RUDE A BRUXELLES. L'ÉVEIL DE SON GÉNIE
Dans sa vieillesse, Rude, causant de son séjour en Belgique avec un de ses intimes, tira d’un vieux meuble une pièce de six francs : « C’est, dit-il, une vieille amie ! Je l’ai reçue peu de temps après notre installation à Bruxelles. Ces premières années ont été bien difficiles, bien remplies d’inquiétudes ; nous étions souvent sur le point de manquer d'argent. Eh bien ! lorsqu'il ne restait au fond de notre bourse que cette pauvre pièce de six francs et que nous étions au moment de la changer, il nous arrivait toujours quelque petit travail, suivi d’un peu d’argent, et notre bonne pièce rentrait dans sa cachette. Cela est arrivé tant de fois, que je l’ai gardée depuis par affection, par attachement aux souvenirs qu’elle me rappelle, par superstition, si vous voulez, ajouta-t-il en souriant. »
Tout le séjour à Bruxelles tient dans cette confidence du Maître : l’amertume de l'exil, le labeur constant d’une vie précaire, mais aussi l’optimisme souverain, ressource suprême de cette confiance en soi que, dès l'enfance, nous avons discernée au fond de la psychologie de Rude. |
Au reste, dans son malheur présent, la chance de Rude l’a encore bien servi. Patriote convaincu, il a eu le cœur gros de passer la frontière. Mais à Bruxelles, on se retrouve presque en France. À cette heure surtout, Répu- blicains et Bonapartistes y ont trouvé une retraite : Cambacérès, Sieyès lui-même. Parmi ces exilés, les nuances s’effacent : devant la haine commune des Bourbons, le regret de l’Empire se confond avec le regret de la liberté républicaine. Une nouvelle opinion s’élabore confusément ; ce sera le parti du « drapeau tricolore », où se sont combinés les souvenirs révolu-
tionnaires et le culte napoléonien. Tel est le milieu où vient vivre Rude, compagnon d’exil de Frémiet. Mais Bruxelles n’est pas seulement un asile pour les Français qui y retrouvent leurs mœurs et leur langue, c’est aussi une ville qu’un essor économique particulièrement fructueux console de sa servitude politique. La Belgique du roi des Pays-Bas Guillaume Ier d’'Orange prospère et Bruxelles prélude à son rôle de future capitale d’un nouveau royaume. :
Cependant l’activité économique de la Belgique coïncidait, comme il arrive parfois, avec un véritable engourdissement de l’art. Vers 1815, la sculpture belge se résume en deux noms : le vieux Godecharles et le jeune Van Geel. Godecharles était un académique endurci. Tout l’art pour lui consistait dans une certaine habileté de maïn et dans un certain sens décoratif. Féru de symbolisme, il s’instituait le gardien vigilant et jaloux des vieilles formules. La nature l’inquiétait peu, s’il est vrai qu'il modelait ses figures de femme d’après un homme toujours le même, qui lui servit, dit-on, de modèle unique pendant dix ans. En tout cas, son ingéniosité de symboliste et sa faculté personnelle d’idéalisation lui suffisaient pour tirer d’un minimum de matière les éléments de n'importe quel sujet. Mais Godecharles, en 1815, vieillissait. En face de cet astre pâlissant, l'étoile d’un rival montait à l'horizon. Le jeune Van Geel n’était-il pas alors dans tout l'éclat de son récent prix de Rome ?
Van Geel avait été précisément l’un des concurrents de Rude à Paris. II l'avait battu en 1811, dans ce concours où David d'Angers avait eu la première place. Et l’on ne saurait s'étonner qu’un Belge ait figuré, sous Napoléon Ier, comme sujet français à l’Ecole des Beaux-Arts de l’Empire, car Malines, ville natale de Van Geel, faisait partie, au temps de la grande extension impériale, du département des Deux-Nèthes. A dire vrai, l’acquisition de Van Geéel était pour l’art français une acquisition médiocre. Ce Belge n’avait pour lui qu’une facilité assez vaine, un don superficiel d’assimilation qui lui tenait lieu d'originalité. Satisfait de ses succès scolaires, vanté dans son pays comme un prodige, il ne travailla plus, se contentant de produire, en sorte que l’académisme trouvait en lui un représentant impénitent, d'autant plus obstiné qu’il n’était même pas convaincu. D'’ailleurs son séjour à Paris n’avait pas doté Van Geel de sentiments français, puisqu'il n’hésita pas à commémorer par le fameux Lion de Waterloo la plus grande tristesse française du siècle. Aussi, jamais Van Geel ne jouit de la sympathie de Rude. Trop de pensées et de souvenirs les séparaient.
Josepx JACOTOT.
(Société d'Agriculture, Sciences et Arts, à Valenciennes.)
Celui qui devait être le sculpteur de l'Arc de Triomphe ne put pardonner à à son ancien condisciple d’avoir été le sculpteur du Lion de Waterloo.
Ainsi, un vieux maître, représentant suranné d’un style archaïque et figé en formules stériles ; un jeune écolier sans valeur personnelle et sans tempérament artistique : voilà ce que Bruxelles offrait alors à ses hôtes.
Est-ce que par un retour des choses, ces mêmes Pays-Bas, dont l’influence au quatorzième siècle a si magnifiquement donné l'essor à l’art bourguignon, vont devoir au dix-neuvième siècle à un Bourguignon leur propre régénération artistique ? Rude serait-il à Bruxelles comme un Claus Sluter dijonnais ranimant l’art du Nord et rendant à la Flandre, au nom de la cité des Ducs reconnaïissante, le bienfait d'autrefois ?
Rude n’est pas encore, à cette heure de sa carrière, le maître en pleine possession de son génie. Plutôt que de régénérer une école étrangère, il a, nourrisson de l’Académie parisienne, à se régénérer lui-même. Il n’est pas venu à Bruxelles en triomphateur, mais en exilé. Il n’y a pas été appelé pour y transporter son art, 1l y a été simplement accueilli, et sa préoccupation essentielle est, modestement, d'y vivre. Le seul bienfait qu'il puisse songer à rendre, c’est celui qu'il a reçu lui-même à Dijon : il soutiendra Frémiet et sa famille dont il a été l’obligé. La protection ducale avait jadis assuré à Dijon l’éclosion libre et pleine d’un Claus Sluter. À Bruxelles, Rude est en quête de commandes quotidiennes, et quant au roi Guillaume Ier, les trois cents millions d'économies qu'il réalisa pendant son règne suffisent à donner la mesure de sa munificence.
Tandis que Frémiet se loge étroitement avec les siens rue des Sables, tâche de vivre tant bien que mal de sa plume et fait du journalisme, Rude cherche activement du travail d'atelier. Il fait tout d’abord quelquesbustes, parmi lesquels celui du pédagogue dijonnais Jacotot dont l'original se trouve à Valenciennes et dont le Musée de Dijon expose un moulage. Mais ce n’était point par des bustes de compatriotes ou d’amis exilés comme lui que Rude pouvait espérer s'imposer dans le pays où les circonstances l'obligeaient à subsister. Pour frapper l'attention, il fallait trouver mieux. Rude eut alors l’idée ingénieuse de faire le portrait de Guillaume Ier luimême. Quelle meilleure réclame que d’avoir pour modèle le roi des Pays- Bas en personne ? Faire poser le monarque dans son atelier de fortune, Rude n'y pouvait songer : le prince avait ses artistes attitrés, Godecharles
et Van Geel. Chacun de ces deux coryphées de l’art officiel dans le royaume avait naturellement fait un portrait du souverain, chacun essayant son ciseau à rendre cette figure « en casse-noisette » ainsi que Rude la qualifiait irrévérencieusement, mais non sans esprit. Pourtant les œuvres de Godecharles et de Van Geel avaient eu un succès plus bruyant que mérité. Rude sentait qu'il y avait mieux à faire. Déjà le sens de la nature et de la vérité se réveillait dans l’âme de ce Bourguignon, enfin libre de regarder et de voir, débarrassé de l’obsession des formules académiques et dont les yeux s’ouvraient à l’art sincère comme par instinct.
Faire un buste de Guillaume ICT sans aucune séance de pose, c’est un tour de force, dans le genre de ceux que Rude a toujours aimés. Non seulement il se résigne à ce paradoxe, maïs il y prend goût. La correspondance de celle qui devait être un jour sa compagne, Sophie Frémiet, nous fait assister à la genèse de cette œuvre. Rude s’efforçait de voir le plus souvent possible ce roi qui jouait ce rôle étrange de modèle sans le savoir. Quand il pouvait braquer le feu de ses regards sur l’auguste visage qu'il savait qualifier de si pittoresque façon, il s'emplissait les yeux de ses traits. Surtout il ne manquait pas de se rendre au Temple, le dimanche, car le roi était assidu au prêche. C'était alors pour lui l'heure de l'atelier : le roi se présentait comme sur une estrade en face du chevalet, figé tout naturellement dans l’immobilité de l'attention. L'artiste, à l'affût, l'observait de son coin perdu, notant dans sa mémoire les moindres particularités. Sitôt sorti, il crayonnait la silhouette, projetant en hâte sur le papier cette physionomie dure et sèche dont son œil fidèle avait emmagasiné les lignes et l'expression. Rude, après quelques essais, réussit à modeler une ébauche qui lui parut suffisamment ressemblante et de bonne allure : il envoya le plâtre à la reine. Celle-ci en fut frappée. Ce buste n’était pas comme les autres : il vivait. Comment l'artiste, réduit à ses seules ressources, avait-il pu saisir et rendre avec tant de puissance ce visage avec son expression individuelle, alors qu'après tant de séances de pose les meilleurs portraitistes du royaume en avaient laissé échapper l'essentiel ? La reine émerveillée se fait alors l'avocat de Rude auprès de Guillaume d'Orange ; elle lui persuade de demander à l'exilé un buste pour lequel il lui sera accordé quelques heures de pose. Et Sophie Frémiet d'écrire avec enthousiasme à une amie de Bourgogne : « Monsieur Rude travaille au buste du roi. Il a eu trois séances, ce qui est très avantageux pour lui. Il a fait un bien beau buste et que tout le monde
admire, »
Contentement intime, profit matériel : deux satisfactions à cette heure inséparables pour Rude. L,'idée de faire le buste du roi, le succès de la première esquisse, la marque d'intérêt que le monarque donne à cet étranger pour qui il consent à poser, toutes ces circonstances sont favorables et tendent à attirer la clientèle. D'autre part, Louis David, lui aussi réfugié à Bruxelles et devenu l’ami de Frémiet et de Rude, aide de son autorité universelle cette notoriété naissante. Les commandes arrivent. C’est à Rude que l'architecte royal Van der Strœten réserve désormais les travaux les plus intéressants.
A cette date, en effet, on bâtissait beaucoup à Bruxelles et autour de Bruxelles. L'architecture appelle {a collaboration du sculpteur. Dans la distribution, Rude trouve sa part. C’est pourquoi la capitale belge possède un nombre considérable d'œuvres d’art ornemental dues au ciseau du maître dijonnais. Il modèle des bustes décoratifs, tels qu’un Vulcain et un Mercure. I sculpte le fronton de l'hôtel des monnaies, actuellement au Musée d’art décoratif de Bruxelles ; le Palais royal et le Palais des Académies actuel (ancien palais du Prince d'Orange) abritent des bas-reliefs de sa main ; deux cariatides de lui voisinent dans la grande salle du Concert Noble (aujourd’hui Cercle artistique et littéraire) ; enfin deux autres cariatides exécutées pour l'hôtel de Boughom, rue Royale, ont été transportées au Musée communal de Bruxelles. | |
Insister sur ces œuvres serait superflu : elles ne nous apprennent rien sur le compte de leur auteur. Ce sont des œuvres d'atelier, d’une allégorie plus ou moins heureuse, d’une composition souvent harmonieuse et savante, mais d’une valeur esthétique, à tout prendre, médiocre. C’est dans les pièces de ce genre qu’il faut voir véritablement le prolongement de la scolarité parisienne. En outre, une série d’incendies a maltraité presque toutes les œuvres bruxelloises de Rude : leur destruction partielle ou totale vient encore en diminuer l’importance dans l’ensemble de l’œuvre du Maître. |
Heureusement, il a fait mieux que des frontons allégoriques ou des cariatides. À Bruxelles même, un jour est venu où Rude a pris conscience de soi et a réalisé une double suite plastique où l'originalité se révèle et où une âme palpite. Il vaut la peine d'assister à l’éclosion de cette œuvre, la première des œuvres maîtresses. Et, tout d’abord, d’où est venue l’inspiration ? |
GuizLAUME ΰ", RoI DES Pays-Bas (Musée de Gand.)
Chez un homme dont la candeur est l'essence même, la vie intime domine l’œuvre, le cœur guide la main, le sentiment oriente et anime le talent. Or, un grand fait a marqué, pour la vie intime de Rude, le séjour de Bruxelles : son mariage. Il y eut dans le modeste intérieur de Frémiet un roman d’amour, d’ailleurs commencé à Dijon, et, comme tout bon roman, à l'insu même des héros.
Devenue veuve, Mme Rude écrivait cette confession, aujourd” ht publiée : È «Le pauvre Rude m'avait aimée toute petite. II me regardait et devenait tout rouge. Je crois qu’il a mis bien du temps à s’apercevoir qu’il m'aimait. Jamais il n'aurait osé me demander en mariage, si mon père ne l’y avait luimême encouragé ! » À coup sûr, Rude mit longtemps à s’apercevoir qu'il aimait Sophie Frémiet, la fille de son bienfaiteur. I{ n’analysait sans doute pas son propre sentiment lorsqu'il suivait l'impulsion de son cœur et s’exilait volontairement à Bruxelles pour suivre l’ancien contrôleur impérial compromis et contraint de quitter la France. Depuis, la mauvaise fortune du protecteur d'autrefois a créé de nouveaux liens. Un beau jour, l’idée longtemps cachée dans quelque repli obscur de l’âme jaillit avec force et Rude se demande pourquoi il n'épouserait pas Sophie Frémiet. Luimême ignore combien, depuis longtemps, cette jeune fille s'intéresse à son œuvre, avec quelle attention admirative elle suit les progrès de son talent. Il n’a pas lu les lettres où M!le Frémiet tient ses amies de Bourgogne au courant des travaux de celui qu’elle appelle toujours cérémonieusement « Monsieur Rude ».
Cependant, Rude n’a pas plus tôt pris conscience du sentiment qui le pénètre qu'aussitôt le voici devenu timide et perplexe. Il craint d’être repoussé. N'est-il pas cependant chez Frémiet le vrai fils de la maison ? Sans doute, mais il est si rustique ! Au sortir de l’atelier paternel, l'Ecole des Beaux-Arts n’a pas affiné ses manières. Il n’a rien d’un « homme du monde ». Peut-être, au prix de quelque effort, parviendra-t-il à se rendre un peu plus présentable. Le voilà qui s’observe : il se contraint délicieusement pour plaire à celle qu'il considère comme une fiancée. Enfin l'ambition de faire une œuvre véritable s'empare de son esprit. |
Pour tout homme doué comme Rude, l'effort intime est souverain. Une conscience plus pleine de soi, une tension de toutes les facultés vers un idéal conçu et voulu, c’est le grand ressort de la régénération humaïne. Chez un artiste, c’est le talent artistique qui ne peut manquer d'être, en définitive, le grand bénéficiaire de toute évolution intérieure.
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L,//épanouissement de l'amour chez Rude a donc été et devait être l'épanouissement de son génie, C’est à Sophie Frémiet surtout que la Belgique doit d’avoir connu la première le Rude véritable et d’avoir gardé tant bien que mal quelque chose de ses plus anciens chefs-d'œuvre.
Sophie Frémiet était digne, en effet, du sentiment qu'elle inspiraït et qu'au surplus elle partageait. Elle était aussi une artiste. Son pinceau n’était pas sans agrément. Louis David lui témoignait assez d'intérêt pour lui faire copier ses œuvres et au besoin signer sa copie. Le Musée de Dijon conserve des toiles fort honorables de celle qui devait être Mme Rude. Au demeurant, Sophie Frémiet n’était pas seulement une artiste, mais aussi et par-dessus tout un caractère. Rude admire en elle une maîtresse femme en même temps qu’une femme de goût. Elle est à ses yeux la compagne idéale. Ia crainte de la perdre le paralyse à l'heure de la conquérir. Ila si peur de s’y mal prendre qu’il recule toujours l'instant de la démarche décisive. Les jours s’écoulent, l’indécision dure. Il faut que, finalement, Frémiet lui-même prenne les devants et provoque le redoutable aveu. Le 25 juillet 1821, l'union de François Rude et de Sophie Frémiet était célébrée à l’hôtel de ville de Bruxelles et à l’église Sainte-Gudule.
Pour la première fois, le bonheur sourit à Rude. Il en a plein le cœur. Son tempérament optimiste et confiant s’épanouit avec délices. I1 fonde un petit atelier d'élèves : du même coup, il se crée une esthétique en l’enseignant. Les idées en foule bouillonnent en lui, et ce sentiment intime — parfois tumultueux — de la vie, qui sera le triomphe de ses grandes œuvres, se révèle enfin dans une série de sculptures qui nous offrent pour la première fois le spectacle d’un Rude original et profond : il exécute la Légende d'Achille et La chasse de Méléagre au château de Tervueren.
Ce n’est malheureusement pas à leur place ni sur l'original que l’on peut apprécier aujourd’hui l’œuvre décorative que Rude avait exécutée pour ce château, bâti par Van der Strœten, mais incendie en 1870. Il faut se contenter des moulages, d’ailleurs remarquables, qui se trouvent au Musée des arts décoratifs de Bruxelles et qui figurent aussi, en double, au Musée de Dijon. |
La Légende d'Achille se compose de huit bas-reliefs :
1° Achille enfant plongé dans les eaux du Styx ;
29 Achille, élevé par le Centaute Chiron, s'attaque à une lionne (premier exploit d'Achille) ;
3° Achille parmi les filles de I,ycomède ;
% } | Le | at | VULCAIN.
F4 (Musée d'art décoratif de Bruxelles.)