FRANÇOIS RÂKÔ€ZI II
le commandement du capitaine La Mothe, devait rester sous les murs de Lipotvàr, Tautre, commandée par le général Antoine Esterhdzy, devait aller au-devant de l'ennemi. Mais Bercsényî avait laissé les Autrichiens approcher, sans les inquiéter, jusqu'à Nagy-Szombat. Cette nouvelle parvint au camp de Ràkôczi la veille de la Noël ; lui et son état-major étaient d'avis de se mettre en marche immédiatement et de livrer bataille, dès le lendemain, dans la grande plaine qui s'étend devant la ville, Bercsényi fit observer, qu'au cours d'une marche nocturne, il se produirait des désordres, qu'il y avait un défilé à franchir et que l'ennemi n'avançant que lentement, on le devancerait encore, en ne partant que le lendemain matin.
Ce retard fut cause de l'issue désastreuse de la bataille. Quand R&kôczi arriva à Nagy-Szombat, l'ennemi avait déjà pris ses positions, et lui, ne put examiner assez attentivement celles que durent occuper ses troupes ; du reste, le temps manquait, car la canonnade commençait. Un moment, grâce à l'attaque d'Ebeczky avec sa cavalerie^ l'avantage parut être du côté de Râkoczi, mais Bercsényi avait placé sa cavalerie trop loin et elle ne put, au moment opportun, conserver Tavantage remporté. Un bataillon, composé de déserteurs
allemands, et commandé par Jean Gharody, en revoyant ses anciens compagnons d'armes, passade leur côté, ce qui jeta un grand désordre parmi les combattants.
L'aile gauche et le centre, qui avaient déjà fait reculer l'ennemi, ne purent avancer, à cause du désarroi produit par la désertion du bataillon de Charody. Rékôczi voulait se jeter dans la mêlée, mais comme on connaissait sa témérité qui le portait toujours aux endroits les plus menacés, Otiik, son maréchal de camp, avait recommandé à quelques jeunes officiers de veiller sur le prince et de Tempêcher, à tout prix, de se battre ; ils exécutèrent trop fidèlement leur mission ; ils contraignirent Rdkôczi, en retenant son cheval, à rester en arrière, et il ne put pas, comme il le voulait, prendre la tête des troupes. Il dut assister, impuissant « à la retraite de ses soldats. La défaite pourtant ne fut pas aussi grande qu'on l'avait redouté ^ ; Heister avait beaucoup souffert et quelques-uns de ses bataillons avaient été complètement détruits. Bercsényi resta sur les bords de la Vàg
i , c Après la bataille de Saint-Georges, Heister se trouva si affoibii que loin d'être en estât d'attaquer les Mécontents, il demandoit à tous moments à l'empereur qull lui envoy&t des renforts plus considérables, sans lesquels il n'étoit point en estât de se défendre ny d'hazarder une seconde bataille. .. i (ffûioire du P. Ragotzù)
222 FRANÇOIS RÀKÔGZI U
pour réunir ses troupes dispersées, pendant ce temps, Rékôczi envoyait à La Mothe l'ordre, au cas où il serait attaqué, de se replier sur le château de Nyitra que Bercsényi avait pris auparavant. Kàrolyi arriva enfin, avec six mille cavaliers ; d'après les dispositions prises par Râkôczi, il eût dû faire sa jonction, avec les autres troupes, avant la bataille de Nagy-Szombat, mais le prince ne lu fit pas de reproches, car le général sut trouver des raisons, en apparence plausibles, pour expliquer ce retard dont les conséquences avaient été désastreuses. U était d'avis, comme la plupart des officiers de Tliôkôiy, que dans une lutte insurrectionnelle il faut éviter les batailles en règle et se borner aux escarmouches qui harcèlent l'ennemi. L'entente manquait, car les chefs appartenaient à des écoles différentes ; à côté des émules de Yauban, dit un auteur, combattaient des soldats de Pierre l'Ermite. Rékôczi lui-même en convient, lorsqu'il écrit : « Depuis la guerre de César contre « les Gaulois, je ne crois pas qu'il y en ait eu une « pareille. En lisant les Commentaires de ce « grand capitaine, j'ai retrouvé le génie des Gana lois dans les Hongrois, mais en vérité, je ne « trouvais pas des Césars dans les généraux de « l'empereur. »
Une des causes qui nuisirent sérieusement au développement du mouvement national^ ce fut le manque d'énergie de Rdkéczi pour faire prévaloir ses manières de voir ; il ne pouvait pas, ou il ne voulait pas parler assez catégoriquement, ni faire respecter son autorité de chef. Il savait qu'il n V vait aucun pouvoir légal, reconnu par la Diète ou par le peuple^ et qu'il ne devait sa situation de chef, placé à la tête de l'armée, qu'au fait d'avoir commencé la lutte et de porter un nom historique ; aussi hésitait-il à faire sentir son autorité aux autres chefs, d'autant plus qu'il se trouvait être le plus jeune et le seul, parmi eux, qui n'eût pas l'expérience de l'art militaire, car ses généraux avaient servi dans l'armée impériale ou sous les ordres de Thôkôly.
Et quoique sa clairvoyance et ses connaissances théoriques valussent bien leur expérience, il était naturel qu'avec sa modestie, le prince se rangeât à l'avis des généraux plus âgés et plus expérimentés que lui ; il avait alors trop peu confiance en ses propres projets pour les défendre énergiquement ou pour accepter toute la responsabilité d'un échec éventuel. De plus, ces généraux avaient, pour la plupart, une influence politique, dans un comitat quelconque, et là, où le
224 FRANÇOIS RÀRÔGZI II
jeune commandant en chef aurait eu la volonté et le courage de sévir avec toute la rigueur militaire, le chef civil des Mécontents s'arrêtait pour ne pas enlever à sa cause un appuis souvent important, et ne pas perdre de nombreux partisans.
Pour parer à ces difficultés, Rdkéczi avait compté sur le concours de la France ; le marquis de Bonnac, ambassadeur en Pologne, avait promis, au début de son entreprise^ de lui envoyer des officiers français, mais la promesse ne fut que partiellement tenue. Louis XIV, pour les nombreuses armées qu'il entretenait, avait besoin luimême de tous ses officiers et surtout, des meilleurs. En deux ans, le marquis de Bonnac n'envoya que cinquante officiers et parmi eux beaucoup n'avaient occupé que des postes inférieurs ou bien manquaient de connaissances techniques. Les deuxpliis importants furent le marquis de Fierville et le capitaine La Mothe. Le premier, brave et aimable, devint rapidement sympathique à tous, tandis que le second, énergique et entreprenant, devait initier ses nouveaux compagnons à Tart de Vauban.
Le marquis Des AUeurs, envoyé de Louis XIV, se rendit, vers cette époque, auprès de Ràkôczi qui le reçut comme « l'ambassadeur du roi très chrétien ». Au cours d'un entretien secret, lemar-
quis Des Alleurs lui présenta une note renfermant de nombreuses questions au sujet de l'état de Tarmée, de la situation, etc. ; deux heures plus tard, Rdkéczi lui remettait sa réponse, ce qui Tétonna beaucoup*.
Des nombreux officiers attendus, deux seulement accompagnaient l'envoyé, Le Maire et Damoiseau. Le désir de posséder des officiers français, l'accueil si bienveillant qu'on leur faisait, furentbientôt assez connus pour donner lieu à une supercherie d'un genre particulier qui ne contribua ni au bon ordre^ ni au bon esprit des troupes râkôczistes. De simples soldats, surtout des ordonnances, détournaient les papiers de leurs maîtres, s'appropriaient leurs brevets d'officiers et se rendaient en Hongrie où, sur le vu de leurs diplômes, on leur attribuait un grade équivalent, ou souvent plus élevé, dans Tarmée de Ràkôczi. On ne s'apercevait de la tromperie que lorsqu'il était trop tard, quand ces officiers improvisés, adonnés aux plaisirs et aux désordres, avaient fourni une preuve de leur incapacité, soit en compromettant le poste qui leur était confié, soit en exposant à des dangers inutiles les soldats qu'ils commandaient. Leur