‹ François RudeChapitre 15 sur 68 · PRIAM AUX PIEDS D ACHILLE · texte numérisé non relu

PRIAM AUX PIEDS D ACHILLE

pliant, effondré aux pieds du héros ému de ses larmes, garde pourtant toute sa dignité. Ainsi la ligne grecque, la ligne harmonieuse sauve cette correction du premier plan qui était l’un des dogmes de l’Académie.

Le même château de Tervueren a dû aussi à Rude une autre série décorative : la Chasse de Méléagre. Ici, ce n’est point Homère que l'artiste traduit, mais Ovide. « Ceux-ci tendent les toiles, ceux-là découplent les chiens ;

LA CHASSE DE MÉLÉAGRE (1°" fragment).

d’autres suivent la trace du monstre. Chassé de son repère, le sanglier furieux fond au milieu de ses ennemis avec la promptitude de l’éclair déchirant la nue. Il renverse les arbres dans sa course furieuse et la forêt s’ébranle avec fracas. Les chasseurs poussent des cris, lui présentent d’un bras vigoureux les javelots armés d’un large fer et les brandissent devant lui. Le monstre fonce, disperse les limiers, se fait jour à travers les plus hardis, et, frappant obliquement de ses défenses, il met en déroute la meute aboyante. » de ; Comme la légende d'Achille, la chasse de Méléagre, quoique à un moindre degré, nous montre à quel point en est arrivé le talent de Rude. Certes l'enseignement classique, reçu par lui à Dijon et surtout à Paris, l’a marqué d'une forte empreinte ; elle ne s’est pas brusquement effacée. La double:

LA CHASSE DE MÉLÉAGRE (3° fragment),

série de Tervueren évoque aussitôt ce principe de la Composition littéraire qui régnait à l’Académie. Rude traduit Homère où Ovide. Il traduit si fidèlement les poètes auxquels il emprunte ses thèmes qu'une étude comparée du détail et une confrontation minutieuse des texteset des bas-reliefs correspondants ne serviraient qu’à montrer la corrélation plastique et l'équivalence en quelque manière littérale de tel vers latin ou grec. Pourtant, à travers la contrainte inévitable du traducteur, l'originalité de l'artiste se laisse cette fois apercevoir. Rude a mis quelque chose de lui et de sa propre

LA CHASSE DE MEÉLÉAGRE (4° fragment).

sensibilité dans cette transposition des textes littéraires. Son tempérament personnel se dégage en dépit des formules de l'Ecole, et, par delà les vers qu’illustre son ciseau, il pénètre jusqu’à la réalité éternelle qu'ils reflètent. En un mot, l'intermédiaire des textes anciens n’est plus ici, malgré son tissu serré, qu’un voile transparent au travers duquel l'artiste a su voir et rendre cette vérité humaine qui est, en somme, la matière même du grand art. L'intérêt principal des bas-reliefs de Tervueren réside dans ce progrès. Que désormais disparaisse ce voile transparent, mais gênant et factice ; que cet écran des textes littéraires cesse de s’interposer, et Rude, en contact direct avec la réalité, enfantera une œuvre sincère, un chef-d'œuvre digne de lui et de sa race. Ie sentiment de la vérité objective est en lui, le sentiment de la valeur plastique s’éveille dans son âme : or, le sentiment de la vérité objec-

tive et de la valeur plastique fait, à travers les siècles, le fond même de l'esthétique bourguignonne.

C'est donc à Bruxelles que le véritable Rude, au lendemain de son mariage, commence à se révéler. Déjà délivré de l’obsession pesante de l’École, enhardi par ses succès, plus conscient de lui-même il va vers l’avenir. Et sans doute, il se libère lentement, timidement : il n’a point de geste de révolte, il ne se permet pas ces hardiesses qui scandaliseront plus tard ses contemporains. Quoi de plus classique, en effet, que de traduire un épisode de l’Iliade ou des Métamorphoses ? Seulement, si respectueuse qu'elle soit, la traduction tend à être une adaptation, et, par moments, on serait tenté de songer à ce T'élémaque dont Rude, dit-on, faisait volontiers sa lecture. Du moins quelque chose de français et de bourguignon s'ajoute au texte sans l’altérer et trahit la nationalité, l’origine, l’atavisme artistique de l'interprète.

L'exil a donc fait le miracle qu’on pouvait attendre de lui, grâce à . l'épanouissement des sentiments intimes, à l’atmosphère réchauffante du bonheur domestique. Rude n’est plus l'élève de l’École parisienne, il est son propre élève et près de devenir le Maître.

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