Histoire d'Emeric, comte de Tekeli
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n'était pas difficile, et il fit préparer des habitations à Rodosto ; le 21 avril, les exilés y arrivaient tous avec leurs bagages. Une pension régulière leur fut dès lors versée.
n Tous les exilés sont ici, chacun a une installation suffisamment grande, chaque maison a un petit jardin », écrit Clément Mikes dans ses Lettres de Turquie K Ces lettres, Tun des chefs-d'œuvre de la prose hongroise, forment la meilleure source de renseignements sur le séjour du prince Ràk6czi, en Turquie. Clément Mikes était entré comme page dans la maison de Râkoczi, il s'attacha tellement à lui qu'il le suivit en exil, alors qu'il eût pu rester en Hongrie. En France, il s'adonna à la lecture; les œuvres d'histoire et de religion avaient pour lui beaucoup d'attraits et exercèrent une grande influence sur son esprit, puisque, né protestant, il se convertit au catholicisme. Quand il suivit Rdkôczi en Turquie, il compléta ses lectures, en lisant les livres formant la bibliothèque de l'ambassadeur de France, le marquis de Bonnac; la marquise lui offrait même les
1. Clément Mikes était né à Zâgon, dans le pays des Sicules, en 1690 ; son père avait été Kou rouez. Il mourut le 2 octobre 1161. En 1794, ses manuscrits furent remarqués par Rulcsâr qui publia Les Lettres de Turquie, En 1873, sesmanus* crits ont été déposés au Musée national de Budapest; ce sont, pour la plupart, des œuvres de piété, traduites du français.
ouvrages qu'elle recevait de Paris. Les Lettres de Clément Mikes se ressentent beaucoup de l'influence française, elles étaient adressées à une parente; dans quelques-unes, l'écrivain décrit l'état social de la Turquie, il parie aussi des mœurs et ne perd pas de vue les événements politiques. Il est, au début, plein d'entrain et d'espérance ; plus tard, quand il voit les exilés mourir « comme les feuilles tombent de l'arbre en automne », il s'attriste et ne veut plus vivre que pour servir Rdkôczi.
Ce que pouvait être une ville comme Rodosto, en 1720, est facile à se représenter; seule, sa situation au bord de la mer, d'où la vue pouvait s'étendre au loin> en rendait le séjour supportable ; elle avait les rues tortueuses et étroites des villes turques, mais heureusement, le quartier assigné aux exilés se trouvait « tout au bout de la ville, en quelques pas, on était dans leschîmips. » Dans ces champs, la végétation était superbe, arbres et plantes faisaient ressembler la contrée à un a vaste jardin cultivé. » Le pacha Ahmed III, lorsqu'il ne considérait encore les exilés que comme des invités, avait loué quelques maisons appartenant à de riches Arméniens, mais plus tard, il les acheta et les donna en toute propriété aux exilés. Le
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prince avait d'abord regardé Rodosto comme un séjour temporaire; quand la politique française inclina vers TAutriche, quand la chute du cardinal Alberoni renversa les plans de la politique extérieure de l'Espagne^ et enfin^ quand^ par la mort du czar Pierre le Grande en 1725, tout espoir de recourir aux armes, pour rentrer en Hongrie, fut perdu, le prince renonça à ses dernières espérances * et se familiarisa avec la pensée de vivre en Turquie ; la nature contemplative prédomina, et grâce à ses sentiments de stoïque courage et de religieuse résignation, il put passer, dans la solitude que les événements lui imposaient, les années qui lui restaient à vivre.
Ce fut apparemment à partir de cette époque qu'il s'occupa de l'organisation d'une installation moins sommaire; il fît modifier quelques constructions, fit orner Textérieur et surtout l'intérieur des habitations. Sa maison avait une entrée sur la mer, il avait fait construire une porte monumentale, de* vaut laquelle les janissaires montaient la garde ; il fit ériger des fontaines. Il dépensa beaucoup pour la décoration de la chapelle qu'il avait aménagée dans sa maison, elle avait un autel principal, con-
1. Qui: pourrait espérer la moindre consolation pour les malheureux exilés hongrois ? écrivait Mikes.
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sacré à la Sainte Vierge, patronne de la Hongrie ; la voûte était d'un travail remarquable et les murs étaient ornés de peintures exécutées par des artistes \ Son chapelain était Antoine Ovàry qui mourut en 1772.
Rdkoczi s'occupait aussi de son jardin qu'il Gt encore agrandir la semaine qui précéda sa mort ; il Tavait fait dessiner selon son goût, on y trouvait des bosquets et des arbres superbes, formant de belles allées ombragées ; dans ce jardin, qui s'étendait jusqu'à la grève, le prince aimait à se promener et Mikes raconte que, par les belles nuits étoilées, le prince et ses amis se promenaient jusqu'à onze heures ou minuit au bord de la mer. L'intérieur de son habitation fut orné avec beaucoup de goût, on peut voir aujourd'hui encore la salle à manger qui devait contenir facilement quarante à cinquante personnes ; elle avait, sur l'une des façades^ quatorze hautes fenêtres s'ouvrant sur un balcon. De ce balcon, la vue s'étendait au loin sur la mer de Marmara, sur les îles, jusqu'à
1. Plus tard, les murs furent blanchis à la chaux, on vient de les restaurer et l'on a fait apparaître des traces de peinture, on a découvert aussi quelques restes de marbre sculpté. Audessus de Tautel principal était Tinscription :
Virgo gloriosa, quœ coelofl aacendisti ;
Intercède pro nobi^ ad Dominum Jesum Christam.
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Troie... Que de fois Ràkôczi, Bercsényi, Forgéch, Esterhàzy, Csàky, Zay, Sibrik, Pâpay, Mikes, et tous les proscrits durent-ils, après avoir laissé errer leurs regards sur la mer in6nie, les fixer, par la pensée, sur cette terre lointaine où avaient été leurs berceaux et où ne seraient pas leurs tombeaux.
Dès son arrivée à Rodosto, Râkôczi avait réglé, avec une ponctualité toute militaire, les occupations de la journée, ce règlement eût pu s'appliquer tout aussi bien à un couvent. « Les servi- « teurs devaient être prêts à six heures ; un ronce lement de tambour, à six heures, le prince s'ha- <( billait et allait entendre la messe. Après la c( messe, nous nous rendions dans la salle à manger « où nous buvions du café et où nous fumions. A « sept heures trois quarts, premier roulement de <c tambour pour annoncer la messe, à huit heures, « second roulement de tambour, plus tard, troi- « sième roulement et le prince se rendait de noua veauàla messe. Après la messe, il rentrait chez lui « et chacun s'en allait où il voulait. A dix heures « et demie, roulement de tambour, et, à midi, <i nous étions à table. A deux heures et demie, le « prince se rendait seul à la chapelle et y restait « jusqu'à trois heures. A quatre heures trois
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« quarts^ premier roulement de tambour, pour la a prière du soir, à cinq heures, deuxième roule - « ment, et, un peu plus tard, troisième roule- <c ment. Quand le prince quittait la chapelle, cha- « cun s'en allait où il voulait. A six heures et dece mie, on battait le tambour pour le souper qui ne « durait pas longtemps. A huit heures, le prince (c se déshabillait, mais ne se couchait pas ; de (c même, le matin, il s'habillait à six heures, mais c( il s'était levé à deux heures. Excepté quand le a prince était malade, tout se passait dans Tordre « prescrite »
Les exilés formaient une petite cour autour du prince dont la maison comprenait un assez grand nombre de serviteurs, parmi lesquels se trouvaient relativement beaucoup de Français. On peut citer les noms de quelques-unes des personnes qui entourèrent le prince au début de son exil : le comte Nicolas Bercsényi et sa femme, la comtesse Christine Csâky ; un fils du comte Bercsényi, colonel de hussards français, qui passa quelque temps à Rodosto ; le comte Forgdch et son fils qui retournèrent, dès 1721, en Pologne ; le comte Antoine Esterhâzy qui mourut en 1722, sa femme