‹ François Rákóczi II, prince de TransylvanieChapitre 26 sur 65 · Tbaly K. : Arch. Rakoczianum · texte numérisé non relu

Tbaly K. : Arch. Rakoczianum

236 FRANÇOIS RÂKÔGZI II

torité que les circonstances exceptionnelles lui avaient attribuée et pour laisser aux délibérations la plus entière liberté, il était résolu à ne pas assister aux séances, même en simple magnat.

Bercsényi n'était pas satisfait de cette résolution, aussi modeste que généreuse ; il voulait que la dictature, exercée jusque-là par le prince, restât en dehors des discussions, pour éviter ainsi toute scission qui ne pouvait qu'avoir des suites fâcheuses. A toutes les objections et à toutes les objurgations de son ami, Rakôczi opposa une invincible résistance, il voulait paraître à Szécsény comme un simple patriote et se soumettre à toutes les décisions de la Diète.

A l'exception de cinq villes occupées par les Autrichiens, tous les comitats, toutes les villes libres avaient envoyé des députés à la Diète de Szécsény. Pour que, plus tard, ils ne pussent pas faire d'objections aux décisions que prendrait la Diète, Râkéczi avait convoqué tous les généraux, même Forgach, qui était en Transylvanie ; quelques-uns manquèrent cependant à Tappel : Bottyân, qui commandait sur le Danube ; Paul Gyûrky, à Nagy-Vàrad; Etienne Andrâssy, à Arad; Paul Orosz, à Nagy-Szeben, etc., etc. Le clergé catholique et le clergé protestant étaient largement re-

DIÈTE DE SZÉCSÉNY 237

présentés. Les travaux de la Diète furent précédés, le i2 septembre, d'une messe en Tbonneur du Saint-Esprit, célébrée par Etienne Telekessy, évéque d'Eger. Les délégués de la nation se réunirent sous la grande tente qui avait été dressée, et là, Ràkéczi leur adressa la parole. Il les remercia d'abord de la bonne volonté qu'ils avaient mise à se rendre à son appel, puis du zèle qu'ils avaient déployé pendant trois années pour le seconder dans ses efforts pour la délivrance de la nation du joug étranger. Il dit encore qu'il s'estimait heureux d'avoir atteint un résultat permettant aux représentants de la nation de discuter les intérêts de la patrie, en pleine liberté et en toute sécurité, qu'après avoir préparé les voies à la conclusion de la paix, il laissait les députés à même d'entendre les propositions des représentants de l'empereur et d'agir selon leurs convictions. A partir de ce moment, il ne se considérait plus que comme un simple patriote, plein de zèle pour faire son devoir, et il déposait le pouvoir qu'il tenait des serments qu'on lui avait prêtés. Il ne voulait prescrire aucune direction, mais il s'engageait d'avance à respecter les décisions de la Diète et à les exécuter.

Sans cette sage précaution, il y aurait eu des

238 FRANÇOIS RAkÔGZI II

dissensions, dès le premier jour ; la caase de ces incidents fut la question religieuse. Gomme on Ta vu plus baut^ le soulèvement rdkécziste était le seul, de tous les soulèvements dirigés contre l'Autriche, qui n'eût pas, en même temps qu'une ori* gine politique, une raison religieuse. Le chef n'appartenait pas à la même religion que la plus grande partie de ses partisans, ce qui militait en faveur de son impartialité ; néanmoins, les catholiques espéraient que Rdkéczi repousserait toutes les exigences des protestants, tandis que ces derniers pensaient qu'en même temps que la liberté politique, il rétablirait la liberté religieuse. Tous avaient mis leurs espérances et leurs revendications à Tarrière-plan, pour lutter contre l'ennemi commun : la maison d'Autriche ; maintenant que sa défaite semblait imminente, ils voulaient, sans plus tarder, faire prévaloir leurs droits.

Le clergé catholique eût voulu, par un acte décisif, voir mettre fin aux espérances des protestants, tandis que les protestants voulaient faire cesser cette longue incertitude et acquérir la preuve qu'ils n'avaient pas versé leur sang pour conquérir une demi-liberté, c'est-à-dire la liberté politique, sans la liberté religieuse.

Ce qui vint encore compliquer la question, ce

DIETE DE SZÉGSÉNT 239

fut le fait que la petite noblesse appartenait presque tout entière au protestantisme, tandis que la haute noblesse était catholique. La première voulut se séparer de la seconde et former un corps délibérant distinct^ qui eût constitué la véritable représentation nationale, tandis que les magnats eussent formé une sorte de Sénat, ou Chambre haute, qui eût sanctionné les décisions prises par la première Chambre. Sans perdre de temps, la petite noblesse se constitua en un corps distinct et se choisit un président, Radvdnszky, zélé protestant, qui alla soumettre ses projets à Rdkoczi ; en même temps, le clergé catholique protestait contre cette innovation et, le lendemain, Ràkôczi, renouvelant ses déclarations à l'assemblée, ajouta qu'il n'était pas possible, comme le bruit en avait couru, que la petite noblesse formât une classe à part.

Toute l'autorité était entre les mains de l'assemblée entière qui seule pouvait décider de la forme de ses délibérations, il ne restait aux protestants qu'à exposer leurs désirs à l'assemblée pour les soumettre à un débat contradictoire et à en accepter ensuite les décisions. Le clergé, les magnats, les membres de la petite noblesse qui n'avaient pas pris part à l'élection de Radvânszky,

240 FRANÇOIS RÀKÔGZI n

protestèrent à Tunanimité contre les droits que s'était arrogé la noblesse protestante ; Rdkôczi les calma et leur montra combien il était nécessaire de bien fixer la forme des délibérations, etTexécution des décisions, de façon à éviter le retour de pareils incidents qui eussent pu amener la dissolution de rassemblée, avant même qu'elle eût fait quelque chose. Ces incidents démontrèrent clairement la nécessité d'une solide organisation intérieure et d'un chef du pouvoir exécutif.

L'intervention de Ràkéczi, son attitude modérée au milieu des passions, lui conquirent encore bien des sympathies dans les deux camps, et à peine eut-il quitté la séance que les protestants se montrèrent les plus empressés à proposer sa nomination comme « chef des Mécontents ». Bercsényi soutint cette proposition, il pensait que Tinfluence qu'il avait sur le prince lui permettrait d'exercer, en son nom, une autorité incontestable. U fit seulement remarquer aux députés qu'avant d'élire un chef, il fallait lui trouver une dénomination. Les dignitaires du royaume étaient absents, les uns pour des raisons plausibles, on ne pouvait donc en nommer d'autres à leur place, ce qui eût produit mauvais effet, mais d'autre part, l'assemblée ne pouvait se considérer comme un Parlement légal.

DIÈTE DE SZÉGSÉNY 241

II fallait donc trouver, pour le chef à élire, un titre exceptionnel, car tout espoir de faire la paix avec rAutriche n'étant pas abandonné, on ne pouvait déclarer le trône vacant et élire un roi ou un prince. Il proposa donc de suivre l'exemple de la Pologne, de se considérer comme « confédérés y> et d'élire un chef sous les ordres de qui ils combattraient jusqu'au rétablissement de la liberté.

Ce discours de Bercsényi fut unanimement approuvé et les quatre Ëtats, clergé, magnats, noblesse, villes libres, nommèrent une commission chargée d'étudier la proposition de Bercsényi et de recueillir l'avis du prince. Ràkôczi approuva la dénomination de « confédérés » et il ajouta que le titre du chef ne devait pas rappeler le caractère d'un souverain, que de plus, pour éviter les abus du pouvoir, il fallait lui adjoindre un Sénat. Ghaquejour, la commission soumettait ses délibérations à l'assemblée qui les discutait ; au bout de trois jours, le 20 septembre 1705, François Râkôczi était élu, à l'unanimité, « chef des confédérés » ; cette élection fut portée à la connaissance du peuple, par une proclamation, datée de Szécsény, 20 septembre 1705. La proclamation portait les signatures et les sceaux de tous les magnats,

242 FRANÇOIS RÂKÔGZI II

des prélats^ des représentants des villes et des comitats. De plus, les confédérés s'unirent par un serment solennel; les ecclésiastiques y ajoutèrent une formule concernant les droits de l'Église. François Ràkôczi, chef élu des confédérés, prêta également serment.

Longtemps les confédérés s'opposèrent à la formation d'un Sénat, ils affirmaient avoir confiance absolue en leur chef et ne pas craindre ses excès de pouvoir ; ils ne cédèrent que devant la perspective que, Râkéczi étant mortel, son successeur pouvait rendre nécessaire la limitation de l'autorité accordée. Ils ne voulurent pas nommer eux-mêmes les membres du Sénat et il fallut encore insister, pendant trois jours, pour obtenir une liste de cinquante noms parmi lesquels il ne restait plus qu'à choisir vingt-quatre sénateurs. Les élus comprenaient trois évoques, Etienne Telekessy, évêque d'Eger, André Pethesy et Etienne Illyes, dix magnats, dont les généraux Bercsényi, Forgdch, Kirolyi, et Esterhdzy; les douze autres sénateurs furent choisis parmi la noblesse. Les confédérés, en approuvant ces élections, déclarèrent encore une fois qu'ils avaient en Rdkôczi une inébranlable confiance et qu'ils considéraient le Sénat comme un Conseil qui ne devait ni res-

DIÈTE DE SZÉCSÉNT 243

treindre Tautorité du prince^ ni limiter son action. Une preuve incontestable de la confiance que les confédérés avaient en leur chef, ce fut la mission dont ils le chargèrent en lui laissant régler seul la question religieuse, mission qui exigeait autant de délicatesse que d'impartialité. Les protestants réclamaient l'exécution des lois rendues en leur faveur et la restitution des quatre-vingt-dix églises, stipulée dans le traité de Nagy-Szombat. Depuis ce traité^ quelques-uns des endroits, où se trouvaient les églises en question, étaient revenus à la religion catholique et il eût été aussi inhabile qu'injuste de donner ces églises catholiques aux protestants. Dans d^autres endroits, ces églises possédaient des revenus importants et on ne pouvait les attribuer aux protestants sans léser le clergé catholique dans ses intérêts matériels. De plus, le domaine n'appartenait pas toujours à un propriétaire pratiquant la même religion que la population de la localité et cependant, le propriétaire imposait un pasteur de sa religion. Les abus de pouvoir que le clergé catholique avait commis, durant la domination allemande, contre les protestants les avaient irrités, et maintenant, ils demandaient satisfaction ; cependant Râkôczi devait, comme catholique, et aussi pour des raisons poli-

244 FRANÇOIS RÀKÔGZI H

tiques, ménager le clergé qui formait la classe la plus riche et la plus puissante. Il parvint enfin à faire renoncer les protestants à leurs strictes revendications de droit et à les disposer à une entente amiable.

Ce point obtenu^ il convoqua un représentant catholique et un représentant protestant de chaque comitat, se fit exposer la situation réelle, les besoins des deux confessions, et il conclut, avec tous les représentants, des arrangements qui donnaient satisfaction aux deux parties. La Confédération ratifia, par une loi, le compromis intervenu entre les catholiques et les protestants et tant que dura la guerre, la question religieuse ne fut plus soulevée. Il fut encore décidé que chaque comitat enverrait deux délégués qui resteraient auprès du prince et l'entretiendraient de la situation de leurs comitats respectifs. Le prince et le Sénat étaient autorisés à reprendre les négociations en vue de la paix et à la conclure, avec la garantie de TAngleterre et de la Hollande. Les descendants des victimes d'Eperjes devaient recevoir une satisfaction légale et rentrer en possession de leurs biens, de même, Émeric Thôkôly et ses partisans. Les emprunts faits par Ràkôczi, depuis trois ans, pour la guerre et dans

DIÈTE DE SZÉCSÉNT 245

l'intérêt général devaient être payés par l'État. Les magnats qui n'avaient pas assisté à la Diète de Szécsény pouvaient prêter serment dans leurs comitats respectifs et envoyer leur signature à Rékéczi * . La Transylvanie devait être invitée à se joindre à la Confédération.

Trois copies des décisions de l'assemblée furent faites et pourvues des sceaux et des signatures ; Tune demeura entre les mains de Rdkôczi, la seconde fut envoyée au primat de Pologne et la troisième, pour la sécurité des protestants, au prince de Hanovre, * plus tard roi d'Angleterre, sous le nom de George P*^.

Au commencement de Tannée 1706, le Sénat se réunit à Miskolcz, dans le comitat de Borsod, et s'occupa du principal facteur de la guerre, l'argent. Cette question avait, dès le début, causé quelques embarras au prince ; ses premiers sol-

1. Des médailles commémoratives de la Diète de Szécsény farent frappées, elles portaient rinscription : Concordia religionum liber taie ^ anno MDCCV in Conventu Szecsenyensi.

2. Ce fut cet exemplaire, ou celui de Râkôczi, que Ton découvrit à Paris, en 1850 ; en 1870, le prince Gsatoryski Tachetait trois mille Qorins, à un antiquaire de Londres, et rofifrait à TAcadémie des Sciences de Pest.

246 FRANÇOIS RÀKÔGZI II

datSy ruinés par les exactions de rAutriche, avaient pu lui offrir leurs bras et leur sang, mais ils n'avaient pas d'argent. Les mines d'or et d'argent avaient été tellement négligées qu'elles ne rapportaient pas ce que coûtait leur exploitation, seules les mines de cuivre étaient d'un meilleur rendement, aussi en 1703 et Tannée suivante, Ràkôczi avait-il demandé aux comitats l'autorisation de frapper de la monnaie de cuivre pour deux millions ; quand il l'eut obtenue, il fît frapper trois sortes de pièces de dimensions différentes qui portaient l'inscription Pro libertate, d'où on les nomma libertas^. Leur valeur nominale était beaucoup plus grande que leur valeur réelle. Ne pouvant être employée au paiement des dettes et à la libération des gages, la monnaie de cuivre tomba rapidement si bas que chacun cherchait à s'en débarrasser ; les approvisionnements^ les marchandises, l'or et Targent, dont le gouvernement se servait pour ses achats d'armes et de munitions à l'étranger, atteignirent des prix très

1. Ces monnaies étaient frappées à Feffigie de la Hongrie. ^ c II en battit monnoye dont il paya ses troupes, sans néanmoins c mettre son nom, ny son portrait dessus, parce qu'il étoit fort c instruit qull n*appartient qu'aux grands souverains de mettre c leur nom sur la monnoye d'or et que les princes de Transylc vanie n'ont jamais eu ce droit parce qu'ils ont toujours été « tributaires... » Histoire du P. Ragolzi,

DIÈTE DE SZÉCSÉNT 247

élevés, tandis que les dépenses de première nécessité ne pouvaient être réglées avec la monnaie de cuivre.

Pour obvier à ces difficultés, la plupart des sénateurs proposaient de cesser la frappe des monnaies, et, pour subvenir aux besoins du pays, d'établir un impôt. L'Etat accepterait la monnaie de cuivre, ce qui relèverait sa valeur et rendrait inutile la frappe de nouvelles pièces. Rikéczi s'opposa nettement à ce projet. Il fit observer que les impôts, les exactions, les exécutions des Autrichiens avaient été Tune des principales causes du mécontentement du peuple. Depuis le commencement de la guerre, ce même peuple avait fourni, volontairement, des approvisionnements, sans demander la moindre indemnité. « Si on exige de lui de l'argent comptant, il faudra, faisait observer Ràkôczi, avoir recours aux mêmes moyens qui ont rendu les Autrichiens haïssables ; les mesures de rigueur ne serviraient à rien puisque les paysans ne possèdent pas d'argent comptant. Gela ne ferait pas rentrer beaucoup de monnaie de cuivre dans les caisses de TÉtat et n'en augmenterait pas la valeur, s'il y a beaucoup de cette monnaie, elle se trouve, non entre les mains du peuple, mais de la noblesse qui ne veut pas être imposée. La dépré-

ciation de la monnaie de cuivre ne serait atténuée que si la noblesse pouvait l'employer à dégager ses biens et à payer ses dettes. » Quant au faux monnayage, on pourrait l'enrayer en émettant des pièces moins faciles à imiter et Ràkôczi proposa d'y frapper une image de la Vierge. Les projets du prince furent d'autant mieux accueillis que parmi les sénateurs s'en trouvaient plusieurs qui saisirent avec empressement ce moyen de dégager leurs biens à bon compte.

Ces mesures qui ramenèrent la monnaie de cuivre à sa valeur nominale, la frappe de nouvelles pièces d'une plus grande valeur, permirent à Rdkôczi de faire rentrer peu à peu l'or et l'argent et de les employer à l'achat de plomb que ni la Hongrie, ni la Transylvanie ne fournissaient en quantité suffisante. Il fit également acheter des chevaux et des armes pour les trois régiments, un de cavalerie, deux d'infanterie, qui formaient ses troupes particulières, c'étaient les seules qui eussent un uniforme militaire et des armes régulières ; les soldats des autres troupes portaient les vêtements qu'ils avaient en entrant au service et se servaient d'armes quelconques.

Non seulement les ressources manquaient pour habiller et armer soixante-dix à soixante*quinze

DIÈTE DE SZÉGSÉNT 249

mille hommeSy mais encore il était difficile de se procurer les vêtements et les armes nécessaires ; ces objets venaient pour la plupart de la Silésie et devaient traverser la Pologne où les puissances, qui étaient en guerre et qui en avaient autant besoin que Ràkéczi, s'en emparaient. Mais l'uniforme avait peu d'importance pour le soldat paysan qui, avec la fourche ou le « fokos » S tenait tête au soldat allemand. La force des troupes de Rdkoczi consistait surtout dans le caractère de ce volontaires » que les soldats Kouroucz conservèrent pendant tout le temps que dura la guerre ; avec le vêtement flottant, l'adresse et la rapidité, avec les armes nationales, ils gardèrent aussi la bravoure traditionnelle. Cette liberté d'allures, cette absence de règles avaient quelquefois leurs mauvais côtés, mais un chef énergique pouvait y parer rapidement ; si la conduite de tous n'eût pas plus laissé à désirer que celle de ces soldats improvisés, peut-être la Diète de Szécsény eût-elle pu être le point de départ d'une ère de prospérité pour la Hongrie. L'union que la Confédération avait formée de tous les Mécontents, l'organisation puissante, la forme légale qu'elle donnait au soulèvement,

Page 1