RUDE ET L'ÉCOLE DE DEVOSGE
Sans avoir eu du génie, ni même un grand talent, François Devosge a joué un rôle éminent dans l’histoire de l’art. Il a joué ce rôle éminent, malgré sa médiocrité personnelle comme artiste, parce qu’il a merveilleusement rempli la mission à laquelle sa rectitude de jugement et ses facultés moyennes l’avaient en quelque sorte prédestiné.
Les tableaux de Devosge sont des peintures soignées, laborieuses et probes, maïs d’une tenue si académique, si scolaire, qu’elles nous laissent froids et nous donnent invinciblement l'impression d'exercices commandés. Ce sont des œuvres de principes, des modèles de professeur. Précisément François Devosge ne fut pas un artiste au sens élevé et pour ainsi dire au sens sacré du mot ; il fut un professeur d'art.
En créant à Dijon, sous les auspices des Etats de Bourgogne, une école des Beaux-Arts qui fut un instant rivale de celle de Paris, Devosge n’accomplissait pas seulement un acte bien significatif de décentralisation artistique en pleine France monarchique du dix-huitième siècle, mais encore ilallumait dans la capitale bourguignonne un foyer capable de raviver les vieilles traditions d'art local qui allaient s’éteignant de plus en plus. Depuis que, submergée par une vague toute-puissante, avait disparu l’école si glorieusement formée autour du nom prestigieux de Claus Sluter, la Bourgogne des anciens ducs, devenue politiquement province de la Monarchie fran- çaise, était devenue artistiquement province de la Renaissance italienne, puis du maniérisme français. Certes, la Bourgogne n'avait pas cessé d’être un pays d'art, maïs le vieux génie de la race étouffait, soumis aux formules étrangères, de plus en plus esclave du classicisme ornemental, c’est-à-dire
de l'esthétique la plus contraire à l'esprit bourguignon tel qu'il s'était si magnifiquement déployé au Moyen-Age, et tel surtout qu'il avait illuminé tout l'Occident au siècle heureux des Valois.
A coup sûr, Devosge n’entreprenait pas de propos délibéré l’œuvre immense d’arracher la Bourgogne à sa servitude artistique. Son dessein n’était pas de renouer, au profit de sa patrie d'adoption, les traditions fécondes d'autrefois. Comme tous ses contemporains, il était personnellement dominé par le préjugé classique. C’est donc à son insu, par l'effet de sa probité artistique, par l'effort de son enseignement sincère et méthodique, que Devosge tendait à ramener l’art vers des aspirations à la fois très nouvelles et très anciennes, qu'il eût lui-même hautement désavouées.
Le grand mérite de Devosge ne fut pas tant, en effet, d’avoir fondé l'Ecole que d’y avoir enseigné et d’avoir mis dans cet enseignement toute son âme. Professeur, Devosge l'était naturellement, foncièrement et comme par. définition. Il avait le don véritable d'enseigner, c’est-à-dire cette puissance d’assimilation intellectuelle par la vertu de laquelle se communiquent les vérités et les principes. Et c’est à la vertu de ce don, propre à son fondateur et directeur, que l’Ecole de Dijon a dû de tenir une si belle place et de prospérer au point que peu d'écoles ont été jamais plus actives et plus fécondes.
On raconte qu’un matin Boucher surprit Devosge, alors disciple de J.-B. Deshays, en contemplation devant une toile de Poussin. Ie peintre de Mme de Pompadour s'étonne de cette admiration : « Vous trouvez cela bien beau ! fait-il. Hh bien ! tâchez d’en profiter mieux que moi ! » Au fond, l'artiste arrivé ne croyait pas si bien dire en adressant à celui qui n’était alors qu'un élève d’un de ses élèves ce mot de banale condescendance. Il eut beau prendre pour maître Louis David, ce chef d’école impérieux et despotique que Rude aussi rencontrera à son heure, toujours Devosge eut un faible pour la simplicité. Pourtant, plongé dans l’enseignement du style à la mode, il n’en a jamais dégagé ses propres œuvres, alors même que son bon sens averti l’en éloignait comme d’instinct. Un combat obscur se livrait, semble-t-il bien, dans l’âme de Devosge : on croit deviner en lui par moments le malaise de l’homme qui sent que son temps fait fausse route, qui en réprouve secrètement les excès, mais qui n’a ni la force ni l'élan nécessaires pour se frayer une voie propre hors des sentiers communs.
C'est que Devosge avait conscience de ce qu’il pouvait prétendre et les succès éclatants qu’il obtint à de certaines heures ne le firent jamais départir de sa modestie,
Ne fut-il pas modeste jusque dans la création même qui lui fait le plus d'honneur ? Il avait la sympathie de Voltaire, qui faillit lui confier l’illustration de sa grande édition de Corneille ; il eut la sympathie de Legouz de Gerland, dont l’appui efficace lui permit de réaliser en Bourgogne le programme qui lui était cher et qu'il formulait ainsi : «organiser une école de dessin à l’usage des pauvres, pour y former des peintres, des sculpteurs et même de bons sujets pour les industries ». C'était là chez lui une véritable idée fixe. « Le dessin, écrivait Devosge, ne s'applique pas seulement à la peinture et à la sculpture, il est l’âme de tous les arts. La menuiserie, la serrurerie, tous les arts qui ont rapport avec le bâtiment ne peuvent être poussés à la perfection sans la connaissance de cette partie du dessin qui s'applique à l’ornementation. » Dans ces lignes du programme que traçait Devosge en 1776, il est aisé de reconnaître le thème qui frappait tant le jeune Rude le jour de la distribution des prix de 1799 : c’est la voie par laquelle l’ouvrier poêlier de la rue Poissonnerie a été conduit à celui qui devait être son premier maître et son initiateur.
Une sympathie immédiate, profonde, devait lier le maître et l'élève dès le premier moment. Leur affection et leur estime réciproque ne firent que s’accroître à mesure qu'ils se connurent mieux, et, comme rien ne lie plus intimement les cœurs que les bienfaits, Devosge s’attacha d'autant plus à Rude que ses années d’études furent plus pénibles et plus dures, appelant ainsi plus d'intérêt et plus de protection.
Les conditions dans lesquelles Rude commençait son apprentissage artistique attiraient tout naturellement l'attention sur lui. Ce jeune ouvrier ne pouvait travailler, selon son expression, qu’à ses moments perdus, de six heures à huit heures du matin en été, de six heures à huit heures du soir en hiver. Or, à peine a-t-il pris contact avec l’enseignement de Devosge que, tout de suite, la vocation, à demi inconsciente encore et imprécise, se fortifie en lui et devient définitive. Son père a autorisé ses études à l’Académie à condition qu'il ne se fera pas artiste. Mais, à travers les premiers éléments de la technique, en dépit des principes rigides de l’académisme, l'Art lui est apparu, et, désormais, c’est bien arhste qu'il veut être et non pas ouvrier. Il se sent sculpteur, et telle est la puissance irrésistible du génie qui s’agite en lui que rien ne saurait plus l'arrêter : « J'aurais fait, — disaitil plus tard, — de la sculpture dans un puits. »
Pourtant, des obstacles se dressent. Il est difficile d'obtenir d'Antoine Rude mainlevée de l'opposition formelle qu’il a prononcée. Le fils s’em-
ploie à plaider sa cause, mais le père refuse de se laisser gagner et ne veut point que le jeune homme s’abandonne à un goût quil juge pernicieux. Devosge lui-même intervient. Il représente les premiers succès obtenus, la médaille d’or brillamment enlevée par le jeune débutant. Peine perdue : «Nos affaires vont mal, — riposte le maître poêlier ; — j’ai besoin de François pour m'aider. Je ne veux pas qu'il quitte son métier pour apprendre à mourir de faim. Est-ce qu'un artiste soutiendraïit la famille si je venais à disparaître ? Je sais ce que je fais, parbleu ! je le sais très bien ! »
François continue donc des semaines et des mois à travailler, comme il le répète lui-même, « à ses moments perdus ». Mais son ardeur s'exaspère aux obstacles, et, sa robuste santé aidant, il rachète le temps que lui ravissent les exigences paternelles en fournissant hors de la forge un labeur prodigieux. Il ne se contente déjà plus des heures où la libéralité complaisante de Devosge ouvre pour lui seul les portes de l’Académie. Il passe ses nuits à travailler dans sa chambre. Son père lui refuse la lumière : Devosge lui passe les bouts de chandelles qui doivent lui permettre d'utiliser les instants gagnés sur son sommeil. C’est que le fondateur de l’Ecole des Beaux-Arts a trouvé en Rude l'élève idéal : ce n’est pas seulement le jeune homme divinement doué, en qui se reconnaît la rarissime et précieuse étincelle, c'est, en même temps, le travailleur acharnéet convaincu que le dévouement averti du vieux maître a inlassablement cherché. Venu à l’école ignorant encore de ce qu'était l’art, Rude se livrait sans arrière-pensée à l’enseignement académique et en absorbaïit la substance avec l’ardeur d’une véritable foi. Un jour, dit-on, la vieille gouvernante de Devosge, passant par la salle d'étude, s'arrêta devant Rude et lui dit : « Mais que fais-tu donc, Rude, que notre Monsieur parle toujours de toi ? » Ce que « faisait » Rude, il n’est certes pas malaisé de le définir : en lui se réalisait l’assimilation de la méthode et de l'esprit du maître vénéré qui, à ses yeux de néophyte encore naïf, incarnait à cette heure l’âme même de l'Art. |
Sous la direction de Devosge, en effet, Rude devenait ce qu'il était indispensable d'être à cette date : un consciencieux classique. Ils’était pris vraiment au charme de l'Antiquité. Dépourvu d’humanités et de lettres, il était animé, en revanche, d’une immense curiosité. Pour satisfaire à son avidité de savoir, il puise dans la bibliothèque de Devosge. Il dévore à la lueur de ses bouts de chandelles les livres propres à le renseigner tant bien que mal sur ces dieux, ces déesses, ces héros mythologiques, ces personnages célèbres de la Grèce et de Rome dont les noms étaient, naguère encore,