Mémoires du duc de Saint-Simon
3. «Le landgrave Charles de Hesse-Rheinfels, père de la princesse Ragotzi, étoit frère putnë du landgrave Guillaume de Hesse-RheinfelSf mari d'une sœur de madame de Dangeau... Cette alliance de Ragotzi étoit fort proche, quoique sans parenté effective, mais elle ût sur madame de Dangeau la môme impression... » (Saint-Simon.)
4. A. Vandal : Une Ambassade française en Orient sous Louis XV.
5. Saint-Simon trace du prince de Transylvanie le portrait suivant : c Ragotzi étoit d'une très haute taille, sans rien de
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lités. « Il veut tout voir avec attention^ écrivait madame de Maintenon, et paroît sage en tout ce qu'il fait... » Madame, duchesse d'Orléans, écrivait, en juillet 1713 : « C'est un brave homme, et il a de l'esprit ; il a beaucoup lu et il a des connoissances sur tout; il m'a demandé à voir mes médailles et mes pierres et je les lui ai montrées avec grand plaisir. »
Râkoczi avait loué une petite maison à Passy^ « village près de Paris », il y demeurait peu, car il était souvent à la cour, ou avec le comte de Toulouse pour qui il éprouvait de la sympathie. Il s'était senti attiré vers ce prince qui, au témoi-^ gnage de Saint-Simon, était « Thonneur^ la vertu, la droiture, Téquité même. »
L'hiver vint et Rdkoczi le passa entre la cour et
trop, bien fournie, sans être gros, très proportionné et fort bien fait, Tair fort robuste et très noble jusqu'à être imposant sans rien de rude... C'étoit un homme sage, modeste, mesuré... d'une grande politesse, mais assez distinguée selon les personnes; d'une grande aisance avec tout le monde, et en même temps, ce qui est rare ensemble, avec beaucoup de dignité sans nulle chose dans ses manières qui sentit le glorieux... Un fort honnête homme, droit, vrai, extrêmement brave, fort craignant Dieu, sans le montrer, sans le cacher aussi, avec beaucoup de simplicité. En secret, il donnoit beaucoup aux pauvres, des temps considérables à la prière, eut bientôt une nombreuse maison qu'il tint pour les mœurs, la dépense et Texactitude du payement dans la dernière règle, et tout cela avec douceur... G'étoit un très bon homme et fort aimable et commode pour le commerce, mais après l'avoir vu de près, on demeuroit dans l'étonnement qu'il eût été chef d'un grand parti et qu'il eût fait tant de bruit dans le monde. »
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les parties de chasse, les visites^ les promenades.
A l'approche des fêtes de Pâques, le prince se rendit, avec le comte de Toulouse, dans les a merveilleux jardins » de Marly. Pendant l'été, il allait, tantôt à Fontainebleau, où se trouvait la cour, tantôt à Marly, ou encore, il passait quelques jours dans la petite maison que le comte de Toulouse possédait sur les bords de la Seine. Quand, vers la Toussaint, le roi retourna avec la cour à Versailles, Rdkôczi prolongea son séjour à Marly durant tout le mois de novembre^ pour s'y adonner à la chasse. Il se fixa pour l'hiver à Clagny, il voulait être ainsi plus près de ses amis et de la cour qui était alors à Versailles.
Le prince de Transylvanie éprouvait pour le roi de France une vénération à laquelle le vieux souverain n'était pas indifférent, car il aimait à voir Rdkôczi auprès de lui, aussi bien à Versailles qu'à Marly ou à Fontainebleau et souvent en compagnie du comte de Toulouse.
Au milieu de la vie agitée de la cour, Rdkôczi ne se sentait pas toujours heureux. L'accueil cordial, les témoignages de sympathie, les pompes de Versailles, contrastant si grandement avec la rude vie des camps qu*il venait de mener, ne satisfaisaient pas le cœur de l'exilé, il regrettait sa patrie.
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ses enfants retenus à Vienne, ses guerriers Kouroucz. L'amitié du comte de Toulouse, du duc du Maine, des seigneurs de la cour, les amabilités et les prévenances des grandes dames, les fêtes, les chasses l'occupaient un moment et il se montrait touché de toutes ces marques de bienveillance, mais il fallait autre chose à cette âme inquiète et ce fut la foi qui lui donna la force de parcourir la douloureuse voie qui lui restait à gravir.
Les sentiments religieux avaient toujours existé chez Rdkôczi; assez vifs dans sa jeunesse, ils avaient paru s'atténuer quand, cédant à Tentraîneroent de la passion, il s'était adonné aux plaisirs, mais dans les circonstances graves S ils avaient reparu, ce fut en France qu'ils se développèrent et qu^ils reçurent Timpubion qui leur donna toute leur intensité. Il raconte, dans ses Mémoires, un fait qui l'impressionna vivement.
Un jour, c'était le i4 août 1714, il se promenait en compagnie du duc et de la duchesse de Bourbon et de quelques personnes dans la forêt de Fontainebleau. Ils vinrent à passer devant un couvent de Carmélites et y entrèrent, on y disait précisément les Vêpres et le Saint-Sacrement était
1. Quand il organisait son armée, il se préoccupait d^empécher les soldats de jurer ou de blasphémer.
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exposé. Râkôczi s'agenouilla pendant la bénédiction et prolongea sa prière^ tandis que ses compagnons s'en allaient. Quand il sortit, ils le plaisantèrent, mais Ràkôczi, qui se sentait animé de sentiments tout nouveaux, supporta leurs railleries et leur répondit avec beaucoup de calme et de dignité : « S'il convient aux sujets de s'agenouiller devant le roi, ne convient-il pas à la créature de s'agenouiller devant son Créateur ?... »
Râkôczi réfléchit et lorsque vint l'Avent, il suivit les sermons donnés à la cour, fit de nombreuses lectures et décida qu'il observerait le jeûne quadragésimal, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'alors pour des raisons de santé.
L'avenir n'était pas sans causer de graves préoccupations à l'exilé, sa dignité souffrait de la situation dans laquelle il se trouvait, il ne voulait pas abuser de la générosité du roi de France, qu'on lui faisait quelquefois sentir, aussi ne consentant pas à faire des dettes et ne pouvant pas vivre dans la misère, ce qui l'eût rendu un objet de dérision pour la cour de Vienne, il pensa à entrer, avec un de ses fidèles serviteurs, chez les moines Augustins qui avaient un petit couvent dans la forêt de Saint-Germain ; il s'y était quelquefois arrêté, quand il chassait dans les environs, avec le duc de Bourbon.
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L'hiver s'écoula ainsi et quand approchèrent les fêtes de Pâques, Rdkoczi éprouva le désir de se retirer pour quelques jours dans un cloître, mais il eût voulu que nul ne connût l'endroit de sa retraite; le couvent de Saint-Germain, où les moines le connaissaient et où ses amis allaient quelquefois, ne lui offrait à ce point de vue aucune tranquillité. Il cherchait autre chose, quand le hasard le servit à souhait.
Il était à Clagny et se disposait à monter en voiture pour aller à Marly, assister à la chasse royale, quand à ce moment un religieux lui remit une requête. Il la prit et, selon son habitude, la lut de suite; il vit que la lettre était écrite par un capitaine d'artillerie de sa légion française. Il interrogea celui qui la lui avait remise et apprit ainsi que l'ancien officier, pour mettre fin à une vie de dissipation, était entré dans un couvent des Flandres, de là, il avait passé dans un couvent de TAngoumois qui venait d'être incendié et maintenant, il voulait entrer chez les Camaldules, il demandait au prince Râkôczi une lettre d'introduction pour le Supérieur.
Non seulement Rakôczi donna la recommandation demandée, mais encore il s'informa des religieux et l'idée lui vint d'aller passer quelques
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jours dans leur maison. Il envoya un de ses serviteurs demander qu'on lui préparât une chambre, et, renonçant à la chasse, il se rendit au couvent de Grosbois où il passa les derniers jours de la semaine sainte. Il trouva, dans le calme du cloître, la paix qu'il cherchait et cette retraite eut pour sa vie spirituelle d'importantes conséquences. Il résolut de retourner passer là les jours qui précéderaient les grandes fêtes. II loua une petite maison qui était toute proche du monastère et la fit installer pour son usage.
Le samedi saint, il retourna à la cour pour présenter, le lendemain, ses hommages au roi qui s'était informé de son absence. Pressé de questions par Louis XIV, il dut finir par avouer ce qu'il avait fait pendant ces quelques jours; la semaine suivante, il partit avec le roi, pour Marly. Tout en suivant la cour, Râkôczi ne manqua plus, à partir de cette époque, de se rendre toutes les semaines à Versailles où il accomplissait ses devoirs religieux, chez les Pères de la Mission. Il retourna pour les fêtes de la Pentecôte à Grosbois, mais il assista aux cérémonies de la Fête-Dieu dans la chapelle du château.
Il accepta l'invitation du duc de Bourbon d'aller le voir dans sa résidence de Chantilly et promit au
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duc de Conti de passer à llsle-Adam d'où, en revenant, il devait se rendre chez le comte de Toulouse, à Fontainebleau. Mais à Chantilly, il apprit que la maladie du roi s'était ag^avée et il se hâta de partir pour Versailles. Partagé entre l'inquiétude et l'espoir, il assista au concert de la Saint-Louis qui eut lieu sur le désir du roi; il vit quelques-uns de ses amis et constata que des sentiments très divers les animaient au sujet du souverain, il partit alors pour Grosbois. Quelques jours plus tard, il y apprenait la mort de Louis XIV.
Il assista aux funérailles du roi et peu d'auditeurs furent plus profondément émus que lui par les paroles de Massillon : Dieu seul est grand.
Après avoir laissé écouler un délai convenable, il se rendit auprès du duc d'Orléans qui l'assura de sa bienveillance ; il fit encore quelques visites, mais a les visages réjouis des courtisans l'écœurèrent », il en fut vivement contristé et se sentit pris d'un grand désir de solitude, il retourna à Grosbois et remercia Dieu de lui avoir montré la vanité des grandeurs humaines.
Sur cette àme^ habituée aux profondes méditations et qui avait pénétré le néant des vanités hu-
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maines, la mort de Louis XIV fit une douloureuse impression^ Râkôczi médita, dans sa retraite^ sur la tragique grandeur de la mort d'un souverain chrétien, sur Tinanité des dispositions prises par ce monarque qui avait été si puissant, et « il essaya de Faire sa cour au Roi des rois. »
Ràkôczi resta davantage à Grosbois où le comte de Toulouse salait quelquefois le voir, ils chassaient alors ensemble dans la forêt de Rambouillet, c'était la seule distraction que Rdkoczi se permît encore. Le maréchal de Tessé qui occupait à Grosbois une petite maison, très rapprochée de celle de Ràkéczi \ avait de fréquents rapports avec l'exilé, ils passaient de longues heures ensemble; « les lectures spirituelles, la prière, les exercices religieux se succèdent et les jours passent avec une grande rapidité, » écrivait Rakéczi.
Si c'étaient là ses principales occupations, eUes ne furent pas les seules pendant le séjour qu'il fit en France. Dans sa jeunesse, il avait aimé la géo-
1. « Le prince Ragotzi réside à cinq ou six lieues de Paris, dans un Couvent de moines qu'on appelle Camaldules et qui ont une règle aussi austère que les Chartreux ; U est parmi ces moines comme s'il étoit Fun d'eux, assiste & leurs prières, à leurs veilles, et jeûne souvent. Il faut qu'intérieurement il ait beaucoup souffert... » Lettre de Madame.
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métrie et il dessinait avec plaisir; plus tard, de 1703 à 1711, comme chef d'armée et comme homme d'État, il s'en était approprié les connaissances spéciales et était devenu diplomate assez instruit pour être apprécié à la cour de Louis XIV. A Grosbois, il étudia la théologie et pour la Pentecôte de Tannée 1715, il lisait un livre De importantia salutis^ lecture qui lui fit grand bien, écrit-il, et lui permit de se mieux connaître. A part les ouvrages sur l'Écriture sainte, il lisait beaucoup les œuvres de saint Augustin, de saint Thomas d'Aquin, de Bossuet et il s'en pénétrait au point que l'on retrouve, dans ses écrits, maintes de leurs expressions. La lecture des Confessions de saint Augustin l'impressionna assez vivement, pour lui suggérer la pensée d'écrire, lui aussi, sa vie. Il réfléchit beaucoup à ce projet et ce fut seulement quelques mois plus tard, aux fêtes de Noël de 1716, qu'il en prit la résolution *•
Il s'était préparé à ces fêtes par une retraite durant laquelle il s'examina sur sa vie entière, il fit alors une confession générale, et ce fut cette
1, Le titre de cet ouvrage est : Confessio peccatorvt, ad praesepe in corde suo nati Salvatoi*is vitam suam deflentis et gratias ductumque Providenliae recolentis, per formam soliloquiorunif diebus NativUatis Christi solemnitatem praecedentibus inchoata. i716.
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époque qu'il considéra comme la date de son véritable retour à la foi. Il pensait que les événements de sa vie témoignaient de « la puissance de Dieu » et que la lecture pourrait en être édifiante ; aussi pour que non seulement ses compatriotes, mais les étrangers pussent en profiter, il rédigea ses Mémoires en latin. L'ouvrage est composé de trois parties : la première a été écrite à Grosbois et, au mois de mars 1717, Fauteur transcrivait le récit des événements de Tannée 1700; il ne reprit son travail qu'au mois de mai et écrivit alors l'histoire de sa vie jusqu'en 1703. La seconde partie fut rédigée à Andrinople, il s'y remit le 21 février 1718. Lorsque la paix de Passzarovicz lui eut enlevé toute espérance d'avenir politique et qu'il eut fixé sa résidence à Jénikey, il continua ses Mémoires; la troisième partie est la plus importante, il la commença en novembre 1718, il l'abandonna plusieurs fois et ne la termina guère qu'en 1719, ce qui fait que ces derniers feuillets sont moins des souvenirs qu'un Journal.
Entre les Confessions de saint Augustin et ]es Mémoires de Ràkôczi, quelques auteurs ont voulu établir un parallèle ; il y a certes quelques analogies et quelques dissemblances^ comme il y en
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avait entre ces deux âmes également grandes.
Saint Augustin était un puissant esprit philosophique, qui^ dès sa jeunesse, avait fait de Cicéron, d'Aristote, de Platon^ ses lectures habituelles, il y avait puisé la connaissance de Pâme. Ràkôczi^ lui, malgré ses hautes facultés, n'avait pas d'aptitudes pour la philosophie et il le reconnaissait sincèrement. Mais oii la différence est plus sensible, c'est dans leur vie même, saint Augustin avait vécu jusqu'à Tàge de trente-et-un ans dans rîgnorance de la foi catholique, bravant, au milieu d'orgueilleux compagnons, les lois religieuses. Râkoczi ne fut jamais un incroyant ; à vingt ans, il priait avec ferveur, àLoretto, et dans sa prison de Wiener-Neusladt, il ne cessa pas un instant de prier Dieu et d'espérer en la Providence.
Ses Mémoires sont d'autant plus remarquables que, jusqu'au moment de son exil, il s'était peu occupé de questions théologiques et qu'il ne commença guère, qu'à cette époque, à lire des livres traitant de ces sujets; en moins de trois ans, il avait acquis des connaissances qui font de ses Mémoires un ouvrage intéressant au point de vue religieux; cependant, il est plus intéressant encore au point de vue historique et politique. Râkôczi seul,
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pouvait évoquer le souvenir de ôertains faits et lui seul pouvait donner d'indiscutables explications. Les premières années de son enfance sont narrées plutôt d'après ce qu'il entendit raconter, mais à partir de Tcxode de Munkécs, quand il eut été séparé de sa mère et de sa sœur, ce sont ses propres souvenirs et ses impressions personnelles qu'il transcrit. Les événements politiques y occupent naturellement la plus grande place^ quoique en bien des endroits, Rdkôczi se livre à des « méditations » toutes spirituelles sur la grâce de Dieu, l'indignité des hommes, etc.
Dans ses Mémoires se retrouve toujours sa résignation à la volonté divine ; c'est ainsi qu'à la Gn de 1719, il écrit : « Mon Dieu, vous me trouvez, à « la fin de cette année, comme votre volonté l'a « voulu. Je suis privé de mon épouse et de mes « enfants. Ma femme souffre et je ne puis aller à « son secours, puisque Ton met des obstacles in- « surmontables à notre correspondance. Mes 61s « sont entre les mains de mes persécuteurs, et « vous seul savez, ô mon Dieu, comment on les « élève. Je ne sais pas plus sur eux que s'ils ne « vivaient pas. Seigneur, père des pauvres et « des orphelins, venez à notre secours, selon « votre sainte volonté et vos justes décrets. Éclai-
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« rez et soutenez mon épouse pour qu'elle supporte « avec patience les épreuves que votre main lui ence voie. Inspirez ceux qui instruisent mes fils pour « qu'ils apprennent à vous connaître et qu'ils ac- « complissent Toeuvre pour laquelle vous les avez (c fait naître. Moi, je ne puis rien, sinon, malgré « mon indignité, prier chaque jour pour eux.- »
Ce fut à Grosbois, au milieu de ce calme apparent où Pâme, mais non Tesprit, avait trouvé son repos, que Ràkôczi, avait appris qu'une nouvelle guerre venait d'éclater, entre l'Autriche et la Porte. L'empereur avait conclu une alliance avec la république de Venise, et quand la Porte envahit le Péloponèse, il demanda satisfaction au nom de Venise ; la Turquie répondit en envahissant la Hongrie, aussi le prince Eugène conçut-il le projet de porter ses efforts sur ce point. Il avait fait remettre une lettre au grand-vizir en lui demandant le respect de la paix de Karlovitz et une indemnité pour les torts causés à la République de Venise. Le grand- vizir fit parvenir au résident impérial Fleischmann une lettre en forme de cartel, intéressante comme spécimen du style rude et
acerbe de ia diplomatie ottomane*. A Belgrade, le grand-vizir tint un conseil pour décider si les troupes seraient dirigées sur Pétervirad on sur Temesvàr; les uns proposaient de marcher sur Temesvér, malgré les marécages qui se trouvent dans la contrée, d'autres inclinaient pour une incursion en Transylvanie. Le grand-vizir, pour mieux garder le secret des opérations, ne fit pas connaître son opinion. U apprit» par des espions, qu'à Pétervàrad, il n'y avait que mille cinq cents hommes, sous le commandement de Jean P^ffy.
Le prince Eugène était à Futtak, où il avait concentré ses forces.
Kourd-pacha rencontra un détachement d'Impériaux non loin de Earlovitz, et ce fut ainsi que le premier fait d'armes par lequel les Turcs violèrent la paix de Karlovitz, se passa près de l'endroit même où elle avait été signée, dix-sept ans -auparavant.
Une bataille importante fut livrée sous les murs
1. Hammer, dans son Histoire de VEmpire oUoman, en cite quelques passages : Eh I lorsqu'il sera de nouveau question de paix comment pourra-t-on ajouter foi à vos paroles?... Eh bien I la guerre va décider entre nous. Si Dieu le veut, la Sublime-Porte recevra le prix de sa conduite irréprochable et si pleine de modération. Il est hors de doute que le sang qui va être répandu des deux côtés pèsera comme une malédiction. Jusqu'au jugement dernier, sur vous, sur vos enfants, et sur les «nfants de vos enfants. Que la destruction soit votre partage 1
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dePétervdrad, le 5 août 1716, les Turcs étaient au nombre de cent cinquante mille, la victoire fut longtemps indécise, mais quand le grand-vizir Damad-Ali apprit que plusieurs chefs avaient été tués, il se précipita dans la mêlée et tomba bientôt frappé d'une balle au front. On le transporta à Karlovitz où il expira*.
La victoire do Pétervdrad assurée, le prince Eugène se dirigea vers Temesvdr, la dernière forteresse de l'islamisme en Hongrie. Après des assauts» répétés, les chrétiens s'emparèrent de la palanque, puis de la citadelle, le 13 octobre 1716. Parmi le butin qu'ils prirent, se trouvaient cent vingt canons portant les armes des empereurs romains ; on les employa tout d'abord à tirer des salves de réjouissance qui apprirent qu'après cent soixantecinq ans, Temesvâr était enfin soustrait au joug turc.
Les pourparlers de la Hollande et de l'Angleterre pour la paix n'avaient pas donné de résultats ; lors^
1. Hammer ajoute quelques considérations sur la mort du grand-vizir dont le corps fut déposé, le lendemain, dans levestibule de la mosquée du sultan Soulelman, à Belgrade, le sort voulut qu'il repos&t dans cette ville où se trouvait le tombeau d'Ibrahim-Pacha, l'ambassadeur extraordinaire qui naguère avait été envoyé & Vienne pour négocier la paix et qur était mort gouverneur de Belgrade. Soixante-dix ans après, Loudun, le dernier conquérant de Belgrade, emporta à Vienne le cercueil de Damad-Ali, comme un trophée de sa victoire...
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que rambassadeur d'Angleterre, Wortley Montague^ traversant Vienne pour se rendre en Turquie, avait essayé de nouer des négociations, la cour n'avait rien voulu entendre. De part et d'autre, on se préparait à la continuation de la guerre. Au mois de mai 1717, le lendemain du jour delà naissance de Marie-Thérèse, l'empereur remettait au prince Eugène un crucifix^ enrichi de diamants, pour que, sous ce signe, il remportât la victoire. L'objectif du prince était la prise de Belgrade. Dans son camp se trouvait Emmanuel de Portugal ; « les princes de Bavière, de Wur- « temberg, de Hesse, de Culmbach, les princes « de Dombes, de Marsillac, de Pons, les comtes « Charlois et d'Estrade, le marquis d'Allincourt, <c représentants de la chevalerie française, brille laient à l'armée impériale, de même qu'on avait « vu figurer leurs pères aux sièges de Candie et « de Buda, aux batailles de Saint-Gothard et de <c Nicopolis * ». Le siège dura plus d'un mois et, le 16 août 1717, après une attaque où tous les généraux de l'armée impériale rivaHsèrent de bravoure et d'héroïsme, Belgrade était aux chrétiens. Le nom de cette forteresse, édifiée par Louis le
i. Hammer : Hist, de V Empire ottoman.
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Grand, défendue par Jean Hunyady, évoquait pour la Hongrie le souvenir d'autant d'événements tristes que de glorieux faits d'armes.
Pendant les préparatifs de cette dernière campagne, une correspondance active avait été entretenue par la Porte avec les exilés *. Avant que la guerre n'éclatât entre Venise et la Turquie, le prince Rékoczi avait envoyé son représentant habituel, Jean Pàpay, à la cour de Valachie, il y trouva le vayvode Kantakuzeno, ami de
1. Dans ses Mémoires, Saint-Simon écrit : La« Porte vouloit savoir des nouvelles du gouvernement de France, depuis la mort du Roi, dans le dessein de vivre toujours bien avec elle. Elle vouloit aussi exciter des mouvements en Transylvanie, et proposer des partis avantageux à Ragotzi pour y retourner.
f La vie qu'il menoit, surtout depuis la mort du Roi, ne répondoit guère à une pareille proposition. 11 s'étoit aussitôt après tout à fait retiré dans une maison qu'il avoit prise dès auparavant, et où il alloit quelquefois, aux Gamaldules de Grosbois... Presque plus à Paris, où il ne voyoit que Dangeau, le maréchal de Tessé ert deux ou trois autres amis, M. le comte de Toulouse, avec qui, deux ou trois fois l'année, il alloit faire quelques chasses à Fontainebleau, le Roi et le Régent uniquement par devoir et de fort loin à loin ; d'ailleurs beaucoup de bonnes œuvres, mais toujours fort informé de ce qui sepassoiten Transylvanie, en Hongrie et dans les pays voisins ; avec cela, sincèrement retiré, pieux et pénitent, et charmé de sa vie solitaire, sans ennui, et sans recherche d'aucun amusement, ni d'aucune dissipation, et jouissant toujours de tout ce qu'on a vu en son temps que le feu Roi lui avoit donné... »
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l'empereur^ mais quand il eut été remplacé par Maurocordato, Pdpay parla franchement, plus franchement peut-être qu'il n'eût été nécessaire, car au lieu de se présenter comme agissant en son propre nom, il le fit comme envoyé officiel de Râkôczi^ et exposa les projets du prince. Le vayvode avait fait part de ces projets au grand-vizir Ali qui convoqua, à Chotin, les émigrés qui étaient en Pologne, Bercsényi, Forgàch, Esterhâzy ; Pàpay et François Horvàth furent d'avis que Râkôczi pouvait se rendre en Turquie. Bercsényi conseillait néanmoins la prudence, mais Pàpay s'impatientait et pensait que Bercsényi voulait tenir le prince à l'écart. Avec ses amis, Bercsényi écrivit une lettre au grand-vizir pour lui faire remarquer que l'armée allemande était fort importante, que loin de licencier ses troupes, l'empereur faisait construire des bateaux sur le Danube, et qu*il fallait faire connaître à Ràkôczi la situation exacte. Cette lettre était parvenue, le 3 juillet 1716, au grand-vizir qui n'en avait tenu aucun compte. Il ne croyait qu'aux astrologues ; il passait bientôt la Save et périssait à Pétervirad. En automne 1716, Jean Pàpay était à Andrinople, mais il n'insistait pas, auprès de Khalilpacha qui désirait la venue deRâkôczi en Turquie,
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pour obtenir le traité formel que voulait le prince. Le marquis de Bonnac eût voulu s'opposer à ce qu'un envoyé turc accompagnât Pdpay en France, comme l'avait décidé le grand-vizir ; il craignait que cette mission ne suscitât des complications entre la France et rAutriche» mais il ne put faire changer d'avis le grand-vizir qui^ sur les déclarations do Pàpay et de Horvith, croyait que la Hongrie se soulèverait à l'approche de Râkôczi. Bercsényi qui était arrivé de Varsovie, le 24 janvier, était de l'avis du marquis de Bonnac, il lui semblait plus opportun que le prince ne quittât pas la France, car il n'avait pas grande confiance en un soulèvement en Hongrie. Cependant, sur le désir du grand-vizir et du kaïmakan, il écrivit, après le départ de Pâpay, à Râkôczi quelles espérances on fondait sur sa venue en Turquie, mais il terminait en disant qu'il eût préféré être à même d'envoyer le traitée
Pàpay était de retour en France, au mois de mars; il se présenta au prince qui hésita s'il de-K vait^ c'était au cours de la semaine sainte, inter* rompre ses exercices religieux, pour recevoir son envoyé ; il finit par conclure que les devoirs d'état