LE TOMBEAU DE CAVAIGNAC ET LE « RÉVEIL DE NAPOLÉON
Le tombeau de Godefroy Cavaignac et le Napoléon de Fixin furent com-
mandés à Rude la même année, en 1845. Les deux œuvres furent achevées
la même année, en 1847. La coïncidence ne laisse pas d’être curieuse. L'ate-
lier de la rue d’'Enfer a vu naître et se développer côte à côte la statue
funèbre d’un grand républicain et l’apothéose rétrospective du héros impérial. Les deux œuvres conçues simultanément et exécutées concurremment sont l’une et l’autre d’une inspiration sincère, et la contradiction apparente de cette double sincérité s’évanouit pour qui prend soin d'évoquer le milieu et de se rappeler l’état d'esprit de Rude.
C’est qu’en effet la Révolution et l'Empire se confondent pour les vrais «libertaires » de ce temps-là. Napoléon n’est qu’une déviation de Bonaparte, et Bonaparte n’est que la Révolution en action : les volontaires de 1792 ne sont-ils pas devenus les vétérans de la Grande Armée ? Le loyalisme bonapartiste de Frémiet et l’ardeur révolutionnaire du vieil Antoine Rude se combinent, et l'artiste, qui a hérité de tous deux, honore à cette heure
avec autant de conviction le représentant de l’idée démocratique ou le
César qui conduisit à la victoire les trois couleurs.
Ce fut, dans le parti républicain, au déclin du ministère Guizot, une émotion poignante lorsque, le 5 mai 1845, la nouvelle se répandit que Goderoy Cavaignac venait de mourir. Cavaignac était l'âme de ce jeune parti.
Cœur sûr, intelligence ferme, lettré délicat et comme paré des grâces an-.
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tiques — tel un Caton moderne — il paraissait appelé à un avenir politique exceptionnel dans le bouleversement qui déjà menaçait la monarchie de Juillet. L'événement fatal trompait toutes les espérances. A la mort de l’ardent publiciste, une souscription fut ouverte pour lui élever un monument ; mais elle ne donna que de maigres résultats. Les républicains étaient pauvres et Cavaignac succombait à la tâche avant d’avoir pu faire triom-
… pher ses idées aïlleurs que dans un petit cercle d’amis. La somme réunie par
le zèle de ces derniers était infime. Qui donc se chargerait de sculpter un monument pour si peu d'argent ? Rude s’en chargea pour rien.
Godefroy Cavaignac a été enterré au cimetière Montmartre. C’est 1à qu une dalle austère marque la sépulture du vaillant précurseur. Que sculpter pour perpétuer la mémoire de ce combattant tombé ? Un gisant, comme on disait au Moyen-Age. Et, renouant la tradition des âges héroïques, Rude étendra sur la pierre un cadavre rigide, enveloppé dans un linceul, simple
et tragique.
… Le réalisme latent dans l’âme de Rude, ce réalisme du Bourguignon, héritier inconscient du vieux génie de sa race, affranchi cette fois des contraintes académiques, se donne libre carrière dans cette œuvre où rien ne limite l'inspiration. Le masque du mort a été moulé soigneusement au moment suprême. Rude interprète ce document et son ciseau en tire les
effets les plus surprenants.
Enveloppé dans le linceul avec une négligence apparente, le corps est, en réalité, drapé si savamment que l’anatomie se devine au travers. L,/'art de plisser l’étoffe n’a jamais été poussé plus loin dans la statuaire moderne. Le pan relevé laisse à découvert la tête, le cou, les épaules, le haut de Ia poitrine. La raideur de la mort a tendu la peau, décharné les os, fait saillir les muscles. La tête noblement renversée pose sans appui : c'est la tête d'un homme qui a cruellement souffert et l’apaisement du dernier souffle n’a pu effacer . traces douloureuses des affres endurées. Le large front, élargi encore à cause des cheveux aplatiset repoussés en arrière et que la sueur a collés aux tempes profondément creusées, les yeux saillants dans les orbites caves, les joues hâves, le nez torturé, la moustache et la barbe incultes : tout cela, c’est assurément du grand art. Car ce n’est point, — comme l'ont cru quelques-uns, — du simple et brutal réalisme. Rude n’a point figé sur la dalle un cadavre quelconque. Ce n’est pas seulement la souffrance
physique qui a tourmenté ces traits : c’est aussi, surtout peut-être, la souf-
france morale, l'angoisse de se sentir frappé en plein combat, à la veille du
triomphe passionnément préparé, à la veille — enfin — de voir se lever l'aurore des chères idées. Et Rude a plastiquement exprimé une pensée dernière en plaçant la main amaïgrie Gu Républicain entre ces deux armes symboliques, la plume et le glaive : son Cavaignac est un lutteur tombé, mais qui se raidit et emporte jusque dans la mort les convictions de sa vie.
Rude a-t-il été aussi heureux lorsqu'il s’est agi de faire l’apothéose de Bonaparte ?
La genèse de cette œuvre célèbre, la plus connue après la Marseillaise, ne laisse pas d’être assez curieuse. Le promoteur en fut un Bourguignon, Noisot, ce volontaire d’Auxonne, qui, après avoir été capitaine des grenadiers de la Garde et après avoir accompagné son empereur à l’île d'Elbe, fut réduit, comme tant d’autres, à la demi-solde après les Cent-Jours. Un héritage modeste a permis à ce brave, prématurément condamné à l'inactivité, de se retirer à Fixin, dans le regret de l'épopée trop brusquement interrompue et dans le culte pieux du martyr de Sainte-Hélène. Lors de la cérémonie du transfert des cendres de Napoléon à Paris, Rude a fait la connaissance de Noisot. Il l’a revu ensuite en Bourgogne. Ce type parfait de l'officier napoléonien, dont la maison de retraite est une reproduction de la dernière demeure impériale, a conquis l’estime attendrie de Rude. Rude aussi a conquis l'estime du survivant de la Grande Armée. Des souvenirs communs n’ont pas manqué de les rapprocher. Le drapeau aux trois couleurs, que l’aigle entraîna dans son vol audacieux à travers l’Europe, n’estil pas celui-là même que suivait, d’un pas cadencé, le jeune patriote du Royal-Bonbon ? Kt lorsque le capitaine des grenadiers propose au sculpteur une œuvre pour commémorer le grand homme que sa fidélité divinise, l'artiste accepte de grand cœur et se met à l'ouvrage. |
Pas plus que le Cavaignac du cimetière Montmartre, le Napoléon de Fixin
n'est, à proprement parler, une commande. Rude mène de front les deux
œuvres, mais aucune d'elles ne lui rapporte rien : la souscription républicaine payera les frais matériels du tombeau, les économies du vétéran payeront le bronze du monument impérial. Des deux côtés, le sculpteur n'est pas un ouvrier qui travaille pour de l'argent ; il est le collaborateur volontaire et dévoué d’une commémoration pieuse.
Ft, surtout, il collabore dans le monument de Fixin. C’est que Noisot ne fournit pas seulement la matière, il apporte son contingent d'idées. La preuve en est qu'il amène Rude à changer sa conception première.
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Rude a songé, d’abord, à étendre un cadavre impérial demi-nu sur un roc à la garde d’un aïgle. Cette esquisse, exposée aux regards des visiteurs dans la maison même du parc de Fixin et au Musée de Dijon, n’a pas eu l’heur
de plaire au vieux soldat. Non, il ne saurait convenir de commémorer par …
un cadavre un héros immortel. Et l'artiste, aussitôt, se rend compte qu'il a fait fausse route, et que le voisinage de Cavaignac a trop influencé l’œuvre sœur qui s’élabore en même temps dans le même atelier. Le résultat de cette reprise, ce fut la curieuse conception du Réveil qui s'offre aujourd hui à nos yeux dans le parc ombreux de Fixin. Si Noisot n’a pas voulu de l’empereur mort, Rude n’a pas voulu ressusciter l’empereur. Mais dans Napoléon il y avait Bonaparte, le chef suprême des volontaires de la Révolution, le soldat heureux de la Liberté. Et l’âme subtile du maître trouve dans cette sorte de réincarnation une formule pour se satisfaire.
Le monument se détache sur un admirable fond de verdure et ce cadre est si bien approprié à l’œuvre qu’on aurait peine à l'en séparer.
L'exécution du bronze a été soignée jusque dans le moindre détail avec une ingéniosité surprenante. C’est une mise en scène où tout a sa valeur et
dont la complexité voulue nous transporte dans une sorte de tragique
féerie.
Un roc minuscule, battu par les flots, sert de piédestal. Sur ce refuge trop petit, le grand homme captif dort son dernier sommeil. Il est enveloppé dans son vaste manteau de campement, tel un suaire, et l’aigle gît, blessé à mort. Mais voici que l'heure du réveil a sonné. Poussé par une force mystérieuse, Bonaparte reprend ses sens ; les lourdes chaînes sont miraculeusement rompues ; le corps, lentement, se soulève ; le bras droit, d'un geste machinal, écarte le linceul aux grands plis bourguignons ; sous le laurier triomphant, la tête apparaît, rajeunie et reposée, la lèvre se serre
encore, l'œil est encore clos, maïs je ne sais quel frémissement de la vie |
revenue annonce que la bouche va s'ouvrir et que les yeux aussi vont se rouvrir à la lumière. Tel est le moment presque insaisissable que le talent prestigieux de Rude a surpris et fixé. Tout est en nuances délicates dans
cette représentation de la vie qui reprend possession des membres réchauf-
tés ; c’est le sang subtil qui recommence à couler dans les veines, qui semble déjà faire jouer les muscles imperceptiblement ; et, tandis que la draperie glisse, découvrant le plastron ,les épaulettes, l'uniforme, le bras gauche s’allonge, inconscient encore, vers la terre, comme attiré par la puissance magnétique des symboles tout proches. Car l’ombre du vaste manteau
abrite le petit chapeau traditionnel, l'épée victorieuse et la couronne faite
de feuilles de chêne dont chacune rappelle une des étapes glorieuses de l'armée d'Italie : Montenotte, Millésimo, Castiglione… Quelque chose d’énigmatique se dégage de cette accumulation de fictions
… et d'allégories. Le surnaturel de cette résurrection inattendue, que n’a
pourtant pas précédée la mort, s'accompagne d’un mystère d’interprétation où se pressent les souvenirs historiques et les évocations d’outretombe.
Ceux qui reprochent à cette œuvre de manquer de naturel, de vigueur et de simplicité l'ont vraiment bien peu comprise. C’est l’ode au conquérant déchu que sa gloire apothéose dans l’immortalité. Rude est ici poète plutôt qu'historien ; il nous transporte au delà du domaine strict de la réalité dans … le domaine du rêve : et c’est son droit d’artiste. Dans ce monde où nous
‘0 … jette soudain un coup de baguette magique, les contrastes se fondent en … une harmonie ; la vie et la mort se mêlent et se pénètrent ; les contours des
choses s'estompent, l'existence des êtres devient imprécise, libérée des lois … brutales de l'existence terrestre ; le geste même s’adoucit, et le miracle est
. l'acte normal qui s’accomplit sans effort. C’est dans cette atmosphère vapo- Le reuse de l’irréel que l’artiste a situé son œuvre ; le Napoléon de Fixin est
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moins, à proprement parler, la représentation plastique d’une vérité que l'interprétation poétique d’une rêverie.
Et ce rêve pourtant est encore de l’histoire, car cette rêverie poétisée par . l'art est celle justement de cet être réel, l'ermite napoléonien retiré dans son coin de nature si propice aux envolées de l’imagination, relégué par le - sort dans ce parc solitaire pour s’y consacrer dans le recueillement au culte ‘78 héros. En un mot, le Réveil, c’est le rêve de Noisot à Fixin. C'est, à la même heure, le rêve, secret ou avoué, de tout ce monde d'officiers en demisolde, survivants de l’épopée qui, pareils aux Allemands du Moyen-Age,
—…. incrédules de la mort de Barberousse, se complaisaient et se prenaient eux-
mêmes à la fiction du demi-dieu impérial.