Gapefigue : Louis XIV
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Entre temps^ Rdkôczi, avec sa famille, avait quitté Vienne pour se rendre en Hongrie, où il s'installa dans le château de Sâros-Patak; il allait tantôt à Munkdcs et tantôt à Ungvdr où il rencontrait Bercsényi.
L'accueil fait à la première lettre de Rdkdczi Fencouragea, et le 11 février 1701, il envoyait une seconde missive dans laquelle il s'exprimait avec plus de franchise, sans cependant parler d'un soulèvement. On lut la lettre à Vienne, et Ton pensa en savoir assez pour agir; après entente avec Longueval, il fut arrêté à Linz et ses papiers, saisis. U en brûla quelques-uns, comme il avait été convenu avec Ràkôczi, et quand la comtesse d'Aspremont apprit l'arrestation de Longueval, elle crut, les papiers ayant été détruits, qu'il ne subsistait pas de preuves contre son frère. EUe l'avertit néanmoins de ce qui s'était passé, et lorsqu'il eut connaissance que le général Solari était envoyé pour procéder à son arrestation, il aurait encore eu le temps de fuir, mais il ne se croyait pas sérieusement menacé, et il resta auprès de sa femme, qui ne pouvait pas voyager.
Dans la nuit du 18 avril 1701, le château de Séros fut cerné; le général Solari, qui avait dû sa libération à l'intervention d'Hélène Zrinyi à
Constantinople, se refusa à exécuter Tordre reçu et s'en déchargea sur deux officiers. A la tête de cinquante soldats, l'arme à la main, ils pénétrèrent dans la chambre à coucher de la princesse. Un des officiers tenait d'une main son pistolet et de l'autre une lumière; il s'approcha du lit, le prince était debout, il lui dit qu'il l'arrêtait au nom de l'empereur. Toute résistance était impossible, François Ràkôczi conserva assez de calme pour demander la cause de son arrestation, et n'obtenant pas de réponse, il dit qu'il obéissait, par déférence pour l'empereur.
Les officiers avaient l'ordre de le conduire au quartier général, à Eperjes ; ils lui laissèrent employer sa propre voiture pour parcourir la route qui le séparait de la ville.
En même temps, on arrêtait son ami Szirmay que Ton traitait avec égards et à qui l'on permettait d'envoyer un homme de confiance à Vienne. Entre Nagy-Szombat et Presbourg, ce messager rencontra le comte Nicolas Bercsényi et lui fit part de rarrestation de son maître ; Nicolas Bercsényi se dirigea rapidement vers ses domaines du nord, et là, dans une retraite sûre, il apprit quelques jours plus tard que le général Ulefeld, avec un détachement d'infanterie, était en marche pour procéder
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à son arrestation. Il put s'enfuir en Pologne^ tandis que les amis de Râkôczi^ les frères Adam, Michel et Ladislas Yay, Paul Okolicsânyi étaient arrêtés. François Szlucha, Paul Orban, Etienne Sirosy qui s'étaient rendus à Vienne pour témoigner en faveur de leurs amis, furent jetés en prison. La princesse Ràkôczi qui attendait la naissance d'an enfant que son père ne vit qu'en 1727, fut transportée à Vienne, avec son fils Joseph et enfermée dans un couvent d'Ursulines.
Après quelques jours passés à Eperjes, Ràkéczi fut dirigé sur Vienne, mais à la frontière autrichienne, le général Solari reçut l'ordre de changer son itinéraire et de conduire son prisonnier à Wiener-Neustadt. François Ràkôczi fut enfermé dans le même cachot que trente ans auparavant, son grand-père, Pierre Zrinyi, accusé d'un semblable forfait, avait occupé et n'avait quitté que pour mourir sur l'échafaud. Près de deux mois s'écoulèrent sans que François Rdkôczi sût de quel crime on l'accusait ; enfin le comte Buccelini, chancelier de l'Etat, et Euler, rapporteur du conseil de guerre lui firent subir un interrogatoire. François Râkôczi déclara tout d'abord que, comme magnat hongrois et prince allemand, il ne pouvait être jugé que par les tribunaux hongrois ou aile-
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mands que cependant, par respect pour Tempereur, il répondrait aux questions qu'on lui poserait. Parmi les lettres qu'on lui montra, il déclara que quelques-unes n'étaient pas de lui; quant aux autres, il les expliqua en démontrant qu'il n'avait demandé que l'intervention amicale de Louis XIV, pour rappeler, à la cour de Vienne, le respect dû aux droits et aux libertés de la Hongrie. L'accusation affirmait, au contraire, queRâkôczi avait eu en vue un soulèvement général, d'accord avec les ennemis extérieurs de l'empire.
Gonfironté avec Longueval, Ràkôczi lui dit qu'il lui pardonnait son ingratitude et ses fausses accusations^ mais qu'il lui recommandait de ne pas se rendre coupable de faux serments, en affirmant des choses dont plus do cent personnes pouvaient prouver l'inexactitude. Longueval avait fait le récit de réunions qui n'avaient jamais été tenues chez Rék6czi, il avait nommé comme y assistant des personnes que Ràkôczi ne connaissait même pas, ou d'autres qui se trouvaient, à ce moment, à de grandes distances. On remarqua que dans ces confrontations, jamais Longueval n'osa regarder Râkôczi.
Longueval que la plupart des historiens considèrent comme un espion, appointé par l'Au-
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triche ^^ fut en même temps le seul témoin et le seul accusateur.
Plus d'un fait militait en faveur de Ràkôczi ; il n'avait pris aucune mesure de préservation en apprenant Tarrestation de Longueval ; la cour s'obstinait à n'agir qu'avec le plus grand secret et refusait de montrer les lettres qu'on prétendait être d'une si grande importance et si compromettantes, elle refusait de faire comparaître l'accusé devant les tribunaux hongrois, etc. Dans des lettres, adressées à Tempereur, Rdkôczi énumérait tous ces griefs, et de plus, signalait la fausse interprétation donnée à ses lettres, les menaces et les promesses par lesquelles on cherchait à décider ses compagnons de captivité à faire de fausses déclarations, le refus de prendre acte du serment qu'il voulait prêter, la confiscation de ses biens, sans qu'on eût prouvé sa culpabilité et sans qu^un jugement eût été rendu, etc., etc.
Plaintes, prières, appels au droit et à la justice, tout était vain, le gouvernement autrichien ne voulait pas livrer, à un tribunal hongrois, le prisonnier qu'il détenait, il voulait le faire condamner par des juges choisis pour être les instruments
1. En récompense de sa trahison, il reçut un domaine en Croatie. Acsàdy: Magyarorszàg tôrténeU.
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de ses rancunes. L'intervention du comte d'Aspre* mont, des ambassadeurs d'Angleterre et de Prusse, des princes électeurs de Mayence et de Hanovre, n'eut pas plus de résultats ; la perte de Râkôczi était irrémédiablement décidée ; pour y échapper, il ne restait plus qu'un moyen : la fuite.
La garde du cachot de Ràkoczi était confiée à un pi(piet de dragons, commandés par un capitaine nommé Lehmann^ Prussien de naissance. Le prisonnier obtint, de son gardien, la permission de recevoir la princesse; les efiorts des deux époux, leurs promesses, le don de sommes importantes, décidèrent l'officier à faciliter l'évasion de Ràkôczi.
Le jeune frère de Lehmann, également officier autrichien, venait quelquefois le voir, son domestique l'accompagnait; un jour, le 7 novembre 1701, il vint seul et repartit, à l'obscurité, avec le prisonnier habillé en dragon ; tous deux passèrent devant les postes sans être inquiétés. Dans un faubourg, une voiture, commandée par la princesse, attendait, Râkôczi y monta avec son ami Berzeviczy et tous deux se dirigèrent vers Gyôr, passèrent le Danube et continuèrent leur route vers le nord pour atteindre la Pologne. Dans la prison, les barreaux de la grille avaient été sciés.
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une échelle de corde, fixée au mur, pour faire croire à une évasion, parla fenêtre.
Le prisonnier n'était pas parti sans prendre congé, il avait laissé une lettre adressée à Tempe* reur, disant qu'on ne pouvait pas lui imputer à crime d'avoir reconquis sa liberté par la ruse, que, ne voulant pas s'exposer à subir le sort de son grand-père, à être livré, sans motif et sans cause, à la hache du bourreau, par des conseillers impériaux calomniateurs, il s'était soustrait à leur puissance, mais qu'il était prêt à comparaître devant ses juges légitimes, pour être jugé selon les lois hongroises. U revendiquait ses biens illégalement confisqués.
Cette lettre, à la fois respectueuse et énergique, ne pouvait désarmer ses ennemis, leur irritation ne fît, au contraire, que croître, car ils pensaient, qu'indigné et révolté, Ràkôczi allait mettre à exécution le plan dont on l'avait accusé à tort. On mit sa tête à prix : 10.000 florins étaient promis à celui qui le livrerait vivant * ; cette mesure fut blâmée même par quelques courtisans; elle ne
1. L'empereur fit aussitôt afficher dans Vienne, pour marque de son extrême indignation, qu'il proscrivoit ce prince, promettoit dix mille florins à celuy qui le livreroit à ses Officiers de Justice... proscription que beaucoup de personnes de la cour trouvèrent précipitée et trop éclatante... (Histoire du P. Bagotzi.)
MARIAGE DK RÂKÔGZI ET SON ARRESTATION 97
donna aucun résultat, on s'en prit alors aux prétendus complices du complot. La princesse Râkôczi fut plus étroitement surveillée qu'auparavant et toute communication, avec Textérieur, lui fut rendue impossible, son fils lui fut enlevé * ; le confesseur de Râkôczi, accusé, non de complicité dans l'évasion, mais de correspondance avec son pénitent, fut condamné à la prison perpétuelle * ; le maître de postes de Gyôr, qui ne connaissait nullement Ràkoczi lorsqu'il lui avait fourni des chevaux de relais, fut condamné à la même peine. Le malheureux Lehmann subit d'affreuses tortures et fut tiré à quatre quartiers, le 24 décembre 170i. On supposait cependant qu'en facilitant Tévasion de Râkôczi, Lehmann avait cru répondre aux secrets desseins de la cour, en la débarrassant de son prisonnier. Quelques officiers, moins suspects, furent dégradés et bannis.
1. Vienne avoit été déjà donnée pour prison à sa femme pendant la détention de son mary ; mais aussitôt, on la confina dans le Couvent des Religieuses de Portaceli ; et ensuite ne l'y croyant pas en assez sûre retraite» elle fut envoyée aux ReUgienses de Tuln, comme une criminelle, parce que son mary s'étoit heureusement sauvé des prisons dans JesqueUes on vouloit le faire périr ; conduite bien éloignée de celle que Ton tint en Hollande à Tégard de la femme du scavant Grotius. [Histoire du P. Ragotzi.)
2> ... H fut condamné à une prison perpétuelle comme si c'étoit un crime de consoler un prisonnier en lui écrivant. {Histoire du P. Ragotzi)
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Pour donner, aux mesures prises contre le prince Rékôczi, une apparence de légalité, un tribunal extraordinaire fut réuni à Vienne, il rendit le jugement désiré. François Rakôczi, accusé du crime de haute trahison, était condamné à mort et tous ses biens étaient confisqués. La preuve que Taccusation de haute trahison manquait de bases, c'est que les autres prisonniers, accusés du même crime, furent remis en liberté faute de preuves et certains, comme Szirmay et Okolicsànyi, après avoir été internés à Vienne, rentrèrent en grâce à la cour.
Ruse, trahison, sacrifices d'argent, tout fut mis en œuvre pour capturer le fugitif ; l'ambassadeur d'Autriche, à la cour de Pologne, demandait qu'on livrât Râkoczi ou tout au moins qu'on lui interdît le séjour en Pologne, mais ses efforts étaient annihilés par ceux de l'ambassadeur de France et par la noblesse polonaise; cependant, le prince était obligé de se travestir et de se tenir souvent caché pour échapper aux espions autrichiens qui avaient un puissant appui en Beuchling, le pre* mier ministre polonais.
Étant encore à la prison de Wiener-Neustadt, Râkôczi avait appris, par la princesse Charlotte- Amélie, que Bercsényi, réfugié en Pologne, avait
màbuge de rArôgzi et son arrestation 99
trouvé, à la cour de Varsovie, un favorable accueil pour ses projets de soulèvement en Hongrie, Il se mit donc à la recherche de son ami, mais ne découvrit sa retraite que grâce au concours de Tambassadeur de France. DéjàBercsényi avait dû renoncer à quelques-unes de ses espérances au sujet du concours de la Pologne ; le roi Auguste et une partie de son conseil inclinaient vers le parti de l'empereur et il n'y avait rien à attendre d'eux en faveur d'un soulèvement hongrois. Avant l'arrivée de Ràkoczi, Bercsényi * s'était entretenu avec le marquis du Héron sur les moyens dont disposait la Hongrie, sur les avantages que la France retirerait d'un soulèvement hongrois, par la diversion que ce mouvement produirait dans sa lutte contre la maison d'Autriche. Ràkôczi continua les pourparlers et le marquis du Héron fit les promesses les plus encourageantes au sujet du concours que prêterait la France.
La guerre d'Espagne n'était pas déclarée encore et Louis XIV restait dans l'expectative.
Râkôczi reçut une généreuse et bienveillante hospitalité chez la princesse Bely avec laquelle il était un peu parent. C'était une femme de haute
1. Thaly s'est occupé, dans l'Histoire de la famille Bercsényi^. des rapports entre Râkôczi et Bercsényi, à cette époque.
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valeur, à Tesprit rare, à Ténergie virile ; de plus, elle éprouvait de la sympathie à Fégard de la France. Des officiers, des armes, de l'argent, telles étaient les trois choses que Râkôczi demandait à la France; il comptait que la Pologne pourrait fournir quatre mille cavaliers et autant de fantassins ; avec cette armée, il pensait pénétrer en Hongrie, se rendre maître des places fortes et disperser les troupes autrichiennes qui n'étaient pas très nombreuses.
La réalisation de ce plan était fort vraisemblable, mais la cour de France ne lui donna pas la rapide approbation que souhaitait l'impatience patriotique de Ràkôczi. La malheureuse issue de la conspiration de Wesselényi et de la lutte de Thôkôly, faisait douter de la puissance d'un soulèvement hongrois, et l'on voyait dans la confiance de Râkôczi plutôt la conséquence de son patriotisme et de son juvénile besoin d'action que le résultat d'une connaissance approfondie de l'état des choses.
On ne repoussait pas ses propositions, mais on les accueillait sans enthousiasme et quand le marquis du Héron, qui était devenu l'ami de François Rdkôczi et qui connaissait les questions de Hongrie, eut été rappelé, les affaires marchèrent moins bien encore. Le marquis de Bonnac le remplaça. Il
MARUGE DE RARÔCZI ET SON ARRESTATION lût
avait été chargé par Louis XFV de promettre un concours pécuniaire à Rakôczi et à Bercsényi.
Malgré leur désir d'agir, malgré leur confiance dans le succès, Râkôczi et Bercsényi durent rester, près de deux ans, dans une pénible expectative, contemplant, impuissants, les souffrances de leur patrie.
SOULEVEMENT KOUROUGZ
Tandis que Ràkôczi regardait au loin, attendant le secours promis, un concours, sur lequel il ne comptait pas, s'offrit.
Le premier qui, spontanément alla vers lui, fut le paysan. Être sans droit et sans loi, écrasé par le roi, dédaigné des seigneurs, le paysan, dopais des siècles, supportait les conséquences des luttes, entre chrétiens et musulmans, des dissensions entre les assemblées et le gouvernement ; de quelque côté que fût la victoire, il n'avait jamais aucune compensation à espérer, avec un patriotisme encore inconscient, avec une bravoure dédaigneuse de la mort, il avait versé son sang en
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suivant les étendards portés par la noblesse, ce fut ce paysan, plus opprimé encore depuis la défaite de Dôzsa, où le reste de sa bberté avait sombré, ce fut lui qui offrit, à François Ràkôczi, ôa force et sa vie.
Pour couvrir les frais de la guerre contre la France, le gouvernement autrichien avait encore augmenté les impôts ; le sel, si abondamment répandu en Hongrie, était devenu un objet soumis à Timpôt; les lois de 1681, relatives à la liberté religieuse, n'avaient pas été appliquées, bien d'autres illégalités se produisaient encore, quelques loyaux sujets crurent devoir en prévenir la cour de Vienne. On considéra ces avertissements comme exagérés; on pensait, par l'exil de Thôkôly et par la condamnation de Ràkôczi, avoir enlevé tout courage aux a Mécontents », en même temps que tout moyen d'action. Cette confiance était si absolue que, pour faire face aux exigences de la guerre de la succession d'Espagne, on rappela de la Hongrie une grande partie des garnisons allemandes et Ton envoya en Italie des généraux tels que Eugène de Savoie, Guido de Starhemberg, Yaudémont de Commercy, etc.
Le cabinet de Vienne ne se trompait pas tout à fait dans ses prévisions. Liassée par ses luttes
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continuelles contre rÂutrichien ou le Turc, décimée par les exécutions et les condamnations, dispersée par l'exil, la noblesse, ce facteur essentiel de la vie constitutionnelle hongroise, était sans force et sans initiative, heureuse quand, à Tabri de la retraite la plus absolue, elle pouvait échapper à la suspicion d'agents, toujours prêts aux plus infâmes dénonciations.
Un soulèvement, s'il était possible, ne pouvait venir que de la classe qui, dans son incommensurable misère, n'avait plus rien à risquer, à peine sa vie, aussi difficile à défendre contre la faim que contre les excès des soldats autrichiens.
Nul ne songeait que le paysan pourrait prendre, sans son chef naturel, la noblesse, Tinitiative d'un soulèvement ; ce que Ton dédaignait de craindre à Vienne, ce que Ton n'osait pas espérer à Varsovie, se réalisa pourtant.
Au mois d'avril 1703, quelques paysans se rassemblèrent dans une forêt pour discuter sur les moyens de secouer le joug détesté ; à leur tête se trouvaient des paysans du domaine de Munkdcs ; était-ce leur affection pour leur jeune seigneur, injustement exilé, ou l'aggravation de leurs souffrances causée par la présence de troupes autrichiennes contre lesquelles ils n'avaient aucun
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recours, ou encore les conseils des amis de Râkéczi, ou peut-être toutes ces causes réunies, toujours est-il qu'ils se montrèrent plus ardents que les paysans des environs à trouver les moyens d'améliorer la situation de tous. Instruits par le sort de Tokay, ils comprenaient qu'il leur fallait un chef et, avant tout, ils voulurent intéresser le prince à leur entreprise ; ils lui déléguèrent Fun d'eux, Ladislas Bige ; il dut errer longtemps avant de trouver R^ôczi, caché à Brzezin avec quelques autres proscrits. Il lui exposa simplement, mais d'une façon saisissante, la misère et les souffrances du peuple qui, désespéré, allait prendre les armes, sinon pour faire valoir ses droits, tout au moins pour se venger. Il ajouta encore que les garnisons allemandes avaient été diminuées, que le régiment de MontecucuUi avait reçu Tordre de partir pour ritalie et que, de plus, on venait de lever douze mille recrues, encore dispersées dans les différents comitats, mais prêtes à se joindre au soulèvement national plutôt que de servir dans l'armée autrichienne. Il était donc nécessaire d'agir rapidement, avant que les recrues n'aient quitté la Hongrie.
Si encourageantes que fussent ces nouvelles pour François R^oczi, il ne pouvait s'engager légèrement dans une entreprise dont l'insuccès
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n*eût fait qu'accroître les maux qu'il voulait soulager; d'autre part,, il ne pouvait refuser le concours offert, alors que les secours étrangers semblaient toujours plus lointains. Au cours des deux dernières années, ni Louis XIY, ni Léopold n'avaient remporté un succès décisif. L'appoint, ap-^ porté par Charles XII au roi de France, se trouvait en quelque sorte annulé par la déclaration de TAngleterre et des Pays-Bas en faveur de l'empereur. Les Turcs n'étaient plus, depuis Zenta, des auxiliaires sur lesquels on pouvait compter, et la Pologne, minée par des dissensions intérieures qui devaient amener des changements de souverains, ne pouvait s'associer à une entreprise extérieure, que par de vaines promesses. Rdkôczi et Bercsényi décidèrent donc d'envoyer un messager en Hongrie pour étudier l'état des esprits ; s'il était bien tel qu'on Tavait décrit, si le peuple était prêt à l'action, ce messager devait promettre aux paysans l'intervention de Rdkôczi. Le messager parcourut, pendant deux mois, une partie du nord de la Hongrie et put se convaincre de l'exactitude des récits de Bige, le mécontentement était partout arrivé à son paroxysme ; les paysans étaient prêts à prendre les armes et, à la promesse de l'intervention de Râkôczi, ils répondirent en se diri-
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géant vers les montagnes de la frontière où ils n'attendirent plus que les drapeaux et le signal de leur chef pour se jeter dans la mêlée.
En apprenant ces choses, Rdkôczi conclut qu'il était temps d'agir. Il ne devait pas laisser l'enthousiasme diminuer. Il envoya donc dix drapeaux avec la devise qui était la sienne et qu'il devait toujours garder : Cum Deo^pro Patria et Libertate.
A cet envoi était jointe une lettre» contresignée par Bercsényi et promettant la prochaine arrivée des deux chefs à la frontière. Elle parvint aux des* tinataires le 12 mai 1703, c'était un véritable appel aux armes ^ : ce A tous les Hongrois, aimant la patrie, voulant sa glorieuse liberté d'autrefois... » Ce manifeste avait été rédigé par Bercsényi ; moins littéraire et moins juridique que celui qui devait être publié un peu plus tard et qui est connu sous le nom de Recrudescunty il était plus simple, plus énergique. Il fut le point de départ de la prise d'armes ; ce fut au nom de la nation que Rikôczi entreprit la lutte pour la liberté de la patrie et cependant les moyens employés étaient illégaux, contre un roi régnant légalement.
1. R. Thaly a découvert des exemplaires hongrois de ce manifeste, on n'en connaissait que des exemplaires latins.
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Les émissaires envoyés en Hongrie étaient chargés de recommander le calme, de proscrire toute attaque contre la noblesse, d'empêcher toute tentative prématurée et de ne pas déployer les drapeaux avant le moment décisif. Râkéczi pensait que malgré toute leur ardeur, ces bandes indisciplinées de paysans ne seraient pas de force à lutter contre les troupes aguerries de l'empereur; il lui fallait, pour ouvrir les hostilités, un noyau de troupes organisées, il lui fallait aussi des ressources pécuniaires et il ne pouvait les trouver ni chez les paysans, dépourvus de tout, ni chez ses amis dont les biens étaient confisqués; il eut recours au prince Wisnioveczky et au comte Potoczky et, en leur engageant ses biens, en obtint de l'argent et des troupes. Il délégua Bercsényi auprès du marquis de Bonnac pour lui apprendre la tournure favorable que prenaient les choses et lui rappeler les promesses faites. Lui-même se rendit à Holicz, chez la princesse Bely, pour se rapprocher de la frontière, continuer les pourparlers et entretenir le courage des « Mécontents ».
Les drapeaux envoyés par Râkoczi, ses promesses, Grent jaillir la flamme longtemps contenue et les paysans crurent le moment venu de prendre les armes. Un jeune noble ruiné se mit à
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la tête des « Mécontents » qui prirent quelques places fortes, mal gardées. Ils avaient lancé un appel à la noblesse des environs qui refusa de se joindre à eux, aussi tournèrent-ils leurs armes contre elle. Le marquis de Nigrelli, commandant de la Hongrie Supérieure, réprima cette tentative de soulèvement et fit appel à la noblesse qui, cette fois, y répondit, car elle tremblait pour ses biens^ pour ses prérogatives, pour sa vie.
Une nouvelle députation avait été envoyée à Ràkôczi pour l'engager à se hâter, car le nombre des combattants augmentait sans cesse et leur impatience à se battre devenait difficile à contenir. La situation était grave. Les troupes promises par les Polonais n'arrivaient pas ; le comte Bercsényi n'avait obtenu, du marquis de Bonnac, que des promesses, mais pas d'argent. L'attente s'imposait, seulement Ràkoczi, connaissant le tempérament magyar, savait que si on ne dirigeait pas ces activités impatientes vers le but déterminé, elles se répandraient en torrent dévastateur. Il consulta ses amis de Pologne, l'action immédiate ou l'attente leur semblait présenter autant de dangers et ils laissèrent à Rdkôczi le soin et la responsabilité de choisir. Il se décida pour l'action.
Accompagné des soldats que son ami, le général
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d'artillerie Konszky, palatin de Podolie, avait détachés de sa garde, Rdkôczi se disposa à quitter la Pologne où, il avait trouvé une cordiale hospitalité et des secours.
Il arriva, un soir du mois de mai, dans le village de Drohobîcz, situé à quelques heures de marche de la frontière ; là, il apprit que les forces sur lesquelles il comptait pour entreprendre la lutte n'existaient plus. Les troupes du général Nigrelli, commandant de Kassa, leur avaient infligé une première défaite, qu'avait achevée l'intervention du comte Kdrolyi. Celui-ci, lors du soulèvement de Tokay, avait vu planer sur lui des soupçons dont il n'avait pu entièrement se disculper, aussi, pour prouver son zèle, avait-il contraint toute la noblesse du comitat de Szatmir, dont il était fôispdn, à marcher contre les « rebelles » ; il les avait surpris, la nuit, à Dolha, et les avait presque anéantis.
Ce que Rakoczi avait redouté était arrivé et la marche en avant paraissait aussi téméraire qu'inutile. Mais il n'était plus temps de reculer, car c'eût été rendre, pour bien longtemps, toute tentative de libération impossible.
Avec de faibles forces, mais avec une virile énergie, confiant dans l'équité de sa cause et dans
le secours du Dieu des Magyars, Ràkôczi ne vit plus que le but à atteindre.
La suite de ce chef, condamné à mort par contumace, était composée d'une poignée d'hommes et de quelques soldats. C'était avec cette troupe insignifiante qu'il s'élançait à la libération de sa patrie, à la lutte contre l'un des plus puissants souverains de l'Europe.
L'aspect de ce cortège était si pauvre, si douteux, que les habitants de Szkôlya s'opposèrent d'abord à son passage, mais quand ils eurent reconnu le prince Rdkôczi, leur opposition se chan* gea en joie.
Accompagné des bénédictions de la population» parmi laquelle il avait retrouvé un ami d'enfance, le prêtre ruthène Pierre Kamensky, il continua sa marche, et le lendemain, !«' juin 1703, il arrivait à Klinecz, village polonais, situé à la frontière, au pied du mont de Beszkid.
Ses premiers partisans n'avaient dû leur insuccès qu'à leur zèle intempestif; une fois le découragement, causé par ces regrettables débuts, dissipé, les combattants reviendraient se ranger autour des chefs. Râkéczi envoya en Pologne un noble, nommé Etienne Kàlndsy, pour activer l'envoi de troupes et de subsides. Il apprit
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qu'à Munkàcs cinq mille soldats et cinq cents cavaliers, qui ne s'étaient pas trouvés à Dolha^ n'at» tendaient qu'un signal pour se mettre en marche.
Avant de franchir la frontière, Râkôczi voulait voir les troupes qui l'attendaient, les paysans répondirent avec empressement à cette invitation, ils avaient à leur tête Thomas Esze, Albert Kiss, le vieux Kouroucz, et Etienne Morfcz, ancien soldat de Munkàcs. Bien modeste était cette troupe, comprenant à peine deux cents hommes et cinquante cavaliers; leur aspect n'avait rien de martial^ car à peine une dizaine d'entre eux avaient servi dans l'armée de Thôkôly, les autres étaient des paysans, venant de quitter la charrue, et portant, pour toutes armes, des faux, des fourches et des bâtons.
Si l'impression que fit cette troupe sur Rdkôczi ne fut pas encourageante, lui-même ne produisit pas meilleur effet sur ces hommes qui attendaient le libérateur de la patrie ; ils avaient espéré voir apparaître un chef puissant que deux années d'exil avaient encore idéalisé, ils se souvenaient de George Ràkôczi II, ie chef brillant et
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valeureux^ tandis que devant eux, ils ne voyaient qu'un modeste jeune homme , au costume sans éclat, entouré de quelques soldats, aussi simples que lui. Il fallut que François Rakôczi prît la parole et parlât, comme il savait le faire, avec amour, avec feu, de la patrie, pour que la foule reconnût, en lui, le descendant des Rdkôczi, celui dont elle attendait le salut.
Alors, à la froideur de cet accueil succéda l'enthousiasme et tous les hommes présents jurèrent fidélité à leur nouveau chef. Son premier soin fut de mettre un peu d'ordre dans le chaos que présentaient ces paysans, inhabiles au maniement des armes, ignorants de la discipline. Il partagea sa petite troupe et choisit, parmi ceux qui avaient combattu autrefois, quelques hommes plus capables qu'il mit à la tête de chacun des groupes. Il organisa un camp, mit des sentinelles et fit luimême des rondes la nuit ; il se mêlait aux groupes et, sans être reconnu, s'enquérait de Tétat d'esprit des hommes ; il surveillait la distribution des vivres et interdisait l'abus des boissons alcooliques. Il prescrivait de sévères mesures de répression pour tout manquement à la discipline, il attachait une grande importance àPesprit qui devait régner parmi ces futurs combattants.
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Le bruit de son arrivée se répandait et il eut bientôt Toccasion de se convaincre que ses émissaires n'avaient rien exagéré, tout au contraire.
Les paysans venaient spontanément offrir leurs maig^res provisions aux soldats. Ils arrivaient avec leurs femmes et leurs enfants qui faisaient le signe de la croix à la vue du libérateur attendu, se jetaient à ses genoux en pleurant, et remerciaient le Dieu des Magyars d'avoir envoyé un sauveur à la patrie affligée. Des hommes, venus au camp sans la moindre intention belliqueuse, se laissaient gagner par les sentiments patriotiques des soldats et renvoyaient femmes et enfants pour s'engager. D'autres offraient leurs chevaux de labour, et bientôt Ràkôczi eut une armée composée de trois cents cavaliers et de trois mille hommes de troupe.
A la cour de Vienne, on avait à peine un soupçon de ce nouveau soulèvement qui, pour se produire sur le sol polonais, ne se développait pas moins sur les territoires de la frontière. Le général Nigrelli avait mandé la défaite complète des paysans révoltés ; le comte Kdrolyi s'était rendu à Vienne pour y remettre les cinq drapeaux, pris à Dolha, et donner, en même temps qu'une preuve de la
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victoire, un témoig^nage de son loyalisme. Le gouvernement croyait la révolte si bien étouflfée en son germe, qu'il n'hésita pas à donner Tordre au régiment de MontecucuUi de hâter son départ pour ritalie.
Encouragé par ce fait et par l'augmentation incessante de ses troupes, Ràkôczi décida de franchir la frontière, il ne prolongea pas son séjour dans ces régions montagneuses qui offraient plus de sécurité, mais où le paysan magyar se sentait mal à l'aise, il étouffait entre ces murs de granit, il lui fallait la plaine, la pouszta, aux horizons infinis.
Après trois jours de marche, il arriva à Munkdcs, petite ville située à une faible distance de son château héréditaire. La forteresse avait une garnison d'environ cinq cents hommes, beaucoup étaient âgés et incapables de se battre, d'autres s'étaient mariés ; parmi les officiers se trouvaient quelque» amis de Râkôczi, il espérait donc que la garnison se rendrait facilement, ce qui éviterait une perte^ de temps et de forces, contre une citadelle imprenable.
Mais dès le lendemain, il eut l'occasion de se convaincre du peu de valeur de ses troupes ; il avait envoyé deux détachements, Tun devait s'approcher du château de Szeredny et incendier quel-
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ques huttes, lautre, inquiéter un escadron allemand qui accompagnait un convoi de poudre; tous deux passèrent la journée en marches et contre-marches inutiles et revinrent sans avoir rien fait. Et cependant c'était avec de pareils soldats que Râkôczi allait avoir à lutter contre les troupes autrichiennes, aguerries par de nombreuses campagnes ; le choc se produisit plus tôt encore qu'il ne Pavait prévu. Il apprit que le régiment de MontecucuUi avait reçu Tordre de rebrousser chemin et que douze cents cuirassiers étaient déjà à Ungvàr. Il ne croyait pas ses troupes capables de soutenir semblable rencontre, mais il ne voulait pas paraître craindre un engagement, ce qui eût pu décourager le peuple. Il ne fit pas part de l'approche des troupes allemandes et prit toutes les mesures stratégiques nécessaires pour ne pas exposer inutilement ses hommes, et cependant ne pas sembler reculer.
Malgré ces précautions, un engagement eut lien et il s'en fallut de bien peu que toutes les troupes de Ràkôczi ne périssent ; il put atteindre le village d'Arosvég et éviter ainsi d'être pris entre deux feux. Après deux jours de marche, il atteignit Zavadka, village situé près de la frontière polonaise et qui lui appartenait.
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La douleur que ressentit Rdkôczi de Tinsuccès de cette première rencontre avec les Impériaux fut en partie atténuée par les témoignages de sympathie qu'il reçut du peuple, ils lui étaient d'autant plus précieux qu'ils ne s'adressaient pas à un vainqueur, mais à un chef vaincu ; plus tard, il dit qu'il avait été aussi surpris que touché de ces manifestations. On se fera une idée de leur importance en lisant le récit qu'en fait un témoin oculaire, adversaire de Ràkéczi. « Quelques fugitifs, écrivait-il, avaient raconté la fausse nouvelle de la mort du prince et Ràkéczi qui^ dans le plus grand silence, poursuivait sa retraite à travers les montagnes, les gorges, les vallées, pouvait se rendre compte de l'immense impression faite par cette terrifiante nouvelle... Les plaintes et les gémissements se faisaient entendre partout. .. le plus morne abattement se peignait sur tous les visages... monts et rocs retentissaient des appels désespérés des pauvres gens accablés... La mère serrait ses enfants dans ses bras, éclatait en sanglots et disait : Râkôczi est mort, vous n'avez plus de père ! Heureux ceux qui sont au bord du tombeau et qui ne verront plus les maux qui accableront le pays, après ce désastre... Et quand les premiers soldats de Râkéczi apparaissaient, tous se précipitaient
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vers eux, pour leur demander : Est-ce vrai, avonsnous perdu notre libérateur? Ils furent enfin rassurés. Aux expressions de douleur succédèrent les explosions d'une joie presque délirante... Et ce moment fut plus doux et plus glorieux pour Rakéczi que s'il était sorti victorieux de la bataille... »
A celte consolation vint bientôt se joindre un résultat matériel assez important, la nouvelle de rentrée de Rékoczi en Hongrie s'était répandue dans les comitats de la frontière et partout, le peuple avait fait éclater sa joie. De nombreux paysans n'avaient pas eu la patience d'attendre son arrivée dans leurs villages et étaient partis au-devant de lui ; ils étaient en route quand ils apprirent la nouvelle de la défaite; loin de se sentir découragés, ils continuèrent leur marche et rejoignirent le prince près de la frontière. Il y avait, parmi eux, bon nombre de ces incomparables cavaliers, comme seule la pouszta sait les créer.
Peu après, le comte Bercsényi revenait de sa mission à Varsovie, il ramenait six compagnies dont deux de dragons, il apportait aussi de l'argent, remis par l'ambassadeur de France, ce qui permit de payer un mois de solde aux troupes; de plus, il avait la promesse du marquis de Bonnac d'envoyer bientôt d'autres subsides.
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La vue des nouveaux combattants ranima l'ardeur des anciens, les premiers voulaient donner des preuves de leur courage, les autres, venger l'échec subi. Tous voulaient se battre, et d'autre part, les émissaires envoyés rapportaient que le peuple demandait à Ràkôczi d'avancer et de franchir la Tisza, pour se trouver dans le cœur du pays, au siège du magyarisme. Plusieurs délégués des comitats riverains de la Tisza, des Jazyges, des Goumans lui avaient fait entendre le même avis et, dans les derniers jours de juillet, il résolut de tenter le passage de la Tisza, tout en trouvant imprudent de laisser, derrière lui, la forteresse de Munkdcs aux mains des Autrichiens.
Tisza-Becs, où Rdkôczi voulait franchir le fleuve^ était occupé par le comte Etienne Csâky ; arrivant par des chemins détournés, les troupes de Rdkéczi surprirent les Autrichiens et^ malgré leur résistance, en tuèrent un grand nombre et dispersèrent les autres. Ce fut un brillant <^up de main et les Allemands eux-mêmes re* connurent la bravoure et l'intrépidité des cavaliers hongrois; mais la moitié seulement de la besogne était faite, il fallait traverser la Tisza pour oe pas se laisser prendre entre le feu de Csâky et celui de MontecucuUi, arrivant de Munkàcs. Le
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soir même, on apprit que le général autrichien était arrivé à Beregszdsz^ village situé seulement à deux heures de distance. Le comte Bercsényi conseillait débattre en retraite vers les montagnes. Rdkéczi fut d'un avis contraire, il ne voulait pas, en reculant, décourager ses troupes, ni compromettre le prestige résultant d'une victoire. Il déclara qu'il était prêt à tenter le passage avec la cavalerie hongroise seule, s'il le fallait.
Discussions et décisions furent rendues vaines par les événements. Le lendemain, on sut que ce que les habitants de Beregszdsz avaient pris pour l'armée de MontecucuUi n'était qu'une compagnie qui s'était retirée en apprenant la présence de Rikôczi aux environs. Quant aux troupes de Gsàky, elles s'étaient dispersées; un trompette allemand, fait prisonnier, s'était échappé, et la nuit ayant traversé la Tisza pour rejoindre les siens, leur raconta, ce que lui avaient probablement dit quelques soldats hongrois, que le prince Rdkéczi attendait 40.000 soldats suédois et polonais.
Le chemin étant libre, deux jours plus tard, malgré les difficultés présentées par le terrain marécageux, Rdkôczi était sur l'autre rive, en marche vers le centre du pays, là où tous les habitants étaient prêts à se dévouer à la cause de la liberté.
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Pendant ces opérations sur la Tîsza, Tarmée, qui comptait 3.000 à 3.500 hommes, s'était accrue et présentait un ensemble de 8.000 hommes dont la moitié de cavaliers.
Dès les premiers jours de son arrivée en Hongrie, Rdkéczi avait publié un manifeste dans lequel il exposait la situation du pays et cherchait à justifier le soulèvement dont il prenait la direction. Ce manifeste avait le double but de rappeler à la nation tous ses griefs et, en réveillant son amour pour la liberté et pour la patrie, de l'engager à reprendre la lutte ; de plus, il devait faire connaître aux puissances étrangères, dont le concours était si important pour Rdkôczi, que cette levée de boucliers était inévitable et n'avait été amenée que par la plus inéluctable des nécessités. Ce manifeste fut publié en latin, il commençait ainsi :
Universis orbis christiani principibus et rebuspublicis. Nec non aliis çuibusvis cujuscunque Conditionis GradiïSj Honoris, Dignitatis, Officii ac praeeminentiae statibus et ordinibus.
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Nos, Franciscus, Dei gratia, princeps Ràkôczy,
de Felsà Vaddsz, cornes de Sadros,
dux Munkacsiensis et Makoviczensis^
DominiLS perpetuus de Sadros-Patak^ Tokay^
Regecsj Ecsed^ Somlyo, Lednicze^
Szerencs^ Onod^ etc.
Ad perpetuam Rei Memoriam.
« Recrudescunt diutina Inclytae Gentis Hun-
garae vulnera... »
Quelques extraits donneront une idée de ce document connu sous le nom de Recrudescunt :
« Les anciennes blessures de la noble nation hongroise se sont rouvertes et après tant de moyens de guérison inutilement employés, la cicatrice, mal fermée, des blessures faites à la liberté nationale, demande l'emploi du fer, parce que sous la malheureuse domination de la maison d'Autriche les membres les plus nobles ont été atteints par le mal et que la perte des parties saines est à redouter...
» Surpris et plein d'étonnement, on regarde les nouveaux troubles qui bouleversent ce royaume, et tandis que le monde s'étonne de voir que cette ' nation qui, pendant des siècles, a goûté les plus
beaux fruits d'une gloire invariable et d'un doux repos, soit aujourd'hui troublée par les dissensions les plus tristes, d'autres, peu au courant des conditions d'existence de ce royaume et égarés par Terreur répandue, accusent la nation d'ingratitude à l'égard de son souverain, ou d'un penchant particulier pour les manifestations et les troubles... Nous voulons vous faire connaître les véritables raisons de notre prise d'armes et alors, vous qui, jusqu'à présent, étiez trompés par des opinions sans bases ou par des passions personnelles, vous pourrez, avec un esprit droit, être des juges impartiaux de notre cause.
» L'origine première de tant de soulèvements, a été et est encore la violation illégale des lois de la patrie, car aussitôt que les Autrichiens, grâce à d'habiles manœuvres, croyaient sentir le royaume un peu plus malléable, ils voulaient, avec leur esprit de domination, augmentant de jour en jour, considérer leur volonté comme unique loi... Et après qu'ils eurent anéanti quelques-unes des plus nobles familles de la race magyare, qu'ils se furent emparés de leurs biens, qu'ils eurent enlevé, aux habitants, les dignités, introduit des lois étrangères, imposé des contributions exorbitantes, ils changèrent, par une hardie transfor-
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mation, la libre élection du roi^ existant depuis des siècles, en un gouvernement héréditaire, destiné à donner un plus grand cercle d'action au pouvoir despotique et absolu ; en même temps, on abolissait cette loi, créée par le grand André II, autorisant la résistance armée au roi violant la Constitution et qui jusqu'alors avait été le principal soutien des libertés et des prérogatives de toutes les classes et de tous les ordres... Et après nous avoir dépouillés du droit de la libre élection du roi et de la résistance légale, après nous avoir volontairement juré le maintien de toutes les autres lois, suivant la route déjà tracée, on a piétiné, sans exception aucune, toutes nos libertés et tous nos droits; personne n'attribuera donc à une haine aveugle ou à un amour-propre inquiet, les plaintes que nous exprimons... Qui ne verrait avec une profonde douleur, une nation guerrière qui, jusqu'à ces derniers temps, grâce à des dépenses et à des efforts inouïs et en sacrifiant son sang, a si glorieusement servi de rempart à la chrétienté^ ne plus pouvoir disposer des dignités militaires et les voir attribuer à des étrangers? et cela au mépris de la bravoure hongroise et des lois les plus claires du pays... Et ce procédé inadmissible et illégal est devenu si général que l'on
trouverait à peine une ou deux forteresses commandées par les Hongrois...
» Un trouble affreux règne dans toutes les affaires du pays ; la forme du gouvernement a été arbitrairement changée ; le conseil de Vienne s'est emparé, par la force, de toutes les affaires intéressant le pays, pour les diriger selon son autorité et son bon gré, sans considération du droit des Magnats, et contrairement à la défense formelle de la Constitution..., dans les questions les plus importantes, — comme le prouve le traité de paix de Karlovitz — on dispose de nous sans nous...
» Qui ne connaît les incommensurables prétentions du Conseil? L'air n'y est-il pas rempli des plus sombres plaintes !
» Rien ne pouvait être plus injuste, plus humiliant et par conséquent, rien ne pourrait davantage remplir la nation hongroise d'aversion contre la maison d'Autriche que de voir comment, sous l'unique prétexte d'avoir chassé les Turcs du pays, ce à quoi le diplôme royal l'obligeait du reste, on dépouille les propriétaires légitimes de leurs biens... avant ^méme d'avoir jugé et condamné, on a considéré tous les propriétaires, laïques et ecclésiastiques, comme coupables et on les a dépouil-
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lés de leurs domaines... des tribunaux extraordinaires ont été établis pour détruire la liberté individuelle.
V La liberté, que les rois avaient si généreusement octroyée aux Jazyges et aux Coumans et dont ils jouissaient depuis des siècles, est placée sous l'autorité du grand-maître allemand et gémit sous ce dur joug. La Commission des finances gémit sous le même joug, la cour de Vienne lui enlève tout son pouvoir et décide des questions financières hongroises, sans même les connaître... La nature elle-même est en butte à la cupidité de la cour, car ce n'est pas son moindre méfait que de prendre au pauvre peuple les dons de la nature les plus indispensables ; par des impôts excessifs, elle a mis le sel, que la Providence a répandu de façon inépuisable dans le pays, à des prix tels que le paysan appauvri est obligé de manger son pain sans sel.
... »Nous passerons sous silence la vente des biens de la Couronne, défendue par les lois, et cependant si souvent pratiquée. Mais nous ne pouvons taire nos légitimes plaintes au sujet de l'augmentation des droits de douane, imposée sous le nom de Trentième, l'introduction du monopole du commerce, Télévation des droits de péage
» Nous ne parlons qu'avec la plus profonde douleur des souffrances du pauvre peuple des campagnes qui, dépourvu de tous les moyens de faire face aux impôts excessifs, a recours au suicide — ce qu'il n'avait jamais fait auparavant, — pour mettre une fin à ses souffrances ; ou^ pour les diminuer^ se soumet à l'esclavage turc, pour éviter les exécutions militaires, vend, l'un sa femme, l'autre, ses enfants, aux Turcs et, avec cet argent du sang, apaise l'avidité de l'oppresseur. Quel dur, quel insupportable esclavage pour une nation autrefois libre ! Le peuple malheureux dît tout haut que sous le régime du Croissant son sort était plus heureux et un document public vient de prouver, de manière irréfutable, que le» Turcs ont moins extorqué en cinquante ans que les Autrichiens en cinquante semaines.
» Cette insatiable avidité s'estfaitsentir à toutes les classes du royaume ; le prélat, le magnat, les nobles, les villes libres, tous ont été imposés et malgré les assurances, maintes fois répétées et confirmées par de solennels décrets, de la suppression immédiate de ces impôts, les exactions inouïes n'ont pas pris fin, et, contrairement aux promesses, ont été, sous de nouveaux prétextes, continuellement aggravées; sous le nom à! accise ^^
SOULEVEMENT KOUROUGZ 129
un nouvel impôt a été établi et pour le faire rentrer, on a eu recours aux emprisonnements, aux exécutions militaires, aux condamnations à mort; les souffrances et les plaintes du pays n'ont pas été écoutées.
... » On ne s'en est pas tenu là! Les Diètes régulières qui, en vertu des traités et des lois constitutionnelles, doivent être tenues tous les ans ont été, ou complètement supprimées, ou espacées au point de ne pas être convoquées en un demisiècle. Il en résulte pour le pays des torts irréparables qui préparent une ample récolte de troubles ; illégalités, procès sans fin, licence des puissants^ oppression des veuves et des orphelins, renversement de tout ce qui existe, sont à Tordre du jour et les habitants, qui ne trouvent pas de tribunaux dans le pays et ne peuvent porter leurs plaintes à un tribunal étranger, illégal, se voient dépouillés de tous moyens de faire valoir leurs droits.
... » Qui ne connaît les procédés artificiels dont on se sert pour provoquer des troubles religieux?... Nous voyons notre pays s'affaiblir progressivement et ses forces se paralyser parce que Ton emploie la religion comme prétexte pour semer la désunion et la dissension entre catholiques et protestants, et diviser ainsi les grands du royaume...
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. » Les lois du pays> soumises à l'arbitraire autrichien, sont sans force et sans effet ; et la liberté si précieuse, le pouvoir du Parlement national^ sont sacrifiés au conseil aulique...
» Les décisions d'un conseil extraordinaire ont eu, par un acte d'autorité, force de loi...
» Mais pourquoi insister davantage ! La dynastie autrichienne a fait voir nettement ses intentions^ en convoquant illégalement^ il y a quatre ans, quelques seigneurs à une assemblée, en dehors du pays, en établissant, avec le concours de cette assemblée inconstitutionnelle^ un impôt perpétuel, en abaissant la petite noblesse au rang du paysan, en restreignant la liberté de la haute noblesse, alors que les lois fondamentales de la Constitution attribuent à toute la noblesse, la même liberté, en remplaçant le Droit hongrois par le Droit autrichien, ce qui est saper notre liberté à la base même... Et c'est ainsi que l'Autriche tient le serment prêté pour le maintien de la Constitution. Il est inutile de rappeler le triste souvenir de la tragédie sanglante d^Ëperjes ; inutile de rappeler les larmes des veuves et des orphelins à qui on a arraché leurs maris et leurs pères, le sang des plus nobles, répandu sans raison, faut-il évoquer toutes ces choses qui crient vengeance vers le ciel?...
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)) La grâce de Dieu ne veut pas que ce libre» royaume soit plus longtemps livré à la tyrannique avidité des Autrichiens, puisque, dans son* incommensurable bonté, la Providence nous a rendu la liberté, qu'EUe nous a placé à la tôte d'une légitime prise d'armes et que, par le con-^ cours de princes chrétiens de Tétranger, Elle nous a permis de pénétrer jusqu'au cœur du pays. Les nobles esprits hongrois répugnent, par naturemême, à l'injustice, et les citoyens nés libres, dans un État libre, trouvent l'esclavage plus dur que la mort.
» Que les armes légitimes de la nation hongroise soient tirées devant les yeux de la chré» tîenté tout entière ! Et que la chrétienté, d'un esprit non prévenu, pèse les faits que nous ven<ms* d'exposer... et qu'elle soutienne notre cause, qu'elle prenne intérêt à une nation blessée danssa liberté, contre tout droit et toute équité. Quant à nous, nous consacrons de tout notre cœur, notre vie, notre fortune et jusqu'à la dernière goutte de notre sang à la libération de notre chère Patrie, du joug autrichien. Et, la conscience en paix, nous déclarons devant Dieu et devant la chrétienté qu'en prenant les armes, nous ne sommes guidé ni par le désir de régner, ni par la recherche
de la gloire^ ni par aucun intérêt personnel. » Le Ciel, en qui nous avons confiance, combattra pour nous, il ne tiendra pas trop sévèrement compte de ses erreurs à une nation profondément accablée, et II prendra sous sa divine pro- 4ection, le canot auquel elle confie, à travers mille dangers, sur l'Océan de l'avenir, sa cause sacrée «t chancelante. Il le conduira heureusement aa port du bonheur d'autrefois et, à notre victoire, U donnera la brise paisible et le calme ^
Donné à notre camp, sur notre domaine de Munkâcs,
7 juin 1703.
Ce manifeste, malgré l'énergie et la véhémence de quelques passages, est plutôt un acte juridique qu'un appel révolutionnaire ; il est plus destiné à justifier un soulèvement qu'à le provoquer. Il n'eut pas d'effet immédiat, faute de moyens rapides de propagation. De plus, il était écrit dans
1. Ce manifeste fut rédigé par Paui Râday, et Râkôczi le re- •?it et le corrigea lui-même. Ce fut en 1704 que parut, en latin, sur le modèle d'une publication allemande, les Centum gravamina Hungariae Germanis proposita, qui, en cent phrases concises, exprimaient tous les griefs dont la nation hongroise avait h, souffrir, depuis 1670, du fait des Allemands. Une autre publication fut faite en latin et en français, commencée en 1706, elle se termina en 1710. Sur le modèle du Mercure^ paraissant dans les difTérents pays, Ràkôczi fit publier un Mercwius Veridtcus £x Hungaria qui, à partir d'avril 1705, parut hebdomadairement, puis seulement de temps à autre, pour renseigner l'étranger et le pays même, sur le cours des événements en Hongrie et sur les phases de la guerre.
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la langue de Yerbôczy^ le latin, et accessible seulement au « populus Verbœczyanus » à la noblesse, par conséquent incompréhensible à la. masse du peuple. Mais, il eut tout au moins le résultat de faire connaître en Autriche, et ailleurs^ la raison de ce mouvement, de lui donner un caractère déterminé. Il reliait le mouvement rér kécziste, encore peu accentué, aux soulèvementsnationaux des siècles précédents. Il faisait de cette prise d'armes des paysans qui avait eu lieu à Tex-^ trême frontière, le point de départ d'un grand mouvement national, il montrait dans la cause du prince, une question d'intérêt général et préparait le développement qu'elle devait prendre plus tard^.
De son entrée en Hongrie jusqu'au moment oit il franchit la Tisza, Ràkôczi ne fut entouré, à part les quelques nobles qui étaient revenus d'exil avee* lui, que de simples paysans. Il suffit de se représenter la situation inférieure et lamentable de» paysans d'alors pour se faire une idée de ce que leur présence exclusive, autour du drapeau de Rdkéczi, donnait d'équivoque à son entreprise. Le paysan n'exerçait pas de droits politiques, ou plutôt
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il n'avait aucun droit, il ne pouvait rien revendiquer, il ne possédait ni biens mobiliers, ni immobiliers ^. A cette triste situation matérielle, répondait une situation morale analogue; il ne disposait pas de sa personne et, selon l'expression d'un écrivain contemporain, « il ne possédait en propre que son âme », il ne comptait pas dans la vie constitutionnelle, il était presque considéré comme n'existant pas. Et pourtant « le paysan hongrois était moins mal traité que celui des provinces héréditaires de l'Autriche, Styrie, Basse- Autriche, Bohême, Silésie, Galicie *. »
Avec cette opinion sur le peuple des campagnes, la noblesse ne pouvait pas attribuer grande valeur à un mouvement commencé par ce peuple et
4 . Si Ton s'en rapporte à ce qu'écrivait Stanislas Leczinsky, <lans La Voix libre du Citoyen, on voit que la situation du paysan était plus lamentable encore en Pologne. « U est vrai que, selon la constitution de notre Royaume, nous pouvons nous passer de leurs conseils et ne pas les admettre dans nos Congrès ; mais leur secours nous est nécessaire, et par cela même nous ne devrions point les traiter avec tant de cruauté. Est-il en effet aucune loi qui puisse autoriser le joug terrible que nous leur avons imposé?... Nous ne paroissons riches, puissants, respectables, que par Tindigence, la faiblesse, l'avilissement du paysan. Nous lui devons, pour ainsi dire, toute notre grandeur et nous ne serions presque rien, s'il n'étoit au-dessous de ce que nous sommes. Il ne tenoitqu'àla Providence de nous assujétir à ceux que nous maîtrisons... >
2. D. Irânyi, Ch.-L. Ghassin : Histoire politique de la Révolution deUongHe, 1848-1849.
E. Denis, dans La Bohême depuis la Montagne Blanche, insiste sur la situation misérable du paysan bohème, à cette époque.
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elle De pouvait pas davantage avoir un vif désir d'y prendre part. D'autant plus qu'elle ne considérait pas le paysan sans quelque égoïste appréhension. Si sa conscience et son sentiment du droit ne lui avaient^ à aucun moment, inspiré de scrupules sur la légitimité ou sur l'injustice de ses prérogatives, l'expérience lui avait enseigné que le paysan, tout en la tenant pour son seigneur légitime» n'en sentait pas moins l'oppression sous laquelle il gémissait, quoiqu'il pût la tenir pour justifiée; la noblesse savait que la patience, si longue soit-elle^ finit par se lasser et que le paysan peut songer à la révolte. Le soulèvement de George Dôzsa (1514) où la colère des paysans avait violemment éclaté et menacé de destruction la noblesse, n'était pas oublié. Depuis lors, le sort du paysan avait plutôt empiré et les causes d'un soulèvement plutôt augmenté en acuité que diminué; aussi n'était-ce pas sans apparence de raison que la noblesse craignait de voiries paysans, au lieu de combattre pour le pays, chercher d'abord à régler leurs anciens comptes avec ceux qu'ils considéraient comme leurs tyrans immédiats, avant de se préoccuper de ceux de l'extérieur.
Et cette éventualité était surtout à craindre des paysans magyars, qui formaient le contingent le
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plus important de Tarmée hongroise. Les paysans appartenant aux autres nationalités, allemande, slave, valaque, ruthène, etc., supportaient, plus facilement que ceux de Hongrie, la domination de la noblesse^ ils avaient été vaincus, lors de l'arrivée des Hongrois, en Pannonie^ et ils se soumettaient aux lois de la guerre. Il n'en était pas de même des Hongrois ; autrefois, il n'y avait pas eu, parmi les Magyars, de différence entre les nobles et les non-nobles. En prenant possession de la Pannonie, tous les Hongrois, par droit de conquête, se trouvèrent former la classe supérieure, Télite ou la noblesse, par rapport aux vaincus qui constituèrent le peuple.
Au cours des siècles, les choses changèrent ; par Tappauvrissement de quelques familles hongroises, par des mariages avec les peuples conquis, par les dissensions religieuses qui firent des païens, au temps de saint Etienne, des citoyens sans droits, par des condamnations, etc., etc., il se forma une classe de Hongrois n'appartenant plus à la noblesse. Les membres de cette classe ne pouvaient tout à fait oublier leur situation d'autre* fois et le souvenir des prérogatives quUls avaient perdues leur rendait leur sort actuel plus insupportable. « Car, dit un auteur français, les
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Magyars^ pris enmasse^ ont formé la majeure partie de la noblesse hongroise. Pourtant si, durant tant de siècles et jusqu'à nos jours, ils ont dominé ' et dirigé la nation politique qui porte leur nom, ce n'est pas uniquement grâce à cet avantage, dû à l'antique conquête. Forts au point de vue moral, par leur courage incontesté^ par la haute estime qu'ils ont du « moi » humain ; forts aussi, au point de vue matériel, par leurs richesses, et au point de vue politique, par leur longue expérience de la liberté, aussi généreux que tiers, ardemment épris des idées de l'avenir et capables de sacrifier tous leurs intérêts afin d'en assurer le triomphe, ils sont, sans usurpation aucune, les directeurs naturels de ce peuple hongrois, multiple par Torigine, un par la loi. »
Le soulèvement des paysans n'était pas exempt d'une arrière-pensée d'animosité contre la noblesse, cependant c'était l'Allemand qu'ils haïssaient, car les souffrances que leur infligeaient les soldats et les fonctionnaires autrichiens étaient plus arbitraires, par conséquent plus dures à supporter. Autrefois, lorsque le paysan avait passé une partie de l'année à travailler pour le seigneur et à lui livrer, sous des noms différents, une part du fruit de son travail, le reste lui appartenait et il
pouvait en jouir en paix ; puis, ce qui se passait était réglé par d'anciens usages^ acceptés par tous, et auxquels nul ne contrevenait ; il n'en était plus de même avec les Allemands qui ne connaissaient d'autre loi que leur volonté, d'autre usage que la grossièreté, d'autre limite que la pauvreté de leur victime. Souvent, le paysan se voyait dépouillé de ses dernières ressources, de ses dernières provisions et exposé à mourir de faim. Il était naturel que sa haine le portât à se débarrasser de Toppresseur qui aggravait de si cruelle façon ses souffrances, puis, il savait, depuis Dézsa et Tokay, qu'il ne pouvait lutter contre deux adversaires à la fois, aussi partit-il en guerre contre l'Allemand; seulement quand, par hasard, il pouvait porter quelque coup aux biens ou à la personne d'un noble, il n'en laissait guère échapper l'occasion. Cette animosité, que Rdkôczi lui-même constatait S s'explique par les conditions des rapports entre ces deux classes de la population. Depuis la fondation du royaume de saint Etienne, il ne s'était guère écoulé un demi-siècle sans que des dissensions intestines se fussent produites ; ces luttes avaient toujours lieu, au nom, sinon dans