‹ Francʹois RudeChapitre 9 sur 50 · LE DÉPART DES VOLONTAIRES DE LA REPUBLIQUE EN · texte numérisé non relu

LE DÉPART DES VOLONTAIRES DE LA REPUBLIQUE EN

Arc de triomphe.)

h4 LES ARTISTES CÉLÈI3RES

aux pieds de son cheval, suivi par la Victoire qui s'élance tandis que l'Aigle domine le groupe de ses vastes ailes déployées. Louis-Philippe trouva le projet trop audacieux; le roi citoyen ne se souciait pas de provoquer l'Europe, et poussant ultra crepidam ses royales prérogatives, il demanda notamment à Rude de remplacer les aigles par des coqs gaulois, contresens évident puisqu'il s'agissait d'un monument élevé à la gloire des armées impériales. Il était plus facile à Rude de protester que de convaincre : il proposa un quadrige triomphant à la manière des anciens ; puis une figure colossale de la France assise sur le globe doré du monde, la tête resplendissante de rayons, les pieds posés sur un aigle portant dans ses serres des couronnes, des fers et des sceptres brisés; aux quatre angles du monument pleuraient les Puissances vaincues. On répondit encore à Rude : Ne nous brouillez pas avec l'Europe. Barye proposait, à la même époque, un aigle gigantesque, ailes déployées et tenant dans ses serres victorieuses les aigles de Russie et d'Autriche, le léopard d'Angleterre, le lion de Gastille, etc. Le troisième projet de Rude, grandiose en luimême, eut fourni au sculpteur d'admirables motifs, et l'on peut affirmer que notre Michel-Ange eût tiré un merveilleux parti de ces puissances vaincues et humiliées qu'il rêvait d'enchaîner aux angles du monument.

Les regrets ne servent à rien, pas même à convaincre les administrations des Beaux-Arts qu'elles ne sont ni des bureaux de bienfaisance ni des institutions politiques, et que leurs errements traditionnels n'ont souvent abouti qu'à enlever à nos monuments tout caractère de vérité et partant de réelle grandeur : Carpeaux n'aura qu'un des groupes de la façade de l'Opéra. Rude, outre le Départ, n'exécuta à l'Arc de triomphe que le bas-relief de la grande frise du côté de Neuilly qui représente V Armée française revenant d'Egypte ; les figures ont six pieds de haut, mais c'est à peine si, d'en bas, le spectateur distingue les détails et le mouvement.

A décrire et à juger l'œuvre capitale du maître on éprouve un grand embarras, car la majesté du sujet écrase le critique et toutes les formules de l'admiration ont été épuisées par ceux qui en ont déjà parlé. Rude a choisi pour exprimer sa pensée la forme de l'allégorie ; le nu domine ; les vêtements modernes si étriqués sont remplacés par les cuirasses et les draperies; pas de fusils, mais des arcs et des piques; pas de shakos, mais des casques ; on pourrait ajouter pas de soldats, mais des héros. Le sculpteur n'évite pas seulement la pauvreté du costume moderne et la nécessité de vêtir complètement ses guerriers, il élève ainsi son œuvre

au-dessus des temps, des partis, des hommes, et en fait cette chose sainte devant laquelle les hommes de tous les temps tombent à genoux, la Patrie. Il sculpte comme Spinoza voulait qu'on pensât, sous forme d'éternité. L'impression de patriotisme et d'héroïsme qui jaillit du groupe est irrésistible : il fascine, il électrise, il enchaîne le regard et l'esprit.

Par quel secret Rude a-t-il rendu populaire un art qui souvent échappe au peuple, et remué avec une égale intensité d'action l'âme du savant et de l'ignorant, de l'artiste et du bourgeois, de l'aristocrate et du plébéien ? J'ai vu souvent le gamin de Paris s'arrêter en face de ce groupe comme sous un choc électrique, attentif, ému, avec une expression de sérieux et d'héroïsme qu'il semblait emprunter à l'éphèbe qui s'élance au combat. Comme les tirades du vieux Corneille il fait frissonner : c'est le « Meurs ou tue! » ou le « Qu'il mourût! » du vieil Horace. Un exemplaire du Départ, plâtre, gravure ou photographie, devrait être placé dans toutes les écoles de la France : à le contempler, l'âme s'empreint d'héroïsme. C'est que tout ici est grand, fort, mâle, surhumain : c'est la Révolution incarnée et cette poignée de héros volant à la victoire ou à la mort semble faire trembler le sol et le monument, tant leur élan est entraînant, tant le groupe s'élance puissamment, tourbillonne et vous emporte dans un vertige éblouissant. Pourtant chaque personnage est ardent et contenu, transporté et maître de lui-même et vous donne l'impression du calme dans l'héroïsme. Celui-ci jette son manteau et saisit son épée ; celui-là s'élance sur son cheval qui se cabre ; un autre tend son arc ; un autre court en sonnant une fanfare guerrière : partout le cliquetis des armes, le hennissement des chevaux, le frissonnement des étendards et, dominant tout ce bruit et tout ce mouvement de son vol impétueux et de sa voix inspirée, la Marseillaise, qui de la pointe de son glaive montre la frontière insultée et de la main gauche levée vers le ciel atteste le droit vengeur, tout en rugissant le formidable refrain patriotique et révolutionnaire : « Aux armes, citoyens ! » Passez maintenant de l'ensemble aux détails: est-ce que l'antiquité nous a laissé rien de plus beau que ce héros gaulois, ce Jupiter tonnant qui occupe le centre du groupe et, le front sublime, le regard étincelant, les cheveux au vent, s'élance irrésistible comme un héros d'Homère, pour venger, non les querelles des rois, mais l'honneur de la Patrie et les injures de la Liberté? Et cet éphèbe qui marche à ses côtés, dont le corps entièrement nu respire l'héroïsme et le traduit avec la grâce de l'adolescence dans toute son attitude et tous ses

muscles, quelle merveilleuse création du ge'nie : c'est l'Achille enfant luttant contre les lions du bas-relief de Terwueren, mais un Achille moderne et français; sur des pensers nouveaux Rude fait, selon le précepte de Chénier, de la sculpture antique, ou plutôt il personnifie cette chose belle entre toutes et éternellement captivante, le courage de l'enfant, la valeur qui n'attend pas, selon le mot de Corneille, le nombre des années.

On regrette la page malheureuse que David d'Angers a écrite sur le chef-d'œuvre de Rude, mais, par un contresens singulier sur lequel Fauteur ne comptait pas, on y trouve de nouveaux motifs d'admirer son rival. David avait traité le même sujet dans un bas-relief de la porte d'Aix, à Marseille: c'est donc un plaidoyer pro domo, mais qui ne tourne pas à son avantage. Relevons donc ses critiques une à une, sans crainte d'affaiblir notre admiration pour une œuvre désormais consacrée : « La passion qui grimace aux heures les plus solennelles est ridicule. La laideur n'entraîne pas, et le visage de la Liberté tel que Rude l'a rendu est hideux. » { David oublie que la Liberté n'est pas une comtesse du noble faubourg Saint-Germain. Soutenir qu'elle n'entraîne pas, c'est nier l'évidence, s'inscrire en faux contre le sentiment universel, se montrer plus classique que le sévère Boileau qui convenait que Fart même apprend à franchir les limites de l'art. Michelet a écrit: « Ni Rude, ni David n'a osé être assez grossier, assez peuple, pour inaugurer la sculpture des colosses au grand jour. » On raconte que lorsque la belle-sœur de Rude, Mme Vanderhaert, posait pour la Marseillaise, le sculpteur lui disait de crier le plus fort possible en répétant toujours : « Plus fort ! plus fort ! » Si David eût été juste, il eût admiré le talent de Rude qui sait rendre le cri et éviter la grimace, mais il se renferme dans un parti pris évident et propose, pour remplacer ce cri, « qui agace les nerfs et le fait sourire de pitié », une idée vraiment bien neuve et bien originale : « l'étendard porté à travers l'armée, dit-il, vaut le discours le plus énergique de la Patrie». Il semble, à la description languissante qu'il en donne, qu'il n'ait jamais vu le Départ : « Un groupe de vieillards s'apprête au combat, un jeune homme va partager leurs périls, une figure ailée plane sur eux et, selon la pensée de l'auteur, elle chante la Marseillaise. »

i. David d'Angers, sa vie, son œuvre et ses contemporains, par Henry Jouin ; Paris, 1878. T. II, p. 3o8.

Belle définition vraiment ! une figure ailée qui chante et qui grimace ! David ne manque pas de dire que « des personnages armés comme des Gaulois sont un contresens » ; il se garde bien de faire un effort d'esprit pour saisir les intentions et l'idée profonde de Rude, qui veut rendre non un épisode historique, si grandiose qu'il soit, mais l'éternel patriotisme français. David voyait plus juste quand, libre de toute préoccupation de dénigrement, il écrivait avec esprit : « Quel malheur d'être obligé de passer sa vie à tailler des habits et des bottes après avoir étudié le beau et s'en être imprégné le plus possible ! » Voudrait-il par hasard condamner ses émules à tailler des habits et des bottes et se réserver le monopole du nu et le privilège du beau ? Aux soldats du bas-relief de Marseille il ne manque sans doute pas un bouton de guêtre : qu'on passe la revue et qu'on adresse des félicitations aux capitaines d'habillement. Mais voici, le comble de l'injustice : « Rude laisserait supposer par la manière dont il a traité son personnage principal que la manifestation patriotique rappelée par lui a tout au plus intéressé quelques Français, tandis que ce mouvement national a soulevé plusieurs millions d'hommes. » Excusez du peu : il est probable que si Rude s'en était douté il en aurait fait figurer un petit million pour le moins dans son bas-relief. L'historien de David constate avec satisfaction que dans le Départ de son idole il y a trente personnages ! Il les a comptés un à un : on ne songe point à compter ceux de Rude; ils sont dix peut-être mais ils paraissent cent mille. Il y a bien des places dans la maison du Seigneur et dans le temple de l'art : David y tient une place d'honneur, mais qu'il eût été bien inspiré de brûler cette page où tous les critiques de l'œuvre de Rude semblent avoir puisé, et de comprendre que deux artistes de génie pouvaient tirer de ce grand sujet deux chefs-d'œuvre profondément différents! David en a pris le coté anecdotique : il nous montre la Patrie en reine imposante et fière ; des femmes qui lui apportent leurs diamants; les enfants qui saisissent leurs armes; l'Histoire qui inscrit leurs noms. Des jeunes gens se passent des fusils et lèvent leurs sabres ; des vieillards amènent leurs enfants ; un vétéran jette un regard résigné sur sa femme qu'il va quitter et qui allaite son nouveau-né tandis qu'un garçon de trois ans agace un petit chien; voici le tambour d'Arcole que sa mère embrasse une dernière fois. Passons des détails et des meilleurs et donnons au lecteur, pour qu'il juge en dernier ressort, la conclusion de M. H. Jouin : « Le sujet n'etait guère différent, quant à l'idée, de

celui que Rude a sculpté sur l'Arc de l'Étoile ; mais, sans parler des défauts de goût qui déparent ce groupe remarquable, le bas-relief de la porte d'Aix lui demeure supérieur à tous points de vue. La science de composition, attestée avec tant d'éclat par cette page de granit, place son auteur au premier rang parmi les sculpteurs du siècle. » Je souhaiterais de tout mon cœur que le critique eût raison : la France aurait une double Iliade !

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