LE VOYAGE EN ITALIE
Le voyage en Italie est toujours dans la vie d’un artiste un événement considérable. If était tel surtout pour la génération de Rude : l’Italien’était pas seulement le pays le plus riche en chefs-d’œuvre artistiques, mais comme la patrie même de l'Art. Les idées essentielles qui dominaient l'esthétique officielle expliquent ce privilège : le classicisme régnait. Le Moyen-Age était le domaine de l'archéologie et non celui de l’art. I//opinion admise était que l'Antiquité, retrouvée en Italie, avait rendu à l'humanité égarée le sens de la Beauté qu'elle avait perdu, et l’Institut de France avait consacré cette doctrine, lorsqu’en l’an IX il avait couronné le fameux mémoire d’'Hmeric David, rédigé pour répondre à la question académique suivante : « Quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture antique et quels seraient les moyens d’y atteindre ? » Aussi bien le livre d’Emeric David, que Rude appelait le bréviaire du sculpteur, était un monument élevé à la gloire de l'Antiquité grecque ; la valeur de l’art italien tel que le comprenait la génération d'alors s’y trouve définie à merveille dans ces mots : « Quelques-unes des causes qui avaient fait inventer les arts chez les Grecs les firent naître en Italie. »
L'idée de « renaissance » s'affirme dans cette phrase avec toute sa plénitude. Cette nouvelle vie que l'art classique a trouvée sur le sol italien n’est qu’un décalque de sa vie première. Aussi Emeric David ne perd-il pas une occasion de parler de l’infériorité des Italiens comparés aux Grecs, et le dogme est si sévère que Michel-Ange lui-même n’obtient pas mieux qu'un accessit : «Michel-Ange, — écrit Emeric David, —.…. aurait sans doute approché les Grecs de plus près dans l’art statuaire si son génie se fût uniquement
appliqué à cet art. » Ne croirait-on pas entendre un Boileau appréciant un Molière en face d’un Térence ? Et, de fait, Emeric David apparaît comme le Boileau de la sculpture : c’est, des deux parts, la même conception ultra classique ; le moderne le mieux doué ne vaut que comme disciple et imitateur de l’incomparable Antiquité.
I/Italie, refuge de l’art antique et berceau de la Renaïssance, était vraiment considérée comme la patrie de l’Art. La Villa Médicis n’était pas seulement comme elle l’est aujourd’hui pour nos artistes, une manière de Prytanée où le dieu Etat leur fait les loisirs nécessaires, c'était mieux encore : la pénétration au sein même du pays par excellence de l'esthétique, au cœur de cette Italie, source sacrée de toute beauté classique et de toute inspiration. On peut dire que l’enseignement académique était uniquement orienté vers l'Italie.
I/image de cette Italie si vantée ne pouvait donc manquer de hanter l'esprit de Rude. Pourtant Rude était déjà dans sa soixantième année et il n'avait pas encore été en Italie. Le cas est rare. Ce grand prix de Rome qui n'avait encore jamais passé les Alpes et dont la barbe était déjà presque toute blanche a été assurément une exception bien singulière dans cette génération d'artistes amoureux de l’art antique et de la Renaïissance italienne, reflet de l'Antiquité.
A dire vrai, les événements seuls avaient empêché jusqu'à un âge avancé, jusqu'en 1843, le voyage de Rude. Nous savons quelles raisons politiques et quelles circonstances intimes avaient autrefois conspiré pour substituer,
au lendemain d’un concours heureux, l'exil en Belgique au séjour en Italie.
Marié, revenu à Paris, chef de famille, Rude avait été contraint de travailler obstinément pour vivre : les commandes, provoquées, étaient venues, en sorte que le Maître s'était vu rivé à son atelier, parmi les esquisses et les maquettes successives, dans le feu quotidien de la besogne toujours renouvelée. C'était dans l'atelier de la rue d’Enfer, comme autrefois au rez-dechaussée paternel de la rue Poissonnerie à Dijon, le labeur acharné de l’ouvrier courageux, endurant, infatigable.
Cependant l'Italie revenait fréquemment, nousdit-on, dans les conversations du Maître. Non pas qu'il exprimât d’amers regrets sur les événements dont la complicité l’avait détourné d’abord, retenu ensuite. Cet optimiste incorrigible avait une horreur singulière des regrets ou tout au moins de leur expression. Mais, s’il ne faisait jamais allusion à sesdéceptions d’autre-