VIE D'ATELIER ET D’INTÉRIEUR
Rude s'était installé dans un appartement rue d’Enfer. La maison était grande, fort habitée : une de ces ruches parisiennes où bourdonne un peuple laborieux, honnête et d'humeur paisible, dans un quartier de travail.
L'intérieur de Rude nous a été décrit par ses amis. L/’atelier se trouvait au fond d’une cour et n'avait rien de luxueux ni même de confortable. II
n'avait d'autre plancher que la terre battue, d'autre horizon que desterrains
vagues. Le mobilier était des plus sommaires : l'outillage strictement indispensable à tout atelier garnissait seulement la pièce. C'était un poêle, quelques mauvais sièges, une plate-forme à roulettes pour les modèles, quelques selles à modeler, une table de bois blanc et des planchettes où se groupaient au hasard des maquettes en terre ou en cire, des moulages classiques, des documents et des souvenirs personnels, comme cette main de David que Rude avait voulu mouler à la mort du célèbre peintre. Montons au second étage : voici le modeste logement de la famille. Quatre pièces le composent, à l’allure bourgeoise et sans autre lustre qu’une minutieuse propreté. Les qualités de la maîtresse de maison éclatent à chaque pas, en même temps que la simplicité extrême du ménage. Dans la chambre, on ne remarque qu’un seul objet d’art : c’est le T'hésée qui a conquis à Rude débutant la faveur du baron Denon. Près du lit est suspendu un portrait du petit Amédée. Une réplique du buste de Louis David conserve, au salon,
le souvenir du maître défunt : il se dresse à côté du piano. Passons, sans .
nous arrêter, devant la cuisine proprette. Dans un coin de la salle à manger, Me Rude a installé son atelier spécial, ainsi qu en témoigne, sur un simple chevalet, une peinture inachevée.
Tel est l’intérieur du Maître. Avec ses goûts, il s’y complaît. Dans son atelier, 1l aime à se couvrir la tête d’une toque de velours noir, qu’il incline coquettement sur l'oreille droite. Sa barbe de « fleuve », grisonnante de bonne heure, se répand en flot uni et majestueux sur sa large poitrine. Un veston haut fermé, un pantalon large et serré dans le bas composent son habituel costume. La mise de Rude est immuable : elle fait partie de sa personne, |
Dans ses vêtements à la coupe familière, le sculpteur se sent à l’aise, I] travaille, sa pipe à la bouche ; il se parle à lui-même en maniant l’ébauchoir ; il fredonne entre ses dents.
Un travail acharné n’a point blasé cet optimiste que l’art enchante dans son moindre détail. Tel jeu de muscles encore inconnu de lui, surpris ou pro-
. voqué chez un modèle, le ravit. ILs’approche, il se rend compte de l’anatomie, … il admire la variété des mouvements complexes et harmonieux. « C’est D étonnant, dit-il, c’est étonnant ! » Car le mot éfonnant est un de ses mots … favoris : mot d’un éternel curieux et d’un éternel optimiste, jamais lassé … des surprises que réserve à ceux qui ont le culte de la forme humaine « l’en- … chaînement anatomique des attitudes ». Et c’est justement pourquoi le . mouvement a été la grande préoccupation de Rude, pourquoi aussi le rendu … du mouvement a été le grand triomphe de son art : le Mercure, le Départ,
. dans des conditions différentes, suffisent à en témoigner. Rude y songe tou- … jours et lorsque seul, dans le silence de l’atelier, ilse recueille un moment, 4 tandis que son œil suit vaguement la fumée de son éternelle pipe, à quoi songe-t-il sinon à des combinaisons inattendues de mouvements ?
, ri L'atelier de Rude n’est pas cependant un sanctuaire absolument fermé : … si peu amoureux qu'il soit du monde et du bruit, le sculpteur admet quelques visiteurs. Ce sont, en première ligne, les amis qui l'ont rappelé à Paris. … Ils font tout naturellement et fidèlement cortège à son existence parisienne. Assidûment, ils fréquentent ses « lundis ». Le plus cher de ces habitués est sans contredit le camarade aimé dont les objurgations arrachèrent Rude à la Belgique.
Î Rude et Roman s'étaient connus chez Cartellier, élèves tous deux de ce
maître excellent, presque en marge de son époque, et qui, sous les dehors de sa personnalité un peu timide, cachaït les germes latents d’un art futur. Une sympathie très vive a lié les deux disciples de Cartellier, si dissem-
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blables pourtant. Quel contraste n’offrent-ils pas ! En face de ce pur bourguignon qui s'appelle Rude, Roman incarne le parisien : c’est bien le parisien fin, délié, gamin un peu moqueur et très insouciant, mais doté d’un cœur