mieore un scrupule dans la conscience) fondé su un certain inconvénient arrivé depuis :

ç*est, disoit-il, escrivant au Saint-Père^ que par vofitre authorité pontificale, ce monastère a changé de face, et qu'au lieu que c^estoit un couvent de religieux, c'est maintenant muè église collégiale de chanoines^ et par ce moyen là, de moine que je pzétendois estre, ja. suis devenu chanoine régulier comme les antres»:. Or, comme il faut toujours rechercher la' vérité dans l'histoire, il est certain, et il en faut demeurer d'accord, qu'auparavant que cette Bulle fust émanée du Saint*Siége, Rabelais n'avoit pas encore esté reçeu moine au monastère de Saint -Maur, l'ayant seulement esté auparavant l'exécution et la fulmination de cette Bulle, et, par conséquent, il se ccoyoit inci^ble de jotdr du privilège qu'elle octroyoit aux moines changeant leur habit en celuy de chanoines, n'ayant pas effectivttnent esté compris parmy les autres. Cest pourquoy il supplioit très-humblement Sa Sainteté de vouloir suppléer à ce deffaut et de mettre sa conscience en paix, tam in foro conêcimUa^ quam inforo eofUitadiûUmo; et de luy accorder un induit sur ce sujets qui le mist en estât de recevoir cette nouvelle grâo^ avec absolution de tous ses manquemens, et afin que les degrez qu'il avoit reçeus

14 NOTICE SUK

de docteur en médecine ne Iny fassent pa»

entièrement inutiles, et qu'aux occasions il' pust rendre la science fructueuse au public et au particulier, il supplioit encore très-humblement Sa Sainteté de luy permettre de la pratiquer de mesme que s'il Peust embrassée soubs Tauthorité du Saint-Siège apostolique ; et finalement que les bénéfices qu'il avoit, ou qu'il avoit eus, fussent par luy possédée légitimement et canoniquement, comme s'il les eust obtenus par la permission du mesme Siège apostolique ; et voilà à peu près ce que contient la supplication qu'il fit au Pape, teUe que je l'ay trouvée en termes latins dans la Prosopographie d'Antoine Du Verdier("*).

Quiconque sera^ curieux d'en voir une autre qu'il présenta derechef au Saint-Père pour avoir l'absolution de son apostasie et de son irrégularité, peut consulter la préface d'Antoine Le Boy C) qui la rapporte toute entière et telle qu'elle luy fut communiquée par ce soavant et célèbre docteur en médecine, Jacques Mentel,run de nos bons amys, et c'est là que l'on peut voir encore en conséquence de cette requeste, la Bulle du Pape Paul IIP, donnée à Borne le 17 Janvier 1536, l'an 2^ de son pontificat. Ce que je remarque d'autant plus, que je prétens faire voir par là que Babelais, tout libertin qu'il paroissoit aux yeux du monde, ne laissoit pas d'avoir de pieux et dévots sentimens, et de deflEerer merveilleu« sèment aux saintes constitutions de l'Eglise catholique et orthodoxe qu'il reconnut tou-

jours pour sa véritable mère, ce qui est si constant, qu'encore que Jean Calvin, ce grand hérésiarque, fist tout ce qu'il pust pour l'attirer de son party, mais en vain, et qu'ensuite il le traistast d'impie et d'athée, comme on le voit dans son Traité des scandales; si est-ce que jugeant cette religion nouvelle et de l'invention des hommes, plutost que de Dieu, il regimba contre eUe, et se tint toujours ferme dans celle qu'il avoit reçeuê de ses pères. Et c'est ce qui obligea sans doute ce grand et fameux sectateur de Calvin, Henry Estienne, de parler de luy de la sorte dans Bon Apologie d'Hérodote : Quoyque François Babelais semble estre des nostres, il jette souvent, toutefois, des pierres dans nostre jardin.

Après donc que l'illustre Babelais eut esté admis parmy les chanoines de Saint-Maurdes-fossez, il coula paisiblement plusieurs années (") dans l'estude des bonnes lettres.

Et comme il est bien difficile de purifier une nature corrompue, et donner tout à coup un frein à sa langue et à sa plume, lorsque l'on a de coutume de parler et d'escrire, et que l'on le fait encore avec réputation, ce fut dans ce profond repos où il se rencontra, que, pour se diverter aussy bien que les autres du siècle, il s'avisa d'écrire ce fameux et facétieux livre de la vie des faits et dits héroïques de Gargantua et de son fils Pantagruel, ouvrage qui fut si bien reçeu des sçavans et des curieux, qu'aucun autre de cette nature ne Ta

16 NOnOB SUR

jamais esté dayantage ni ne le pent jam estre. Et oomme on luy reprochoit la perte temps qa*il aroit employé à cette compodti bizarre et apparemment ridicule, et men d'y avoir fait entrer une infinité de traii hardis et liôehtienx, se targaant toujours d sa profôseion de médecine en laquelle l ezoélloit, «t pour excuser ingénîeusemetat rintempérance de sa langue, et son humeur folâtre et comique, il disoit que n'y ayant rien plus contraire à la santé que la tristesse et la mélandiolie, le prudent médecin ne deroll pas moins travailler à réjoftir l'esprit abattu de ses malades, qu'à guérir les infirmités dé leurs corps. Après tout, adjoutoit-il, il n'y peut avoir que certains cannibales et mysantropes, et autres ennemis des plaisirs innocens du genre humain, qui puissent trouver à redire dans ces productions spirituelles, où il n^ avoit ni traces d'hérésies, ni d'impiété (**), mais bien de joyeuses gayetez qui n'offençoient ny le ciel ny la terre, ny Dieu ny les hommes raisonnables. Gela veut dire qu'il ne faut pas prendre de la main gauche ce qu'il présentoit de la droite, et qu'à tout événemeht, munda mundU ercmt omnia, que toutes choses sont pures et honnestes à ceux qui le sont; et sur ce qu'aux ouvrages qui estoient effectivement de sa composition, quelques-uns y en avoient adjouté d'autres scandaleux, libertins et dépravez au possible, que l'on attribuoit et que l'on faisoit passer soubs son nom, il obtint du Boy un privilège pour toutes

868 osayres, tant grecques qae latines, tant françoises que toscanes, avecque inhibitions et defEences à toutes personnes de les imprimer sans son consentement, ny d'y rien adjouter de faux et de supposé, soubs peines de grosses amendes, et de grosses réparations envers Tautheur; privilège daté de Saint- Germain-en-Laye, Tan de grâce mil cinq centcinquante, et IV* du Roy Henry II (**). Ce qui justifie beaucoup le procédé de Rabelais, et qui nous peut faire croire apparemment que son livre, dès sa naissance, n'estoit pas si contraire aux bonnes mœurs ny si déréglé que Ton se Timagine.

Aussy tous ses écrits joyeux et divertissans n'empêchèrent pas que le cardinal Du Bellay n e luy conf erast la cure du bourg de Meudon(^) qui vint à vaquer, et qu'il ne confiast à son zèle et à sa conduite ce bénéfice où il y avoit si grande charge d'âmes et qui n'est éloigné de Paris que de deux petites lieues.

Il la desservit e£Eectivement avec toute la sincérité, toute la prud'homie, et toute la charité que Ton peut attendre d'un homme qui veut s'acquitter de son devoir. Du moins l'on ne void, ny par tradition, ni autrement, aucune plainte formée contre ses mœurs, ni contre sa conduite pastorale; au contraire, il y a bien de l'apparence que son troupeau

(*) 18 Janvier 1650 ; il ne garda cette cure que deux ans ; il la résigna le 9 janvier 1562, à Gilles Du Serre, du diocèse de Beaavais.

18 HonoE S0fi

estoit très-content de Iny, comme on le peut inférer de certaines lettres qn'il escrivit à quelques-uns de ses amys, qui sont encore entre les mains des curieux et que j'ày yeuês(^'), où entre autres choses il leur mande quMl avoit de bons et pieux parois* siens en la personne de Monsieur et de Madame de Guise, marque du grand soin qu'il apportoit à faire sa charge, et à se faire a3rmer de ceux dont son éresque luy avoit donné la direction spirituelle ; ce qu'au grand regret des gens de bien on ne peut pas dire aujourd'huy de tous ceux qui ont la condtûte des consciences, et qui possèdent les bénéfices de cette nature, qui n'ont ny le mérite de cet illustre pasteur, ni sa suffisance.

Il mourut, non point à Meudon, comme l'a dit Scevole de Sainte-Marthe, et comme la pluspart des escrivains le croyent, mais à Paris, l'an 1553, âgé de 70 ans, en la rue des Jardins, sur la paroisse Saint-Paul, au cymetière duquel il fut enterré, et proche d'un grand arbre que l'on y voyoit encore il y a quelques années.

Eeligione patrum multoa servata per armos.

Ce qui témoigne assez qu'il mourut dans la véritable créance de nostre religion, quoyque ses envieux et ses ennemis, gens qui n'ont jamais manqué d'attaquer la plus haute vertu, allèguent qu'il mourut en athée; car il est certain que sur la fin de ses jours, rentrant en soy-mesme, reconnoissant ses peschez et ayant recours à l'infinie miséricorde de Dieu,

FRAKÇ0I8 RÂBSLAIS 19

il rendit son esprit en fidèle chrestien. Ainsy tons ces contes ridicules que l'on a faits de Iny, et toutes ces paroles libertines que Ton Iny a attribuées, n'ont esté que de vaines chymèree, et des faussetés punissables inventées à plaisir pour le rendre plus odieux au monde. Les uns disent que peu de temps avant sa mort, il se coêffa comiquement d'un domino, afin que l'on pust dire de luy qu'il estoit mort efEectivement tn Domino, et cela pour faire une allusion railleuse à ce passage si sérieux de l'Escritnre : Beati qui in Domino moriwUur. Lesr autres, qu'il dît en expirant: Tire» le rideau, la farce est jouée ; d'autres encore, qu'il avoit cacheté un testament qui ne contenoit que ces trois articles : Je n'ay rien vaillant, je doîbs beaucoup, je donne le reste aux pauvres; ce qui contredit manifestement à ce que plusieurs dignes de foy luy attribuent, lorsqu'ils soutiennent qu'il dit à son valet, quelques moraens avant de mourir: Dès que tu verras que j'auray fermé les yeux et rendu l'esprit, prends si peu d'argent qu'il me reste dans ma cassette et ce qui peut y avoir de plus pi-écieux, pour la récompense de tes longs et fidèles services, et t'en vas avecque cela au haut et au loin ; car pour ce qui est de mon pauvre corps, dans peu d'heures son infection obligera mes voisins de le porter en terre.

Que sa fin ait esté telle que je l'ay dite, nous en avons un illustre garant en la personne de messire Charles Faye d'Epesse, conseiller du

20 KOTICE SUR

Roy et son ambassadeur en Hollande, qui m*a dit plusiears fois de sa bouche propre, que Rabelais estoît mort aincfy dans le sein dePEglise, et enterré ; comme il Tavoit appris du président d'Epesse son père, qui estoit on des grands àmys de ce docte deffunct. Ce que Guy Patin, célèbre docteur de la Faculté de médecine à Paris, m'a quelquefois confinné encore, puisque ce fameux ambassadeur luy a dit la mesme chose, et que c'est sur son fidèle rapport que ce docte religieux feuillant, le R. P. Pierre de Saint Romuald('*), la couche dans son thrésor chronologique, aussy bien qu'Antoine Le Roy dans sa préface latine.

Et c'est dans ce dernier autheur, qui l'a fidèlement rapporté de la Prosopographie d'Antoine DuVerdier, que l'on peut voir encore un grand trait d'esprit et de probité du mesme Rabelais, qui confond la noire calomnie de ceux qui l'ont voulu faire passer pour un homme de qui tous les sentimens estoient directement contraires aux véritables. Le Roy Henry IV, dit-il, parlant un jour de Rabelais comme d'un bon compagnon et d'un homme qui avoit esté athée, le cardinal Du Perron qui estoit présent, et qui n'estoit pour lors qu'évesque d'Evreux, luy respondit : Votre Majesté m'excusera, s'il luy plaist. Sire, si je luy dis que l'on impute à cet illustre mort beaucoup de choses qui ne sont pas, et qui le font passer pour autre qu'il n'estoit ; quelque profession qu'il fist de rire des actions des hommes, il croyoit si bien l'immortalité de

FRnHÇOIB BAB8LAI8 21

Pâme, ^e dans un exemplaire des oenvrei de G^alien, que j'ay dans ma bibliothèque, j*ay trotnré qu*à l'endroit où ce grand génie de la médecine soutient faussement que Tftme estoit mortelle, Rabelais a escrit à la marge de sa main propre: JTtc vero se GcUenusplum»

heum ostendit, c'est-à-dire : Galien a bi^i témoigné en cet endroit que son esprit n'estoit que. de plomb, et que sa propre pesanteur étonffoit sa lumière naturelle ; témoignage, certes, d'autant plus considérable qu'il ny avoit aucune considération humaine qui obli* geast Babelais de parler de la sorte, puisqu'il parloît conme en luy-mesme, c'est-à-dire en conscience et en secret. Après cela, malheur aux hommes qui veulent juger les hommes à leur mode. Je sçay bien que ses œuvres françoises sont sujettes à explication et qu'il y a des passages glissans et libertins ; mais il en est d'eux comme des vers de quelquesuns de nos poètes, qui, pour estre impurs en quelques endroits, ne condamnent pas leur autheur d'impureté* Ainsy, il ne faut pas toujours juger des mœurs par les écrits.

Lasciva est nobis pagina vita proha,

dit le poète Martial conformément à ce qu'en avoit dit le bon Catulle :

CaUum deeet esse pium poUam Ipsum versûndos nihU necesse esi.

Qui tune habit stUem ac Uporem Si sintmdlicuU et parum pueUci.

Quoy qu'il en soit, je laisse à chacun la

liberté d*en juger ce qu'il luy plaira, ne voulant icy, ny partout ailleurs, pénétrer ny forcer la créance de mes lecteurs. Mais pour passer de la personne de ce fameux Rabelais au cathalogue de ses œuvres, voicy ce qtle j'en ay appris dans mes fréquentés et pénibles lectures.

Primo, il traduisit élégamment les apho* rismes d'Hippocrate de grec en latin, qu'il accompagna de doctes observations dont les Bçavans médecins font grande estime, anssy bien que de ses doctes commentaires sur plusieurs traitez de G-alien ("), comme on le p^t voir par son épistre liminaire suV ce sujet, qu'il dédia à messire GodefEroy d'Estissac, évesque de Maillezais, datée de Lyon, l'an 1532(**). Il composa plusieurs autres épistres latines qu'il adressa aux plus sçavans et plus fameux hommes de son siècle dont on en voit encore quelques-unes imprimées. Pour témoigner aussy comme il estoit fort versé dans l'astrologie, on voit encore un almanach de luy, ou pronostication pour l'an 1548; imprimé à Lyon(*'). Ce fut luy pareillement qui prit le soin de publier en France le second tome des Épistres médicinales de Jean Ménard, ce docte et célèbre médecin de Ferrare (*®), qu'il avoit apportées d'Italie, et qui n'avoient jamais veu le jour auparavant cela, comme on le peut juger par la lecture d'une préface de sa façon qu'il adressa au docte jurisconsulte Tiraqueau avec ce titre : Franciscus Rahelaêvs medicua

FBANÇ0I8 RABELAIS 23

Andréa Tiraquello Judiei Œquûsimo opud PicUmes 8. P. P. l'an 1549. Il publia encore à Lydn un livre intitulé : La Sciomachie et festins faits à Borne, au palais du révéren* dissime cardinal Du Bellay, pour Theureuse naissance du duc d'Orléans ("). Mais le principal de ses ouvrages, c'est celuy qu'il fit, à ce que l'on dit, pour récompenser son libraire de la perte qu'il avoit faite dans l'édition d'un de ses livres grec ou latin dont il n'avoit pas eu grand débit, fut ce livre de facéties qu'il intitula les Œuvres de M. François Babelais, contenant en quatre livres distinguez par chapitres, la vie, dits et faits héroïques de Gargantua et de son fils Pantagruel (**) avec la Pronostication pantagruéline(**), ouvrage qui, comme j'ay dit, fut si bien reçeu en France, que l'antique Lucien mesme qu'il imitoit ne le fut jamais davantage ; et c'est là que l'on peut voir plusieurs de ses rimes en langue vulgaire assez bien faites, et pour lesquelles je luy ay donné rang icy parmy nos poètes. Le Trophée burlesque que dans son second livre il fit ériger par Pantagruel à ceux qui soubs sa conduite avoient déconfi six cens chevaliers, témoigne assez que s'il eust voulu davantage s'appliquer à la poétique, qu'il y eust peutastre aussy bien reûssy que les plus célèbres de son siècle. Le voicy en propres termes :

Ce fat icy qnon connut les vertas

De quatre preux et vaillaiis champions

24 KOTIOE 0tJB

Qni de bon sens, ooa de hanma Tieetiia Ciomme Fabie, on les deux Scîpions, Tirent six cens soixante morpions, Poissante rîbanx, brasier comme une eooroei Prenez y tons, rojs, dncs, rocs, et pions Enseignement, qn'enginvant mienx que force.

La gentille yersion qn'il fit de quelques vers grecs et latins d'Homère et de Virgile ^Eir le sujet du prétendu mariage dePanurge, iustiôe encore qu*il ne s'escrimoit par tant mal du baston poétique ; mais parce qu,e œla est connu de tout le monde, je n'en #ray rien davantage ; j'advertiray seulemi^it mon Ldcteur que dans l'abbaye de Fonteviaut^ en Poictou, on garde précieusement enoore un livre manuscrit de Babelais, qui est xùi ample recueil de ses diverses poésies, comme je Tay appris du fils de Bené Chartier, docte médecin du Boy, qui Ta veu, leu, et feuilleté sur les lieux («*).

Je serois presque icy tenté de passer soubs silence tant de témoignages quedes autheurs difEérens autant d'esprit que d'inclination, ont rendu dans leurs œuvres de François Babelais; les uns prévenus de passion contre son prétendu libertinage, et les autres en faveur de sa rare suffisance; enquoyil.ya une chose à considérer qui est très-àdvan»

tageuse pour luy : c'est que tous ceux qni ont blâmé le dérèglement dé ses mœurs et la trop grande licence de sa plume, ne laissent t>as de louer hautement son esprit et sa doctrine. Mais puisque dans toutes les autres

FBAirÇOIS BABBLAI8 25

vies de nos poëtes, je n'ay point obmis les soffirages et les louanges que l'on leur a données ; je ne trahiray point icy la gloire de Rabelais en taisant les éloges quHl a aussy justement reçeus que méritez. Voire mesme je n'obmettray point quelques-uns de ceux qui ont déchiré son nom de piquantes invectives.

Ainey, comme dans la cérémonie magnifique du ^omphe des anciens, le triomphateur, paimy les plus grands applaudissements des peuples, estoit contraint d'entendre de certaines voix confuses qui prenoient la liberté de luy lancer une infinité de traits satyriques, pour rabattre Porgueil d'un estât si glorieux, et le faire souvenir qu'il estoit homme, ce que l'on observe mesme encore à Rome au cdûronniement des Papes, et comme ils recevoient confusément ces louanges et ces invectives, je mettray icy les unes et les autres sans ordre et à mesure qu'elles se présenteront à ma plume.

Hugues Salel, abbé de Saint-Cheron, et l'un des plus sçavans aumosniers du Roy François 1% luy dédia une épigramme dans ses œuvres, qui commence ainsy :

Si pour meller profit avec douceur, On met en prix un autheur grandement!

Prisé seras; de cela tien&-toy senr, Je le connoy par ton entendement.

Clément Marot luy en adressa une autre dont voicy les premiers vers :

L'<m nous laissoit nos jours en paix user, Dn temps présent à plaisir diq>06er

26 KOTIGX SUR

EtUtnement TÎTre comme il faut vivre, Palais et cour ne uons âtndroit plus suivre.

Et le reste qui se peut voir dans le livre des épîgrammes de Marot, et qui est effectivement une imitation de cette épigramme de Martial (") :

Si tecum mihi ehare MartialU Secwris ZÂeeatJrui éubu», jf.

CharlesFontaine, esorivant contre Joachim Du Bellay, soubs le nom du Quintil ogûa^oi^ se sert d'un passage de Rabelais qu'il nomme, pour donner une vive atteinte à son illustre adversaire, et reprend injustement le mesme Du Bellay, comme s'i} n'avoit jamais parlé de luy que soubs le nom d'Aristophane, quoy, comme j'ay dit à l'entrée de cette vie, qu'il luy ait nouvellement donné cet éloge :

L'utile, doux Babelais, &.

Louis Des Mazures, de Toumay, dans une de ses odes, prend l'occasion de louer Babelais en ces termes :

Armes, amours, plùsirs et plaintes, Terres, mers, diasteanx et palais Herberay lisant des fois maintes.

Me sonloit conter à Bêlais, Puis me desgnisoit Rabelais Le yray de ses plaisantes feintes Qui de Gargantua recite Le sens, la force et lexerdte.

Jean Antoine de Baïf , dans le second livre de ses Passetemps, luy consacre cette pitoyable épitapbe où il le fait parler ainify :

FRANÇOIS BABBLAIS 27

J'ay, moy noaveaa Democrite, Ry de tont par maint écrit, Que BanB rire on ne peut lire.

Enfin la mort qui de tout rit 9e riant de moy m'apprit A rire d'nn rire sans rire» &^

Car pour ce qui est de celle qn* Antoine Le Boy, dans sa préface, attribue au mesme Baïf , je croy qu'il s'est mépris et qu'elle est efEectivement de la façon de Jacques Tahureau, car je puis avoir le don de distinguer les styles. Quoy qu'il en soit, la voicy :

O Fluton, BabeUds reçoy, Affin que toy qni ee le Boy De ceux qui ne rient jamais, Tu aye un rienz désormais.

Jean de La Fresnaye Vauquelin, dans une de ses satyres à Pliilippe Des Portes, abbé de Tyron, parlant de nos autheurs qui ont le mieux écrit, rend ce témoignage en faveur de notre poëte et orateur, médecin et philosophe :

Voy les griffins qui le vice domptant Et Rabelais à i^ausser surmontant, 6c.

Le mesme La Fresnaye, dains une autre satyre au cardinal Du Perron, pour lors évesque d'Evreux :

Tel passera ponr nn saint Augustin, Qui Rabelais lira soir et matin.

Et dans la première satyre de son 3* livre, c'est ainsy qu'il eslève le mérite de l'ingénieux Rabelais :

Ha, si j'avois le doux libre pinceau Dont Rabelais peint comme en nn tableai De tons Estats la débauche ennemie, Je dépeindrois de gripminaux la vie Sans m'épargner ni ces hommes derniers Qui de marchans se sont fiiits officiers.

Et dans ses épigrammes, faisant le na portrait d'un certain Jean Brise qui estoH n maistre goulu, on rodomont, et, comme o dit, un mangeur de charettes ferrées, il croi en sa faveur tout ce que les romans ont 6S^ de leurs fabuleux héros.

Et tout ce que Turpin a dit de Chailemagne Et ce que d'Amadis a raconté l'Espagne, Et ce que dn géant a conté Rabelais Qui mourut estranglé d'un coin de heure frais, &.

Salmon Macrin, ce grand et fameux poète de son siècle, tenoît à beaucoup de gloire de quoy sa petite et natale ville de Loudun estoit voisine de Chinon, sur ce qu'elle estoit aussy le lieu natal du docte Rabelais, comme on le peut voir par une belle ode latine qu'il luy adressa et qui est un véritable panégyrique de son grand mérite; elle a pour titre : Ad Franciscum Kelœsum Chinonensem Medicura periHssimum, et elle commence ainsy :

Idem Rablagi pêne aolum mihi est Natale tenaUf juHo duiticia, Nom chino vicinus nucetia Contigua régime floret.

Clerqtte noatris cinihue eu: tuis HaurUur Dcm, parque eeremtu»

Pctr nais vHgo beati,

MoruM eadem quoque Lenitudo.

Natalis agri concUians Hbi Vîcinitas meyjungit AmalnHf Vincio, sed Impense titarvm Vis sociat mage titterarum,

Chiwmienses inter enim tuos Unus JRahUuieSf cvt deus et /avens, Natura, docirinam elegantem Non neget atque saies acutos,

Unus lepores eut Simul Attieos Et circularia dona peritia, DilargiatuTyJloruientam et Cognithnem utruisque linguœ.

Artem ut modendi prœteream et tibi Sudore mtUto porta Mathemata, Quid Zuna, quid Stella minentttr Quid rapidi fades planeta.

Tu non galeno Pergameo minor, jp.

Et le reste que Ton peut voir ayecque plaisir dans le second livre des odes du mesme Macrin, imprimées à Lyon, Tan 1537. Hubert Snsan, jurisconsulte et médecin tout ensemble à Soissons, en Picardie, et qui estoit assez bon poëte latin, estant tombé malade dans la ville de Montpellier, invita le docte et fameux Rabelais de Palier visiter en qualité de médecin, et de le consoler en qualité d'amy et de confrère, veu que sa présence luy estoit fort agréable, ce quHl a voulu que Ton ait sçeu par cette épigramme que j*ay heureusement rencontrée dans le 4"* livre de ses jeux poétiques, imprimez à Paris, l'an 1538.

30 HOTIGB 8XTB

Ad Rablœaum cum esset in mante PesmUma '

Hubertus celsa medicorum ianguet in urbo, Pkcurmaca languentem nuUa juvare qtteunt, Tu potos, hand uHo, nefaUatopiniOy morbo, Est degiderio Languidus iUo tui Fronte Serenabia dulci, penitusque recedet Qui toto ndxtuê corpore languor erat.

Mais icy je dirois yolontiers ce que disoit un autheur moderne des autheurs anciens avec lesquels il s*estoit une fois rencontré dans de mesmes sentimens, et de mesmes pensées : dy maie perdant antiquoa mea qui suhripuere mihi. Car considérant le Catalogue exact que j'ay fait autrefois de ceux qui ont parlé de Rabelais, et voyant que ces mesmes autheurs sont citez dans la préface latine d'Antoine Le Roy, je ne puis que je ne die qu'il m'a fait en cela un innocent larcin, quoyqu'après tout il n'ait puisé que dans ses propres fonds, ou du moins dans ceux de ses amys, et qu'il ne m'ait rien efEectivement volé ; mais ce sont deux archers qui visant à un mesme but, ont également atteint et mis dedans, ce que je dis à l'égard de la pluspart des autheurs qui suivent, et non pas de tous les précédons que j'ay alléguez, puisque cet autheur moderne ne les a ny citez ny connus.

Estienne Pasquier(**) dont j^ay déjà parlé cy-dessus, dans ses Recherches de ta France, appelle Rabelais homme de jugement et de doctrine, plus que pas un de tous ceux qui escrivoient de son temps, sentiment directe-

ment contraire à celluy de Garasse, jésuite qui, dans sa Doctrine curieuse (*'), ou plutost furieuse, debaechatur multoties in Rahelœsum^ peste horriblement contre luy en plusieurs endroits, quoyqu*il dise faussement qu^il ne l'a jamais leu, et qu'il ne sçait rien de luy que ce qu'en a dit M. Estienne Pasquier, lequel, comme je viens de monstrer, le traite toujours honorablement et avec éloge ; aussy ce bon père n'a jamais remporté comme luy, par ses œuvres, le titre d'exact et de judicieux escrivain. Scévole de Saincte-Marthe, dans ses éloges latins des hommes illustres, que j'ay traduits et publiés en françois Pan 1644, luy consacra un bel éloge qui mérite bien d'estre leu en toutes langues. Pierre de Ronsard composa son épitaphe en vers, oi!l il le traite de goinfre et de beuveur étemel (*•), quoyqu'il paroisse assez, par ses doctes écrits, qu'il avoit bien plus souvent les livres et la plume en main qne le pot et le verre ; mais c'est un jeu de poésie aussy bien que cette autre épigramme latine que Joachim Du Bellay composa contre le médecin Pamphage, par lequel on dit qu'il entendoit parler de Rabelais.

Pamphaçus hic Jaceo, nosta oui mole gravato Pro tumvh venter sesqui pedcUis erat.

Pierre Bulenger de Loudun, médecin et poëte tout ensemble, voulut venger Rabelais de cette injure, et de ceux qui l'outragoient après sa mort. Turpe est enim cum umhris, et lamis luctari, lorsquil luy dressa une épi-

taphe qui porte pour titre : Francisci Rabelœs^' medici doctissimi fctcetissimique Tumulus, et qui commence ainsy :

Nugator omnium optûmua Hoc lapide lectus oceubat, Quis sitf nepoteê qucaite Nom quoi, quat eju$ tempore, Vixere, noverant probe Nugoitor igU quis foret Et chorus umus wiice.

Scurram putains hune virum Fortassus et dicaculum, Quique aucuparetur dapes Dictes facetis : non fuit Hic scurra nec dicacubu Quis eforOf ast ttcumine Selectioris Ingenê Bidebat humanum genus Et stulta vota Sapius Et spesfuturi credulas, jf.

Ce que cet autheur commença de la sorte, pour répondre sans doute, ou plutost faisant réflexion sur ce queScévole deSaincte-Marthe avoit dit de Rabelais dans son éloge où il appeloit ses œuvres facétieuses Meras nugcu, pures bagatelles, aussy bien que ce qu'avoit dit de luy Théodore de Beze dans ses épigrammes latines :

Qui sic nugatur ir€u:tentem ut séria vineat Séria cumfacietf die vogo quantus erit.

Ce que Jacques Tahureau, du Mans, traduisit de la sorte :

Puisqu'il surpasse en riant Ceux qui à bon escient Traitent chose d'importance, Combien sera-t-il plus grand.

Je te pry, dy-moy, s'il prend Quelque œnyre de conséquence.

J'ay moy-mesme traduit aussy cette épigramme que Ton trouvera quelque part parmy les miennes imprimées à Paris Pan 1653. Et le mesme Tahureau, dans les siennes funèbres, Iny en consacra une en ces termes un peu libres et piquans :

Ce docte nez, Rabelais, qui piquoit Les plus piquans, dort soubs la lame icy.

Et de ceux mesme en mourant se moquoît Qui de la mort prenoient quelque soucy.

Estienne Pasquier, dans ses épigrammes, estoit encore de ce mesme sentiment, lorsqnUl luy consacra cette inscription funèbre :

Sive tUn sit Zucianus alter Sive sit CynicuSy quid hospes ad te, Hac unuê RabeUenvê facetuê Nugarum pater artifex que mirus Qtdd quid his Juerit recumldt utna.

Et dans le livre de ses tableaux ou de ses emblesmes, il excuse ainsy l'intempérance de sa plume :

lOe ego geUhrum gaUu» DemocrituSf iUo GraUue aut si quid GaUia progenuitf Sic homines, sic et coeUsHa ntcmûia Lusi Sic homines^ vae ut numina Lasa putes.

84 HOTIOB SUR

Jacques Auguste de Thon, dans le discours de sa propre vie(*'), remarque que s'estant rencontré dans la ville de Chinon, il y vit la maison mesme où estoit né Rabelais, qu'il appelle homme extrêmement versé dans la connoissance des lettres grecques et latines, et trè-shabile médecin. Vir Utteris gracia lotinUque instntciissimusy etmedicinœ quampr^ têbatur periHssimus, Et adjoute que comme cet esprit s'estoit de son vivant abandonné à toute sorte de débauche, et avoit fait profession de rire éternellement de tout le monde, il estoit arrivé qu'après sa mort cette maison mesme avoit esté convertie en un cabaret public, que son jardin estoit devenu le rendezvous des yvrognes de la ville qui s'y alloient divertir principalement les jours de f estes, et que son cabinet, ou le lieu de sa bibliothèque où il estudioit, n'estoit plus qu'une cave ou un cellier fameux par le bon vin que l'on y débitoit à l'heure. Ce qui invita le mesme président de Thou à composer des vers latins sur ce folâtre sujet, tels que l'on les voit encore insérez dans le sixiesme livre des commentaires de sa vie, sur quoy l'apologiste dont j'ay déjà parlé s'estonne comment ce docte président n'avoit point eu honte' de traiter Rabelais de la sorte. Mais, dit-il, il est en quelque sorte excusable, puisqu'U n'en a parlé que selon l'opinion vulgaire, ou plustost pour se venger du mépris que Rabelais avoit fait des gens de sa robe, et des traits piquants qu'il avoit lancez contre l'ordre

des sénateurs et les ministres de la justice. Après tout, ce mesme président parle de luy dans sa fameuse histoire avec un peu plus de sentiment d'honneur et d'estime. Lorsque rapportant la mort du célèbre médecin Guillaume Rondelet, il dit hautement que o'estoit de luy dont Rabelais avoit voulu parler dans ses livres qu'il estime bien plus ingénieux que répréhensibles dans la liberté qu'ils prennent de rire et de railler de tout. Qtios mgâniosoa (ippellat, vel quos ingeniosa rnagi» qwimomnino irreprehmaibili joocmdi UheriaU acripsit ipse RàbelcMUè, Cet illustre chancelier d'Angleterre, François Bacon ('®), baron de Verulan, dans son docte ouvrage de l'accroissement des sciences, parlant de la Bibliothèque de S. Victor, dit qu'elle ne dédaigne point de parler de cet autheur, et de dire que c'est celle dont maistre François Rabelais fit.autre£Eoi8 le catalogue ("); mais catalogue imaginaire, ridicule et piquant, qu'il dressa pour se venger et se moquer de ceux qui luy avoient, à oe qu'on dit, refusé l'entrée de leur grande et fameuse bibliothèque. Belle leçon pour les maisons religieuses qui ont de belles librairies, puisqu'ils y doivent recevoir îndifEéremment tous les gens de lettres qui ont la curiosité de les voir ; il y a de l'honneur pour ceux qui les communiquent, et du profit pour ceux qui les visitent, et souvent, après cela, le public participe à l'un et à l'autre parles témoignages publics qu'en rendent aux occasions les sçavans hommes.

d6 IffOTIOfi SUE

Jean Benandeau, médecin du Boy, dans ses Institutions pharmacetUiqHeSj parlant des pierres précieuses, dit que François Babelaie n'est pas tant ridicule que l'on se Pimagine, lorsqu'il a eslevé dans ses œuvres cette pierre de moulin dont on se sert à moudre le bled, et quHl la préfère à toutes les autres pierres précieuses du monde, témoignage qui est d'autant plus croyable que cet authenr traite assez mal Babelais en d'autres endroits de ses œuvres, qu'il ne feint point de qualifier du nom de pures inepties. Victor Palu, dans son cours de médecine intitulé Stadium Jlfedicum^ après avoir nommé Rabelais le Lucien des François, se sert adroitement de l'histoire fabuleuse qu'il rapporte de ces voix qui se dégelèrent en un certain destroit de la mer.

Jean Valteïus de Beims, dans le premier livre de ses épigrammes("), luy en adresse une soubs ce titre : Ad Eabelœsum, par laquelle il témoigne bien que cet autheur estoit véritablement un peu enjoué, mais qu'il n'estoit pas furieux comme on le vouloit persuader.

L0ÎÎU8 ille fuit rabidia armaius lambis Non spirant rabiem, sed tua scriptajocoê»

Ce grand hérésiarque Jean Calvin, qui croyoit au commencement avoir ébranlé sa conscience et l'avoir attiré à son party, fut enfin contraint de s'en dédire dans son Traitté des scandales (•■), où l'on voit que ni Babelais, ni Dolet, ni Gouenn, n'estoient nullement

FRANÇOIS BABBLÂIS 87

de sa secte. Le mesme Estienne Dolet, pour éterniser l'estroite amitié qui estoit entre luy et Babelais, luy adressa plusieurs vers latins qui se lisent dans ses œuvres. Thomas Lausius, Allemand, le met au nombre des plus célèbres médecins de France, comme on le peut voir dans sa docte oraison pour la France mesme.

Martial Roger, Limosin, dans ses commentaires sur le traité de Tamitié, composé par Cicéron, parlant des bons mots et de la belle raillerie, dit que Babelais en est un excellent original. Pontus de Thyard, évesque de Châ- Ions, dans son livre De verta nominum impoaiUone : De la véritable imposition des noms, remarque que le fameux nom du Lucien françois de son siècle, Kabelais, vient de deux mots hébreux qui signifient en latin IrrUorum principem^ et en françois un maistre des rieurs, ou un maistre moqueur. Antoine Le Boy le fait venir de Eabbi lœsuSy comme qui diroit un grand et vénérable docteur ofiEencé par les traits piquans de ses petits adversaires. Louis Guyon, dans ses Diverses leçons {*^) y parlant de Babelais, dit afi&rmativement qu*il n'est point autheur de ce livre qu'on luy attribue soubs le titre de l'Isle sonnante (*'), qui est une pure invective contre l'ordre ecclésiastique des prestres, des évesques, des cardinaux, et du Pape mesme ; adjoutant qu'il n'a esté imprimé que lontemps depuis la mort de Babelais, et c'est à peu près le sentiment d'Antoine Du Verdier, lorsqu'il dit dans sa Prosopographie, que l'Isle sonnante fat corn-

posée par un écholier sçavant de Valence, et par quelques autres encore qu'il ne nomme point, et non point par Rabelais. Aussy, peuton dire que cette sorte de livres adjoutez aux siens, et qui luy furent faussement attribuez, ont principalement esté la pierre de scandale et d'achoppement qui Ta tant fait hayr et décrier de quelques-uns, jusques-là mesme que, sur leur rapport, il est mis au rang des autheurs defEendus par le Concile de Trente, et que la lecture de ses livres est interdite aux faibles esprits, qui se laissent emporter au premier vent, terrasser à la première atteinte, et corrompre à la moindre compagnie mauvaise. Et ce fut sans doute sur ce fondement, que ce célèbre jurisconsulte de France et d'Allemagne, François Hottman, dans ses commentaires sur les oraisons de Cicéron, le traite d'impur et d'athée, et dit que ses œuvres ne peuvent estre l'entretien que des esprits débauchez et libertins. Antoine Du Verdier, dans sa Bibliothèque française, rapporte le témoignage latin d'un autheur anonyme qui ne traite pas Rabelais plus favorablement qu'avoit fait François Hottman.

Utinam, dit-il, vel apud illos sit Eabelœsus cum 8U0 Pantagrueliamo at scurrilis hominis scwrrili voce ahutetur, cerce si quid callet honà artis cogatur in ea tandem se exercere, alioqui tam impuis homo, quam publiée suis nefariis libellis pestilens. Et en suite il l'appelle le Diogene et le Timon de son siècle, c'est-à-dire l'ennemy de Dieu et des hommes.

Mais n'en déplaise à ces sçavans docteurs, c'est aller un peu viste en besogne, et il me semble qu'ils pouvoient bien icy se servir de leur esprit de discernement, s'ils en avoient, et ne pas confondre le faux avecque le véritable, et le bon avecque le mauvais, puisqu'on effet Rabelais n'a pas composé tout ce qu'on luy impute, et qu'il n'a pas mesme Pantagruelisé toute sa vie ; mais qu'il a composé des lettres sérieuses et excellentes et des œuvres en médecine fort utiles au public, et contre lesquelles l'Eglise aussy n'a jamais prononcé d'anathème. Conrard, Gesner, La Croix du Maine, et Georges Drande, ne l'ont pas oublié dans leurs bibliothèques latines et françoises. Gabriel Michel, dans son Mémoire chronologique des grands hommes du dernier siècle, luy donne un rang honorable parmy eux. Dom Pierre de St. Romuald, docte religieux feuillant, fait mention de luy dans la troisiesme et curieuse partie de son Thrésor chronologique oii il remarque précisément le temps de sa mort, comme je l'ay remarqué cy-dessus. Finalement, Antoine Le Eoy a composé son éloge et sa vie en beaux vers latins, qui méritent bien d'estre leus, aussy bien que sa longue et divertissante préface de son excellent traité de philosophie, qui s'est acquis de la réputation parmy les doctes, et qui a esté imprimé depuis peu de temps à Paris. François Colletet, mon fils, a pareillement parlé de ce grand homme avec éloge dans un petit discours académique où il introduit Démo-

10 Honc* BDR nuxçoia kabklais

erite et Hénclite, et c'est selon ma peniée tontea lea remarqnM qne l'on peat faire ma cette matière (**).

(') Page S. — Rabelais naquit en 1483 (la même année qne Lnther), du moins s'il faut s'en rapporter à l'assertion signalée par Gvy Patin, qn'il monmt le 9 ayril 1553, à l'âge de 70 ans; mais il 7 a, à cet égard, de grandes incertitudes. Un biographe de maître François, dont nons reparlerons, A. Le Roy, recule ce décès jusqu'en 1669, et il parut bien instruit.

(•) Page 4. — On conni^t les deux derniers rers du dizain Aux Lecteurê en tête de Gargantua :

Mieux est de ris que de larmes escripre Parce que rire est le propre de Vhomme.

(S) Page 6. — Budé, né en 1467, mort en 1540, fut un des érudits les plus distingués de la première moitié du seizième siècle, comme restaurateur des lettres grecques, conseiller fondateur du collège de France et de la Bibliothèque du loi, protecteur zélé des lettres et des lettrés. On peut consulter un article intéressant que lui a consacré M. Isambert dans la Biographie générale, tome VIL

(*) Page 5. — La première de ces lettres est de Pan 1621, aiUe sextum caiendarum FebnÊarU; la seconde est écrite m page Burgundiœ quœ VUkmova vocatur, pridie Iduum ApriUs. L'une se trouve dan»

42 KOTES

l'édition des Lettres grecques de Badé, Paris, 1574, in-4<>, p. 440 ; l'antre dans le yolame publié par Bade à Paris, en 1522, (Budœi Epistoiœ, in-S^). Elles ont été reproduites dans l'ouTrage de G. Régis, 2B» partie, p. 1360—1369. M. Delécluze, p. 14, en a traduit un-iragment. H serait difficile de rencontrer d'autres exemples d'un Français adressant à un autre Français de longues letia^s écrites en grec. H est bien regrettable que les lettres de Rabelais à Budé soient perdues; mais on sait que maître François se servait aussi dans sa correspondance de la langue d'Homère. Des mots nombreux en grec et une phrase entière figurent dans la lettre datée de Lyon, pridie calend, decembris, 1532, et adressée à B. de Salignac, lettre qui, publiée pour la première, fois dans les Clarorum virorum Epistolœ centum ineditœ ex musœo lohamàg Brant (Amstelodami, 1702, in>8<^) a été reproduite dans l'édition Variorum, tome YIÏI, p. 358, et dans celle de Ledentu, 1835, p. 382

(^) Page 8. — Le séjour de Rabelais à Montpellier est attesté par deux inscriptions qu'il traça de sa main sur les registres des matricules de la Faculté. Une troisième découverte par le baron Desgenettes, constate qu'il fut reçu docteur le 22 mai 1537. Voir l'édition Variorum, tome VI, p. 406.

L'usage, chez les étudiants, de se revêtir, pour passer leur cinquième examen, d'une robe qui est regardée comme ayant servi à Rabelais, s'est conservé jusqu'à nos jours.

(^) Page 10. — Le cardinal Du Bellay était un littérateur fort instruit et un homme d'état du mérite le plus distingué. Il représenta longtemps la France à Rome, et il mourut dans cette ville en 1560, à l'âge de 68 ans. Paul Jove et les autres écrivains de l'époque font de lui de grands éloges.

O Page 11. — Un érudit qui occupe aussi parmi les conteurs un rang distingué, M. Paul Lacroix, s'est amusé jadis à narrer en vieux langage les Gaités de Rabelais à Borne. Voir à la fin du second volume de Mon grand fauteuily par le bibliophile Jacob. On a prétendu que les gaités en question n'étaient que des contes faits à plaisir; mais le témoignage de Sainte- Marthe prouve qu'il y a on fond de vérité : In conspectu Pauli III ventre jussttSf ne ipsi quidem Pontifici Maximo pepercit.

(«) Page 11. — Geoffroy d'Estissac était fils du baron Jean d'Estissac ; il fut nommé le 24 mars 1618, évêque de Maillezais lorsque Philippe, cardinal de Luxembourg, se démit de ces fonctions ; il vivait encore en 1544.

(•) Page 12. — Ces lettres sont au nombre de seize ; trois seulement sont datées ; elles ont été écrites en 15^5 et 1536. Elles furent publiées pour la première fois à Paris, 1651, in-8<>, avec des observations historiques et surtout généalogiques, par MM. de Sainte-Marthe. L'édition de Bruxelles, 1710, est un peu plus complète. Des découvertes récentes ont permis aux derniers éditeurs de Rabelais d'ajouter quelques pièces à sa correspondance. Les éditeurs de 1651 ont, par motif de prudence, supprimé dans la 15* lettre, quelques mots qu'on ne saurait rétablir aujourd'hui.

(»•) Page 14. — Lisez la Prosograpkie ou DeS" cription des personnes insignes, Lyon, 1606, in-folio, p. 2462. Régis l'a reproduite, p xxi.

(") Page 14. — Antoine Le Roy était, d'après De L'Aulnaye, «un prêtre licencié retiré à Meudon et enthousiaste de Kabelais»; il fit imprimer à Paris, en 1649, in-4<>, un volume intitulé : Fhretum philosophicum, que précède une amplissima F. R. Commendatio. Il laissa un manuscrit divisé en six

liTiee : Etogia Rabdœnana, conservé à la Bibliothèque impériale. Bemier en parle avec détail dans son ouvrage intitulé : Jugement ei obeervatêons sur lame et les ouvrages de maUre François BabehUs. Paris, 1694 et 1697.

(") Page 15. — Thomas Corneille ( Dictionnaire géographique, art. Saint^Maur-des-Fossés) dit qu'on montrait dans ce monastère la chambre qu'avait occupée Rabelais.

(>3) Page 16. — n fallait être bien indulgent pour ne trouver aucune trace d'hérésie ou d'impiété dans le Pantagruel et dans le Gargantua, surtout si l'on s'en rapporte aux éditions primitives qui ont été adoucies en quelques passages ; on a pu récemment constater à cet égard des variantes qui n'avaient pas encore été relevées. Citons-en une qui a été signalée pour la première fois par M. Gustave Brunet dans une Notice sur une éditUm inconnue du Pantagruel. Dans toutes les éditions connues jusqu'ici, on lisait que «le fils de Gargantua apprit que son père avoit été transporté au pays des phées, comme feust jadis ( >gier et Artus » ; au lieu de ces héros des romans de chevalerie, le texte primitif portait : « Henoch et Elie», grave et téméraire insolence à l'égard des récits bibliques.

(") Page 17. — Le privilège d'Henri II, daté du 6 août 1552, fut rendu « 1% cardinal de Chastillon présent. » C'est un document intéressant pour l'histoire des écrits de Rabelais ; il avait été précédé d'un autre privilège signé par François I» le 9 septembre 1542, et contenant également les plaintes (un peu hypocrites) de maître François contre les imprimeurs « qui ont corrompu et perverti ses livres en plusieurs endroictz, à son grand déplaisir et détriment, et au préjudice des lecteurs. »

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