CI. Martin Gabon
Louis Davip.
(Musée du Louvre.)
d'or. Des qualités communes ont rapproché, et de plus en plus, les deux amis. Tous deux possèdent cette grande vertu que Rude glorifiait sur le tombeau de (Cartellier, leur maître : la Bonté. Jeur amitié est de si franc aloi,
leurs sentiments sont si sin-.
cères, que les deux artistes, émules pourtant, se réjouissent mutuellement de leurs succès, admirent réciproquement leur œuvre, s'encouragent à l’envi.
En attendant, le plus apprécié du public n'est pas Rude, mais Roman. Car Roman a le succès facile et la mode l’a
adopté. C'est, en art, le con-
traire d’un audacieux. Son ciseau est d’ailleurs adroïit et agréable, souple et franc; il a les qualités de son caractère :
vif, aimable, enjoué, gracieux et doux. La sympathie universelle conspire pour Roman ; très jeune, il a été décoré ; ilest membre de l’Institut; les commandes pleuvent sur lui. Une Baigneuse, gentille et bien
sage, qu'il a exposée au Salon de 1831, lui a donné vraiment la grande
vogue.
Rude, par contre, sent toutce que Roman perd à de trop faciles succès.
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… Il lui répète : « Prends garde de ne pas te laisser absorber par l’art officiel. » né Roman reconnaît que son amia raison, maïs il se sent jeune et plein de vie, — la perspective de l’avenir lui est ouverte, il veut profiter d’unefaveur peuto être passagère, il espère qu’un jour viendra où ses productions d'atelier lui | 7 … auront fait des loisirs et où l’heure de l’art libre sonnera définitivement | pourlui.
Un autre ami de Rude était Victor Jacotot. C'était le fils du dijonnais …. … Joseph Jacotot, dont Rude avait fait le buste à Bruxelles. Le père et le fils sont célèbres comme pédagogues : l’un créateur, l’autre propagateur de la — grande méthode d’'Emancipation intellectuelle. Tout naturellement, le k E fils, continuateur du père, est son décalque. Ingénieux d’ailleurs, cultivé —. et même fort savant, imprégné d'esprit philosophique et hautement ratio- naliste, au demeurant un pet trop phraséologue, Jacotot a eu, pas ses entre- tiens, une influence marquée sur Rude.
Louis Dietsch de Dijon, le célèbre musicien, et le peintre Camille Bouchet sont aussi parmi les habitués de la rue d’Enfer. Le jeune Emmanuel Fré- …… miet, que tourmente à son tour le génie de la sculpture, se glisse chez son — oncle de plus en plus fréquemment. On y voit encore, outre la sœur du maître, Françoise, une famille Héquet, d’origine bourguignonne, des protégés plutôt que des amis.
Bien modeste en somme — et bien restreint — était ce cercle domestique. Rude n'a rien fait pour en sortir. Les relations ont eu beau s'offrir à lui, il n’a jamais songé à les convertir en amitiés. Les seuls amis quil chercha, en dehors de ceux de la première heure, ce furent ses élèves.
— Pourtant, de flatteuses admirations sont venues à l'artiste. Thiers, …… par exemple, a voué un véritable culte au Jeune Pécheur napolitain. —. C'est lui qui a procuré à Rude le meilleur de ses commandes et ïl . n'a pas tenu à lui que tout l’Arc de Triomphe ne lui fût confié. L'intérêt que Thiers portait à Rude ne se découragea jamais : la réserve même du sculpteur ne le lassait pas. Un jour, dit-on, Le ministre de Louis-Philippe l'appelle dans son cabinet: «Je vais … être renversé bientôt, — lui dit-il, — et je profite, c’est l’usage, du temps qui me reste pour faire mon testament. Que voulez-vous que je vous lègue ? Mon successeur sera mon fidèle exécuteur testamentaire. » 2 … Tout autre eût profité d’une si belle occasion. Mais Rude de répondre
simplement : « J'ai des travaux en train, cela me suffit. » Il refuse même un voyage en Italie aux frais de l’Etat : « Merci, merci de tout mon
Cliché Braun.
CaToNx D 'UTIQUE.
(Musée du Louvre.)
cœur, mais, en vérité, je n'ai besoin de rien !»
En somme, Rude, lancé en plein Paris, est aussi peu parisien que possible.
C'est un provincial convaincu et la vie qu'il
mène est la plus provin-
ciale qui soit. Une soirée à l'Opéra fait l'effet d’une pénitence. « Nous autres, habitants de la rue d’Enfer, — écrit Sophie Rude à une amie, — nous n’entendons guère de bruit.
Le tapage du Grand- Opéra nous étourdit. Nous aimons mieux passer la soirée au coin de notre feu. » Et, de fait, c'est bien la bonne vie du coin du feu que l'on mêne. ÂÀ-t-on quelque argent à dépenser, on aime mieux améliorer l’ordinaïre, faire quelque bon repas entre intimes en mémoire du pays natal.
Pour aider à l'illusion, on commande du bon
vin à Dijon: on y met
soixante - cinq, quatre-
vingts et même cent vingt-cinq francs la feuillette. Tel est le luxe familial que l’on se permet rue d’Enfer. Dans ce milieu affectueux, uni
LE à « TR sd
et cordial, Rude s’épanouîit, heureux et confiant, entre une femme aimante et un enfant qui grandit entouré d’une minutieuse sollicitude.
Pourquoi faut-il que de ce fils adulé vienne à Rude son plus grand chagrin ? |
Amédée a sept ans déjà. C’est un enfant doux et précoce, élevé en serre chaude. Sa nature délicate s’accommode mal du milieu parisien. A force d'attentions, de soins méticuleux, l'enfant, dans une atmosphère d'amour et de gâteries, a réussi à vivre. Un jour la maladie qui le guette s’abat sut lui et sa frêle enveloppe n’y résiste pas.
Le coup fut si violent que le père, désemparé, fut plusieurs jours sans être capable de reprendre le travail.
Le souvenir d'Amédée resta toujours douloureux pour Rude. Jamais il ne voulait y penser de peur de céder au désespoir. Au début, ilne pouvait souffrir qu'on parlât d'enfants devant lui, et la vue d’un enfant de la famille le faisait pâlir affreusement. Longtemps après encore il conservait le culte silencieux de son affliction. Un ami de la maison, qui avait été le compagnon de jeux du petit Amédée, évoquait un jour devant Rude vieilli l’image de son fils. Rude alors regarda son interlocuteur avec une telle expression d’égarement que le jeune homme, profondément touché de cette poignante réprobation, balbutia des excuses et fondit en larmes. Rude fit un effort, se remit lentement et, après quelques instants de recueillement, parla doucement d'autre chose.
C’est dans l’acharnement de la besogne commencée que l'artiste pouvait trouver, au lendemain de son grand malheur, le dérivatif nécessaire à une douleur trop obsédante pour n'être pas redoutable.
Cinq ans après, il est frappé d’un nouveau coup : Roman expire, jeune encore, au mois de février 1835. Un cancer à l'estomac a condamné à mort le sculpteur à la mode. Il a été atteint juste à l’heure où, cédant aux instances de son ami, il a entrepris une œuvre véritable. Un Caion d'Utique lisant le Phédon au moment de se percer de son épée attend inachevé dans son atelier. Roman y a pris un tel goût qu'il a fait promettre à son ami de poursuivre l'œuvre. Aussi, quand Roman a payé sa dette, ce n’est pas seulement pat de chaudes larmes que Rude s’acquitte envers la mémoire du disparu : fidèle à sa parole, il parachève le Caton et réalise en une œuvre admirable le rêve de l'ami perdu, mettant à cette tâche toute l’énergie de son talent et toute la piété de son deuil. L’extrême vigueur du Caton lui mérite la place
qu’il occupe au Louvre. C'est à la fois une splendide œuvre d'art et un impérissable monument de l’amitié. Une inscription commémorative touchante associe les deux noms.
ROMAN INCHOAVIT RUDE AMICUS SUPERSTES PERAGEBAT, 1840.
La statue fut achetée par l'Etat et, à la demande de Rude, le prix intégral en fut versé entre les mains de la veuve de Roman.
Après la perte du petit Amédée et la mort de Roman, c’est l'aventure de Françoise Rude. Un jour, une lettre inattendue apprend à l'artiste que
sa sœur Françoise a commis autrefois une faute qui, à ses yeux, entache
gravement l'honneur de Îa famille. Une scène déchirante se déroule rue d'Enfer et Rude chasse ignominieusement la malheureuse de chez lui.
Ce n’est pas sans souffrir beaucoup que Rude a exercé son devoir ou ce que sa conception de l'honneur familial lui faisait considérer comme tel. Si sa rigueur, après tout salutaire, oblige Françoise à recourir à l'hospitalité de son propre fils, marié lui-même et père de famille, un jour viendra où Rude éprouvera la douceur parfois amère du pardon. Françoise retournera dans la maison de son frère ; c’est entre ses bras qu’elle rendra le dernier soupir et, de ses propres mains, Rude en larmes l’ensevelira.
Mais, tandis que la triste Françoise, éperdue de la scène qui avait suivi la révélation de sa chute, s'enfuyait en Bourgogne, le maître restait accablé de tant d’infortunes qui le frappaient successivement dans ses affections.