‹ François RudeChapitre 18 sur 68 · CHAIRE DE L'ÉGLISE SAINT-ÉTIENNE, A LILLE · texte numérisé non relu

CHAIRE DE L'ÉGLISE SAINT-ÉTIENNE, A LILLE

Parmi ces circonstances, il en est d’intimes, comme le second matiage de Frémiet, qui, victime d’un singulier aveuglement, épouse à Mons une demoiselle Simon. Cette mésalliance chagrine fort les enfants de ce trop vieux mari. Une brouille avec David survient vers le même temps.

Les motifs en restent impénétrables. Comme par un fait exprès, la rupture avec le chef de l’académisme a coïncidé, ou peu s’en faut, avec l'épanouissement de l'originalité chez son ancien disciple. Rude n'en a pas moins regretté l’éloignement de David. Il pleurera plus tard sur son corps ; il demandera en grâce la permission de mouler sa main droite ; non content d’avoir établi le modèle de la médaille commémorative confiée au graveur Galle, il fera comme par réparation un buste du peintre destiné à ses enfants.

Les chocs de la vie domestique ont toujours douloureusement retenti dans le cœur de Rude. Or, il semblait qu'à cette heure précise un mauvais génie

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s’acharnât sur son bonheur, naguère encore si complaisamment savouré. Voici qu'un autre ami de la maison disparaît, l'architecte royal Van der Strœten. Privé d’un appui qui se traduisait par de fructueuses commandes, Rude est pris d'inquiétude et les préoccupations matérielles reviennent l’assaillir.

Alors, la voix tentatrice des amis qui l’invitent à regagner la France prend un accent plus pénétrant. On lui affirme qu’à Paris il trouvera aisément de quoi entretenir sa famille et, du même coup, la renommée à laquelle il a droit. L;ui, peu sensible à la perspective des honneurs, résiste encore. Il songe surtout à la jouissance intime que lui procurerait un travail indépendant. S'il était vrai qu'à Paris il s’assurerait plus commodément du nécessaire, quelle ressource n’aurait-il pas pour faire de l’art selon son goût ! Toute une nouvelle esthétique s’agite et va se précisant en lui : cette fois l’idée du retour est en bonne voie. Elle obsède désormais de plus en plus le sculpteur, et aussi sa femme, l’associée et la fidèle conseillère. Une occasion suffira pour que l’idée mûrie se réalise.

Deux hommes ont joué un rôle considérable dans les événements qui ont déterminé le retour, et ces deux hommes ont l’un et l’autre une place dans l'histoire de l’art : le peintre Gros et le sculpteur Roman.

Gros, le premier, a servi pour ainsi dire de trait d'union entre Bruxelles et Paris. Au cours de plusieurs voyages en Belgique, il a apporté desnouvelles de France : la disgrâce du baron Denon, la réputation naïssante de Cortot, Pradier, David d'Angers, hier émules de Rude, en passe aujourd'hui de devenir chefs d'école. Tandis que l’exilé n’envoie rien aux Salons parisiens, d’autres moins bien doués que l’auteur de la légende d'Achille exposent avec persévérance et conquièrent les suffrages. Car, si l’on va beaucoup au Salon, qui donc se rend à Tervueren ? Et Gros continue son bavardage, semé de conseils amicaux et de sympathiques gronderies.

Puis, Roman entre en scène. Un jour de septembre 1826, Rude modèle dans son atelier : on frappe à la porte, on ouvre, on se jette dans ses bras. C’est Roman, ce camarade d’école préféré que Rude n’a pas vu depuis douze ans. On cause. Roman conte ses succès. Rude le mène à Tervueren, lui montre la légende d'Achille. Roman alors de s’extasier : son amitié sincère double la sûreté de son goût. Il admire longuement la vérité dont son camarade a su animer les scènes, la psychologie dont il a su doter les personnages. La nouveauté de cet art riche de pensée et palpitant de vie lui révèle un tempérament d'élite. Dès lors, Roman n’a plus de cesse qu'il

n'ait décidé Rude à revenir à Paris. Faut-il craindre le danger de manquer de commandes ? Iui-même avoue que les commandes se font rares à Bruxelles, que la disparition de Van der Strœten a porté un coup mortel aux grands travaux, qu'enfin, pour tout dire, le ménage risque d’être réduit bientôt à cet écu de six francs dont le sculpteur dijonnais s'était fait un talisman contre la mauvaise fortune. Ces confidences même fournissent à Roman les armes dont il a besoin. Il bouscule les scrupules de l’ami trop modeste et son affection volontiers impérieuse va jusqu'à l’ultimatum : «Je te donne quatre mois pour mettre ordre à tes affaires. Dans quatre mois, jour pour jour, je viendrai te chercher. Trouve-toi à la diligence et sois prêt à partir. » I,/'exilé hésite encore. N'est-il pas imprudent de jouer une awssi grosse partie ? Sophie, en persontie sage, propose une expérience : on ira faire un voyage à Paris, et, sur place, on se rendra compte.

Voilà comment au début de décembre 1826, on peut voir à Paris « M. et Mme Rude »et le petit Amédée, Mais ce voyage d'essai n’était et ne pouvait être que le prélude d'une installation définitive.

Gros et Roman ont battu le rappel auprès de tous les amis. C'est une conspiration, Cartellier en personne intervient. Il insiste auprès de son élève. Il se porte garant que le travail ne manquera pas. Qu'objecter à tant de bonnes raisons ? Rassuré sur le lendemain, touché d’un si chaleureux accueil, repris aussi, sans doute, par l'attrait du souvenir, Rude décide enfin de renoncer à la Belgique pour se fixer en France. Et si maintenant «M. et Mme Rude » reprennent la diligence pour Bruxelles, c'est unique: ment pour y procéder aux préparatifs de l’inévitable déménagement

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