LE PREMIER SALON DE RUDE
De 1826 à 1828, Rude fit, pour ainsi dire, la navette entre Paris et Bruxelles : des commandes à finir et des travaux à livrer avaient rendu indispensables ces voyages multipliés. A partir de 1828, il se fixe à Paris ; désormais, il y séjournera constamment, sauf quelques congés passés en Bourgogne, et il ne fera à la France une nouvelle infidélité qu’en 1843, lorsqu'il réalisera enfin le projet du « voyage en Italie ».
La longue période de la vie de Rude qui s'étend du retour de Bruxelles au départ pour Rome représente une phase de féconde production. $'il se déterminait à habiter Paris, c'était bien qu’il entendait y trouver un champ d'activité plus large. À défaut d’ambition, il avait un noble amour-propre et les œuvres de Tervueren avaient découvert à leur propre auteur des horizons nouveaux. Mais s’il était de plus en plus conscient de lui-même, ilétait, en même temps, père de famille et homme d'intérieur.
Deux aspirations — l’art et le métier — coexistent à travers toute sa vie. Parfois les deux éléments se concilient, parfois ils se séparent et se heurtent. C’est, en somme, une commande qui inspirera au sculpteur dijonnais son chef-d'œuvre épique ; d’autres commandes, en revanche, ne feront venir au bout de son ciseau que des formes froides et correctes, tandis que souvent, de la fantaisie de son imagination naîtront, aux hasards des loisirs, les morceaux les plus séduisants et les plus personnels.
Rude n’était pas encore installé définitivement à Paris que déjà 1l avait inauguré la série de ses œuvres parisiennes.
Lors de son voyage d'essai, il avait reçu de Cartellier la promesse d’un tra-
vail immédiat. Le maître avait tenu parole à son élève et lui avait procuré une commande de la ville : il s'agissait d’une statue religieuse, d’une Vzerge Immaculée destinée à l’église Saint-Gervais. Cette vierge figurerait au Salon ; elle servirait à Rude de rentrée officielle dans le monde artistique. Tel était le programme, et il était conforme aux usages consacrés. Pour rendre ses débuts d’exposant plus mémorables et pour marquer mieux encore une date si solennelle de sa carrière, le sculpteur résolut toutefois d'ajouter à la Vierge commandée une autre figure : un Mercure rattachant sa talonnière dont l’idée lui souriait depuis quelque temps.
Ce double envoi constitua donc le premier Salon de Rude. On était en 1828 et le Salon d'alors était un Salon d'hiver. Il durait trois mois et fermait en mars. Dès l'ouverture, la Vierge fut exposée. En février, Mercure vint la rejoindre. Les deux œuvres par lesquelles s’opère la rentrée de l'artiste dans le milieu parisien méritent l’une et l’autre quelque attention.
La Vierge Immaculée a été payée trois mille francs, mais par une singulière fortune, le modèle ainsi établi ne fut jamais exécuté ni en marbre ni en bronze. Le plâtre seul nous reste. I] gît oublié dans une chapelle servant de débarras à l’église Saint-Gervais, sans en avoir jamais enrichi la décoration. La Vierge fait ainsi, dans l’œuvre de Rude, un pendant inattendu à ce Marius qui languit, à l’état de plâtre également, dans un grenier de l’Ecole des Beaux-Arts de Dijon. Mais, tandis que le Marius est une œuvre de jeunesse, purement scolaire, la Vierge est une œuvre plus avancée, et, sinon de la maturité du maître, au moins d’une période voisine de sa maturité. La correspondance de Sophie Rude nous apprend que l’œuvre nouvelle fut bien accueillie dans l'entourage de son auteur. « Tous les artistes et M. Cartellier..… dit-elle, en sont extrêmement contents. » Ainsi, le maître excellent qui avait procuré la commande applaudissait à son exécution. Or, il était bon juge.
Ce n’est point qu'il faille exagérer le mérite de ce morceau. Les œuvres d'inspiration religieuse n’ont jamais compté et ne compteront jamais parmi les chefs-d’œuvre de Rude. Il traitait généralement les sujets religieux avec un grand respect, mais avec une correction froide qui trahissait, malgré lui, l'absence d'inspiration profonde. II était plus à l’aise dans la représentation des Vertus Allégoriques, — telles la Foi et l’Espérance dont il avait encadré la chaire de Lille, — que dans la représentation des personnages de l’Ancien où du Nouveau Testament, dont l'interprétation touche de plus près
à l'intimité même de l’âme chrétienne. Il ne faut donc pas chercher dans la . ,» . ar . . .
Vierge de l'église Saint-Gervais ce que Rude n'aurait pu y mettre, mais
il faut y voir ce qu'elle offre effectivement et que l'on demanderait vainement à tant d’autres statues qui trônent à des places . d'honneur : une figure très correcte et très fine d'art classique avec une attitude très heureuse et un vêtement d’une souplesse telle qu’à travers ’étoffe, pourtant abondante, le mouvement du corps se dessine naturel, vrai, gracieux. Sans doute, cette souplesse même a paru trop profane. Pourtant, la Vierge de Rude a d'illustres aïeules. Par une étrange coïncidence, qui fait involontairement songer à un atavisme, quelque chose de l'art de draper en honneur au XV siècle semble revivre dans cette statue du XIX® dont la tête, d'autre part, montée haut sur un cou noblement dressé, est conforme au canon du plus pur antique.
Le Mercure rattachant sa \talonmière est une