Mikes écrit : c II est certain que nous sommes venus ici
port de Mégare le navire qui l'avait amené, eut-il l'intention de se rembarquer, même secrètement^
Il avait posé comme condition de sa venue en Turquie, qu'il commanderait une armée formée de chrétiens, le grand-vizir voulut qu'il prît le commandement d'un corps d'armée composé de Turcs, il refusa, mais il vit ce qu'il fallait attendre des promesses de ce peuple dont Mikes écrivait : « Cette nation ne déteste pas les chrétiens, elle les méprise. »
Le 4 janvier 1718 seulement, le prince Râkôczî fut reçu en audience solennelle par le sultan qui lui promit son appui en termes bienveillants : a Ne doute pas de la protection et du secours de ma Sublime Porte ; les hôtes qui s'y présentent sont ordinairement traités avec honneur et tu es un de ceux qui y seront toujours accueillis avec le plus de distinction. » La remise du sabre et du kalpag marquèrent la fin de l'audience.
L'intervention de la France, qu'avait espérée Rikéczi, ne se réalisa pas ; mais Philippe Y, en réponse à la mission du comte d'Absac, envoya
avec de grandes espérances, mais... telles n'étaient pas les intentions à notre égard, il était décidé que nous viendrions ici pour y être exilés... i
RÂKÔGZI EN FRANGE 373
le chevalier de Boissemènes auprès de Râkôczi; le 15 mars, il remettait au prince les lettres d'introduction, Faccréditant à sa cour, comme envoyé de l'Espagne, et il promettait au prince que le roi d'Espagne ne conclurait pas la paix avec l'Autriche tant qu'on ne lui aurait pas restitué sa principauté de Transylvanie. La présence de Boissemènes augmenta, auprès des Turcs, le prestige. de Ràkôczi et, le 13 mai 1718, le grand- vizir Ibrahim les recevait tous deux. Le traité que l'envoyé espagnol espérait faire conclure restait toujours à l'état de projet; tandis que le temps passait en vaine attente, une complication se produisait d'autre part. Au mois de novembre 1717, Râkoczi avait écrit au duc de Cellamare, ambassadeur du roi d'Espagne à la cour de France, la lettre avait été saisie par la cour de Vienne et montrée au pape Clément XI pour lui prouver qu'un cardinal de l'Église romaine avait une alliance avec les Turcs. Cellamare nia l'authenticité de cette lettre et affirma ne s'être pas entretenu de politique avec Ràkôczi, à Paris. Le cardinal Alberoni rappela Boissemènes, mais sans y mettre les formes habituelles, ce qui fut fort pénible à Ràkôczi. Le départ de l'envoyé espagnol facilita les pourparlers pour la paix, car les Turcs
374 FRANÇOIS RÂKÔGZI II
virent qu'il ne fallait pas compter sur la diversion promise par FEspagne.
Rdkôczi comprenait à quels dangers la signature de la paix l'exposait, non seulement lui, mais encore tous les magnats qui avaient quitté la Hongrie, après la paix de Szatmàr. Il savait que Vienne ne pardonnait pas et que la cour autrichienne pourrait exiger qu'on lui livrât tous les magnats, il se souvenait du sort de Thôkôly et pensait que les Turcs n'eussent pas hésité à le livrer si leurs intérêts l'eussent exigé. Aussi décida-t-il de quitter la Turquie^ mais précisément à ce moment, le jour de la Pentecôte, le grand-vizir le fît mander pour lui dire qu'il n'était ni de son intérêt ni de celui de la Porte de quitter la Turquie, car il se pouvait que la paix ne fût pas signée et le Sultan ne considérait pas Bàkéczi comme un inférieur, mais comme un ami dont on suit les avis. Cette fois, comme d'autres encore, Rdkôczi dut accepter ces raisons et suivre les conseils que lui donnait le vizir, car il n'avait pas les moyens d'agir différemment. Il voulait se rapprocher de Gonstantinople, mais la Porte s'y refusa, pour l'empêcher d'entretenir des relations avec ceux qui l'eussent renseigné sur ce qui se passait. Ce fut ainsi que les pourparlers et les négociations eurent lieu à Pas-
RAKÔGZI EN FRANGE 375>
szarovicz sans que Rdkôczi le sût ; on lui apprenait seulement^ de temps à autre, que l'Autriche exigeait qu'on le lui livrât enchaîné ^ ainsi que tou& les autres Hongrois.
Les négociations avaient duré soixante-dix jours, douze conférences avaient eu lieu et le 21 juillet 1718 la paix était signée ; quelques jours plus tard^ un traité de commerce, préparé par Fleischmann^ était conclu.
Le traité de Passzarovicz était le plus glorieux et le plus avantageux que TAutriche eût jamais conclu avec la Turquie ^ Il consacra, avec la campagne qui l'avait précédé, la gloire du prince Eugène, comme chef d'armée et comme homme d'État. Ce soldat comprenait mieux que les ministres autrichiens la nécessité de prévenir les mécontentements d'une nation prompte à la révolte^ comme rétait la Hongrie, surtout aussi longtemps qu'elle pourrait espérer le retour de Ràkôczi. Ce fut pourquoi, tant que le prince Eugène put maintenir sa prééminence dans les conseils du roi, le^ gouvernement évita les froissements graves à l'égard de la Hongrie, car le soldat diplomate prévoyait la perte de la Belgique par la maison
i, Majlâth : Gesckickte der Magyar en.
d'Autriche et dans ce cas, disait-il, la Hongrie, deviendra la base même de la monarchie ^
Ce fut lui qui fît à l'empereur cette remarque intéressante que depuis que la Hongrie était sous le gouvernement de la famille de Habsbourg, sept fois, elle avait pris les armes pour défendre sa Constitution, et six fois, les Autrichiens n'avaient pu la vaincre. Us n'y étaient parvenus qu'une fois, lors du soulèvement de Thôkôly, parce que, pour leur malheur, les Hongrois s'étaient liés à la puissance des Turcs ; tandis que jusqu'à la paix de Szatmdr, malgré une lutte de huit années, on n'avait pu les vaincre, et il avait fallu leur rendre leur Constitution, comme après les soulèvements de Bocskay, de Bethlen et des premiers Râkôczi. L'enseignement à tirer de ces faits, c'est que la nation hongroise renferme une force infinie, une fermeté inébranlable qu'avec un peu d'habileté politique, on pourrait, au lieu de les laisser se développer dans un sens révolutionnaire, endiguer et utiliser dans l'intérêt de la dynastie. Pour obtenir ce résultat, concluait Eugène de Savoie avec une clairvoyance peut-être prophétique, il fau-