‹ François Rákóczi II, prince de TransylvanieChapitre 47 sur 65 · Lavisse et Rambaud : Histoire générale · texte numérisé non relu

Lavisse et Rambaud : Histoire générale

rAkôczi en frange 377

drait que Sa Majesté transportât le siège de la dynastie à Buda.

La paix de Passzarovicz était signée, le prince Rdkéczi ne le savait pas.

Il était toujours dans l'attente ; un jour, il reçut la visite d'un kaïmakan qui lui dit que le grand-vizir, cédant à son désir, Tautorisait à partir pour Constantinople^ mais la ville ayant été détruite par un incendie, on assignait aux voyageurs, aux proscrits, une résidence dans un village des environs.

Il demanda des voitures pour expédier ses bagages en avant et fixa son départ à dix jours plus tard, c'est-à-dire, au 16 août. Il envoya son secrétaire chercher ses passeports, mais on lui répondit qu'on ne les remettrait qu'au moment où tous les Hongrois quitteraient la ville et qu'ils eussent à presser leur départ.

Indigné de cette réponse, Rékôczi déclara qu'il ne resterait pas une heure de plus dans la ville et que n'ayant pas de voiture pour partir, il irait dresser sa tente dans la forêt. En présence de cette explosion de colère, le kaïmakan chercha à calmer Ràkéczi, en rejetant la responsabilité de ce qui se passait, tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre de ses subordonnés. Ce procédé devait se répéter

378 FRANÇOIS RÀKÔGZI II

souvent encore, et Fexilé eut maintes fois l'occasion de se convaincre de Tastuce et de la duplicité des procédés turcs.

Il partit d'Andrinople le 13 août; une année s'était écoulée depuis qu'il avait quitté sa retraite de Grosbois. Le village qu'on lui avait assigné comme résidence était si misérable que les maisons n'avaient ni portes ni fenêtres. On était loin des solennelles promesses du Grand Seigneur!

Après de longues protestations, d'interminables pourparlers^ les voyageurs furent autorisés à se fixer à Jénikey.

Le mois de septembre approchait de sa fin, Râkôczi venait seulement d'apprendre que la paix était signée et il se demandait, non sans effroi, ce qu'il adviendrait des proscrits, quand la Turquie n'aurait plus à craindre la guerre. A ces angoisses vint s'ajouter une autre douleur. Souvent, il s'était préoccupé du sort de la princesse Ràkoczi, il savait qu'elle subissait de dures privations, mais elle avait encore un abri, en Pologne; un jour, il apprit que le roi de Pologne et quelques sénateurs, d'accord avec l'envoyé de l'Autriche, avaient obligé la princesse Rdkéczi à quitter le territoire polonais, parce que, prétendaient-ils, elle était en correspondance avec son mari, ce qui

RÀKÔGZI EN FRANCE 379

eût pu amener des conflits entre les différentes puissances, alors en paix. Le sort de ses fils inquiétait tout autant Ràkôczi^ il pensait à ce que serait Tavenir de ses enfants, proscrits dès leur naissance, ruinés par leurs persécuteurs.

Malgré les protestations de bienveillance que le sultan faisait transmettre à Ràkoczi, il lui refusa l'argent qu'il demandait pour la princesse qui, traitée en prisonnière par les Polonais, trouva un refuge en France.

R^koczi avait tourné ses regards vers la Russie, il savait que depuis la paix de Passzarovicz, les rapports étaient tendus entre l'Autriche et la Russie ; il résolut d'envoyer un mandataire, Mâriâssy, vers le czar, mais tandis qu'il était en route, un envoyé du czar, Alexis Daskow, arrivait à Constantinople. Le prince était impatient de connaître l'objet de sa mission, Daskow tardait à s'en expliquer et ce fut par Bercsényi, qui l'avait connu en Pologne, que Ràkoczi entra en rapport avec l'envoyé russe. Outre l'alliance que Daskow était chargé de conclure avec la Porte, il devait négocier aussi le départ de Ràk^czi à qui le czar offrait l'hospitalité en Moscovie, en attendant qu'il pût lui donner le trône de Pologne. Mais les pourparlers traînèrent en longueur ; il fut encore question

380 FRANÇOIS RÂKÔGZI II

des principautés de Moldavie et de Valachie que le sultan pouvait proposer à Rikôczi, ce qui Veut rapproché de la Hongrie, seulement tous ces projets n'aboutirent pas.

Le comte de Virmont, ambassadeur d'Autriche, avait appris ce qui se préparait et, au nom du prince Eugène, il insistait auprès du grand- vizir pour que leâ Hongrois fussent livrés à l'empereur. La Porte protestait, alléguant l'amitié qui la liait au prince Rdkôczi, l'impossibilité de trahir ceux qui s'étaient confiés à elle, mais Virmont ne voulut rien entendre et exigea l'exécution d'une des clauses du traité de Passzarovicz qui stipulait l'éloignement des Hongrois de Constantinople.

Le prince n'espérait plus qu'en la France, il voulait y revenir ; à ce moment, il reçut une lettre du comte de Toulouse, lui mandant, de la part du duc d'Or^ léans, que l'alliance, conclue entre le roi et l'empereur, était un obstacle à son retour en France. Le Régent protestait de ses sentiments d'amitié à l'égard du prince et il lui conseillait de se rendre en Espagne. Il oubliait qu'en l'embrassant, au moment de son départ, il lui avait dit que la France lui serait toujours ouverte.

« Je n'ai plus rien à attendre des princes, écrivait Rdkôczi, dans l'Europe chrétienne^ il n'y a

BÀKÔGZI EN FRANGE 381

pas une retraite contre les persécutions de la cour d'Autriche. »

La Porte, malgré ses protestations, ne put lutter plus longtemps et finit par céder aux objurgations de Yirmont.

Râkéczi et ses amis avaient vécu à Jénikey, mais il fallait que « les proscrits fussent encore proscrits » et on leur assigna, comme résidence, Rodosto.

Un navire turc les y transporta, le 16 avril 1720.

Le prince se résigna' , mais sa résignation n'était ni abandon, ni défaillance, il ne renongait pas à lutter, il espérait encore et travaillait pour justifier ses espérances.

1. Nec hic, nec ibi, nec ullibi recuso laborare pro gloria tua, 9ed ex voluntate tua non mea,., Confunde opus meum, si contrariatur voluntati luae et rege intellectum meum,., (Mémoires.)

RÂKÔGZI EN TURQUIE

Et les proscrits avaient été proscrits, le sultan leur assignait pour résidence Rodosto, nom qui résonna douloureusement dans le cœur deRâkéczi, car c'était là que vingt ans plus tôt sa mère, Hélène Zrinyi, avait vécu pendant quelque temps. Rencontre bien imprévue, produite par les événements politiques ou peut-être par un pressentiment maternel qui avait conduit à cet endroit, sur les rives de la mer de Marmara, la veuve de François Râkoczi P*", pour qu'un jour son fils retrouvât son souvenir, sur cette terre d'exil.

Quand, à Vienne, on avait fini par consentir à l'échange d'Hélène Zrinyi contre le général Heis-

384 FRANÇOIS RÀKÔGZI II

1er, on ne Tavait pas laissé emmener son (ils, comme elle l'avait toujours espéré quand elle pensait rejoindre son mari ; on ne voulut môme pas qu'elle prît congé de l'enfant qui n'apprit que beaucoup plus tard le départ de sa mère. Elle voulait qu'on lui restituât une partie de sa fortune personnelle, mais l'administration y mit tant d'opposition et tant de lenteur qu'Hélène Zrinyi dut partir en n'emportant que ses bijoux. Elle se rendit à Tokaj où elle passa la fête de la Purification ; pour arriver là, elle avait traversé tous ces immenses domaines qui lui avaient été confisqués, ils étaient abandonnés, négligés et leur vue fut pour elle une pénible épreuve ; cependant, elle resta longtemps dans cette contrée, car ce fut au mois de mai seulement qu'elle arriva à Karansebes où elle fut reçue par un détachement de Kouroucz. Emeric Thôkôly vint à sa rencontre, ils franchirent le Danube et se fixèrent à Poserolcza où les Kouroucz avaient leur quartier général ; les époux, qui étaient enfin réunis, passèrent là deux ans ; Émeric Thôkôly, pour se reposer de ses campagnes et pour distraire Hélène Zrinyi, organisait des fêtes auxquelles elle prenait part. Mais bientôt les ressources vinrent à manquer et Hélène fit envoyer à Vienne unsecré-

RÂKÔGZI EN TURQUIE 385

taire porteur de lettres pour le cardinal EoUonlcs, le chancelier Strattman, les ministres Waldstein et Kônigseck^ elle écrivit aussi au comte Paul Eslerh^y, époux delà sœur de Thôkôly, à Tarchevêque Széchenyi, etc. Dans ses lettres, elle réclamait l'exécution d'une des clauses de la capitulation de Munkàcs, au sujet de ses biens. Toutes ces démarches eurent pour seul résultat que ses biens furent transmis à ses enfants et que Ton défendit strictement d'envoyer à Thôkôly quoi que ce fût qui eût pu lui fournir le moyen d'engager des troupes et d'organiser un soulèvement.

L^ancien chef des Eouroucz, à qui l'on avait assigné Belgrade comme résidence^ souffrait de rhumatismes et se lamentait, non sur ses souffrances, mais de ne pouvoir procurer à Hélène Zrinyi tous les soins qu'exigeait sa santé.

Après la paix de Karlovitz, en 1699, Thôkôly se fixa avec sa femme et quelques partisans à Gonstantinople. Mais le comte d'Oettingen, ambassadeur d'Autriche, ne les laissa pas longtemps en paix, il exigea leur éloignement. Le grand-vizir donna des ordres en conséquence, seulement le sultan présenta la chose comme si elle avait été demandée par Thôkôly. C'était la ville de Nicomédie (Ismîd),

386 FRANÇOIS RÀKÔGZI II

en Asie-Mineuro, qui était assignée comme résidence aux proscrits ; Hélène en éprouva une vive douleur, elle pressentait qu'en quittant TEurope, elle rompait plus encore avec tous ceux qui lui étaient chers, qu'elle n'aurait plus de nouvelles de ses enfants, de sa famille à laquelle, malgré les circonstances, elle restait profondément attachée. Le 23 septembre 1701, les proscrits montaient ^ur le bateau qui les menait à destination le soir même ; le débarquement fut triste, tous les voyageurs étaient accablés, et ce fut encore Hélène Zrinyi, qui, tout en ayant le plus de causes de désolation, dut relever le courage de ceux qui l'entouraient.

L'endroit n'était pas désagréable, les communications avec Constantinople étaient relativement fréquentes et Komdromy , le secrétaire de Thôkôly, écrivait que « la contrée pouvait être appelée un véritable paradis. » A deux heures dlsmid s'étendait, au pied du mont Ëlie, la vallée nommée Champ des ileurs ; des flancs du mont, coulait une source abondante qui arrosait une vallée ressemblant à un jardin fleuri ; ce fut là qu'en 1702, Hélène Zrinyi et Émeric Thôkôly se fixèrent avec toute leur maison, c'était l'endroit le plus agréable, le plus reposant que la « commandante » de Munkâcs

RÀKÔGZI EN TURQUIE 38T

eût rencontré pendant sa vie agitée, elle n'en jouit pas longtemps. Elle était malade avant même de quitter Constantinople ; à Ismid, une amélioration avait paru se produire, mais elle dura peu et, Ic^ 20 janvier 1703, Hélène Zrinyi se sentait incapable de quitter son lit.

Quelques jours plus tard, elle prit ses dernière» dispositions, dans lesquelles son fils François occupait une place importante. Une de ses dernières joies avait été d'apprendre qu'il avait pu s'échapper de la prison de Wiener-Neustadt.

Une difficulté surgit en ce moment ; il n'y avait pas de prêtre catholique, et Hélène Zrinyi dut recourir aux offices du secrétaire de Thôkôly, Jean Komâromy, pasteur protestant, homme fidèle et sûr, qui lui prodigua les secours de la religion ; elle lui dit qu'elle pardonnait à tous, petits et grands, comme elle demandait qu'on lui pardonnât. Le 48 février, le jour même de sa mort, elle lui dit encore de ne pas prier pour sa guérison. Un peu plus tard, elle leva ses mains tremblantes vers le ciel et rendit son âme à Dieu en répétant les paroles du Christ, que son père, Pierre Zrinyi, avait prononcées sous la hache du bourreau : Domine^ in mantes tuas cornmendo spiritum meum.

388 FRANÇOIS RÂKÔGZI II

Avec Hélène Zrinyi s'étefignirent quatre familles hongroises, les plus importantes des trois derniers siècles : son frère Jean, qui mourut après vingt ans d'injuste captivité, fut le dernier Zrinyi, sa mère avait été la dernière Frangepén, sa belle-mère, la dernière Bdthory^ et son mari fut le dernier Thôkôly...

Émeric Thôkôly était malade quand Hélène Zrinyi mourut, ce fut son secrétaire qui, le 8 mars, fit transporter le cercueil à Galata et le fit inhumer solennellement dans la chapelle Saint-Benoît, des Jésuites ; il fit ériger une pierre tombale, en marbre blanc, sur laquelle furent gravés ces mots : Donec resurgat.

C'était la princesse elle-même qui avait choisi cette chapelle, appartenant à la France ; l'exilée avait voulu reposer sur la terre d'une nation amie^

L'ancien chef des Kouroucz ne survécut pas beaucoup à sa femme, néanmoins, il put encore

1. Cette chapelle appartenait à l'ambassade de France et est encore aujourd'hui sous son protectorat ; elle avait été restaurée par Louis XIV, comme le prouve Tinscription qui est au-dessus de la porte de la chapelle : « I. H . S. Ad majorem Dei gloriam. S. Benedicti patroni gloriosi pristinam decus atque immortalem honorem templum hoc restauratum fuit anno Dni 1682, Ludovici Magni feiicihus auspiciis ac regia monificentia. »

RÂKÔGZI EN TURQUIE 38^

voir les premiers progrès faits par le soulèvement de Rékdczi et il échangea quelques lettres avec son beau-fils, mais la mort le surprit avant que Râkôczi ait pu le rappeler en Hongrie, il mourut le 13 septembre 1705.

Au cours de ses promenades solitaires, il put contempler le tombeau d'Annibal, cet autre guerrier, plus grand que lui, qui vint aussi finir ses jours sur la terre de Bithynie. Thôkôly qui avait eu maintes fois le projet de se convertir au catholicisme, fut inhumé dans le cimetière arménien^ avec les cérémonies protestantes, cependant on a tout lieu de croire qu'il appartenait à la foi catholique ^

i. Dans les Archives du Couvent de Saint-Benoit se trouve une pièce qui porte cette mention : Mémoire, au sujet de la con> version du prince Tékély. Elle commence ainsi ; Le prince Tékély, car c'est ainsy qu'on parle dans les états du Grand Seigneur où les officiers de sa Hautesse donnent & ce Comte le titre de Prince et môme de Roy ; ce Prince, dis-je, fit enfin profession de la Religion catholique le 18 de May de Tannée dernière 1703, et détesta en même temps les erreurs de Luther dans lesquelles il avait eu le malheur d'estre élevé.

11 est vray que cette profession de foy ne fut pas publique, M. l'Ambassadeur (Ferrioi) ayant jugé à propos de la tenir secrette» mais du moins, elle est signée de la main du Prince et scellée de son sceau et reconnue pour telle par une déclaration de la main propre de M. de Ferrioi, Ambassadeur du Roy à«la Porte, comme on peut le voir par Foriginal qu'on est prest de produire...

Ce sera sans doute pour le prince Ragotsky et pour tout son party un nouveau motif de soutenir vigoureusement la puissante diversion qu'ils font si à propos en notre faveur C[ue

^90 FRANÇOIS RÂKÔGZI U

Dans un manifeste qu'il adressait au peuple hongrois^ en mars 1688^ au moment où il luttait -encore, on trouve ces quelques lignes :

« Quelles offres ne m'a-t-on point faites pour « vous abandonner ? Ne m'en fait-on pas encore <c tous les jours, sij'étois d'humeur à les accepter? « Mais si Dieu a résolu que je sois malheureux, « il n'est pas possible que je sois coupable; et 4( plutôt que de vous trahir, je me trahirai moi- « même. J'ai tirél'épée pour vous, dès le moment ^ que j'ai eu la force de la soutenir, j'ai subi <( mille périls, pour vous être Adèle; j'ai méprisé « le fer et le poison, et je suis encore exposé tous -<( les jours à l'un et à l'autre, à cause de ma cens- « tance. Mais, je préfère une mort glorieuse à une « vie infâme, assuré que vous avouerez toujours « que j'étois digne d'un meilleur sort *. »

Le 7 mars 1720, le grand- vizir avait fait savoir

• aux Hongrois qui résidaient à Jénikey qu'on leur

assignerait une résidence plus convenable, ce qui

d'apprendre qu'on se souvient encore en France des services du prince Tékély...

Page 1