RUDE ET LES INSTITUTIONS OFFICIELLES : DE SON TEMPS
La Révolution politique et sociale de 1848 se double d’une Révolution artistique moins connue, à coup sûr, et cependant fort digne d’attention. On voit alors dans le monde des artistes de singuliers spectacles. Un Dijonnais, Garaud, — un ancien élève de Rude — s'empare de la Direction des Beaux-Arts, en expulsant le brave et bon Calvé qui occupait le poste sous le ministère Guizot, tandis que Jeanron, un peintre aussi braillard qu’inoffensif, prend possession de la Direction des Musées, où trônait M. de Caïlleux, lointain successeur du baron Vivant Denon. Quiconque a entrepris de retracer la vie d’un maître de cette époque a dû traverser, avec son héros, cette crise bruyante et trouble.
Pourquoi donc cette effervescence dans le monde des artistes ? C’est que la monarchie de Juillet avait créé tout un art bourgeois, limitant les suf-
frages devant le Beau comme elle les limitait en politique. De grands artistes
ont été comprimés, parfois persécutés. Longtemps, Rude a eu à souffrir de l'intransigeance que manifestaient, souvent avec une âpreté systématique, les représentants attitrés de l’art.
Les relations de Rude avec le monde officiel contemporain ne sont pas
sans éclairer tout un côté de sa vie. Même au point de vue proprement
artistique, la question présente un vifintérêt. Car le dix-neuvième siècle en général a été essentiellement, au point de vue intellectuel, un siècle de centralisation et de hiérarchie : point ou presque point de vie artistique locale, point ou presque point de vie artistique individuelle. Sauf quelques exceptions, qui n’en sont d’ailleurs que plus apparentes, les activités artistiques
sont drainées par de grands courants qui viennent du passé et que canalisent, en quelque sorte, les institutions de l'Etat.
Les Beaux-Arts sont une administration publique et cette administration, qui forme les élèves par l'Ecole et par l’Académie de France à Rome, régit aussi les maîtres par une double institution : le Salon et l'Institut.
Quels ont donc été les rapports de Rude avec ces deux institutions, pour ainsi dire égulatrices, de l'Art officiel ? Nous savons que Rude a été formé ou, si l’on préfère, déformé par cette école parisienne dont il disait lui-même qu’elle lui avait fait perdre au ans de sa vie. Nous savons qu’en revanche, il n’a été à la Villa Médicis qu’à soixante ans et en visiteur. Ses relations avec le Salon et avec l’Institut présentent plus de complexité.
La première apparition de Rude au Salon annuel des Beaux-Arts date de 1828 et nous avons assisté à ses débuts d’exposant, lorsqu’au lendemain du retour de Bruxelles, sollicité par ses amis et encouragé par ses maîtres, il avait risqué un double envoi : le plâtre de la Vierge immaculée et le plâtre du Mercure yattachant sa talonnière. Ie succès du Mercure avait été brillant autant que mérité. Aussi, pendant quelques années, Rude expose-t-il plusieurs œuvres au Salon :en 1831, c’est le buste de Louis David : en 1833, le Jeune Pêcheur napolitain ; en 1834; le bronze du Mercure ; en 1838, le buste de Dupin aîné et le Maréchal de Saxe. Une série d’envois jalonne, à cette époque, la vie de l'artiste, et, au Salon, il se classe comme un habitué.
Brusquement, voilà qu'il déserte, et c’est au point que, de 1838 à un
aucune de ses œuvres ne se montre à l'exposition annuelle, Par une coïncidence frappante, le Salon de la monarchie de Juillet cesse de connaître l'atelier du sculpteur pendant ces dix ans d’une activité si féconde et si
heureuse, A l’heure où Rude travaille le plus, à l’heure où son talent s’affirme dans sa plénitude et où son génie se développe dans tout l'éclat de sa maturité, Rude cesse d'exposer. Ce n’est point le fait d’un hasard ou d’un caprice, mais d’une abstention volontaire et réfléchie. . Le suffrage restreint qui régissait le Salon sous Louis-Philippe comme il régissait les collèges électoraux justifie la réserve du grand sculpteur. C'est que le Salon, sous Louis-Philippe, est une institution fermée,
jalouse et intolérante. Une sorte de censure s’y est exercée en permanence,
mais une censure d'ordre esthétique, c’est-à-dire éminemment arbitraire et
…. irresponsable. Le mécanisme même de l'institution en expliqueles tendances et les effets.
… Tout d’abord, au temps de la monarchie de Juillet, l'Exposition des Beaux-Arts n'est pas, à proprement parler, une institution publique, mais une institution privée, une fondation royale. Les frais n’en sont pas supportés par le Trésor, mais imputables à la liste civile. Le principe est donc celui d’un Mécénat personnel. Toutefois, c’est le Mécénat du roi qui s'exerce, et, par là, si privée qu'elle soit dans son principe, l'institution prend toute la gravité et toute la raideur d’une institution d'Etat. C’est pourquoi le ; % | 3 du Salon n’est autre que l’Académie des Beaux-Arts, et il importe peu, — quant aux résultats, si les membres examinent comme jury spécial et non en tant que Corps académique. La même majorité y fait loi. Or, sous | Louis-Phifippe, une majorité compacte s’est formée au cœur de ce cénacle: cest une majorité conservatrice. Elle est intransigeante autant qu'in- —…. … vulnérable. Vers 1836, les succès remportés, en dehors du dogmatisme, par à l'art indépendant, exaspèrent les attardés du jury. Puisque des novateurs trop hardis mettent en péril les principes de l’art classique, le jury du Salon - considère comme sa mission propre de défendre ces principes sacrés. Dès b | lors, c'est une véritable campagne qui s'organise au sein de la commission Tout ce qui sent la nouveauté est rejeté impitoyablement. Les commissaires | agissent avec la superbe sérénité qui sied à des sauveurs de l’ordre condam- “nant et contrecarrant ces anarchistes de l’art, dont la prétention est de D tr leur idéal hors des saines traditions.
Aussi, ce fut une véritable hécatombe. Le regretté Riat, naguère, nous - racontait les mésaventures et les révoltes de Courbet. Combien d’autres ne “— connurent-ils pas en même temps la célébrité du « refusé » ! En sculpture | ‘3 comme en peinture, des œuvres qui sont universellement admirées aujour- . d’hui et qui figurent en bonne place au Louvre : n’obtinrent pas l'honneur de figurer au Salon.
Rude n’attendit pas d’être personnellement frappé. Son amour-propre si 4 vif se trahit dans cette prudence, et rien ne montre mieux combien il était ….… loin de l'esprit de lutte et de rébellion. Certes, il protestait entre amis, met- —…. tait à mal ses adversaires en paroles et ponctuait ses diatribes de son juron C Fe favori : Fontaine de beurre ! Mais il n’allait pas plus loin. Puisqu'il se sentait 4 | dangereux, puisqu'il se savait suspect, il préférait battre en retraite et - s'abstenir. Ne rien proposer, c'était, à coup sûr, le secret de n'être point Le” paoiete. Rude n’ignorait pas qu’on avait contre lui des griefs inexpiables :
comment les conservateurs de l’Académie n’auraient-ils pas eu surle cœur
l'audace irrévérencieuse du Jeune Pêcheur napolitain !
Cependant les victimes du jury royal devenaient chaque année plus nombreuses. Or, le nombre est une force. De même que le ministère Guizot grossissait chaque jour, et par le jeu même de sa politique, le nombre des adversaires de la dynastie d'Orléans, de même le jury du Salon grossissait chaque année, par ses excommunications, le noyau des mécontents. En 1846, seize élèves de Rude, moins réservés que leur maître, figurent parmi les « refusés ». Une sorte d'opposition allait se formant dans le monde des artistes. Rude, comme le plus brillant et le plus ferme des libéraux, apparaissait à tous les yeux comme le chef de ce parti.
On le vit bien en 1848. Lors de cette Révolution artistique qui accompagna la Révolution de février, c’est vers Rude que se tournèrent tous les
regards. Et de même que le régime du suffrage restreint a dominé, sous
Louis-Philippe, non seulement la politique, mais les arts, de même sous la République, tout fut, en art comme en politique, au suffrage universel.
Comment organiser un Salon sur le modèle de la nouvelle Constitution ? Comment substituer au Salon de la monarchie censitaire un Salon du suffrage universel ? Le problème se présentait comme bien facile à résoudre. Les exposants eux-mêmes formeront le collège électoral chargé de nommer le jury. Or, un enseignement bien significatif ressort du scrutin ainsi imaginé : les libéraux triomphent. Rude, président du scrutin, est nommé au jury en tête de la liste.
Au Salon libéral, Rude reparaissait donc en triomphateur. Aussi redevient-il exposant en 1848. Son envoi est important : ce n’est rien de moins que la statue de Monge que la ville de Beaune a commandée au maître bourguignon. Désormais les Salons reverront régulièrement la signature de Rude. 7
Aïnsi définie, l'attitude de Rude vis-à-vis du Salon laisse prévoir d’avance la nature des rapports qu’il a pu entretenir avec l’Institut. Car, les rapports avec l'Institut offrent, en quelque sorte, l’autre aspect des relations de Rude avec le monde officiel de son temps.
Au demeurant, la quatrième classe de l’Institut ou Académie des Beaux- Arts n'était autre chose, sous Louis-Philippe, que le jury du Salon annuel. C'est, par excellence, le refuge du classicisme conservateur : et, s’il y a,
entre le jury du Salon royal et l’Institut, une différence, c’est que le jury
pouvait être emporté par la bourrasque de 1848, tandis que l’Institut, par définition, avait pour lui l’immortalité.
. Rude devait en faire, à ses dépens, l'expérience. S'il sut forcer victo-
. rieusement les portes du Salon, il ne put se faire ouvrir les portes de l’Ins-
titut. Il fut de ceux — nombreux au dix-neuvième siècle et dans bien des genres — qui jamais ne parvinrent — faute de consentir les sacrificesnéces- |
. aires — à s asseoir dans l’un des fauteuils symboliques, et qui, après quel-
ques tentatives malheureuses, se drapèrent dans la dignité d’une muette
protestation.
Certes, lorsque Rude donnait au Salon de 1828 sa Vierge Immaculée et son Mercure, il était loin de songer à l’Académie. Mais quand il vit ses émules, ses camarades même siéger sous la coupole, peu à peu l'ambition de
. s'y asseoir aussi germa dans son esprit. Ce fut surtout Roman qui contribua
à orienter Rude vers l’Institut, où lui-même avait de bonne heure trouvé place. Si académicien qu'il fût, Roman admirait Rude autant qu'il l’af-
fectionnait, et. comme il était sans illusion sur son infériorité personnelle vis-à-vis de son ami, il lui disait : « Tu vaux mieux que moi, tu es un - grand artiste », d’où il concluait : «il faut être de l’Institut ».
Et de même que, d'autorité, il avait replacé Rude dans le milieu parisien, il entendait introniser Rude dans un fauteuil académique. Roman ne se bornaïit pas à des conseils et à des vœux; il s’appliquait de son mieux à cette tâche dont Rude n’a jamais eu la moindre entente : la préparation d’une élection.
Or, en 1835, une place est vacante, parmi les représentants de la sculpture à l'Académie des Beaux-Arts. C’est tout juste, hélas ! la place de Roman. Rude n'est-il pas le successeur désigné de son ami le plus intime, de celui qui l'a, au vu et au su de tous, considéré d'avance comme académicien, de celui enfin dont, à cette heure, il va pieusement achever le testament artistique en mettant la dernière main à la statue de Caton ?
Jamais Rude ne fut plus près d'arriver à à l’Institut. I1 dépendait de lui de prendre la succession de Roman. Ce fut lui qui ne voulut pas. Ce sentimental que nous connaissons bien eut un touchant scrupule. Quand on lui __ parla de briguer la succession du cher disparu, Rude d’ abord se retrancha derrière son insuffisance : la pudeur de son propre deuil lui fait dissimuler aux autres et peut-être à lui-même le véritable motif de son abstention.
Enfin, comme on le presse, comme on met en déroute les objections de sa modestie, la vraie raison jaillit et Rude prononce cette parole si digne de sa conception de l'amitié : « Jamais je ne pourrais m’asseoir à la place que ce pauvre Roman a occupée pendant si longtemps ! »
Phénomène étrange au premier abord : Rude, qui s’est montré rétif aux encouragements de Roman, semble être surtout sensible à ses conseils après la perte de son ami. Il n’a pas voulu lui succéder dans son fauteuil. Voici qu'après le succès de son chef-d'œuvre épique, au lendemain de sa Marseillaise, il est peu à peu et de plus en plus tourmenté par l'idée d'entrer à l'Académie. C'est qu'il y songe moins pour lui que pour son art. Il a conscience que son groupe patriotique a été comme l’avènement d’une formule nouvelle. Il ne représente plus un simple nom, il est et il se sent chef d'école : la consécration académique lui semble due non pas à lui, qui reste un modeste, maïs à cet art nouveau, dont il est le représentant et qui a tous les droits. LE
Cette idée complexe fait son chemin dans l'esprit de Rude par des voies obscures, et, lorsqu’en 1838 Ramey père vient à mourir, Rude pose sa candidature au fauteuil vacant. Il fait acte de candidat, il s’astreint aux visites, et tout porte à croire qu’il va être élu. Maïs l'élu est Dumont.
C'est que l’année 1838 est une date caractéristique dans l'histoire des rapports de Rude avec le monde officiel. Le même millésime marque à la fois le dernietr envoi au Salon de la monarchie de Juillet et le premier échec à l'Académie. C’est l’époque précise où, en art comme en politique, sous la dynastie d'Orléans, se crée un parti pris de conservation inflexible, intransigeant, dont mourra la royauté.
Une opposition s’est donc formée, à cette heure, contre Rude, <t le sein de l’Académie. C’est une de ces oppositions irréductibles, qui s’appellent de leur vrai nom la cabale. Rude, dans sa candeur, a cru que ses chefsd'œuvre lui donnaient le droit d'entrer à l'Académie. Or, ce sont justement ces chefs-d’œuvre qui lui ferment les portes. Peut-être eût-on admisencore l'auteur du Jeune Pêécheur napolitain, en considération surtout du Mercure, mais comment faire grâce à l’auteur de cette Marseillaise dont la critique orthodoxe de David d'Angers a fait justice ?
En 1845, David d'Angers, qui, mieux inspiré, s’est rallié à lui, écrit ces mots d’une amertume prophétique : « Je crains bien qu’il ne soit pas nommé parce que c'est l’homme qui a le plus de droits. » L'élu est, en effet, Le-
+: | Simart. Enfin, JESE une dernière tentative, Rude est battu par See :52 Ainsi, les régimes pouvaient passer sur la France, l’Institut restait intan- | ï È gible. Les ennemis de Rude étaient bien résolus à ne pas désarmer ; les
5 pont, forts de leur nombre, ne Does rien à ce véri-
“4 nn “une > qui th rend facile, l’autre qui la rend ARRARE à porter », et il ou «choisir la bonne, c’est le secret des forts ».
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