CHAPITRE III
Une visite à Terwueren. — L'art à Bruxelles vers 1820 — Sophie Frémiet. — Mariage de Rude. — Son atelier et ses élèves. — La Chasse de Méléagre. — Les huit basreliefs de VHistoire d'Achille. — Résultats acquis.
Terwueren, situé à trois lieues environ à l'est de Bruxelles, n'est plus, depuis l'incendie du château, qu'un vaste parc aux mélancoliques allées. J'y arrivais à l'automne de 1882, cherchant en Belgique les traces du séjour de Rude : les hautes herbes des pelouses les faisaient ressembler à des prairies ; aucune barque ne sillonnait le lac vers lequel elles s'inclinent en pente douce ; la solitude n'était animée que par des chants d'oiseaux et le passage furtif au détour d'une allée d'une biche qui la traversait lentement en vous regardant d'un air à la fois assuré et craintif. N'y cherchant pas des impressions de touriste, ni des prétextes à rêver, je brûlais d'impatience de contempler les œuvres dont Rude avait décoré le château et qui représentent une phase si importante de son génie et de l'art français. Tout d'abord, quelle déception ! le château n'est plus qu'un monceau de ruines et, qui pis est, de laides ruines : un Saint-Cloud bourgeois où poussent les ronces. Les pluies ont achevé l'œuvre de l'incendie et tout a dû tomber en poussière. Je me rappelai l'énergique imprécation contre le sort d'un refrain de chanson que Rude aimait à répéter quand il se rendait à pied de Bruxelles à Terwueren, et je me mis découragé à errer parmi les décombres: j'eus d'abord la joie de constater que le bas-relief en pierre du portique, la Chasse de Méléagre, était absolument intact, protégé par les colonnes encore debout. Hélas ! de la salre de la rotonde affaissée sur elle-même, il ne semblait rester que des débris calcinés, informes, lamentables. Il faut se rappeler cette première impression pour apprécier comme il convient les excellents moulages de VHistoire d'Achille: c'est merveille qu'à force de patience et de talent on ait pu prendre ces superbes empreintes de marbres brisés, effrités, déliquescents. Les Belges ont encore une fois bien mérité des admirateurs de Rude : l'œuvre est plus qu'à demi sauvée et c'est presque un miracle
1. Cf. l'article que j1ai consacré à ces sculptures, dans l'Art, i3e année, t. Ier, p. 1 57 et 252, et t. II, p. 5i : l'Œuvre de François Rude en Belgique.
Chose curieuse, la flamme a détruit ou endommagé plus de la moitié des œuvres de Rude en Belgique et, par une sorte de fatalité, pas un grand incendie n'éclate à Bruxelles qui n'en réduise quelqu'une en cendres : je suis convaincu, sans l'avoir encore vérifié, que le récent incendie du palais des députés a détruit son buste du roi Guillaume. Telles de ses œuvres furent ainsi anéanties aussitôt qu'achevées, comme les cariatides de la loge royale au Grand-Théâtre et la décoration de la salle des États généraux, que le sculpteur dut recommencer entièrement. Si l'allégorie était encore de mode, on dirait volontiers que Vulcain se venge: Rude n'a-t-il pas déserté son autel en quittant l'enclume? Il lui consacra pourtant un buste qui fait pendant à celui de Mercure au fronton du vieil Hôtel des Monnaies, mais on nous apprend que, contre toutes ses habitudes de lenteur au travail, il expédia les deux bustes en une seule journée ! Il nous reste toutefois des œuvres assez nombreuses pour nous permettre de caractériser ainsi qu'il suit l'évolution du talent de Rude pendant ces douze années : Dijon avait été l'initiation à la vraie antiquité qui respire dans le Thésée, Paris, l'apprentissage des procédés d'école qui triomphaient dans YAristée; Bruxelles marque une sorte de synthèse laborieuse et extrêmement intéressante entre l'antiquité et la nature, entre l'influence immédiate de David et la copie littérale du modèle vivant. Parfois, semble-t-il, le peintre est sculpteur et le sculpteur est peintre: le tableau est un bas-relief et le bas-relief est un tableau. Il était à craindre que Rude ne s'inclinât plus que de raison devant l'autorité de David qu'il admirait beaucoup, mais il n'en fut rien et, somme toute, il ne s'inclina que devant la nature: son goût même pour l'antiquité l'y ramène et il apprend de plus en plus à interpréter la nature comme l'interprétaient les anciens. Il la voit pour ainsi dire à travers les antiques, mais il ne la perd pas de vue un seul moment.
Cherchons d'abord dans quel milieu il se trouvait tout à coup transplanté : ^ce milieu nous apparaît sous un double aspect, le groupe d'exilés dont il faisait partie et la société nouvelle qui devait naturellement le plier à ses exigences. Les deux plus célèbres sculpteurs de Belgique étaient alors Godecharles et Van Geel, auteurs, le premier de médiocres frontons, le second du lion de Waterloo; Godecharles se croyait un pur classique, gardien sévère des traditions; Van Geel 4, plus
i. Louis van Geel, de Malines, avait été un des concurrents de Rude à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. En 1811, il avait obtenu le deuxième prix sut le sujet : haïe
jeune, passait pour un novateur, car on est toujours le romantique de quelqu'un. La nature était le moindre des soucis de Godecharles : à son atelier il n'y avait qu'un seul modèle qui posait, dit-on, alternativement en homme ou en femme, pour les Hercules ou pour les Vénus! Inconnu, étranger, presque proscrit, Rude ne devait guère compter sur les commandes officielles et d'ailleurs le roi Guillaume Ier avait une étrange façon d'encourager les arts : c'était de faire trois cents millions d'économies personnelles. Les deux sculpteurs belges avaient fait chacun un buste du roi et, malgré de nombreuses séances, n'avaient réussi qu'à manquer totalement la ressemblance sans atteindre le style. Rude ne pouvait aspirer à voir poser pour lui ce royal visage «taillé en casse-noisettes »; il se contenta donc de l'observer le dimanche au prêche et réussit à faire mieux que ses rivaux; il envoya le buste à la reine, qui passait pour aimer beaucoup son mari, et n'attendit que peu de temps sa récompense — une lettre de félicitations. C'était peu pour le sculpteur et le praticien, car il était à la fois l'un et l'autre, et quelques écus sonnants eussent sans doute mieux fait son affaire. Vers la fin de sa vie il montrait un jour à un ami intime une pièce de six francs qui avait été souvent, disait-il, toute sa fortune et, comme la garde à Waterloo, l'espoir suprême et la suprême pensée. Il n'avait pourtant jamais fait donner la garde : au moment critique son bon génie lui envoyait une commande inespérée, une aubaine inattendue, « et la bonne pièce rentrait dans sa cachette ! »
Le vrai milieu de Rude, celui où il s'enlerme et se complaît, c'est d'abord sa famille adoptive, c'est ensuite la colonie d'exilés et les élèves qui fréquentent son atelier. Nous avons déjà parlé de Frémiet : il obtint à cette époque un modeste emploi à Mons et continua d'écrire dans le Vrai Libéral des articles remarqués, où il passait avec aisance d'une discussion politique à une polémique religieuse, d'un article économique à une causerie artistique, mais où, de parti pris, il s'abstenait scrupuleusement de citer le nom de Rude. Pas de réclame, ce fut toujours la maxime du sculpteur ; un critique vit un jour sur sa table deux volumes où de nombreuses pages étaient consacrées à ses œuvres : celles-là n'étaient pas coupées. Sophie Frémiet, la fille aînée, celle que Rude
annonce au roi Ejéchias sa mort prochaine. David d'Angers avait enlevé le premier prix et Rude n'était ciassé que le troisième. L'année suivante, quand Rude obtint son premier prix avec Aristée pleurant ses abeilles, van Gcel venait immédiatement après Lui, Pradier le quatrième et Roman le sixième.
épousa quelques années plus tard, n'était encore qu'une enfant lorsqu'il s'exila volontairement avec son bienfaiteur : il n'y a donc, dans cet abandon volontaire de son prix de Rome, et sa résolution courageuse de rejoindre les proscrits, rien qui puisse faire songer à une aventure romanesque. Mais cette enfant, élève jadis de Dcvosge, élève maintenant de David, manifestait d'étonnantes dispositions artistiques. Pour gagner sa vie et venir en aide à sa famille, elle ouvrit bientôt une école de dessin. La plus jeune des filles de Frémiet épousa le peintre Vanderhaert, élève et ami de Rude : de ce mariage naquit, entre autres enfants, cette Martine, dont Rude fut en quelque sorte le père adoptif et l'éducateur et qui devint plus tard la femme du sculpteur Cabet. Citons encore parmi les exilés que Rude fréquentait particulièrement le conventionnel Bonnet, le célèbre pédagogue Jacotot, son compatriote, qui l'initia à sa méthode d'éducation, que Rude avait d'ailleurs devancée dans son enseignement. Les bustes de Bonnet et de Jacotot datent de cette époque. Une des plus précieuses relations de Rude fut l'architecte Vanderstraeten : médiocre comme architecte, mais sachant reconnaître le talent d'autrui et choisir habilement ses collaborateurs, il s'aperçut promptement de l'excellent parti qu'il pouvait tirer de Rude et lui confia les travaux décoratifs de Terwueren que les Belges faisaient alors bâtir pour le prince d'Orange. Le sculpteur s'adjoignit aussitôt son beau-frère pour les peintures des plafonds et Sophie Frémiet pour celles des attiques, des panneaux et des dessus de porte, triple et intéressante collaboration qui nous fait d'autant plus regretter l'incendie qui en a détruit jusqu'aux vestiges en ce qui concerne les peintures. Vanderstraeten ne ménageait pas les commandes et tenait habilement le sculpteur en haleine, mais la plupart de ces commandes restaient à l'état de projets et Rude en était pour ses dessins et ses esquisses sans qu'il songeât à se plaindre. M. Maximin Legrand cite plusieurs de ces esquisses : « deux figures à exécuter en pierre, le Commerce et la Navigation, pour le vestibule du palais d'Orange, à Bruxelles ; des modèles de têtes avec palmettes pour frises de dessus de portes à exécuter en marbre, les esquisses du fronton du théâtre ; ces derniers commandés par M. Daméme, français; quatre grands bas-reliefs à exécuter en pierre au nouveau palais du prince d'Orange. » Que sont devenus tous ces dessins ? Quand une intrigue d'antichambre enleva au sculpteur les trois quarts de l'Arc de triomphe pour lequel il avait déjà tant travaillé, on fut frappé de sa stoïque résignation : Thabitude était
3o LES ARTISTES [CÉLÈBRES
prise de ces déceptions! Tant d'esquisses dorment sans doute dans des cartons inconnus et feraient la gloire de nos musées : j'ai vu chez le docteur Moyne, de Dijon, des motifs d'ornements, des dessins de personnages, qui étaient destinés au plafond de la bibliothèque du duc d'Aremberg et qui font vivement regretter tant d'autres œuvres perdues ou enfouies, car Rude était aussi habile du crayon et de la plume que du ciseau. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à étudier au Louvre les cinq grands dessins qu'il avait ébauchés pour les quatre groupes des piedsdroits et pour le couronnement de l'Arc de triomphe. Ces richesses sont trop oubliées : elles passionneraient les archéologues si Rude avait eu le bonheur de vivre il y a dix siècles ou bien au temps des archers de Darius !
« Qu'importent les déceptions, disait-il, l'important pour un artiste est de faire. » Il avait une autre raison d'être indulgent à la fortune et de sourire à ses rigueurs ; il venait d'épouser en 1821 Sophie Fre'miet et ce mariage, qui comblait toutes ses espérances, illuminait d'un rayon de bonheur son existence si laborieuse et si pauvre: les privations, l'incertitude de l'avenir ne comptaient pas pour ces grands cœurs si dignes Pun de l'autre. Ceux qui ont connu Mme Rude dans sa vieillesse nous l'ont dépeinte comme une femme charmante pleine de bonté, d'entrain, de gaieté, pétillante d'esprit et de bonne humeur bourguignonne, type achevé de ces femmes françaises de tant de grâce et de tant de cœur, qu'elles transfigurent comme avec une baguette magique les jours sombres en jours de soleil et de fête et donnent à l'exil lui-même tout le charme de la patrie absente. Modeste, douée d'un grand talent de peintre, elle vécut dans la pénombre de son mari sans jamais chercher à rivaliser avec lui, toute dévouée à son bonheur et à sa gloire, lui créant l'intérieur calme et poétique qui convenait à son génie et que réclamait son cœur: nul doute qu'elle ait eu la plus heureuse influence sur cette riche et débordante nature qu'elle sut assouplir et affiner. Avec cela héroïque et disant simplement à son mari qui travaillait au Pêcheur napolitain et n'avait pas un sou pour payer les praticiens : « Nous vendrons nos chemises ! » Ajoutons que cette gracieuse femme n'était pas seulement excellent peintre, mais bonne musicienne, très instruite, d'une conversation spirituelle et d'une verve intarissable : ce n'est que justice de l'associer entièrement à la gloire et à tous les succès de son mari. Une grande ombre assombrit pourtant cette union sans nuages et ce bonheur
constant : un fils leur naquit on 1822 qui faillit coûter la vie a sa mère et mourut à l'âge de huit ans, laissant un deuil inconsolable et une plaie toujours saignante.
Élève de David, Sophie Frémiet fit à cette époque une copie si parfaite du tableau de son maître : Téîémaqiie et Eucharis, que David n'hésita pas à la signer de son nom et que l'ambassadeur allemand, qui avait acheté l'original, ne put le distinguer de la copie que grâce à son cachet apposé sur la toile. Mme Rude ne se bornait point à des copies : on peut voir au musée de Dijon deux tableaux, Un Épisode pendant la Fronde et une scène de la Révolte des Pays-Bas, qui montrent jusqu'où elle pouvait s'élever dans le genre historique et l'entente de la composition. Son propre portrait et celui de son mari sont de purs chefs-d'œuvre. S'il est vrai qu'enseigner c'est apprendre deux fois, Rude et sa femme devaient à cette époque faire des progrès d'autant plus sûrs et rapides, que non seulement ils produisaient beaucoup mais dirigeaient avec autant de succès que d'activité, celle-ci une école de dessin, celui-là un atelier de sculpture. Les élèves étaient nombreux et, grâce à l'un d'entre eux, Feignaux, qui a communiqué dans une lettre intéressante de nombreux détails à M. Legrand, nous pouvons nous faire une idée fort exacte de l'enseignement de Rude et de ses habitudes de travail.
Il ouvrit d'abord son atelier dans les ruines du vieux couvent des Lorraines dont la vieille chapelle délabrée, coupée à mi-hauteur par un plancher, donnait à la fois un local au premier pour les élèves et un vaste espace au rez-de-chaussée pour les travaux du maître. Il le transféra plus tard dans la chapelle abandonnée des Dou^e- Apôtres. Sans insister encore sur les principes d'art et sur l'esthétique de Rude, indiquons brièvement les innovations qui lui attirèrent à la fois de nombreux élèves et de sévères critiques. La première consistait à substituer, à la copie des détails et des fragments, les ensembles et les masses : il faisait tendre une vaste toile noire sur laquelle l'élève marquait les grands points, qu'il joignait ensuite par un trait continu de manière à obtenir la silhouette d'ensemble et à ne passer que plus tard aux détails. La seconde était l'introduction des modèles hommes et femmes dans l'atelier : il exigeait qu'on ne travaillât qu'avec le modèle vivant sous les yeux. Cette réforme lit du bruit : on se scandalisa d'abord de cette introduction des femmes comme modèles; on invoqua l'intérêt des bonnes mœurs, la morale contre l'art ; mais, grâce à l'influence que Rude possédait sur ses élèves et qui arrêtait soudain toute