‹ François RudeChapitre 39 sur 68 · LAPÉROUSE · texte numérisé non relu

LAPÉROUSE

(Louvre, musée de la Marine.)

développer un peu plus tard. En 1836, Thiers demanda à Rude une statue de Maurice de Saxe qu’il destinait au château de Versailles. Fait curieux à noter : ce premier travail de sfatuaire historique proprement dite, imposé en somme par un homme d'Etat, paraît avoir d’abord singulièrement gêné le sculpteur. Il hésite et tâtonne, cherchant sa voie. Evidemment, les idées de Cartellier luttent sourdement en lui avec les préjugés classiques : c'est l'instant critique où se joue secrètement la destinée de Rude historien. Les timides conceptions de l’auteur de Vergniaud se perdront-elles à jamais ou vont-elles s'épanouir ? Rude enfin se laisse aller : l'inspiration salutaire l'emporte, et cette commande ministérielle, acceptée d’abord avec plus de résignation que d'enthousiasme, enfante un chef-d'œuvre.

Des préoccupations toutes modernes assiègent l’artiste. Maurice de Saxe ne sera pas un Alcibiade ou un Scipion, maïs il sera lui-même, un capitaine du dix-huitième siècle, vêtu en maréchal de France et agissant en maréchal. Pourl’interpréter ainsi, il faudra étudier la carrière de l’homme et le milieuau sein duquel ila vécu, le costume de son temps, lesattributs qui ont effectivement entouré ses dignités. Aucun détail ne saurait être négligé. Il ne faudra oublier ni le lustre de l’étoffe, ni le cuir mou des bottes, ni le rembourrement intérieur de la cuirasse. I{ faudra songer aux bouts carrés de la chaussure, soigner la dentelle si chère à Buffon ; il faudra barrer la poitrine du grand cordon et l’orner de la croix de l’ordre. A plus forte raison, la psychologie du personnage se manifestera-t-elle, et l'esprit de la génération qu'il a remplie de sa renommée.

I maréchal de Saxe sera donc ressuscité par Rude tel que l’histoire doit le retenir. Il apparaîtra sur un champ de bataille en gentilhomme somptueux et fier. À ses pieds une roue d’affût briséeet une grenade qui éclate figureront la mitraille. Derrière, une fascine de tranchée surmontée de gantelets et d’un casque complètera le décor nécessaire. Le bâton de commandement s’y appuiera, tenu d’un geste noble et calme par le personnage droit, majestueux, solennel, élégant et souple pourtant sous son armure, présidant avec la sérénité de la certitude à une victoire éternelle. Et dans ce marbre — que possède le Louvre depuis 1890 — ce n’est pas seulement le maréchal de Saxe qui s'incarne, le sculpteur a vu plus loin : dans cette figure unique, la distinction et la noblesse raffinée de l'Ancien Régime se fondent avec la puissance imposante du grand capitaine, en sorte que le spectateur a devant lui, du coup, l'évocation magistrale d’une époque et d’une société.

À F laurv, Editeur

Françoise Cab Hô

DupiN AÎNÉ.

(Musée de Dijon.)

L'année même où il avait exposé le Maréchal de Saxe, en 1838, Rude a sculpté aussi un buste d’une énergie singulière, qui, à certains égards, peut se rattacher légitimement à la série de ses œuvres historiques, et auquel se rapporte, d’ailleurs, une anecdote piquante.

Un soir, l’on causait entre artistes. Une discussion s’éleva, dit-on, sur le rôle du portrait dans la statuaire. I,//un des interlocuteurs soutenait cette thèse qu'il est, de par le monde, des têtes impossibles, si ingrates qu'aucun artiste n’accepterait de les faire à aucun prix. Rude émit la thèse contraire et la maintint avec l'énergie qui lui était habituelle, affirmant qu’un statuaire doit pouvoir saisir une tête quelconque, à moins de n'être tout bonnement qu’un maladroit. La discussion s’échauffant, on en vint, comme il. arrive fréquemment en pareil cas, à un pari. « Accepteriez-vous donc — dit à Rude son contradicteur — de faire le buste de Dupin aîné ? » Rude releva le défi. Il alla trouver incontinent l’homme politique dont la laideur proverbiale était l'enjeu de l'expérience, et il obtint aisément de lui la permission de démontrer, par la maîtrise de son ciseau, la toute- -puissance du talent.

Il faut reconnaître que l'adversaire de Rude avait su choisir son homme | à bon droit, Dupin passait alors pour le type achevé de la laideur humaine. Une tête dégrossie comme à coups de hache, un front bombéet proéminent, de petits yeux creusés à la vrille, un nez tout rond et comme rapporté sur le visage, des lèvres charnues et gonflées, une mâchoire énorme, une face plissée, bossuée, couturée : telle était la partie la plus séduisante de ce personnage massif, mal vêtu, rustaud et lourd, aux jambés mal équarries et gauchement posées sur de gros souliers boulonnés de clous. Pour tout dire d’un mot, Dupin aîné était le modèle rêvé d’un caricaturiste et la charge sculptée par Daumier n’a, semble-t-il, qu’à peine exagéré les traits de l'ori= ginal.

Mais cet homme, grotesque au repos, prenait sa nn à la tree C'est un véritable orateur. A la Chambre, le feu de: l’éloquence illumine le visage, colore la face, vivifie les traits ; les yeux pétillent et éclairent en. quelque sorte de leur lueur cette mimique infiniment variée qui accompagne et entraîne l'accent chaleureux de la voix.

Dupin pose pour Rude, mais il ne pose pas inerte, car Rad. ce exprimer le Dupin de l'histoire, c’est-à-dire l’orateur. Celui-ci se définit ense… racontant : il parle avec feu de son plaidoyer pour Ney. Rude tressaille à ce nom qui lui rappelle de chers souvenirs : l'aventure des Cent-Jours à

Cliché Braun.

Louis XIII ADOLESCENT.

(Château de Dampierre, Seine-et-Oise.)

Dijon, rue Rameau. L'artiste et le modèle vibrent à l'unisson et le plâtre qui sort de cette collaboration est digne de tous les deux.

On rapporte un joli mot de Thiers lorsqu'il vit, au Salon de 1838, le buste de Dupin aîné par Rude. « Rien qu’à voir cette tête, aurait-il dit, on devine que le personnage porte de gros souliers ferrés. » Il aurait pu ajouter aussi «et l’on sent que l’homme est pétri d'esprit et d’éloquence ».

Ce buste, né d’une gageure, équivaut à une page d'histoire contemporaine : il nous définit, mieux que toutes les dissertations, ce que fut, pour sa génération, Dupin aîné.

Or, voici que la statue du maréchal de Saxe, exposée au même Salon, vaut immédiatement à Rude une commande nouvelle qui va l’engager plus avant dansla voie de la statuaire d'histoire. Le duc de Luynes a contemplé à l'exposition la statue du maréchal. La maîtrise avec laquelle le sculpteur a su rendre un héros grand seigneur frappe vivement le richissime Mécène qui songe à honorer, dans son splendide château de Dampierre, le souverain qui fit, au dix-septième siècle, la fortune de sa race. C’est à Rude qu'il demande d'exécuter un Louis XIII adolescent. Après quelques hésitations, le sculpteur accepte l'offre : il fera — en argent massif — un pendant à son Maréchal de Saxe.

Un vrai pendant, en effet. Le royal adolescent, libre, élégant et fier, complètera le vainqueur solennel et majestueux. Ce ne sera plus, cette fois, la noblesse vigoureuse et triomphante de l’Ancien Régime, ce sera l’aristocratie fine et distinguée dans la grâce de ses délassements quotidiens.

Louis XIII a seize ans. I] s’avance d’un pas de promenade, cambré sur le côté droit. La main gâuche, négligente, s'appuie sur la hanche, et ce geste si simple dégage un charme infini ; la maïn droite, badine, du bout de ses doigts déliés, tient une gaulette qui vient effleurer le sol. Un riche costume moule les formes. De grandes bottes, aux plis élégants, s’évasent discrètement à mi-cuisse. Le haut-de-chausse bouffe gracieusement. Le pourpoint se relève de broderies délicates et se raye d’une écharpe de satin. Une collerette de dentelle s’'épanouit autour du cou, droit et souple tout à la fois, et la tête surgit. C’est une tête enfantine encore et pourtant déjà virile. Dans ses traits expressifs se démêlent tout ensemble le type familial, l’affinement de la race, l'alanguissement spirituel et sceptique de celui qui trouva le moyen d’avoir un grand règne sans prendre la peine d’être un grand roi.

; “à Cette statue, aussi franche d’allure, aussi aisée que le David de Dona-

tello, est bien vraiment une éloquente page d’histoire. Et l’on comprend KE que l’heureux possesseur de cette merveille ait voulu posséder aussi, de Lo même main, un Duc de Luynes.

Le succès est souvent la consécration d’une manière. Ainsi en advint-1l È * pour Rude historien. Les enseignements de Cartellier, la contemplation des 4 chefs-d'œuvre de Michel-Ange, la faveur dont ses récentes œuvres de sta- ‘20 tuaire historique ont été l’objet, tout l’encourage dans une voie où l’intui- . ÿ tion, — aidée de quelques circonstances heureuses, — l'avait peu à peu > # . conduit. Dans ce genre, où le coup d'essai a été si rapidement suivi d’un

| # coup de maître, Rude se sent désormais à l'aise, et c’est alors que pour le à fumer définitivement dans sa vocation, prennent place, dans la chrono- AP | logie de ses productions, deux œuvres dont la rencontre est d’ailleurs singu- lière:le EEE de Godefroy Cavaignac et le Napoléon de Fixin.

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